Accueil
Plan du site
Introduction
Présentation
Notions fondamentales
Glossaire
Bibliographie

Diagrammes et Upanishads en PDF

 
 

Rechercher dans le site
avec Google

UPANISHADS MAJEURES
Aitareya
Brihadaranyaka
Chandogya

Isha

Katha
Kena
Mandukya et Karikas de
Gaudapada
Mundaka
Prashna
Taittiriya
 
UPANISHADS GÉNÉRALES
Adhyatma

Akshamalika

Akshi
Atman
Atma Bodha
Ekakshara
Garbha
Katha Rudra
Kaushitaki
Maha
Maitrayani
Mantrika
Mudgala
Muktika
Niralamba
Paingala
Pancha Brahma
Pranagnihotra
Sariraka
Sarva Sara
Savitri
Skanda
Subala
Shuka Rahasya
Surya
Svetasvatara
Vajra Suchika
 
UPANISHADS
DE SHIVA
Atharvashikha
Atharvashiras
Bhasma Jabala
Brihad Jabala
Dakshinamurti
Ganapati
Jabali
Kaivalya
Kalagni Rudra
Pashupata Brahmana
Rudra Hridaya
Rudraksha Jabala
Sarabha
 
UPANISHADS
DE SHAKTI
Annapurna
Bahvricha
Bhavana
Devi
Sarasvati Rahasya
Saubaghya Lakshmi
Sita
Tripura
Tripura Tapini
 

La Grande Déesse, autres œuvres...

 
UPANISHADS
DE VISHNU
Avyakta
Dattatreya
Garuda
Gopala Tapaniya
Hayagriva
Kali Santarana
Krishna
Maha Narayana
Nrisimha Tapaniya
Rama Rahasya
Rama Tapaniya
Tara Sara
Tripadvibhuti
Vasudeva
 
UPANISHADS DU
RENONCEMENT
Aruni
Avadhuta
Bhikshuka
Brahma
Jabala
Kundika
Maitreya
Narada Parivrajaka
Nirvana
ParaBrahman
Paramahamsa
Paramahamsa Parivrajaka
Sannyasa
Satyayaniya
Turiyatita Avadhuta
Yajnavalkya
 
UPANISHADS
DU YOGA
Advaya Taraka
Amrita Bindu
Amrita Nada
Brahma Vidya
Dhyana Bindu
Hamsa
Jabala Darshana
Kshurika
Maha Vakya
Mandala Brahmana
Nada Bindu
Sandilya
Tejo Bindu
Trishikhi Brahmana
Varaha
Yoga Chudamani
Yoga Kundalini
Yoga Shikha
Yoga Tattva
 
D'AUTRES UPANISHADS
En marge des 108...
 
Arseya
Ashrama
Baskala
Chagaleya
Kaula
Pinda
Pranava
Purusha Suktam
Shaunaka
Shiva Samkalpa
Shri Chaitanya
Tattva
 
 
Vers d'autres sites...
 
© M.Buttex – 2007-2010

 

 

 



Vishnu, sous son avatar de Varaha

UPANISHADS DU YOGA

Varaha Upanishad

Upanishad de l'Homme-Sanglier


Traduite et annotée par M. Buttex
D'après la version anglaise de K. Narayanasvami Aiyar

 

Notes préliminaires : VARAHA : « sanglier » - Vishnu manifesta son 3ème avatar sous la forme de cet animal (soit une forme pleinement animale, soit anthropomorphique : un homme à tête de sanglier) afin de reconquérir la Terre (Bhumi) dont l'Asura Hiryanaksha (« aux yeux d'or ») s'était emparée et qu'il cachait aux fins fonds de l'Océan primordial. Après un millier d'années de combat, Varaha reconquit la Terre et la ramena à la surface, en équilibre sur ses défenses, restaurant ainsi la plénitude cosmique. On voit là une allégorie de la résurrection de la Terre et de la Manifestation à l'aube d'un nouveau kalpa, à l'issue d'un pralaya ou immense période d'extinction universelle. Cf. Cycles cosmiques.

             AVATAR : « descente », avènement ou incarnation d'une divinité.
             Le dieu Vishnu engendra 10 avatars (Dasavatara, le dieu « aux 10 avatars ») : Matsya, le Poisson sauveur du Véda; Korma, la Tortue sur laquelle repose l'univers; Varaha, le Sanglier sauveur de la Terre; Narasimha, l’Homme-Lion qui détruisit l'injustice; Vamana, le Nain aux trois enjambées; Parashurama, le Brahmane à la hache; Rama, le roi charmant, héros de l’épopée du Ramayana; Krishna, le prince noir, héros de l’épopée du Mahabharata et Instructeur Divin de la Bhagavad Gita; Balarama, le Prince blanc (parfois assimilé à Gautama Bouddha); et enfin, Kalki, le cavalier de l'Apocalypse, encore à venir...

 

Om ! Puisse-t-Il nous protéger tous deux !
Puisse-t-Il nous nourrir tous deux !
Puissions-nous travailler conjointement avec une grande énergie,
Que notre étude soit vigoureuse et porte fruit;
Que nous ne nous disputions pas, et que nous ne haïssions personne.

Om ! Que la Paix soit en moi !
Que la Paix gagne mon environnement !
Que la Paix soit en les forces qui agissent sur moi !


 

CHAPITRE I

             Le grand sage Ribhu accomplit une ascèse durant douze années divines. À la fin de cette période, le Seigneur lui apparut sous Sa forme de Sanglier et lui dit : « Relève-toi, oui, relève-toi, et choisis un vœu. » Le sage se releva et se prosterna à ses pieds, avec ces mots : « Ô Seigneur, je crois rêver et cependant je ne vais Te demander aucune de ces choses convoitées par les hommes du monde. Tous les Védas, les Shastras, les Itihasas (1) et toute la cohorte des autres sciences, mais aussi Brahma et tous les autres dieux, déclarent que l'émancipation résulte d'une connaissance approfondie de Ta nature. Aussi, je Te prie de me confier cette science de Brahman, Brahmavidya (1), qui traite de Ta nature. »
             Alors, Bhagavan (3) sous Sa forme de Sanglier parla ainsi :

1 Shastra : Le savoir systématisé et élaboré en traités. Par extension, tout manuel ou recueil de règles, tout livre ou traité, en particulier un traité religieux ou scientifique, toute œuvre sacrée d’autorité divine. Les shastras incluent notamment les codes moraux et sociaux, les traités de connaissance, action et vie justes, les disciplines artistiques, les méthodes de yogas.
Itihasa : « comme on le rapporte », l'histoire, les chroniques du passé; terme englobant le Ramayana et le Mahabharata, les deux grandes épopées retraçant les origines de la civilisation indienne.
2 Brahmavidya : Connaissance de Brahman par l’expérience intime; science sacrée du Brahman, de la Réalité absolue.
3 Bhagavan : « Maître de la splendeur et du pouvoir » - 1) Seigneur; Dieu personnel. Bhagavan possède 6 attributs divins : jnana, la Connaissance; bala, la Force; aishwarya, la Seigneurie; shakti, le Pouvoir; virya, l'Énergie créatrice; et tejas, la radieuse Splendeur. Cf. Ishvara. 2) Titre que l'on donne à un maître vénérable, un saint.

             I-1. « Certains philosophes soutiennent qu'il y a vingt-quatre Tattvas ou principes premiers (1), d'autres trente-six, tandis que d'autres maintiennent qu'il y en a quatre-vingt seize !

1 Tattvas : la Vérité vraie, l'ipséité, la Réalité ontologique. Cf. diagramme « Les 36 Tattvas, ou catégories d'être ». La notion de tattva désigne, selon le cas, 1) le principe premier , authentique; 2) un élément ou substance primordiale; 3)la nature réelle de l’Âme humaine ou du monde matériel; 4) l’Esprit suprême universel qui pénètre tout, la Réalité absolue.

             I-2. Je vais te les décrire dans l'ordre. Écoute-moi attentivement. Les organes des sens (jnanendriyas) sont au nombre de cinq, à savoir les oreilles, la peau, les yeux, la langue et le nez.

             I-3. Les organes d'action (karmendriyas) sont au nombre de cinq, à savoir la voix ou organe de la parole, les mains, les pieds, l'anus et le sexe. Les souffles vitaux (Prana) sont au nombre de cinq (1), tout comme les principes subtils (2).

1 Prana : 1) souffle, respiration, vent; 2) principe de vie, vitalité, énergie, force. L’énergie vitale sous-jacente à toute la manifestation cosmique, individuelle et collective; cette énergie remplit 5 fonctions : - prana : l’appropriation, l'ascension (l‘inspiration);- apana : l’expulsion, la descente (l’expiration);- vyana : la distribution et la circulation (la rétention du souffle);- udana : l’émission de sons; l'assimilation des énergies matérielles en énergies subtiles; le processus de désintégration à la mort physique;- samana : l’assimilation des énergies subtiles transformées par udana (digestion et métabolisme de la nourriture).
2 Tanmatra : 1) particule d’essence subtile; la substance invisible, qui est lumière subtile; 2) première différenciation de Mahat, le Mental cosmique.
Les 5 tanmatras des sens sont : shabda, l’essence du son; sparsha, l’essence du toucher; rupa, l’essence de la forme; rasa, l’essence du goût; et gandha, l’essence de l’odeur. Ce sont les objets subtils des facultés sensorielles (indriyas), c-à-d. la faculté d’entendre (shrota), de tâter (tvak), de voir (chaksu), de goûter (rasana) et de sentir (ghrana).

             I-4. Le mental, l'intellect, la conscience et l'ego sont les quatre composants de l'organe interne (1); ainsi, les connaisseurs de Brahman les reconnaissent pour être les vingt-quatre Tattvas.

1 Antahkarana : « Anta = point ultime, limite finale - karana = organe des sens, instrument ou moyen d’action » - L'organe interne, doué de sens et de conscience, qui constitue l'ego individuel et possède 4 fonctions différentes, répondant chacune à un des termes suivants : buddhi, l'intellect; ahamkara, l'ego; manas, le mental instinctif, qui sont la triple expression de chitta, la conscience. Il est quintuple quand on lui adjoint chaitanya, la conscience supérieure.

             I-5. Par ailleurs, les sages considèrent que les éléments (1) à la base de ces quinternités (2) sont également au nombre de cinq, à savoir la terre, l'eau, le feu, l'air et l'espace-éther ou akasha.

1 Bhuta (Pancha Bhuta) : « élément physique (les 5 éléments) » - Du plus grossier au plus subtil, ce sont : 1) prithivi ou bhumi, la terre; 2) apas, l'eau; 3) tejas, le feu; 4) vayu, l'air; 5) akasha, l'éther (ou l'espace). Cf. Diagramme "Les 36 Tattva".
2 Quinternité : Groupe de cinq. À défaut de terme correspondant en Français, j'opte pour ce néologisme, dans la logique du mot “quaternité”.

             I-6. Ils considèrent que les corps sont au nombre de trois, à savoir le corps physique, le corps subtil et le corps causal (1); les états de conscience sont au nombre de trois, à savoir la veille, le rêve et le sommeil profond (2).

1 Cf. Glossaire, Koshas.
2 Cf. États de conscience, Tripura.

             I-7-8. Les silencieux (Munis) savent que le nombre total de Tattvas est trente-six, tous associés à l'individu incarné (Jiva). C'est par eux que se produisent les six changements : naissance, existence, croissance, transformation, déclin, mort.

             I-9. La faim, la soif, la souffrance, l'illusion, la vieillesse et la mort sont connues comme les six infirmités.

             I-10. La peau, le sang, la chair, la graisse, la moelle et les os sont connus comme les six fourreaux. Le désir, la colère, l'avidité, l'égarement, l'orgueil, la méchanceté sont connus comme les six poisons intérieurs.

             I-11. La Totalité universelle (Vishva), le Lumineux (Taijasa) et la Sagesse du Soi (Prajna) sont les trois aspects du Jiva, l'individu incarné. Lumière, activité et inertie sont les trois modes de l'être (1).

1 Gunas : Qualités, attributs ou caractéristiques de l’énergie universelle, au nombre de 3, dont la combinaison crée les divers éléments d’où procède la nature multiforme. Ces 3 qualités ou modes d'être sont inhérents à l'univers phénoménal, et déterminent les caractéristiques propres à chaque créature (animée ou inanimée) : Sattva, ou la qualité du bien, de lumière, pureté et calme; Rajas, ou la qualité d'activité, convoitise, passion et agitation; Tamas, ou la qualité de ténèbres, inertie, illusion et ignorance.

             I-12. Le karma accumulé, le karma activé et le karma en création, voilà les trois Karmas (1). Parler, saisir, marcher, excréter et jouir sont les cinq activités des organes d'action (karmendriyas).

1 Karma : « action, acte » - 1) tout acte, toute action; 2) le principe de cause et d'effet; 3) la conséquence ou fruit de l'action (karmaphala), mais aussi la conséquence lointaine (uttaraphala) qui, à moyen ou long terme, reviendra vers son auteur. Les trois types de karma sont : a) le samchita karma, karma accumulé; b) le prarabdha karma, karma activé; c) le kriyamana ou agami karma, le karma en création. Cf. Glossaire pour plus ample information.

             I-13. Il y a encore la pensée, la certitude, l'égoïsme, la mémoire, l'autosatisfaction, la sympathie et l'indifférence.

             I-14. Il y a enfin les six directions de l'espace (Disha), le vent (Vayu), le Soleil (Surya), les Eaux (Varuna), les deux cavaliers de l'aube et du crépuscule (les Ashvins), le Feu (Agni), le Tonnerre (Indra), Vishnu, le second Indra (Upendra), et la Mort (Mrityu); et aussi la Lune (Chandra), Brahma aux quatre visages, Rudra le Destructeur, Kshetrajna le Maître du champ de la Nature, et Ishvara, le Dieu suprême.

* Pour tous ces termes, cf. glossaire pour plus ample information.

             I-15-16. Voilà donc les quatre-vingt seize Tattvas. Ceux qui M'honorent avec dévotion sous Ma forme de Sanglier, Moi qui suis autre que l'agrégat de ces Tattvas et qui suis éternel (sans déclin), ceux-ci sont libérés de la nescience (1) et deviennent des libérés vivants (2).

1 Ajnana : Ignorance; c'est le terme technique utilisé pour toute activité de la conscience qui ne relève pas de la connaissance de l'unité de l'Âme et du Brahman. Nescience.
2 Jivanmukti : la libération de son vivant, tout en gardant conscience de son corps; s’oppose à videha mukti, la libération hors du corps, désincarnée, où l'on perd conscience de son corps.

             I-17. Ceux qui connaissent ces quatre-vingt seize Tattvas parviendront au salut, quelle que soit l'étape de l'existence (ashrama) où ils se trouvent, qu'ils portent leurs cheveux emmêlés, qu'ils aient le crâne rasé ou qu'ils ne portent que la touffe sacrificielle (shikha). Il n'y a aucun doute à ce sujet. »

              Ainsi s'achève le premier chapitre de la Varaha Upanishad.

 

CHAPITRE II

             II-1. Le grand sage Ribhu adressa une nouvelle requête au Seigneur et époux de Lakshmi (1), sous Sa forme de Sanglier : « Ô Seigneur, je T'en prie, initie-moi à la science suprême de Brahman, Brahmavidya (cf. chap. I). »

1 Lakshmi : Couleur d'or, déesse de la beauté, de la chance et de la richesse, elle est toujours associée au lotus, sa fleur emblématique. Épouse de Vishnu, elle l'accompagna dans chacune de ses avatars, et “descendit” elle aussi sous diverses formes (Padma, la Femme-Lotus, Sita, le Sillon-de-la-Terre, Rukmini, l'amante de Krishna, Indira, Kamalika, etc.; à la fin des âges, elle descendra avec Vishnu-Kalki pour accomplir la destruction du monde.

             II-2-3. À cette requête, le Seigneur qui met fin aux souffrances de Ses fervents répondit ainsi : « Par l'observance juste des devoirs de caste (varna dharma) et des étapes de vie, par les ascèses religieuses et par la dévotion vis-à-vis de l'instructeur, on voit s'élever en soi les quatre préalables à la Connaissance de Brahman. Ce sont la discrimination entre le Réel et l'irréel (ou entre l'Éternel et l'impermanent), le détachement des plaisirs de ce monde ou des mondes supérieurs, l'acquisition des six vertus (1), et le désir de libération. Il faut les pratiquer tous.

1 Satsampad : « le groupe des six vertus » dont l'acquisition est un préalable à l'étude de Brahman, selon les Brahma Sutras : 1) Sama: contrôle des organes sensoriels internes, du mental; 2) Dama: contrôle des organes sensoriels externes, du corps, en s'aidant d'une sadhana ou ascèse spirituelle; 3) Uparati: recueillement, repli du mental dans le centre intérieur, accompagné d’indifférence aux objets des sens; calme absolu, équanimité, et sentiment d'abondance caractérisent cet état de renoncement accompli; 4) Titiksha: endurance, patience parfaite, courage moral qui s’allient à un idéal spirituel, et refusent de se laisser affecter ou chagriner par les événements difficiles et les pertes, tout comme par l'ingratitude d'autrui et l'injustice; 5) Sraddha : Foi sans faille en les Écritures (Shastras), en son Guru, en les anciens, et dévotion à leurs prescriptions morales qui ont pour but de nous mener à l'Atman, et à la libération. Seul celui qui possède pleinement la vertu de Shraddha parviendra à réaliser Jnana, la connaissance intime de la Réalité spirituelle, mais il doit ne jamais douter de la valeur de l'enseignement. 6) Samadhana: stabilité du mental, qui est orienté constamment vers l'Atman, et ne perçoit que Lui dans les enseignements du Guru comme dans les paroles des Shastras, dans les bruits du monde comme dans les moindres actes et circonstances du quotidien.

             II-4-5a. Après avoir dompté les organes des sens et abandonné le concept de possession face à tous les objets, il faut transférer le sens de l'ego sur Moi, c'est-à-dire s'identifier à Moi, qui suis la conscience du Témoin, Sakshi Chaitanya (1).

1 Chaitanya: 1) Esprit, Conscience; 2) Conscience supérieures pleinement éveillée, Esprit suprême. Ce terme est le plus fréquemment associé à un type de conscience, ainsi sakshi chaitanya, la conscience du Témoin; bhakti chaitanya, la conscience de Dévotion suprême; Shivachaitanya, la Conscience divine, etc.

             II-5b-7a. Renaître dans un corps humain est difficile – plus difficile encore est de renaître dans un corps masculin – et encore plus difficile de renaître dans la caste des Brahmanes (1). Et même alors, si l'insensé ne comprend pas, à l'écoute du Védanta, la nature véritable de Sat-Chit-Ananda (2) qui est omni-pénétrante et transcende les castes et les étapes de vie, quand donc obtiendra-t-il la délivrance (Moksha) ?

1 Brahmana ou Brahmane: 1) un connaisseur de Brahman; 2) un Brahmane, prêtre, membre de la 1ère caste, dont l'unique fonction sociale est sacerdotale, et qui a la responsabilité d'enseigner les Écritures et de propager le dharma. Selon les Upanishads, est brahmane – non pas celui qui est né dans cette caste – mais celui qui s'est voué à la recherche du Brahman (Atman, Purusha, Tat... en sont des équivalents), c'est à dire de la libération absolue et définitive; 3) un texte liturgique védique, expliquant le rituel prescrit par les samhitas (recueils d'hymnes védiques); manuel d'instructions rituelles; traité de théologie, hymne spéculatif.
2 Sat Chit Ananda : Existence-Conscience-Félicité absolues, la triple caractéristique de la Réalité absolue, Brahman; terme traduisant la nature du Nirguna Brahman (le Brahman sans attribut), adopté par la Shruti et considéré comme concept essentiel et ultime par la philosophie de l'Advaita Védanta.

             II-7b-8. Mois seul suis la Félicité. Il n'en est pas d'autre. Si on dit qu'il en existe une autre, alors ce n'est pas la Félicité. Il n'existe pas d'amour, si ce n'est en relation à Moi. L'amour qui est en relation à Moi n'est pas Ma nature essentielle. Je suis l'incarnation de l'Amour suprême, de ce fait il ne peut y avoir de relation d'altérité à Moi.

             II-9. Celui qui est recherché par tous les êtres, qui disent “Je dois devenir tel que Lui”, c'est Moi, l'Omniprésent. Comment l'obscurité pourrait-elle affecter l'Atman, le Soi auto-luminescent qui n'est autre que la Lumière d'où ont émané les mots “Je ne suis pas lumière” ?

             II-10-12a. Voici Ma ferme conviction : quiconque a une certitude intime de l'Atman, le Soi auto-luminescent qui ne repose sur nulle autre base que lui-même, est un Connaisseur (1). L'univers tout entier, les créatures (Jivas), Ishvara, le Dieu suprême (2), Maya, la Grande Illusionniste (3), et toutes les autres divinités n'existent pas en réalité; seul existe Mon Atman en Sa plénitude.

1 Vijnana : 1) connaissance, savoir; discernement, intellect; 2) connaissance sacrée, science infuse. Vijnana est souvent synonyme de buddhi, connaissance, sagesse, réalisation, étant ses trois caractéristiques.
2 Ishvara : « Dieu ou Seigneur suprême » - Dieu personnel; aspect relatif et formel de Brahman, par opposition à son caractère d’Absolu, hors de la manifestation. C'est alors l'aspect personnifié, anthropomorphique du Saguna Brahman. Ishvara est le Pouvoir suprême, le Maître du manifesté et du non-manifesté, le Régent cosmique, et il possède les pouvoirs d'omnipotence, d'omniprésence et d'omniscience. Cf. Bhagavan.
3 Maya : Le pouvoir de l'Illusion cosmique. La Puissance (shakti) de Brahman se manifestant en tant qu’univers phénoménal; la manifestation sous son aspect grossier, subtil et causal. Maya est synonyme d’ignorance (avidya), les illusions découlant de la confusion entre l'existence relative et la réalité; car elle est la grande Enchanteresse qui possède 2 pouvoirs : avriti ou avarana shakti ( pouvoir d’obnubilation) et vikshepa shakti ( pouvoir de projection).

             II-12b-13a. Je suis dépouillé de ce qui les caractérise : Karma, la loi d'action-réaction, qui possède de nombreux attributs, dont la focalisation de la conscience (1), tous caractérisés par l'obscurité et la nescience (cf. I-15-16). Rien de cela ne peut Me toucher, Moi, l'Atman resplendissant de Sa propre lumière.

1 Dharana : fixation de la conscience sur un objet de méditation, en vue de développer une forte concentration du mental; 6ème stade du Raja Yoga.

             II-13b-14a. Celui qui voit l'Atman et le connaît comme Témoin de la totalité, au-delà des castes et des étapes de vie, comme étant de la nature de Brahman, celui-là devient lui-même Brahman.

             II-14b-15a. Quiconque, grâce aux enseignements du Védanta, voit cet univers visible comme étant le Séjour suprême, tissé de pure lumière, atteint instantanément à la libération (Moksha).

             II-15b-16a. Cette connaissance qui dissipe l'illusion que ce corps-ci est l'Atman, lorsqu'elle s'implante dans le mental aussi fermement que l'illusion qui la précédait, entraîne alors la libération, même si la personne n'en avait pas le désir.

             II-16b-17a. Comment serait-il encore lié par le karma, celui qui jouit de la félicité de Brahman, caractérisée par Sat-Chit-Ananda (cf. II-5b-7a), et en laquelle il n'est plus aucune nescience ?

             II-17b-18. Celui dont l'œil spirituel est ouvert contemple Brahman, qui est le Témoin des trois états de conscience (1), qui est caractérisé par l'Être pur, la Conscience et la Félicité, qui est le sens secret des concepts “Toi” (Tvam) et “Moi” (Aham), et qui est vierge de toute souillure.

1 Les trois états de conscience usuels : La vie humaine se déroule à travers 3 états de conscience : jagrat, l’état de veille; svapna, l’état de sommeil avec rêve; et sushupti, l’état de sommeil profond. Par la méditation et la recherche spirituelle, se développe Turiya, “le quatrième”, l'état transcendantal d'unité avec la Divinité, caractéristique du samadhi.

             II-19. De même qu'un aveugle ne peut voir le soleil qui brille, de même l'ignorant ne peut voir Brahman. Seule la Sagesse (1) est Brahman, dont les deux caractéristiques sont Vérité (2) et Sagesse.

1 Prajna : 1) jugement et intelligence; 2) la sagesse, en tant qu'intelligence toute-inclusive; par extension, le Soi (Atman) tel qu'expérimenté dans le sommeil profond (sushupti); 3) la maîtrise de la Sagesse et de la Connaissance.
2 Satya : « réalité, vérité » - 1) véracité, sincérité; promesse, serment; 2) vérité ontologique (ce qui est – cf. Rita); la Vérité éternelle.

             II-20. Par une telle connaissance de Brahman, on devient immortel. Celui qui sait que son propre Atman est Brahman, lequel est Félicité, dépourvu de dualité et des trois modes d'être (Gunas, cf. I-11), qui est Vérité et Conscience (1), celui-là ne connaît plus la peur.

1 Chit : « pensée, perception, intellect, esprit » - 1) l’Intelligence, la Conscience universelle, ou la Connaissance absolue; 2) l’Âme, l’esprit, le principe de vie dans le jiva, qui s'est uni à la pure Conscience; 3) la conscience.

             II-21. Ce qui est pure conscience (1) et omniprésence, qui est éternel, qui est toute-plénitude, qui a la forme de la félicité et qui est indestructible, cela seul est authentiquement Brahman.

1 Chinmatra : 1) état de pure existence, perçue comme pure conscience d'être; 2) l'essence non-duelle et sans parties.

             II-22-23a. Les Connaisseurs de Brahman soutiennent fermement qu'il n'existe rien en dehors de ces caractéristiques. L'univers est un lieu de profonde obscurité pour les aveugles, mais il brille devant ceux qui possèdent de bons yeux; ainsi, ce monde est empli de misères pour l'ignorant, mais se révèle saturé de bonheur pour le sage.

             II-23b-24a. En Moi, sous Ma forme de Sanglier, qui suis l'Infini et la Félicité de la pure conscience d'être (Chinmatra), où donc y aurait-il limitation et servitude, puisque Je recèle la non-dualité ? Et qui donc est celui qu'il faudrait libérer ?

             II-24b-25a. La véritable nature de tous les existants dotés d'un corps demeure toujours la Conscience absolue. Tout comme le pot qui est visible pour les yeux, le corps et ses constituants n'existent pas réellement. *

* L'image du pot est fréquente dans les démonstrations de l'Advaita Védanta et on la trouve dans plusieurs Upanishads. Le pot d'argile, qui contient de l'espace, semble exister réellement et individuellement, mais une fois brisé, l'argile redevient tout simplement de l'argile, et l'espace retourne à l'espace ambiant, dont en réalité il n'avait jamais été séparé, de même que l'argile du pot n'a jamais été réellement séparée de l'argile du sol. Cf. II-50b-51a.

             II-25b-26. Sachant que tous ces mondes fixes et mobiles qui apparaissent comme distincts de l'Atman sont en réalité l'Atman, médite sur eux avec la pensée “Je suis Cela”, Tatasmi. Quiconque réalise cela, jouit de sa nature authentique. Il n'est pas d'autre identité à savourer que son propre Soi.

             II-27. S'il est quoi que ce soit d'autre qui existe, c'est alors un attribut que seul possède Brahman. Celui qui est un Connaisseur accompli de Brahman, même s'il continue de percevoir ce monde créé, ne voit en lui rien d'autre que son propre Atman.

             II-28-30. Dès lors que l'on perçoit clairement Ma forme, on n'est plus entravé par le karma. Plus rien n'ébranle l'être qui, par son expérience intime, a réalisé comme étant sa nature authentique ce vaste univers et Brahman, ce qui est extérieur au corps et aux organes sensoriels, ce qui est le Témoin universel, ce qui est l'unique Connaissance absolue (Vijnana, cf. II-10-12), ce qui est l'Atman bienheureux, ce qui resplendit de sa propre lumière. Un tel être doit être reconnu comme étant Moi-même. Ô Ribhu, puisses-tu devenir cet être !

             II-31. Après cela, il n'est plus désormais d'expérience possible dans le monde. Après cela, il y a en permanence l'expérience de la sagesse profonde de notre nature authentique. Pour qui connaît la plénitude de l'Atman, il n'est plus question ni de servitude, ni d'émancipation.

             II-32. Quiconque médite, ne serait-ce que durant une muhurta (soit 48 minutes) et en s'appuyant sur sa réalisation de sa propre forme authentique, sur Celui qui danse perpétuellement en tant que Témoin universel, est libéré de toute servitude.

             II-33. Salutations et prosternations devant Moi qui réside dans tous les éléments (Bhuta, cf. I-5), qui suis l'âme de la Conscience absolue (1), éternelle et libre, et qui suis l'Atman visible par le seul œil spirituel (2).

1 Chidatma : le principe de la Conscience, ou faculté pensante; l’intelligence pure; l’Esprit Suprême.
2 Pratyagatman: l'Atman qui ne se révèle qu'à la vision intérieure; le Soi, le résident interne; épithète de Brahman. Cf. Kutastha.

             II-34-35. Ô Divinité (1), tu es Moi. Et Je suis toi. Prosternons-nous à Mes pieds et à tes pieds, car nous sommes infinis, nous sommes l'âme de la Conscience absolue, Moi-même comme Seigneur suprême (2), toi-même comme Shiva, le bénéfique (3). Que devrais-Je faire ? Où devrais-Je aller ? Que devrais-Je rejeter ?

1 Devata : Divinité, être céleste.
2 Isha : « Seigneur – de la racine ish, gouverner, régner » - L'un des 108 noms de la Divinité suprême. Seigneur, Maître, Gouverneur. Cf. Ishvara.
3 Shiva : « le Propice, le Gracieux, le Compatissant » - le 3ème dieu de la Trinité hindoue (Trimurti), dans le cadre de laquelle il représente l’aspect destructeur du divin; désigne fréquemment l’Absolu.
Dans la religion Shivaïte, il est l'Être suprême, le Dieu qui est la Totalité et qui se trouve en tout et tous; simultanément Créateur et création, immanent et transcendant. En tant que personne divine, il est le Destructeur, mais aussi le Protecteur et le Créateur. Tous les aspects diversifiés de la Divinité se résolvent en Lui, l'Un, synthèse des trois perfections : Parameshvara (l'Âme primordiale), ParaShakti (pure Conscience) et ParaShiva (Réalité absolue).

             II-36. Rien [aucun acte, aucun lieu, aucun rebut – NdT] ! Car cet univers est empli par Moi, comme il le serait par les eaux d'un déluge universel. Quiconque abandonne les désirs extérieurs, les désirs intérieurs et l'amour de son corps, et se libère ainsi de toute association, se fond en Moi. Il n'y a aucun doute à ce propos.

             II-37. L'ascète ParamaHamsa (1) qui, tout en continuant à vivre dans le monde, se tient à distance des assemblées comme des serpents, qui considère une belle femme comme un cadavre vivant et la masse inépuisable des objets de jouissance comme autant de poisons, qui a abandonné toute passion et demeure indifférent face à tous les objets, n'est autre que Vasudeva, le Résident universel (2), c'est-à-dire Moi-même.

1 ParamaHamsa :« Cygne suprême » - épithète attribuée aux divinités majeures, mais aussi à de grands sages, ou à tout être ayant atteint à la plus haute réalisation spirituelle. Dans le contexte des Upanishads et des enseignements postérieurs de l'Advaita Vedanta, ce terme désigne l'Atman, le Brahman, et le Soi pleinement réalisé. L'image du cygne (ou oie sauvage, Anser Indicus) fut choisie depuis une date immémoriale, du fait que cet oiseau a la capacité de séparer le lait de l'eau, ce qui en fait un symbole tout trouvé de celui qui a séparé l'irréel du Réel, l'obscurité de la Lumière, et la mortalité de l'Immortalité, s'étant dans sa propre personne séparé de tout ce qui n'est pas la Divinité suprême, et ayant totalement fusionné avec elle, devenant ainsi une incarnation vivante de la Divinité manifestée au sein de l'humanité. C'est aussi la catégorie supérieure de renonçants (sannyasin), devenus adeptes (paramahamsa) – planant haut au-dessus du monde ordinaire, se dirigeant droit vers le but : la libération en Brahman.
2 Vasudeva : « Celui qui demeure en toute chose » - la Divinité universelle; l’un des noms de Vishnu. Également le père de Krishna (le 8ème avatar de Vishnu).

             II-38. C'est la Vérité (Satya, cf.II-19). Il n'existe rien que la Vérité. C'est la Vérité, et uniquement Elle, qui parle actuellement. Je suis Brahman, la Vérité. Nul n'existe en dehors de Moi.

             II-39. Le mot “Upavasa” signifie littéralement “s'établir à proximité” (1) et désigne l'union du Jivatma, l'âme individuelle (2) et du Paramatman, l'Âme suprême (3), et non les observances religieuses selon les gens du monde, qui consistent à amaigrir le corps avec des jeûnes.

1 Upavas : ( upa = près; vas = demeurer ou séjourner) – 1) rester à proximité; 2) jeûner, faire abstinence et continence. Upavasa : jeûne (officiel ou privé); abstinence et continence.
2 Jiva ou Jivatman : 1) l ’individualité incarnée, l’âme individuelle, dans son état de non-réalisation de son identité avec Brahman; 2) un être vivant, une créature; 3) dans certains cas, le Jivatman désigne le Soi éternel, le Témoin de la buddhi, la Conscience spirituelle absolue, résidant en chaque âme individuelle.
3 Paramatman ou Paratman : le Soi suprême, l'Âme universelle, par opposition au Jivatman, l'âme incarnée, le Soi individuel; synonyme de ParaBrahman, l'Être suprême.

             II-40. Pour l'ignorant, à quoi sert de simplement dessécher son corps de chair ? Suffit-il de battre le sol devant le gîte d'un serpent pour clamer qu'on a tué le gros serpent qui se tapit à l'intérieur ?

             II-41. On dit qu'un homme a atteint la sagesse indirecte (paroksha) dès lors qu'il connaît en théorie l'existence de Brahman; mais est réputé avoir atteint la connaissance directe, Sakshatkara (1), celui qui connaît pour l'avoir réalisé intimement qu'il est lui-même Brahman.

1 Sakshatkara: Réalisation du Soi suprême, par expérience directe de l'Absolu; également appelé Brahmajnana, ou connaissance de Brahman..

             II-42. Lorsqu'un yogi sait que son propre Atman est l'Absolu, il est alors devenu un Jivanmukta, un libéré de son vivant (cf. I-15-16).

             II-43. Pour les Mahatmas (1), demeurer en permanence dans l'état de conscience “Je suis Brahman” (2) conduit à la libération. Il y a deux mots pour désigner la servitude et la libération : ce sont “mien” et “non-mien”.

1 Mahatma: « grande âme » - Désignation usuelle et titre honorifique pour un renonçant (sannyasin), un saint et tout personnage tenu en haute estime.
2 Mahavakyas : 1) grandes maximes védiques; quatre d'entre elles contiennent l'essence de la sagesse des Védas. Ce sont : « TAT TVAM ASI » (Toi aussi, tu es Cela); « AYAM ATMA BRAHMA » (Ce Soi est Brahman); « PRAJNANAM BRAHMA » (La conscience est Brahman), et « AHAM BRAHMASMI » (Je suis Brahman); 2) « la grande Connaissance »; idée-force; aphorisme tiré des Écritures.

             II-44. L'homme est tenu en servitude par le concept “mien”, il en est délivré par le concept “non-mien”. Il doit abandonner toute pensée se rapportant au monde extérieur, et aussi au monde intérieur. Ô Ribhu, abandonne toutes les pensées et demeure à jamais dans la plénitude de l'Atman !

             II-45. L'univers en son entier tire son origine de la seule volonté (1). Oui, c'est uniquement par la volonté que se manifeste cet univers. Abandonne cet univers, qui est la forme manifestée de la volonté, fixe ton mental sur le Nirvakalpa, la fixité sans changements (2), et médite sur Mon séjour en ton cœur (3).

1 Sankalpa : 1) volonté, pensée conceptuelle, intention, détermination; 2) souhait, désir.
2 Nirvikalpa: indéterminé, non-conceptuel, sans modifications du mental; au-delà de toute dualité. Cf. Glossaire, Nirvikalpa samadhi.
3 Cœur, Grotte du cœur : Selon la physiologie yoguique, l'atome-germe de la conscience est situé dans le chakra du cœur, l'anahata. Cf. Hridaya, dahara.

             II-46. Ô toi, le plus intelligent des êtres, consacre tout ton temps à méditer sur Moi, à chanter Ma gloire par des hymnes, à t'entretenir de Moi avec tes compagnons, à te dévouer entièrement à Moi comme étant le Suprême.

             II-47. Tout ce qui dans l'univers est Conscience, Chit (cf. II-20), est seulement la pure Conscience d'être, Chinmatra (cf. II-21). Cet univers est purement Chinmaya, la conscience transcendantale (1). Tu es Chit. Je suis Chit. Absorbe-toi en méditation sur les mondes comme étant également Chit, la Conscience.

1 Chinmaya : Empli de conscience; formé de conscience, uniquement; transcendantal.

             II-48-49a. Réduis tes désirs à néant. Garde-toi toujours exempt de la moindre souillure. Cette lampe brillante qu'est la connaissance de l'Atman (Vijnana, cf.II-10-12) allumée par les Védas, comment pourrait-elle alors être affectée par le Karma engendré par l'ignorance de l'auteur et de l'agent ?

             II-49b-50a. Tu as abandonné ce qui n'est pas l'Atman, et tu demeures en ce monde sans plus en être affecté. Trouve tes délices uniquement dans Chinmatra, la pure conscience d'être, qui réside en toi, et demeure en permanence axé sur l'Unique.

             II-50b-51a. De même que l'akasha (1) à l'intérieur du pot et celui de la maison sont tous deux partie intégrante de l'akasha omni-pénétrant (cf.II-24b-25a), de même les créatures (Jivas) et Ishvara, le Dieu suprême (cf. II-10-12), sont uniquement des émanations de Moi, le Chidakasha, l'éther de la Conscience universelle (2).

1 Akasha : « qui n'est pas visible » - L'espace, l'éther, le ciel cosmique. Le milieu spirituel dans lequel la manifestation se déploie. Principe de la matière ultra-subtile qui est le substrat de l’univers, qui sous-tend, soutient et pénètre tout. C'est le plus subtil des cinq éléments-racines, dont la vibration donne naissance au son (shabda), puis à la parole et à l'audition; c'est à partir de ses multiples combinaisons avec les autres éléments-racines que toute la Création a opéré, en utilisant ce véhicule de la Vie et du Son primordial qu'est l'éther; cf. bhuta et les 36 tattvas.
2 Chidakasha : « l'espace (éther) de la Conscience » – 1) l'étendue infinie et omni-pénétrante de Conscience, dont procèdent tous les existants; l'éther de la Conscience universelle; 2) l'espace - substance subtile de la conscience qui se déploie à partir du Sahasrara chakra, le coronal, et fusionne avec la pure Conscience; 3) le cœur essentiel de tout existant.

             II-51b-52a. Aussi ce qui n'existait pas avant l'évolution de l'Atman en Jivas et en Ishvara, et qui est dissous au moment d'un pralaya (1), est-il dénommé Maya, l'Illusion cosmique (cf. II-10-12), par ceux qui sont devenus des Connaisseurs de Brahman grâce à leur pouvoir de discrimination.

1 Pralaya : « dissolution, réabsorption; destruction, mort » - Destruction partielle de l'univers à la fin d'un kalpa ou jour de Brahma (ou éon), soit 4.294.080.000 années solaires, caractérisé par la réabsorption des mondes physiques et subtils dans le monde causal. Cf. Glossaire, Cycle cosmique.

             II-52b-53a. Si Maya et ses œuvres, l'univers, étaient annihilées, il n'y aurait pas d'état d'Ishvara, pas d'état de Jiva. Aussi, tel l'Akasha sans son véhicule (1), Je demeure l'Immaculé, la pure Conscience, Chit.

1 Quel pourrait être ce véhicule ? Est-ce le son, la première vibration qui a créé le mouvement et la propagation, et a cristallisé les multiples combinaisons avec les éléments-racines, lesquelles ont construit la matière ?

             II-53b-54. La création – du plan initial visualisé à la mise en œuvre – des formes hébergeant les âmes individuelles (Jivas) ainsi que le Dieu suprême manifesté (Ishvara), est le fait d'Ishvara lui-même; tandis que la création du Samsara, la roue des naissances et des morts en ce monde, depuis l'état usuel de veille jusqu'à l'état de libération, est le fait du Jiva lui-même.

             II-55. De même, la voie des œuvres – depuis les rites prescrits pour le sacrifice Trinachiketa (1) jusqu'au Yoga – est fondée par l'illusion d'Ishvara; tandis que la voie philosophique – depuis l'athéisme du Lokayata (2) jusqu'à l'évolutionnisme du Samkhya (3) – repose sur l'illusion du Jiva.

1 Trinachiketa : le triple sacrifice par le feu de Nachiketas, dans la Katha Upanishad, shlokas 1-III-1 et 2.
2 Lokayata : « amélioration du monde » - doctrine philosophique du matérialisme et/ou de l'athéisme.
3 Samkhya (ou Sankhya) : « Énumération, calcul » - Fondé par Kapila vers 500 av. J.-C., ce système développe en priorité un recensement des “catégories d'existence” (les tattvas), dérivés de la paire d'opposés fondamentaux : Purusha et Prakriti, cette dernière évoluant les 3 gunas ('qualités' ou 'modes d'être') : sattva, rajas et tamas. Toutes les modalités d'interaction et d'assemblage entre tattvas et gunas, selon toutes les proportions possibles, sont examinées méthodiquement. Ses outils cognitifs soutiennent et complètent les disciplines du Yoga, et ces deux systèmes vont être utilisés conjointement, imprégnant tout l'hindouisme ultérieur, y compris le bouddhisme. Cf. Glossaire pour plus ample information.

             II-56. En conséquence, il est déconseillé aux aspirants à la libération de se laisser prendre la tête par les controverses au sujet du Jiva et d'Ishvara. L'esprit serein, qu'ils étudient plutôt le principe premier (Tattvas, cf. I-1) de Brahman.

             II-57. Ceux qui ne conçoivent pas le principe premier de Brahman, le sans second, sont tous pris dans les filets de l'illusion. D'où pourrait provenir la libération pour de tels êtres ? D'où pourrait provenir la félicité pour eux ?

             II-58. Et que dire s'ils associent les concepts de supériorité et d'infériorité à Ishvara et au Jiva ? La souveraineté ou la mendicité qu'il a connue en rêve, affectent-elles le rêveur dans sa vie éveillée ?

             II-59. Lorsque Buddhi, l'intellect (1), est absorbé en Ajnana, la nescience (cf. I-15-16), c'est l'état de sommeil, dit le sage. D'où pourrait provenir le sommeil en Moi, qui suis dépourvu de la nescience et de ses conséquences ?

1 Buddhi – La Raison, l'Intellect, le facteur dans l'appareil psychique qui perçoit et détermine.1) L’intellect supérieur : raison, discrimination, jugement; 2) une des 4 fonctions de l’organe interne, l’antahkarana; 3) aptitude à juger et à décider selon la sagesse; 4) souvent traduit par « le mental » avec connotation de sagesse, d’intellect supérieur.

             II-60. Lorsque Buddhi est pleinement épanoui, c'est alors l'état de veille. Comme il n'est en Moi ni changements, ni variations, il n'y a pas de veille pour Moi.

             II-61. Lorsque Buddhi circule dans les Nadis subtils (1), cela suscite l'état de rêve. En Moi il n'y a aucune circulation ni déplacement, il n'y a donc pas de rêve pour Moi.

1 Nadis : Canaux par lesquels le prana circule dans le corps subtil. Ils sont à celui-ci ce que sont les nerfs et les vaisseaux sanguins au corps physique. Sont également appelés nadis les conduits ou canaux qui transportent l’air, l’eau, le sang, les substances nutritives et autres à travers tout le corps. Ils véhiculent les énergies cosmique, vitale, séminale et autres, aussi bien que les sensations, la conscience et l’aura spirituelle.
Organes du corps subtil en forme de tube, ils sont composés de 3 couches successives, comme l’isolation d’un fil électrique ; la couche interne s’appelle sira, la couche intermédiaire, damani, et la couche externe, ainsi que l’organe entier, s’appelle nadi.

             II-62. Puis vient la phase de sommeil profond, où toute chose disparaît, absorbée, comme enveloppée par Tamas, le guna des ténèbres inertes (cf. I-11); le dormeur jouit alors du plus haut état de félicité, celle de sa nature propre en l'état de non-manifesté.

             II-63. Seul celui qui considère tout comme étant la pure Conscience, Chit, sans établir de différences, est un Connaisseur authentique. Lui seul est Shiva, le Bénéfique. Lui seul est Hari (1). Lui seul est Brahma (2).

1 Hari : « rouge doré » - Épithète courante de Vishnu.
2 Brahma : Le 1er des 3 dieux de la Trimurti, la trinité hindoue; représente l’aspect créateur du Divin. Il est alors Prajapati, le Créateur des trois mondes : celui des humains (Bhuh), des entités astrales et des anges (Bhuvah), et des entités célestes et archanges (Svah). Il est également Hiranyagarbha, l'intelligence cosmique.

             II-64. L'existence en ce monde est un océan de souffrances, elle n'est rien d'autre qu'un rêve persistant, un mirage de l'esprit, le règne de longue durée du mental. De l'éveil matinal à l'heure du coucher, c'est uniquement Brahman qu'il faut contempler.

             II-65. Dès lors qu'elle réalise la résorption de cet univers qui n'est qu'une surimposition imaginaire (1), la substance mentale, Chitta (2), participe de Ma nature. Ayant annihilé la puissance des six ennemis (3), comme l'éléphant en rut détruit même son maître, on devient l'Un, le Non-duel.

1 Parikalpita : surimposition imaginaire.
Kalpana : 1) production imaginaire du mental, qui consiste essentiellement à associer un nom et une durée permanente à des objets, de nature transitoire; le savoir, du caractère de l'hypothèse ou de la présomption, qui en découle; 2) imagination, hypothèse, supposition, présomption, création mentale.
2 Chitta – Pensée. Étoffe ou matière mentale, substance inerte qui est la base et le réceptacle des perceptions et de la mémoire. 1) le mental compris dans son sens le plus étendu: a) contenu mental; b) substance de la pensée, de l’esprit; 2) une des 4 fonctions de l’organe intérieur, l’antahkarana, soit la faculté d‘attention, de sélection et de rejet; 3) le réceptacle de tous les souvenirs et de toutes les tendances, qui apparaît comme l’ego (ahamkara) qui établit le moi; la conscience, l'esprit. Cf. Glossaire pour plus ample information.
3 Les six poisons intérieurs : désir, colère, avidité, égarement, égoïsme (ou orgueil), séparativité (ou méchanceté).

             II-66. Que ce corps périsse maintenant ou qu'il dure aussi longtemps que la Lune et les étoiles, que m'importe à Moi qui possède pour corps la seule Conscience, Chit ? Et qu'importe à l'akasha (cf. II-50b-51a) qui est contenu dans le pot que celui-ci soit brisé maintenant ou qu'il dure très longtemps ?

             II-67. Le serpent qui vient de rejeter sa mue et l'abandonne, inerte, dans son nid, ne manifeste aucune affection à cette dépouille.

             II-68. De la même façon, le sage ne s'identifie ni à son corps physique ni à ses corps subtils. Si le savoir illusoire est détruit à la racine par le feu de la sagesse du Soi (1), alors le sage se détache de son corps en cultivant la pensée “Brahman n'est pas la forme, Brahman n'est pas le corps.”

1 Atma Jnana : Connaissance spirituelle du Soi, l’Âme supérieure émanée de l’Esprit suprême, qui détermine la véritable sagesse, fondée sur la claire discrimination entre le Réel et l'irréel.

             II-69. Les Shastras (1), qui recèlent la connaissance de la réalité adaptée à ce monde, sont oubliés [par le sage - NdT]. Avec la perception directe de la Vérité (Satya, cf.II-19), sa propension à l'action dans ce monde disparaît. Simultanément, son karma activé (prarabdha, cf. I-12) cesse, et il se produit pour lui une dissolution de l'univers manifesté. Maya est ainsi triplement détruite. *

1 Shastra : le système philosophique, comportant 6 darshanas (vision, point de vue) : le Nyana, le Vaishesika, le Mimamsa, le Samkhya, le Yoga et le Védanta.
Le savoir systématisé et élaboré en traités. Par extension, tout manuel ou recueil de règles, tout livre ou traité, en particulier un traité religieux ou scientifique, toute œuvre sacrée d’autorité divine. Les shastras incluent notamment les codes moraux et sociaux, les traités de connaissance, action et vie justes, les disciplines artistiques, les méthodes de yogas.
* Voir plus bas, shloka II-72, la triple expression de Maya par les trois mondes.

             II-70. Si aucune identification à Brahman ne se produit chez l'individu, son état de séparativité persiste. Mais dès qu'il parvient à un vrai discernement du Non-duel, cesse aussitôt toute affinité pour tout objet.

             II-71. De la cessation de toute affinité pour tout objet, découle la cessation du karma activé, suivie de celle du corps [ou plutôt des liens avec le corps - NdT]. Il est donc certain que Maya a été entièrement détruite. Si l'on peut dire alors que l'univers existe, que Brahman existe, ce concept d'existence tient de la nature de Sat, l'Existence pure.

             II-72. Si l'on peut dire que l'univers est lumineux, c'est alors Brahman, et uniquement Lui, qui est lumineux. Toutes les eaux aperçues au loin dans une oasis sont en réalité de même nature que l'oasis elle-même, un mirage. Par l'enquête sur son propre Soi, les trois mondes (1) se révèlent être uniquement de la nature de la pure Conscience, Chit.

1 Triloka : « les trois mondes » est une expression fondamentale et très courante, reprise par l'ésotérisme, qui désigne trois triades différentes ! Voir le Glossaire, pour les détails.
Dans le contexte, l'expression recouvre la triple expression de Maya, la grande illusionniste qui projette l'univers : c'est l'acception la plus courante en ésotérisme, transcendant la simple donnée physique du monde et du cosmos (dont l'être humain-microcosme), en lui adjoignant le plan émotionnel (astral) et le plan mental (manasique); cela donne l'équivalent « physique, émotionnel et mental », soit les trois plans dans lesquels évolue l'être humain dans la vie ordinaire.

             II-73. En Brahman, qui est Un et sans second, dont la nature essentielle est Conscience absolue, à qui est étrangère toute différenciation en Jiva, Ishvara (cf. II-10-12) et Guru (1), il n'est nulle nescience. Dans ce cas, où donc, en Brahman, se présenterait l'occasion d'une manifestation de l'univers ? Je suis ce Brahman de Toute-plénitude.

1 Guru : celui qui illumine les ténèbres du doute spirituel; l’instructeur, le maître spirituel.

             II-74. Lorsque la pleine lune de la Sagesse est dépouillée de son lustre par le Rahu (1) de l'illusion, tous les actes rituels – tels qu'ablutions, dons d'aumônes et sacrifices – accomplis durant l'éclipse, ne porteront aucun fruit.

1 Rahu et Ketu : « tête du Dragon et queue du Dragon » - ce sont les Nœuds lunaires Nord et Sud, planètes fictives en astrologie (indienne et occidentale), calculées au point d'intersection de l'orbe lunaire réelle et de l'orbe solaire dessinée fictivement depuis l'observation terrestre. (Source : Basics of Panchangam, by S. Narasimha Rao)

             II-75. Le sel dissous dans l'eau ne fait qu'un avec elle; de même, si l'Atman et le mental, Manas (1), ne font plus qu'un, cela s'appelle le Samadhi (2).

1 Manas : « le mental, la conscience individuelle », caractérisé par le doute/l'ignorance, et dont le fonctionnement est purement instinctif; la perception sensorielle, la conscience qui est présence au monde. On le considère ésotériquement comme le mental inférieur (buddhi étant le mental supérieur, avec sa capacité d'abstraction et ses perceptions sublimées et subtiles), siège de la conscience instinctive, qui fonctionne en corrélation étroite aux jnanendriyas, les organes sensoriels, et karmendriyas, les organes moteurs. Cf. Antahkarana, ci-dessus, shloka I-4.
2 Samadhi : état d’union avec le Dieu personnel (Ishvara) ou d’absorption dans le Dieu impersonnel (Atman ou Brahman), la conscience étant extraordinairement vigoureuse, avec une certitude d'omniscience, s'accompagnant d‘un sentiment de joie et de paix indicibles. C'est la 8ème et dernière étape du Yoga; l'esprit s'identifie avec l'objet médité : méditant et objet de méditation, penseur et pensée fusionnent dans cette absorption extatique de l'esprit. On distingue 2 degrés de samadhi: - le savikalpa samadhi, où l’aspirant conserve le sentiment de dualité; - le nirvikalpa samadhi, où toute différenciation est exclue. On distingue également entre Samprajnata samadhi et Asamprajnata samadhi.

             II-76. Sans la grâce d'un guru parfaitement accompli, il est très difficile de réaliser l'abandon des objets sensuels, ainsi que d'arriver à percevoir la vérité spirituelle et atteindre à sa nature authentique.

             II-77. Alors, l'établissement en son propre Soi répand spontanément sa lumière chez un yogi pour qui l'aube de la puissance de la Sagesse (Jnana-Shakti) a lui, et qui a renoncé à toutes les actions de ce monde.

             II-78. Le mental, Manas, et le mercure ont en commun la propriété d'être très fluctuants. Si on parvenait à lier (ou consolider) le mercure, comme à attacher (ou contrôler) le mental, que ne pourrait-on alors accomplir sur cette terre ?

             II-79. Celui qui est parvenu à la fixité de la pensée guérit de tous les maux et fait revenir les morts à la vie. Celui qui est parvenu à immobiliser le vif-argent du mental a la capacité de se mouvoir dans les airs. Aussi peut-on dire que le mercure comme le mental peuvent nous conférer l'état de Brahman.

             II-80. Le maître des organes de perception et d'action (Indriyas, cf. shlokas I-2 et 3), c'est le mental, Manas. Le maître de Manas, c'est l'énergie vitale, Prana (cf. I-3). Le maître de Prana, c'est l'absorption profonde, Laya (1). Il est donc conseillé de pratiquer le Laya Yoga.

1 Laya : « absorption, dissolution » - 1) mort, fin du monde; distraction, jeu; cadence, tempo musical; 2) état de repos profond du mental, ou d'absorption esthétique; 3) absorption de l’esprit par la méditation ou la dévotion.
Laya Yoga : réalisation de l’union avec Brahman, l’Âme suprême universelle, par le moyen de la méditation perpétuelle, ou de l’adoration et de la dévotion.

             II-81. Chez les yogis, cet état d'absorption est réputé vierge d'actions comme de changements. Cette profonde absorption du mental, qui se situe au-delà des mots et qui se caractérise par l'abandon de toute volonté (Sankalpa, cf. II-45) et de tout acte, ne peut se concevoir mais doit être intimement éprouvé.

             II-82. Tout comme l'actrice qui danse au rythme des cymbales et des autres instruments tout en prenant intensément garde au pot qu'elle porte sur sa tête, le yogi, tout en restant attentif au moment présent et à la foule d'objets environnants, ne laisse jamais s'éteindre la flamme de la contemplation de Brahman.

             II-83. Celui qui désire toute la richesse des fruits du yoga doit, après avoir préalablement arrêté toute pensée, se consacrer uniquement à l'écoute de Nada, le son spirituel (1), avec une totale concentration et un esprit pleinement maîtrisé. »

1 Nada : « le son, la vibration sonore; le ton (échelle musicale) » - Le son mystique intérieur, entendu durant la méditation; le son primordial, la première vibration dont a émané la Création; la manifestation première de l'Absolu non-manifesté; Cf. Omkara, Shabdabrahman. Parfois utilisé comme synonyme de Om, tel qu'expérimenté intérieurement durant la méditation. Nada regroupe aussi tous les autres sons psychiques perceptibles durant la méditation profonde, qu'ils soient de qualité musicale ou non, et enfin tous les sons ordinaires, physiques et non psychiques. Cf. Glossaire pour plus ample information.

              Ainsi s'achève le deuxième chapitre de la Varaha Upanishad.

 

CHAPITRE III

             III-1. « Le Principe unique ne peut à aucun moment Se scinder en de multiples formes. Du fait que Je suis l'Indivisible, il ne peut exister aucun autre que Moi.

             III-2. Tout ce qui peut être vu et tout ce qui peut être entendu n'est pas autre que Brahman. Je suis ce ParaBrahman (1), qui est l'Éternel, l'Immaculé, le Libre, l'Un, la Félicité indivise, le Non-duel, la Vérité, la Sagesse et l'Infini.

1 ParaBrahman : L’Esprit (Brahman) suprême. Cf. Paramatman.

             III-3. Je suis de la nature de la Félicité; Je suis d'une Sagesse indivise; Je suis le suprême du Suprême; Je suis la resplendissante Conscience absolue. Comme les nuées ne touchent pas à l'éther, ainsi les souffrances concomitantes de l'existence dans le monde ne M'affectent pas.

             III-4. Sache-le, tout devient félicité par l'annihilation de la souffrance, tout devient de la nature de l'Existence pure, Sat, par l'annihilation de la non-existence, Asat. Car c'est uniquement la nature de la pure Conscience, Chit, qui s'associe à cet univers visible. Aussi Ma forme authentique est-elle indivisible.

             III-5. Pour le yogi hautement réalisé, il n'est ni naissance ni mort, ni migration vers d'autres mondes, ni retour ici-bas; il n'est ni souillure ni pureté ni connaissance, mais il n'y a qu'un univers qui resplendit de l'éclat de la Conscience absolue.

             III-6. Il faut cultiver en silence et en permanence la pensée “Je suis ParaBrahman”, lequel est Vérité et Conscience absolue, indivis et non-duel, invisible, sans souillure, pur, sans second, et bienveillant.

             III-7. Brahman n'est pas assujetti à la naissance et à la mort, au bonheur et au malheur. Il n'est pas assujetti aux castes, aux lois, à la famille et au clan. Cultive en silence la pensée “Je suis Chit”, lequel est cause (1) de l'illusion universelle (2).

1 Upadana : 1) saisie, appropriation; 2) cause matérielle; 3) l'attachement, le 9ème des 12 Nidanas (les origines interdépendantes) dans le bouddhisme.
2 Vivarta : les apparences particulières que prend une substance dans la diversité des nouvelles formes qu'elle revêt, sans avoir toutefois subi un quelconque changement réel en elle-même.

             III-8. Cultive en silence et continuellement la pensée “Je suis Brahman”, lequel est la Plénitude, le sans second, la conscience indivise qui n'entretient aucune relation, ne possède aucune des différenciations existant dans l'univers et participe à l'essence de l'Existence (Sat) et de la Conscience (Chit), suprêmes et non-duelles.

             III-9. Cela, Tat (1), qui toujours EST et préserve sa nature, laquelle demeure identique durant les trois périodes temporelles (passé, présent et avenir), que rien ne peut affecter, c'est Ma forme éternelle en tant que Sat, l'Être absolu.

1 Tat : « Cela » – L’Absolu dont on ne peut rien dire, sinon que Lui seul est, en vérité; le principe transcendant et infini, qui est Vérité, connaissable par la seule expérience intime.

             III-10. Même l'état de félicité qui règne dans l'éternité sans limitations adventices (1) et surpasse tous les bonheurs qui peuvent dériver de Sushupti, le sommeil profond*, participe essentiellement de Ma félicité.

1 Upadhi : 1) postulat; attribut; apparence trompeuse; contingences de l'existence dans le monde; 2) Attribut, ou association, qui constitue une limitation adventice, qui est surimposée sur le Brahman sans forme et sans attribut. C'est la limitation ou plutôt le conditionnement adventice par quoi l’Atman s’identifie avec telle ou telle partie de l’individualité humaine; la voie spirituelle, sadhana, a pour but de réduire à néant le jeu des fausses identifications.
* Cf. II-17b-18 et II-62.

             III-11. Tout comme un épais brouillard est vite dissipé par les rayons du soleil, les ténèbres (Tamas, cf. I-11), cause de la renaissance, sont dissipées par Hari, le rouge doré, qui est l'éclat du Soleil.

             III-12. En se prosternant à Mes pieds et en méditant sur Moi, Hari, toute personne sera délivrée de son ignorance. Le seul moyen de détruire la chaîne des morts et des renaissances est de contempler avec dévotion Mes pieds.

             III-13. Celui qui admire et rend grâce à la Cause universelle, s'il le fait avec une profonde sincérité, comparable à celle de l'amateur de biens matériels admirant et encensant l'homme riche, sera délivré de sa servitude.

             III-14. De même qu'en présence du soleil, tout le monde se met spontanément à se livrer à ses occupations, de même en Ma présence tous les mondes sont stimulés à l'action.

             III-15. Lorsqu'il est attribué erronément à une nacre, le concept d'argent [le métal] devient illusoire; de même on M'attribue erronément, sous l'influence de Maya, la grande Illusionniste, la paternité de cet univers, qui est composé de Mahat (1), etc.

1 Mahat : 1) le premier-né; le germe originel non évolué du principe créateur d'où sont issus tous les phénomènes du monde matériel. 2) l'Intelligence cosmique, selon le Samkhya, à distinguer de manas, l'intellect abstrait et concret; le 2ème des 25 éléments ou tattvas dénombrés par le Samkhya; 3) synonyme de Hiranyagarbha, selon le Védanta.

             III-16. Je suis vierge de ces différenciations qui sont observables dans les corps des hommes de basse caste, des mammifères, des êtres inanimés, des brahmanes, et de tous les autres êtres.

             III-17. Même si l'on corrige chez quelqu'un l'idée fausse que les directions existent réellement, cette idée fausse continue comme auparavant [par commodité – NdT]; pour Moi, il en est de même concernant l'univers : même s'il vous faut le détruire par la Sagesse (Vijnana, cf.II-10-12), pour Moi il n'existe pas.

             III-18. Je ne suis ni le corps, ni les organes des sens (jnanendriyas), ni les organes d'action (karmendriyas), ni les souffles vitaux (Pranas), ni le mental (Manas), ni l'intellect supérieur (Buddhi), ni l'ego (Ahamkara), ni la substance mentale (Chitta), ni l'illusion (Maya), ni l'univers composé d'éther (Akasha) et des autres principes premiers (Tattvas).

* Cf. shlokas I-1 à 5 pour tous ces termes.

             III-19. Je ne suis ni l'auteur des actes, ni celui qui jouit des objets ni celui qui est cause de jouissance. Je suis Brahman, Je suis purement Sat-Chit-Ananda, Existence-Conscience-Félicité absolues et Je suis Janardana (1), l'Agitateur des humains.

1 Janardana: «Tourment des hommes », ou Celui qui stimule les hommes, l'Agitateur divin, une épithète de Vishnu, présentant son aspect sombre, nécessaire bien qu'inattendu chez le dieu qui préserve et maintient l'univers manifesté. L'épithète est plus couramment attribuée à Krishna (cf. Mahabharata, pour l'aspect de réformateur politique du dieu, par exemple).

             III-20. De même que le soleil semble se mouvoir lorsqu'il est reflété sur des eaux mouvantes, de même l'Atman surgit au milieu de cette existence dans le monde en raison de sa connection à l'ego.

             III-21. À la racine de cette existence dans le monde, il ya la substance mentale que l'on nomme la conscience (Chitta). Celle-ci doit être purifiée par des efforts répétés. Comment se fait-il que l'homme puisse avoir toute confiance en la grandeur de Chitta ?

             III-22. Où sont, hélas ! toutes les richesses des rois ? Où sont les brahmanes ? Où sont tous les mondes ? Tous les mondes d'autrefois s'en sont allés et bien des nouveaux cycles se sont produits.

             III-23. Tant de crores (1) de Brahmas ont disparu ! Tant de rois ont traversé l'existence comme des grains de poussière ! Même chez un Connaisseur (Jnani), l'amour du corps physique peut surgir par le biais de la nature démonique (2). Si celle-ci surgit chez un sage, sa connaissance de la vérité ne porte aucun fruit.

1 Crore : dix millions.
2 Asuras : anti-dieux, frères des divinités, ils représentent les forces de désintégration dans l'univers, non divines et destructrices; nés du souffle (prana) du Créateur, ils sont égaux aux dieux, voire les surpassent, d'où le danger constant que leur supériorité parfois évidente représente pour les dieux; d'où les batailles incessantes que provoquent soit les uns, soit les autres, conflits qui nourrissent les Puranas et toute la mythologie hindoue. Jaloux, ils disputèrent longtemps aux dieux l'amrita, l'élixir d'immortalité. Syn.: démon; mauvais génie; Titan.

             III-24. Dès lors que Rajas (1) et les autres composants de la nature humaine sont brûlés par le feu de la sagesse toute-discriminante, comment pourraient-ils germer à nouveau ?

1 Rajas : le 2ème des 3 Gunas, le dynamisme passionnel; l'action, la passion, l'émotion. Cf. Gunas, shloka I-11.

             III-25. L'homme intelligent, s'il se met à traquer et corriger ses propres défauts avec le même plaisir qu'il trouvait à épingler les défauts d'autrui, ne parviendra-t-il pas à se libérer de ses entraves ?

             III-26. Ô Seigneur des silencieux (Munis), seul celui qui ne possède pas Atma-Jnana, la sagesse du Soi (cf. II-68), et ne s'est pas émancipé, convoite les pouvoirs paranormaux (1). Il les développe au moyen de la médecine, des mantras, des œuvres religieuses, par son habileté et y consacrant son temps.

1 Siddhi : 1) accomplissement, succès; 2) pouvoir supranormal acquis par la pratique de la méditation et d'une ascèse (tapas) exigeante, ou s'éveillant spontanément en cas de maturité spirituelle. Bien qu'ils se manifestent spontanément et selon les besoins et capacités de l'individu, ils sont considérés comme des entraves sur la Voie, en tant qu'ils viennent subtilement renforcer l'auto-satisfaction et l'égoïsme. Il est conseillé de ne pas les cultiver, voire de les abandonner, pour aller plus avant.
On en dénombre 8 : 1) ahima: diminution; capacité de se rendre aussi petit qu'un atome, ou de vision à cette échelle; 2) mahima: grossissement; capacité de se rendre aussi grand qu'un cosmos, ou de vision à cette échelle; 3) laghima: extrême légèreté, lévitation; 4) prapti: omniprésence, dédoublement, capacité de se déplacer n'importe où à volonté; 5) prakamya: capacité d'obtenir tous ses désirs; 6) vashitva: contrôle sur les forces naturelles; 7) ishititva: suprématie sur les lois naturelles; 8) kama-avasayitva: complète satisfaction de ses volontés. Mais le siddhi suprême (parasiddhi) est la réalisation du Soi, ParaShiva ou Brahman.

             III-27. Aux yeux du Connaisseur du Soi, ces pouvoirs n'ont aucune importance. Celui qui est devenu un Connaisseur, dont le regard est fixé uniquement sur l'Atman, et qui est comblé par le rapport entre son âme individuelle et l'Âme suprême (Soi et soi), n'obéit jamais à la voix d'avidya, l'ignorance (1).

1 Avidya : 1) l’Ignorance primordiale; la nescience; 2) l’ignorance par méconnaissance de la Réalité, qui fait prendre l'illusion et l'impermanence pour la vérité et la permanence. Cf. Ajnana, Maya.

             III-28. Il sait que tout ce qui existe ici-bas est de la nature de l'ignorance fondamentale. Pourquoi donc un Connaisseur du Soi qui a abandonné l'ignorance, irait-il s'y replonger ?

             III-29. La médecine, les mantras, les œuvres religieuses, l'habileté et la persévérance mènent au développement des pouvoirs paranormaux, néanmoins ils ne peuvent en aucune façon aider quiconque à parvenir au séjour du Paramatman, l'Âme suprême.

             III-30. Le Connaisseur du Soi, qui est en-dehors de son soi [car immergé en le Soi – NdT], comment peut-on dire qu'il convoite les pouvoirs paranormaux, alors même qu'il tient sous contrôle les moindres mouvements de son esprit et ses désirs ? »

              Ainsi s'achève le troisième chapitre de la Varaha Upanishad.

 

CHAPITRE IV

              À une autre occasion, Nidagha demanda au Seigneur Ribhu de l'éclairer sur les caractéristiques de Jivanmukti, la libération de son vivant (cf. I-15-16). Ribhu acquiesça et parla comme suit :

              « Dans les sept niveaux de sagesse (1), on trouve quatre types de libérés vivants (Jivanmuktas). Les sept niveaux vont ainsi : 1) le désir de libération (Shubheccha); 2) l'investigation (Vicharana); 3) l'affinement du mental (Tanumanasi); 4) l'obtention de la pure Conscience (Sattvapatti); 5) l'indifférence, notamment aux pouvoirs surnaturels (Asamshakti); 6) la totale dévotion à l'objet suprême, Brahman (Parartha-Bhavani); 7) l'obtention de l'état quatrième ou transcendantal (Turyaga).

              Il est une étape associée au Pranava Om (2), dont elle prend la forme : elle est formée de l'Akara – ‘A’, de l'Ukara – ‘U’, du Makara - ‘M’ et de la demi-lettre (3). L'Akara et les autres syllabes sont de quatre sortes, en tenant compte des différences entre le plan physique (Sthula), le plan subtil (Sukshuma), le plan causal (Bija) et le plan du Témoin (Sakshi). Ils comportent quatre états d'esprit: veille, rêve, sommeil profond et l'état transcendantal (4).

              Celui qui demeure à l'état de veille dans l'essence physique de l'A est nommé la Totalité universelle (Vishva); dans l'essence subtile, il est nommé le Lumineux (Taijasa) (5); dans l'essence causale, il est nommé la Sagesse (Prajna); et dans l'essence du pur Témoin, il est nomméle Transcendantal (Turiya).

1 Bhumika : 1) emplacement; étage; niveau; 2) étape; 3) préface, introduction.
Les Bhumikas représentent les étapes sur la voie spirituelle : le Yoga en comporte 5 (7 selon d’autres approches): mudha, kshipta, vikshipta, ekagrata et nirodha. L'accession à Jnana, la Sagesse toute-accomplie, en comporte 7 : 1) Shubheccha, le désir de libération; 2) Vicharana, l’investigation qui conduit à Brahman; 3) Tanumanasa, l'affinement du mental; 4) Sattvapatti, l'obtention de la pure Conscience; 5) Asamshakti, l'indifférence aux pouvoirs surnaturels; 6) Parartha Bhavani, l'état de totale dévotion à Brahman, l'objet suprême; 7) Turyaga, l'accession à l'état de Turiya, le quatrième, le transcendantal.
2 Pranava : « bourdonnement » - Le Son primordial, la syllabe mystique Om. On peut le percevoir comme un son bourdonnant, grésillant ou électrique, associé à notre propre système nerveux. Le méditant apprend à transmuer ce son intérieur en lumière subtile. Le Pranava est aussi connu comme son du nada-nadi shakti. Cf. Nada, Om, Shabda et ShabdaBrahman.
3 Ardha-Matra : 1) demi-syllabe ou demi-mètre; 2) demi-lettre; au-dessus du Om, est cette demi-lune qui représente le son « mmmmmm » de l'Om à 3 ou 4 unités phonétiques (matras), psalmodié longuement et résonant encore plus longuement dans les corps subtils.
4 Turiya : «  le quatrième » - état transcendantal qui, à la fois combine et outrepasse veille, rêve et sommeil profond (jagrat, svapna et sushupti) et constitue le substrat de ces 3 états. C'est donc un état d'unité avec la Divinité, état de pure conscience, qui transcende les trois états de veille, sommeil profond et rêve, et qui est caractéristique du samadhi absolu.
5 Taijasa : « le Lumineux, l'Igné » - le Soi qui est le support du corps subtil manifesté dans l'état de rêve, svapna, ou la conscience subtile du jiva lorsqu'il rêve.

              Celui qui demeure à l'état de rêve dans l'essence physique de l'U est nommé la Totalité universelle (Vishva); dans l'essence subtile, il est nommé le Lumineux (Taijasa); dans l'essence causale, il est nommé la Sagesse (Prajna); et dans l'essence du pur Témoin, il est nommé le Transcendantal (Turiya).

              Celui qui demeure à l'état de sommeil profond dans l'essence physique du M est nommé la Totalité universelle; dans l'essence subtile, il est nommé le Lumineux; dans l'essence causale, il est nommé la Sagesse; et dans l'essence du pur Témoin, il est nommé le Transcendantal.

              Celui qui demeure à l'état transcendantal dans l'essence physique de la demi-lettre est nommé la Totalité universelle transcendante; dans l'essence subtile, il est nommé le Lumineux transcendant; dans l'essence causale, il est nommé la Sagesse transcendante; et dans l'essence du pur Témoin, il est nommé le Transcendantal du Transcendant (1).

1 Turiya-Turiya: « le Transcendantal du Transcendant » - Conscience absolue de la Divinité; c'est la Conscience suprême, absolue, qui se tient à l'arrière-plan de notre conscience individualisée orientée vers l'Absolu (turiya).

              L'essence transcendantale (Turiya) de l'A englobe les trois premiers niveaux de sagesse. L'essence transcendantale de l'U englobe le quatrième niveau. L'essence transcendantale du M englobe le cinquième niveau. L'essence transcendantale de la demi-lettre englobe le sixième niveau. Au-delà, se trouve le septième niveau.

              Celui qui fonctionne dans les trois premiers niveaux est appelé un aspirant qui désire atteindre la délivrance (Mumukshu); celui qui fonctionne dans le quatrième niveau est appelé celui qui contemple et connaît Brahman (Brahmavit); celui qui fonctionne dans le cinquième niveau est appelé celui qui est béni en Brahman (Brahmavidvara); celui qui fonctionne dans le cinquième niveau est appelé un adorateur de Brahman (Brahmavidvarishtha).

              À ce propos, on trouve les shlokas suivants :

             IV-1-2. On dit que le désir de libération est le premier niveau de sagesse (Jnana-Bhumika); l'investigation, le second; l'affinement du mental, le troisième; l'obtention de la pure Conscience, le quatrième; vient ensuite l'indifférence, notamment aux pouvoirs surnaturels, le cinquième; la totale dévotion à l'objet suprême, Brahman, le sixième; et l'obtention de l'état quatrième ou transcendantal, le septième.

             IV-3. Le désir qui s'élève à la faveur du pur détachement (1) après que l'on ait résolu la question “Resterai-je dans l'ignorance ? Je vais étudier les Écritures et aller trouver les sages”, est nommé désir de libération (Shubheccha) par les sages.

1 Vairagya : 1) le non-attachement, le détachement, l'absence de désirs matériels et de passions, l'indifférence et le dégoût des affaires et des plaisirs du monde; 2) l'abnégation, le renoncement absolu (cf. tyaga et sannyasa).

             IV-4. La fréquentation des sages et des Écritures, allant de pair avec la poursuite de la voie juste, qui précèdent l'accomplissement du détachement, est nommée l'investigation (Vicharana).

             IV-5. Cette étape où le fort désir des objets des sens est minimisé à la faveur des deux premières étapes, est nommée l'affinement du mental (Tanumanasi).

             IV-6. Après avoir développé l'indifférence aux objets des sens à la faveur des trois premières étapes, la substance mentale (Chitta) repose sur l'Atman, lequel est de la nature de Sat, l'Existence pure; cette étape est nommée l'obtention de la pure Conscience (Sattvapatti).

             IV-7. La lumière de la pure Conscience (Sattva) qui s'est profondément enracinée en soi, allant de pair avec l'absence de désirs pour les fruits de ses actes, à la faveur des quatre premières étapes, est nommée l'indifférence, notamment aux pouvoirs surnaturels (Asamshakti).

             IV-8-9. Cette étape où, à la faveur des cinq premières étapes, on gagne la félicité de l'Atman, sans plus avoir de relations avec les objets intérieurs ou extérieurs, bien qu'ils restent présents, et se contente d'accomplir les actes requis par notre entourage, est nommée la totale dévotion à l'objet suprême, Brahman (Parartha-Bhavani).

             IV-10. Cette étape où, à la faveur d'une pratique extrêmement longue des six premières étapes, on demeure immuablement attaché à la contemplation de l'Atman, et Lui seul, sans prendre conscience des différenciations composant l'univers, est la septième et dernière, nommée l'obtention de l'état quatrième ou transcendantal (Turyaga).

             IV-11. On dit que les trois premières étapes se déroulent au sein des différences et se gagnent par la non-différenciation, du fait que l'univers que l'on voit à l'état de veille nous semble être réel.

             IV-12. Mais lorsque le mental est fermement fixé sur l'Un non-duel et que le concept de dualité est aboli, alors cet univers apparaît comme un rêve, à la faveur de l'union avec l'état transcendantal (Turiya).

             IV-13. Tel un nuage d'automne, chassé par le vent, qui se dissipe, cet univers se dissout. Ô Nidagha, sois-en certain, à ce stade seule demeure la pure Conscience (Sattva).

             IV-14. Puis c'est le cinquième stade, celui du sommeil profond éveillé (Sushuptipada), où l'on reste simplement dans l'état non-duel, libéré de toutes les différences possibles.

             IV-15-16a. Profondément absorbé par la vision intérieure bien que participant aux circonstances extérieures et agissant, celui qui s'est engagé dans la pratique du sixième stade ressemble à un homme qui s'endort par fatigue, et donc dégagé de toute affinité.

             IV-16b. Finalement, le septième stade est atteint, qui est l'état le plus ancien qui soit, que l'on nomme Gadhashupti (1), état de sommeil peu profond.

1 Il s'agit bien de “gadhasuptakhya” dans la version sanskrite, et non de Gudhashupti, probable erreur dans la version anglaise.
Gadha : peu profond, que l'on peut traverser à pied; gué.

             IV-17. On demeure alors dans cet état sans second, dénué de la moindre peur, la conscience presque anéantie, et là il n'est ni être (Sat) ni non-être (Asat), ni Soi ni non-soi.

             IV-18. Comme pour un pot vide au sein de l'espace éthéré (Akasha), on est entouré de vacuité à l'intérieur comme à l'extérieur; comme un pot plein au sein de l'océan, on est entouré de plénitude à l'intérieur comme à l'extérieur.

             IV-19. Ne deviens ni le connaisseur ni le connu. Puisses-tu devenir la Réalité qui demeure après l'abandon de toute pensée.

             IV-20. Rejette résolument les distinctions entre voyant, vision et chose vue (1), ainsi que toutes les triades analogues, et médite uniquement sur l'Atman qui resplendit en tant que Lumière suprême.

1 Triputi : « la triple forme » - triade métaphysique, composée du connaissant, du connu et de la connaissance, ou du voyant, de l'objet vu et de la vision, etc.

             IV-21. Est réputé être un libéré vivant (Jivanmukta, cf. I-15-16) celui pour qui, bien qu'il participe aux préoccupations matérielles de la vie dans le monde, le monde ne semble pas plus exister que l'éther invisible.

             IV-22. Est réputé être un libéré vivant celui dont l'humeur ne s'abat pas dans la souffrance ni ne s'exalte dans la joie, qui ne cherche pas à modifier ce qui lui échoit, ne tentant ni d'amoindrir son malaise ni d'augmenter son bien-être.

             IV-23. Est réputé être un libéré vivant celui qui, même lorsqu'il dort profondément, est pleinement éveillé et à qui, pourtant, l'état de veille est inconnu, et dont la sagesse est dégagée de la moindre affinité avec le moindre objet.

             IV-24. Est réputé être un libéré vivant celui dont le cœur a la pureté de l'éther, bien que son comportement paraisse en accord aux sentiments habituels, amour, haine, crainte, etc.

             IV-25. Est réputé être un libéré vivant celui qui n'a plus le sentiment d'être l'auteur de ses actions, et dont l'intellect supérieur (Buddhi) n'est pas attaché aux objets matériels, qu'il soit ou non celui qui accomplit les actions.

             IV-26. Est réputé être un libéré vivant celui que les autres ne craignent pas, qui ne craint pas les autres, et qui a abandonné les émotions habituelles, joie, colère et peur.

             IV-27. Est réputé être un libéré vivant celui qui, bien que participant à toutes les illusions du monde, garde la tête froide, demeurant en vérité l'Atman dans toute Sa plénitude et considérant ces illusions comme appartenant à autrui.

             IV-28. Ô Muni (1), est réputé être un libéré vivant celui qui, ayant déraciné jusqu'au moindre désir dans sa conscience (Chitta), se sent pleinement comblé par Moi, qui suis l'Atman de tous les êtres.

1 Muni : « le silencieux » - 1) l’ascète qui pratique le silence (mauna); 2) le sage, celui qui connaît la valeur du silence.

             IV-29. Est réputé être un libéré vivant celui qui demeure paisible, avec un esprit que rien n'ébranle, en ce suprême séjour de la pure Conscience d'être, Chinmatra (cf. II-21), vierge de toute modification de conscience.

             IV-30. Est réputé être un libéré vivant celui dont la conscience ne voit plus se lever les distinctions telles que l'univers, moi, lui, toi, les autres, et tout ce qui procède du visible et de l'irréel.

             IV-31. En suivant la voie des Maîtres et des Écritures, tu pénétreras bientôt en Sat, l'Existence absolue, le Brahman qui est immuable, de toute grandeur, de toute plénitude et vierge du moindre objet – demeures-y alors fermement établi.

             IV-32. Shiva seul est le Maître (cf. II-34-35), Shiva seul est les Védas, Shiva seul est le Seigneur, Shiva seul est Moi, Shiva seul est tout ! Il n'est nul autre que Shiva.

             IV-33. Le brahmane que plus rien n'ébranle, dès lors qu'il aura connu Shiva, atteindra à la sagesse. Inutile de prononcer de longs discours, ils ne font que fatiguer l'organe de la parole.

             IV-34-35. Suka le Rishi (1) fut un libéré vivant. Vamadeva de même. Personne n'a jamais atteint à la libération en dehors d'eux et des voies qu'ils ont tracées. Les hommes qui, de nos jours encore, suivent la voie de Suka deviennent des libérés subitement (Sadyo-Mukta), immédiatement après la mort du corps; tandis que ceux qui suivent la voie de Vamadeva, c'est-à-dire le Védanta, restent assujettis à de nouvelles naissances, encore et encore, ils poursuivent la libération graduelle (Krama-Mukti) au moyen du Yoga, du Samkhya (cf. II-55) et des actes procédant du mode d'être de la Conscience pure (Guna Sattva, cf. I-11).

1 Rishi : 1) Sages de l’ancien temps, à qui a été révélée la Shruti, d'où l'épithète de “Voyants” qui leur est décernée. Au nombre de 7 (Saptarishi), ils sont considérés comme les fondateurs de l’ordre social et de la religion. 2) Sage qui se maintient face à la Vérité, donc toujours inspiré par la sagesse de Brahman.

             IV-36. Ainsi donc, deux voies ont été établies par le Maître des dieux : la voie de Suka et celle de Vamadeva. La voie de Suka est nommée le sentier des oiseaux, celle de Vamadeva le sentier des fourmis.

             IV-37-38. Ceux qui sont parvenus à la connaissance de la nature véritable de leur Soi en se pliant aux abstentions et aux injonctions des Védas (Yama et Niyama), en menant une investigation sur le sens profond des grandes maximes védiques (Mahavakyas, cf. II-43), en développant le Samadhi (cf. II-75) du Samkhya Yoga ou l'Asamprajnata Samadhi (1), et qui se sont purifiés par ces moyens, atteignent au séjour suprême par la voie de Suka.

1 Asamprajnata Samadhi : le plus haut état de supra-conscience, caractérisé par l'arrêt de la pensée, accompagné de l'annihilation de tout sens de l'ego, de toute conscience personnelle. Cf. nirvikalpa samadhi.

             IV-39-40. Celui qui pratique le Hatha Yoga, se donnant du mal pour suivre les postures, les injonctions (Yama) et les autres membres du Yoga (Ashtamga), devient susceptible de rencontrer les obstacles toujours renouvelés que cause le développement des pouvoirs paranormaux (Siddhis, cf. III-26); s'il n'en obtient pas de bons résultats, il renaîtra dans une grande famille (1) et pratiquera le Yoga en conséquence de ses affinités antérieures.

1 Mahakula, dit le texte sanskrit. À noter toutefois le sens ambigu de kula, et de son dérivé kaula : Kaula : 1) qui concerne la famille et les intérêts privés; 2) dans le shaktisme, c'est la voie de la main gauche, la magie noire à buts pratiques; les rituels associés, et leurs pratiquants.

             IV-41. Puis il poursuivra la pratique du Yoga durant de nombreuses incarnations, et atteindra enfin à la libération, ayant gagné le séjour suprême de Vishnu par la voie de Vamadeva.

             IV-42. Ainsi donc, deux voies mènent à Brahman, toutes deux bénéfiques. L'une confère une libération instantanée, l'autre une libération graduelle. Pour qui voit tout comme l'Un, Brahman, où se trouve l'illusion ? Où se trouve la souffrance ?

             IV-43. Ceux qui se trouvent sous le regard de ces êtres dont l'intellect supérieur (Buddhi) est uniquement empreint de la Vérité suprême, laquelle représente l'expérience ultime, ceux-là sont libérés des péchés les plus vils.

             IV-44. Tous les habitants des cieux et de la terre qui se placent sous le regard de ces êtres qui contemplent et connaissent Brahman (Brahmavits) sont immédiatement libérés des péchés commis au long de nombreuses crores (cf. III-23) de vies antérieures. »

              Ainsi s'achève le quatrième chapitre de la Varaha Upanishad.

 

CHAPITRE V

              Ensuite Nidagha demanda au Seigneur Ribhu de l'éclairer sur les règles à observer dans la pratique du Yoga. Le Seigneur acquiesça et répondit ce qui suit :

             V-1-2. « Le corps est composé des cinq éléments, qui le délimitent par cinq sphères (1). Celle qui est solide est Prithivi, la terre; celle qui est liquide est Apas, l'eau; celle qui est lumineuse est Tejas, le feu; le mouvement qui l'anime est la propriété de Vayu, l'air; celle qui le pénètre de part en part est Akasha, l'éther. Toutes ces sphères doivent être connues de l'aspirant au Yoga.

1 Mandala : 1) sphère, cercle; cercle magique ou diagramme; 2) domaine spécifique d'une divinité, son champ d'influence; 3) section du Rig Véda; 4) groupement, association.

             V-3. Par le souffle qui anime la sphère d'air (Vayu-Mandala), il se produit quotidiennement 21.600 respirations dans le corps.

             V-4. Si la sphère de matière solide (Prithivi-Mandala) diminue, le corps se décharne et se plisse; si l'essence aqueuse (Apas) diminue, la chevelure grisonne peu à peu.

             V-5. Si l'essence lumineuse et calorique (Tejas) diminue, il s'ensuit perte d'appétit et d'éclat; si l'essence du souffle (Vayu) diminue, il s'installe un tremblement chronique [ou des frissons de frilosité- NdT].

             V-6. S'il se produit une diminution de l'essence de l'éther (Akasha), la mort s'ensuit. Car l'énergie vitale (Prana), qui participe de tous ces éléments, ne trouve plus suffisamment de place pour imprégner le corps, les sphères des éléments ayant diminué; aussi s'élève-t-elle, telle une volée d'oiseaux prenant leur essor.

             V-7. C'est pourquoi on l'appelle Udana, “qui s'envole” (1). En rapport à ceci, il y a une posture de ligature (2), nommée Uddiyana Bandha, qui peut stopper cette remontée du souffle vital. Cette ligature est pour la mort ce qu'est le lion face à l'éléphant (3) : elle peut la supprimer.

1 Pour rappel : udana : l’émission de sons; l'assimilation des énergies matérielles en énergies subtiles; le processus de désintégration à la mort physique. Cf. Prana.
2 Bandha : asservissement, chaînes; 2) technique de ligature, par laquelle certains organes ou parties du corps sont contractés et contrôlés, en particulier durant le pranayama, afin de stimuler les énergies fluidiques des chakras. Les trois ligatures les plus importantes sont : mula (de l'anus au nombril), uddiyana (le diaphragme), kantha (la gorge).
3 Le lion est réputé le seul animal capable de vaincre en combat l'éléphant.

             V-8. Le souffle Udana se déploie à l'intérieur du corps, de même pour la ligature. Celle-ci est douloureuse. Si l'élément feu est agité au niveau du ventre, cela causera une nette douleur.

             V-9. Aussi cette ligature d'Uddiyana ne doit-elle pas être pratiquée par celui qui a faim, ou un besoin presser d'uriner ou d'excréter. Il devra fractionner ses repas, à chaque fois de petites quantités d'une nourriture pure et non épicée.

             V-10. Il doit pratique le Mantra Yoga, ainsi que le Laya (cf. II-80) et le Hatha Yoga, en suivant les étapes douce, intermédiaire et transcendantale. Ces trois Yogas comportent tous les mêmes membres, qui sont au nombre de huit.

             V-11-12a. Ce sont Yama, Niyama, Asana, Pranayama, Pratyahara, Dharana, Dhyana et Samadhi.

* Cf. Glossaire, Ashstamga, pour plus ample information.

             V-12b-13a. Les abstentions (Yama) sont au nombre de dix : non-violence, non-fausseté, non-thésaurisation, continence, compassion, honnêteté, patience, courage, modération de l'appétit, pureté (physique et mentale).

             V-13b-14. Les injonctions (Niyama) sont également au nombre de dix : discipline ardente, contentement, foi en la Divinité ou les Védas, charité, dévotion envers le Seigneur, écoute des Écritures commentées, contrition, intellect juste, récitation de mantras, observances religieuses.

             V-15-16. On considère onze postures, dont la première est le Chakra (1). Les connaisseurs du Yoga les énumèrent ainsi : Chakra, Padma, Kurma, Mayura, Kukkuta, Vira, Svastika, Bhadra, Simha, Mukta et Gomukha.

1 Chakra Bandha : posture yoguique qui relie, scelle et agit sur tous les chakras. Cf. Glossaire, Chakras.

             V-17. La posture Chakra consiste à placer la cheville gauche sur la cuisse droite, puis la cheville droite sur la cuisse gauche, et conserver le corps bien érigé durant toute la durée d'assise.

             V-18. Le contrôle du souffle, Pranayama (1), doit être pratiqué encore et encore, dans l'ordre suivant : inspiration, rétention, expiration. Le contrôle du souffle s'accomplit à travers le réseau des nerfs subtils (nadis, cf. II-61), aussi est-il sous-entendu dès qu'on parle de nadis.

1 Pranayama (prana = souffle; ayama = contrôle) : Le développement contrôlé de l’énergie vitale, commençant par des exercices respiratoires qui ont pour but d’assagir le mental et de libérer toute l’énergie enclose dans l'organisme de l'aspirant; constitue le 4ème membre du Raja Yoga. C’est le moyeu autour duquel tourne la roue du Yoga.

             V-19. Le corps subtil de tout être doté de conscience est d'une hauteur de quatre-vingt seize doigts. Au milieu du corps, deux doigts au-dessus de l'anus et deux doigts sous l'organe sexuel, se trouve le centre du corps, appelé Muladhara ou plexus sacré (1).

1 Muladhara (mula = racine, source; adhara = support, partie vitale), dans le bassin, au-dessus de l’anus (zone périnéale); siège de la mémoire, du sens du temps et de l'espace.

             V-20-21. Neuf doigts au-dessus des parties génitales, se trouve un bulbe de nerfs subtils, Nadis Kanda (1), en rotation, de forme ovale, haut de quatre doigts et de même largeur. Il est entouré de graisse, de chair, d'os et de sang.

1 Kanda : 1) bulbe, nœud. Le kanda est de forme arrondie, son diamètre est d’±10cm, il est situé entre l’anus et le nombril, à l’endroit où les 3 nadis principales (sushumna, ida et pingala) se réunissent et se séparent. Il semble être recouvert d’une légère étoffe blanchâtre. 2) Section; partie; chapitre.

             V-22. À l'intérieur de ce bulbe, se trouve une roue de nerfs subtils (Nadi Chakra) comportant douze rayons. Kundali (1), qui est le support du corps, se tient là.

1 Kundalini (kundala = rouleau de corde; kundalini = serpent femelle lové) : l’énergie cosmique divine, résidant en chaque jiva, sous la forme d’un serpent enroulé sur lui-même, à la base de la colonne vertébrale dans le muladhara chakra. Cette énergie latente doit être éveillée, puis on doit la faire remonter le long de sushumna, canal principal de la colonne vertébrale, au travers des chakras, jusqu’au sahasrara, le lotus aux 1000 pétales situé dans la tête. Le Nirvikalpa samadhi, l'illumination, survient aussitôt accomplie la percée de la porte de Brahman, au cœur du sahasrara. Alors le yogi est en communion avec l’Âme suprême universelle. Puis la Kundalini shakti retourne à la base et s'y love à nouveau, ou elle reste dans l'un ou l'autre des chakras qu'elle a éveillés à son passage. L'éveil est réputé parfaitement accompli lorsque la Kundalini shakti ne redescend jamais plus bas que le sahasrara, le chakra coronal.

             V-23. Kundalini recouvre de ses anneaux l'ouverture de Brahman (1), qui est l'entrée de la Sushumna nadi (2). Aux côtés de la Sushumna, sont les nadis Alambusa et Kuhuh.

1 Brahmarandhra : « ouverture de Brahman » - 1) orifice (randhra) au sommet de la tête, par lequel l’Âme est censée quitter le corps au moment de la mort, du moins pour un être ayant atteint la Libération. C'est, au niveau du corps astral, le centre du Sahasrara chakra, le lotus aux mille pétales, qui fonctionne comme un portail entre le monde supérieur de l'Absolu Brahman et le monde astral et manasique du disciple; 2) dans la Varaha Upanishad, il se trouve à l'entrée de la Sushumna nadi, dans le bulbe (Nadis Kanda) non loin du Muladhara chakra. Kundalini est lovée sur cette ouverture, la scellant jusqu'à son éveil, et c'est par là qu'elle s'élève. Le Maha Nirvana Tantra nomme cette ouverture Brahma-dvara, porte de Brahman.
2 Sushumna Nadi : principal canal subtil qui longe la moelle épinière dans toute sa longueur. C’est par ce canal que s’élève la kundalini.

             V-24. Sur les deux rayons voisins sont Varuna et Yasasvini. Sur le rayon au sud de la Sushumna, se trouve Pingala (1).

1 Pingala Nadi (pingala = cuivré, rougeâtre) : Nadi (canal d’énergie) qui, partant de la narine droite, monte jusqu’au sommet de la tête et de là, descend jusqu’à la base de la colonne vertébrale. Elle est aussi appelée surya nadi, car c’est l’énergie solaire (surya = soleil) qui y circule.

             V-25. Sur les deux rayons suivants, ce sont Pusha et Payasvini. Sur le rayon à l'ouest de la Sushumna, se trouve la nadi appelée Sarasvati.

             V-26. Sur les deux rayons suivants sont Sankhini et Gandhari. Au nord de la Sushumna, se trouve Ida (1).

1 Ida Nadi : nadi ou canal d’énergie qui part de la narine gauche, monte vers le sommet de la tête et descend ensuite à la base de la colonne vertébrale. Dans sa course, elle transporte l’énergie lunaire, c’est pourquoi on l’appelle chandra nadi (canal de l’énergie lunaire). Son autre extrémité est à gauche de la Sushumna nadi.

             V-27-28. Sur le rayon voisin, se trouve Hastijihva; près de lui, est Visvodara.
              Sur les rayons de la roue, les douze nadis transportent douze courants bleutés*, de gauche à droite, dans les diverses parties du corps. Les nadis sont comme une étoffe, tissées sur une chaîne et une trame. Elles ont diverses couleurs.

* dvadasanilavahakah, soit 12 courants (ou souffles, conduits, flots), dit le texte sanskrit, que je suis de préférence à la traduction anglaise qui dit 12 vayus. Il n'y a que 10 vayus. Cf. 2 shlokas plus bas.

             V-29-30. La portion centrale de l'étoffe (qui ici rassemble l'ensemble des nadis) est nommée plexus ombilical (Nabhi Chakra). Jvalanti, Nadarupini, Pararandhra et Sushumna sont appelées le support du son spirituel (Nada, cf. II-83). Ces quatre nadis ont la couleur du rubis. La portion centrale du Brahmarandhra est recouverte par Kundali sur plusieurs couches [les anneaux du serpent lové - NdT].

             V-31-33a. Ainsi donc, dix souffles vitaux, Vayus (1), se meuvent dans ces nadis. L'homme sensé qui a compris le circuit des nadis et des vayus s'installera, torse et cou bien érigés et bouche close, et méditera profondément et immuablement sur Turyaga (2), à la pointe de son nez, au centre de son cœur et au centre du Bindu (3); le mental apaisé, il verra à travers l'œil spirituel le nectar d'Amrita (4) s'écouler du Bindu.

1 Vayus : L'énergie vitale, Prana, est composée de 10 souffles, Vayus. Les 5 souffles vitaux primaires ont été vus à l'article Prana. Il s'y ajoute les 5 souffles vitaux (prana vayu) secondaires (upa), à savoir naga, qui soulage des gaz dans l’estomac en faisant éructer; kurma, qui contrôle le mouvement des paupières pour empêcher un corps étranger ou une lumière trop vive de pénétrer dans les yeux; krikara, qui, en faisant éternuer ou tousser, empêche les substances de remonter dans le nez ou de descendre dans la gorge; devadatta, qui apporte un supplément d’oxygène à un corps fatigué en provoquant un soupir ou un bâillement; et dhananjaya, qui reste dans le corps même après la mort et fait parfois enfler les cadavres.
2 Turyaga : l'accession à l'état de Turiya, le quatrième, le transcendantal; le dernier des 7 niveaux de sagesse (Jnana bhumika), qui est l'absorption en Brahman, la libération par Turiya.
3 Bindu : 1) goutte, petite particule, point; 2) la cellule germinative; symbole de la condition séminale.
C'est le point situé à l'extrémité supérieure de la syllabe Om, où il symbolise Turiya, le quatrième état, ouvert par la vibration sonore (nada) qui prolonge le chant du Om. On peut aussi le considérer comme le point-semence qui a donné naissance à l'Omkara subtil dont on fait l'expérience dans la méditation.
Parmi les 36 Tattvas (cf. diagramme), le bindu ou ParaBindu (semence suprême) est ce noyau de lumière transcendante qui apparaît au sein de Sat-Chit-Ananda, et s'épanouit en Shakti tattva, pure énergie d'amour lumineuse.
Parmi les centres subtils de la tête, le Bindu se situe entre le Soma Chakra, situé dans la partie supérieure du cerveau, et le Sahasrara chakra, aux 1000 pétales, au sommet du crâne.
4 Amrita : « absence de mort (mrita), immortalité » - Le nectar d’immortalité qui fut produit, selon le Mahabharata, lors du barattage de l'océan par les dieux et les anti-dieux (Suras et Asuras), ce qui est une métaphore du développement spirituel résultant du conflit fondamental entre notre double nature, supérieure et inférieure. L'amrita est la boisson de soma, cette boisson que les Védas attribuent exclusivement aux dieux et qui est en soi une divinité, d'ailleurs, en tant qu'elle procure béatitude et immortalité; c'est aussi le symbole de l'ensemble des immortels, de la lumière suprême et de la libération finale. Mais il existe un amrita spontané, engendré par la méditation profonde : c'est le nectar de félicité divine qui s'écoule à flots du sahasrara chakra (le coronal) durant le samadhi.

             V-33b-34. Ayant contracté l'anus et soulevé le souffle vital (Vayu), il le fera monter en répétant le Pranava Om, qu'il complètera du Shri Bija (1). En effet, il doit méditer sur son Atman comme étant Shri, c-à-d. ParaShakti (2), baignée du nectar qui ruisselle.

1 Bija Mantra : Mantra-semence, d'où croît la réalisation, tel l'arbre à partir d'une graine, qui est généralement une syllabe mystique, de très petite taille, tel un point ou un accent. On le pratique comme une prière répétée mentalement pendant pranayama ou dhyana. Cette graine ainsi semée dans l’esprit germe et produit un état de concentration mentale sur un seul point.
Shri : « propice, beau » - autre nom de la déesse Lakshmi, exprimant la prospérité, la gloire, le succès, la fortune.
2 ParaShakti : « Pouvoir ou puissance suprême, énergie primordiale » - La seconde des trois perfections qu'incarne Shiva, qui est impersonnelle, immanente et dotée d'une forme de manifestation – à savoir la Substance primordiale qui est Pure Conscience, omnipénétrante. On peut aussi parler de Parashakti comme de Sat-Chit-Ananda (Existence-Conscience-Félicité), ou l'évoquer en tant que lumière, silence, esprit de Dieu, super-conscience, etc. Dans la méditation, le yogi l'expérimente comme l'unité sous-jacente qui coule de part en part de la Création, dans laquelle il se fond, béatifiquement. C'est cette expérience de fusion avec la Totalité/Unité que l'on nomme savikalpa samadhi, absorption duelle.

             V-35. Le temps est une illusion (Kalavanchana), réputée la plus importante de toutes. Quel que soit ce qui est conçu par le mental, cela est mis en œuvre par le mental lui-même.

             V-36. Alors, la flamme d'Agni jaillira dans l'eau, et de cette flamme surgiront des branchages et des floraisons. Alors, les paroles prononcées et les actes accomplis ne seront pas en vain.

             V-37. En contrôlant le Bindu sur le chemin ascendant, en attisant le feu dans l'eau et en faisant s'évaporer celle-ci, le yogi affermit sa vigueur corporelle.

             38. Contractant simultanément l'anus et la yoni (1) après les avoir réunis, il doit faire s'élever le souffle de l'expiration, Apana (2), et l'unir à Samana, le souffle du métabolisme.

1 Yoni : « source, origine; matrice, sexe féminin » - Dans le tantrisme, le Shivalinga est le symbole du phallus, et son socle (ou pitha) est également appelé yoni. Cf. linga. Si le linga représente le non-manifesté, l'Absolu en tant que donnée statique, par contre la yoni représente le dynamisme, l'énergie créatrice de la Divinité, la matrice cosmique où toutes les formes qui constitueront l'univers sont élaborées et portées à la manifestation.
Ici, yoni est-elle le périnée (yonisthana), ou le “socle”, c-à-d. la base, donc le chakra-racine, le muladhara ?
2 Apana : 1) anus; 2) le prana qui a pour fonction de régler l’expiration et l'excrétion. Cf. Mulabandha.

             V-39. Il doit méditer sur son Atman comme étant Shiva, puis le visualiser baigné du nectar qui ruisselle (cf. V-33b-34). Puis, se concentrant sur la partie centrale de chaque rayon*, le yogi doit commencer à renforcer sa puissance de volonté (Bala).

* du Nadi Chakra, siège de Kundali, cf. V-22.

             V-40. Il doit tenter de s'élever en unissant inspiration (Prana) et expiration (Apana). Cette technique, l'une des plus importantes du Yoga, illumine le corps et active le cheminement des pouvoirs paranormaux (Siddhis, cf. III-26).

1 Ici, la technique doit être accompagnée de Mulabandha, dont elle fait partie, en fait. Le Hatha Yoga Pradipika détaille aussi la technique de lévitation.
Mulabandha : technique par laquelle la partie du corps située entre l’anus et le nombril est contractée et remontée vers la colonne vertébrale, afin de susciter l'éveil et/ou la montée de la kundalini.

             V-41. Le yogi doit savoir utiliser l'ombre (Chaya) de son corps physique comme un barrage sur les eaux faisant obstacle aux crues.

             V-42. Cette ligature (bandha) opère sur toutes les nadis, dit-on. Grâce à elle, la Déesse (Kundali) devient visible.

             V-43. Cette ligature de quatre pieds * sert à contrôler les trois sentiers (Sushumna, Ida et Pingala). Ainsi active-t-on et illumine-t-on le sentier par lequel les Siddhas (1) ont obtenu leurs pouvoirs magiques.

* Soit c'est la longueur sur laquelle est maintenue la contraction ascendante (c-à-d. la hauteur de toute la colonne vertébrale, du Muladhara au Sahasrara chakra); soit c'est le Om, dans sa version longue à 4 pieds, A-U-M-mmmmmm.
1 Siddha : Un être parfaitement accompli, un adepte, un voyant-prophète (cf. rishi). Un yogi accompli et parfait, possédant les siddhis ou pouvoirs paranormaux.

             V-44. Si, tout de suite après l'inspiration, le yogi fait s'élever le souffle Udana (cf. V-7), cette ligature qui maîtrise toutes les nadis se déclenche.

             V-45. Cela s'appelle le Yoga de l'enchâssement (1) ou Mulabandha (cf. V-40). Par la pratique de ce Yoga, les trois ligatures sont maîtrisées.

1 Samputa : boite ronde, cassette; emboîtement; 2) enchâssement des syllabes mantriques dans d'autres syllabes, afin de cumuler et renforcer leur pouvoir.

             V-46. Par une pratique nuit et jour, mais de façon intermittente ou aux moments adéquats, les souffles vitaux seront sous le contrôle du yogi.

             V-47. Avec le contrôle des souffles vitaux, le feu gastrique du corps s'accroîtra tous les jours, facilitant la combustion et la digestion des aliments.

             V-48. Une digestion adéquate de la nourriture entraîne un accroissement de l'essence nutritive (Rasa); et ce processus s'accompagne d'un accroissement des substances subtiles, Dhatus (1).

1 Dhatu : 1) élément originel, substance fondamentale, animée d'énergie vitale; les Tantras en reconnaissent 6 : Akasha (l'éther-espace), Anila (l'air), Tejas (le feu), Jala (l'eau), Bhu (la Terre) et Vijnana (la Connaissance); 2) substance secondaire dont le corps est constitué; le Viveka shuda mani de Shankara mentionne 7 dhatus (chyle, sang, chair, graisse, os, mœlle, semence); 3) cendres, relique après crémation.

             V-49. Cet accroissement des substances subtiles entraîne un accroissement de sagesse qui influe sur le corps. Ainsi tous les actes négatifs cumulés depuis de nombreux crores d'incarnations sont consumés.

             V-50. Entre l'anus et les parties génitales, se trouve le triangle du Muladhara ou plexus sacré (cf. V-19). Il illumine le siège de Shiva, sous sa forme de Bindu (cf. V-31-33a).

             V-51. Là se trouve la Puissance suprême, ParaShakti (cf. V-33b-34), nommée Kundalini. C'est le siège d'où les souffles vitaux (Vayu) s'élèvent. C'est le siège où se produit l'accroissement du feu gastrique.

             V-52. C'est le siège d'où le Bindu tire son origine, et où se produit l'accroissement du son spirituel (Nada, cf. II-83). C'est le siège d'où naît Hamsa (1). C'est le siège d'où naît le mental, Manas (cf. II-75).

1 Hamsa : « l'oiseau migrateur » - l'oie sauvage, ou le cygne.Ce dernier est la monture (vahana) de Brahma. Le cygne est le symbole de l'âme individuelle tout comme de l'Âme suprême, adopté comme emblème par : a) une catégorie de renonçants, devenus adeptes (paramahamsa) – planant haut au-dessus du monde ordinaire, se dirigeant droit vers le but; b) le yogi pratiquant la discrimination, qui – tel le cygne, réputé capable d'extraire le lait de l'eau - peut voir le Divin et abandonner le reste. Cf. paramahamsa.
Le Hamsa mantra se réfère au léger sifflement émis lors de l'inspiration et de l'expiration. HAMSA(H) (« Je suis Lui, l’Esprit universel ») est donc la prière inconsciente qui accompagne tout être vivant, même à son insu, tout au long de sa vie. Cf. So’ham.

             V-53. Les six chakras inférieurs commençant avec le chakra-racine (Muladhara) sont réputés être le siège de la Déesse, Shakti (1). Les chakras supérieurs allant de la gorge (Ajna) à la couronne (Sahasrara) sont réputés être le siège de Shambhu (2).

1 Shakti : «puissance, pouvoir, énergie» - 1) Énergie créatrice représentant le pouvoir d'action de la conscience; 2) l’aspect féminin du Principe cosmique, symbolisant sa puissance exécutive; 3) la Mère divine, considérée comme la force efficiente du Divin, déifiée comme épouse de Shiva. Cf. avriti ou avarana shakti et vikshepa shakti. Cf. ParaShakti, V-33b-34.
2 Shambhu : « Lieu de félicité», épithète de Shiva sous son aspect paisible; l'Être divin manifesté, qui émet le bindu primordial, puis engendre Shakti, puis Om, lançant ainsi la création.

             V-54. Pour les nadis, le corps est leur véhicule; pour l'énergie vitale (Prana), les nadis sont son véhicule; pour l'individu (Jiva), l'énergie vitale est sa demeure; pour l'Âme suprême (Hamsa), l'individu est son véhicule.

             V-55. Pour Shakti, l'Âme suprême est son siège, tout autant que celui de l'univers, fixe et mobile. Sans distraction, l'esprit paisible, le yogi doit pratiquer le contrôle du souffle.

             V-56. Même celui qui est devenu habile dans la pratique des trois ligatures doit persister dans sa recherche sincère du Principe qui est cause de l'existence de tous les objets, de tous leurs attributs, et qu'il faut connaître.

             V-57. Il doit parvenir à réprimer l'expiration et l'inspiration et les faire s'immobiliser dans la seule rétention du souffle. Pour cela, il ne doit dépendre que de Brahman, qui est le but suprême.

             V-58. L'abandon de tous les objets extérieurs, c'est aussi cela l'expiration (Rechaka); la saisie de la connaissance spirituelle portée par les Écritures, c'est aussi cela l'inspiration (Puraka); et conserver par-devers soi cette connaissance, c'est aussi cela la rétention du souffle (Kumbhaka).

             V-59. Il devient libéré, celui qui développe par sa pratique une telle conscience (Chitta, cf. II-65). Cela ne fait aucun doute. Par la rétention du souffle, l'esprit doit être constamment absorbé, et par la seule rétention du souffle, il doit remplir tout l'intérieur.

             V-60. C'est uniquement en s'aidant du vase sacré (1) que la rétention du souffle, Kumbhaka (2), peut être fermement maîtrisée. À l'intérieur de ce vase, réside Shiva le Suprême (3). Ce souffle vital qui n'est pas susceptible d'être immobilisé doit être agité au moyen du sceau de la gorge (Kantha-Mudra)*.

1 Kumbha : 1) pot à eau, cruche, coupe; 2) signe du Verseau; 3) vase sacré contenant l'amrita, l'ambroisie d'immortalité née du barattage de l'Océan de lait.
2 Kumbhaka : suspension de la respiration, dans le pranayama. Kumbhaka est l’intervalle de temps mesurant la rétention du souffle succédant à une inspiration complète ou à une expiration complète. C’est l’image des poumons complètement pleins ou complètement vides, comme un pot à eau plein ou vide.
3 ParaShiva : « Shiva, le Transcendant » - Le Soi divin, la Réalité absolue, est la première des trois perfections qu'incarne Shiva : Tat, qui est au-delà de l'entendement, hors de portée des mots, que ne peut saisir la conscience,qui transcende le temps, la forme et l'espace, et qui défie toute description. Fusionner en cet Absolu est le but ultime, dont la quête est dévolue à toute âme en incarnation. L'atteinte de ce but marque donc la Réalisation du Soi, que l'on nomme nirvikalpa samadhi, absorption non-duelle.
* ou ligature de la gorge, Kantha Bandha. Cf. V-7.

             V-61-62. Tenant sous son contrôle la course du souffle vital, maîtrisant parfaitement la technique de l'expiration et de la rétention de souffle, le yogi doit poser au sol ses deux mains et ses deux pieds, de façon équilibrée, puis percer les quatre sièges avec son souffle tout en maintenant les trois ligatures. Il doit agiter sa colonne vertébrale avec force au niveau de l'ouverture du souffle vital [sans doute au Brahma-dvara, porte inférieure de Brahman].

             V-63. Les deux cavités [pulmonaires ?] étant closes, le souffle vital pulse avec rapidité. L'union de la lune, du soleil et du feu [les 3 nadis principales] se vérifie par l'écoulement du nectar (amrita, cf. V-31-33a).

             V-64-5. Par ce balancement de la colonne vertébrale, la Déesse (Kundali) qui se tient en son centre * s'ébranle. C'est tout d'abord au Brahma Granthi (1) qu'elle se perce un passage. Ensuite, elle perce le Vishnu-Granthi, puis le Rudra-Granthi.

* C'est le long de la sushumna nadi, qui passe à l'intérieur de la colonne, qu'elle s'élève.
1 Granthi : « noeud; jointure, articulation » - nœud de vêtement; glande, ou chakra en anatomie. Selon la physiologie yoguique et le Kundalini Yoga, il y a 3 noeuds qui sont tissés par l'illusion de Maya et font un obstacle puissant au progrès spirituel et à la réalisation : ce sont l'ignorance fondamentale, avidya (et son corollaire immédiat, ahamkara, le sens de l'ego et de la séparativité), lesquels entraînent le désir de ce qui est extérieur à l'ego, kama, et l'activité déployée afin de combler ses désirs, karma. Avidya, kama et karma : ignorance, désir et action... telle est la triple citadelle (tripura) d'or, d'argent et de fer, qui tient l'âme incarnée en servitude, prisonnière du samsara. Respectivement dénommés Brahma-granthi, Vishnu-granthi et Rudra-granthi, ces noeuds se trouvent dans les chakras suivants : muladhara, manipura et ajna, respectivement. Le Om est chanté trois fois pour faire vibrer ces 3 granthis successivement, ce qui affine leur structure atomique, jusqu'à ce qu'enfin ils cèdent sous la poussée de kundalini.

             V-66-67a. Alors survient pour le yogi la percée à travers la libération, en résultat de son affranchissement des impuretés de l'illusion, des rituels religieux pratiqués au cours de nombreuses incarnations, par la grâce des Maîtres et des divinités, et en résultat de sa pratique du Yoga.

             V-67b-68. Dans la sphère (Mandala) de Sushumna, encadrée par Ida et Pingala, le yogi doit faire remonter son souffle au moyen de la technique nommée Mudra-Bandha. La modulation brève du Pranava Om le purifie de toutes ses imperfections; la modulation longue lui confère la libération.

             V-69-70. La modulation sur le ton de la simple lecture ou comme voyelle longue à trois unités (1) a le même effet. Il est un connaisseur des Védas, celui qui – grâce à ces trois modulations – connaît la finalité du Pranava, qui est au-delà du pouvoir de la parole, semblable à une coulée d'huile inépuisable ou au tintement d'une cloche qui n'en finit pas. La modulation brève produit son effet sur le Bindu, la longue sur l'ouverture de Brahma, la modulation Pluta sur le douzième chakra, le Dvadashanta (2). Les mantras doivent être psalmodiés afin de développer leurs pouvoirs occultes.

1 Pluta : 1) qui flotte; inondé; 2) voyelle longue, à 3 matras (unités phonétiques).
2 Dvadashanta : chakra situé à douze doigts au-dessus du brahmarandhra (l'orifice situé sur la fontanelle), selon la physiologie tantrique.

             V-71-72a. Ce Pranava Om écartera tous les obstacles. Il absoudra de toutes les imperfections. À partir de lui, dérivent quatre autres étapes spirituelles (Bhumikas, cf. chap. IV) : Arambha, Ghata, Parichaya et Nispatti.

             V-72b-73a. Arambha (1) est l'étape initiale, où, ayant renoncé à tous les actes extérieurs accomplis par les trois organes (mental, paroles et corps), le yogi est engagé en permanence dans une activité purement intérieure.

1 Arambha : 1) commencement, entreprise initiale; effort, hâte.

             V-73b-74a. Selon les sages, Ghata (1) est l'étape où le souffle vital, s'étant forcé un passage sur le flanc ouest, demeure fixé là, dans sa plénitude.

1 Ghata : grand pot à eau en terre.
Ghatavasta : 2ème stade (avastha) du pranayama, traité dans le Shiva Samhita, où le corps tel un pot de terre doit être durci au feu du pranayama pour atteindre la stabilité.

             V-74b. Parichaya (1) est l'étape de la connaissance intime, où le souffle vital est fermement ancré à l'espace-éther (Akasha, cf. II-50b-51a), ni relié à l'individu ni non-relié, tandis que le corps demeure immobile.

1 Parichayavastha : le stade de la connaissance intime (parichaya); le 3ème stade du pranayama mentionné dans le Shiva Samhita.

             V-75. On dit que Nispatti (1) est l'étape où se déroulent la création et la dissolution par l'Atman, où un yogi qui est devenu un libéré vivant accomplit l'union (yoga) sans le moindre effort.

1 Nispatti avastha : état de perfection ou de maturité; achèvement.

              Quiconque récite cette Upanishad devient immaculé comme Agni, le Feu. Comme Vayu, l'Air, il devient pur. Il est libéré du péché de consommation d'alcool. Il est libéré du péché de vol d'or. Il devient un libéré vivant (Jivanmukta, cf. I-15-16). C'est ce qu'affirme le Rig Véda. Semblable à l'œil céleste qui scrute l'espace cosmique, voyant sans effort toute chose au-delà, l'homme sage contemple en permanence le séjour suprême de Vishnu. Les brahmanes dont l'œil spirituel est toujours grand ouvert adressent des louanges et illuminent de diverses manières ce séjour spirituel de Vishnu. »

              Om ! Tel est l'enseignement secret.

              Ainsi s'achève le cinquième chapitre de la Varaha Upanishad.

 

Om ! Puisse-t-Il nous protéger tous deux !
Puisse-t-Il nous nourrir tous deux !
Puissions-nous travailler conjointement avec une grande énergie,
Que notre étude soit vigoureuse et porte fruit;
Que nous ne nous disputions pas, et que nous ne haïssions personne.

Om ! Que la Paix soit en moi !
Que la Paix gagne mon environnement !
Que la Paix soit en les forces qui agissent sur moi !

 

Ici se termine la Varahopanishad, appartenant au Krishna Yajur Véda.

 

 

                                                                                                                                                                                                
                     Accueil                                                              Retour en haut de page                                                           Plan du site