Accueil
Plan du site
Introduction
Présentation
Notions fondamentales
Glossaire
Bibliographie

Diagrammes et Upanishads en PDF

 
 

Rechercher dans le site
avec Google

UPANISHADS MAJEURES
Aitareya
Brihadaranyaka
Chandogya

Isha

Katha
Kena
Mandukya et Karikas de
Gaudapada
Mundaka
Prashna
Taittiriya
 
UPANISHADS GÉNÉRALES
Adhyatma

Akshamalika

Akshi
Atman
Atma Bodha
Ekakshara
Garbha
Katha Rudra
Kaushitaki
Maha
Maitrayani
Mantrika
Mudgala
Muktika
Niralamba
Paingala
Pancha Brahma
Pranagnihotra
Sariraka
Sarva Sara
Savitri
Skanda
Subala
Shuka Rahasya
Surya
Svetasvatara
Vajra Suchika
 
UPANISHADS
DE SHIVA
Atharvashikha
Atharvashiras
Bhasma Jabala
Brihad Jabala
Dakshinamurti
Ganapati
Jabali
Kaivalya
Kalagni Rudra
Pashupata Brahmana
Rudra Hridaya
Rudraksha Jabala
Sarabha
 
UPANISHADS
DE SHAKTI
Annapurna
Bahvricha
Bhavana
Devi
Sarasvati Rahasya
Saubaghya Lakshmi
Sita
Tripura
Tripura Tapini
 

La Grande Déesse, autres œuvres...

 
UPANISHADS
DE VISHNU
Avyakta
Dattatreya
Garuda
Gopala Tapaniya
Hayagriva
Kali Santarana
Krishna
Maha Narayana
Nrisimha Tapaniya
Rama Rahasya
Rama Tapaniya
Tara Sara
Tripadvibhuti
Vasudeva
 
UPANISHADS DU
RENONCEMENT
Aruni
Avadhuta
Bhikshuka
Brahma
Jabala
Kundika
Maitreya
Narada Parivrajaka
Nirvana
ParaBrahman
Paramahamsa
Paramahamsa Parivrajaka
Sannyasa
Satyayaniya
Turiyatita Avadhuta
Yajnavalkya
 
UPANISHADS
DU YOGA
Advaya Taraka
Amrita Bindu
Amrita Nada
Brahma Vidya
Dhyana Bindu
Hamsa
Jabala Darshana
Kshurika
Maha Vakya
Mandala Brahmana
Nada Bindu
Sandilya
Tejo Bindu
Trishikhi Brahmana
Varaha
Yoga Chudamani
Yoga Kundalini
Yoga Shikha
Yoga Tattva
 
D'AUTRES UPANISHADS
En marge des 108...
 
Arseya
Ashrama
Baskala
Chagaleya
Kaula
Pinda
Pranava
Purusha Suktam
Shaunaka
Shiva Samkalpa
Shri Chaitanya
Tattva
 
 
Vers d'autres sites...
 
© M.Buttex – 2007-2010

 

 

 


Visite nocturne à un ermitage d'ascètes shivaïtes.

UPANISHADS MAJEURES

 

Brihadaranyaka Upanishad

Upanishad du Grand Traité de la vie en forêt


Traduite et annotée par M. Buttex
D'après la version anglaise du Swami Madhavananda
Publiée par Advaita Ashram, Calcutta
et d'après la traduction du Swami Nikhilananda (1895-1973)

 

           Dixième Upanishad du canon Muktika, appartenant au Shukla Yajur Véda et classée comme Upanishad majeure.

 

BRIHAT : 1) grand, vaste; fort, puissant; principal; 2) l'Immensité, la vastitude, notamment en épithète pour le plan de la Réalité suprême, qui est Vérité et Conscience et Félicité, Sat-Chit-Ananda.
ARANYAKA : « de la forêt » - 1) Les ascètes et moines mendiants qui se retirent dans les forêts, seuls ou en communauté (ashram), loin du tumulte urbain, pour se consacrer à la méditation dans une vie simple et dépouillée. L'idéal de vie du quatrième stade de la vie brahmanique, à l'âge de la retraite. 2) Traité religieux à l'usage des renonçants, édictant les règles de la vie en forêt, mettant l'accent sur les significations spirituelles et la discipline intérieure. Prolongement des Brahmanas, les “traités des étendues sauvages”, “d'où l'on ne peut apercevoir les toits des habitations” (Taittiriya Aryanaka), explorent les techniques appropriées et les significations secrètes de rituels réputés dangereux; c'est tardivement qu'ils prendront le sens de “traités de la vie en forêt pour les renonçants (sannyasin)”. Ils représentent un saut vers la subtilité philosophique et l'abstraction métaphysique, et pour certains ils représentent le “Rahasya Brahmana”, le Brahmana des secrets. Ils ne forment pas un corpus absolument séparé, parfois ils incluent des Upanishads, parfois ils sont partie intégrante d'un Brahmana..

              Cette Upanishad, réputée complexe, au sens souvent peu apparent, demande des commentaires à de nombreux endroits. J'ai choisi d'y intercaler – aussi souvent que la clarté et la plénitude du sens l'exigeaient – des extraits du commentaire très approfondi qu'en a donné Swami Krishnananda : The Brihadaranyaka Upanishad by Swami Krishnananda, dont la version PDF est disponible sur http://www.swami-krishnananda.org/books_3a.html.

 

 

SOMMAIRE


Madhu Kanda - Section du Miel

Chapitre Un

Brahmana I – Instruction I : Méditation sur le sacrifice du Cheval
Brahmana II : Le processus de la Création 
Brahmana III : Le Prana: ses vertus et son pouvoir purificateur 
Brahmana IV : La Création et ses causes 
Brahmana V : Les manifestations de Prajapati 
Brahmana VI : Les trois aspects de l'univers

Chapitre Deux

Brahmana I : Les aspects relatifs de Brahman 
Brahmana II : Description du Prana 
Brahmana III : Les deux formes de Brahman
Brahmana IV : Yajnavalkya et Maitreyi (1) 
Brahmana V : Madhu Vidya – La doctrine de miel, ou l'interdépendance des objets créés
Brahmana VI : La lignée des Instructeurs


Yajnavalkya Kanda - Section sur Yajnavalkya

Chapitre Trois

Brahmana I : Yajnavalkya et Asvala 
Brahmana II : Yajnavalkya et Artabhaga 
Brahmana III : Yajnavalkya et Bhujyu 
Brahmana IV : Yajnavalkya et Ushasta 
Brahmana V : Yajnavalkya et Kahola
Brahmana VI : Yajnavalkya et Gargi (1) 
Brahmana VII : Yajnavalkya et Uddalaka
Brahmana VIII : Yajnavalkya et Gargi (2) 
Brahmana IX : Yajnavalkya et Vidagdha 

Chapitre Quatre

Brahmana I : Définitions partielles de Brahman 
Brahmana II : Concernant le Soi 
Brahmana III : Investigation sur les trois états
Brahmana IV : La Mort et l'au-delà 
Brahmana V : Yajnavalkya et Maitreyi (2) 
Brahmana VI : La lignée des Instructeurs  


Khila Kanda - Section des Annexes

Chapitre Cinq 

Brahmana I : Infinité de Brahman 
Brahmana II : Les trois disciplines fondamentales
Brahmana III : Brahman comme cœur
Brahmana IV : Méditation sur Satya Brahman 
Brahmana V : Louange de Satya Brahman 
Brahmana VI : Méditation sur Brahman comme mental 
Brahmana VII : Méditation sur Brahman comme éclair
Brahmana VIII : Méditation sur les Védas comme Vache
Brahmana IX : Méditation sur le feu Vaishvanara
Brahmana X : Le sentier de l'âme décédée
Brahmana XI : Les ascèses suprêmes
Brahmana XII : Méditation sur la nourriture et le Prana comme Brahman
Brahmana XIII : Méditations sur le Prana
Brahmana XIV : La Gayatri sacrée
Brahmana XV : Prière du mourant

Chapitre Six

Brahmana I : Suprématie du Prana 
Brahmana II : Le processus de la renaissance
Brahmana III : Rites pour l'acquisition de richesses
Brahmana IV : Conception et naissance comme rites religieux
Brahmana V : La lignée des Instructeurs  

Fin de la Brihadaranyaka Upanishad 

 

 

Om ! Ce Brahman est infini, infini est cet Univers.
L'infini procède de l'infini.
Assumant alors l'infinitude de l'Univers infini,
Cela repose comme l'infini Brahman, et Lui seul.

Om !Que la Paix soit en moi !
Que la Paix gagne mon environnement !
Que la Paix soit en les forces qui agissent sur moi !

 

Madhu Kanda - Section du Miel


CHAPITRE UN


Brahmana I – Instruction I : Méditation sur le sacrifice du Cheval*

* Ashvamedha : « sacrifice du cheval », cérémonie védique pour favoriser la conquête d'un empire d'une taille équivalant à la superficie tracée par un cheval en une année. L'injonction de l'Upanishad est de passer du sacrifice physique au sacrifice métaphysique, et d'en faire un symbole de méditation cosmique, dans laquelle le cheval symbolise l'univers; son démembrement sacrificiel permet de découvrir l'harmonie sous-jacente aux divers schémas structurels soutenant l'univers et assurant la synergie des multiples forces qui le constituent.

I-i-1: Om ! La tête du cheval sacrificiel est l'aube, son œil est le soleil, son énergie vitale (prana) est l'air, sa gueule ouverte est le feu omnipénétrant (Vaishvanara), et son poitrail est l'année. Son échine est le paradis, son ventre le ciel, ses sabots la terre, ses flancs les quatre directions, ses côtes les quartiers intermédiaires, ses membres les saisons, ses jointures les mois et les quinzaines, ses paturons les jours et les nuits, ses os les étoiles, et sa chair les nuées. Son bol alimentaire est le sable, ses vaisseaux sanguins les rivières, son foie et sa rate les montagnes, sa crinière les herbes et les arbres. De la tête au garrot, il est le soleil ascendant, des reins à la croupe, il est le soleil déclinant; il ouvre grand la gueule, c'est l'éclair, il s'ébroue, c'est le tonnerre, il urine, c'est la pluie, il hennit, c'est la voix et la parole.

I-i-2: La coupe d'or nommée Mahiman* que l'on présente face au cheval sacrificiel en l'orientant vers lui, c'est le jour. Sa source est la mer orientale. La coupe d'argent Mahiman que l'on place derrière le cheval, également orientée vers lui, est la nuit. Sa source est la mer occidentale. Puis ces deux coupes Mahiman sont placées de part et d'autre du cheval, toujours orientées vers lui. Le pur-sang est la monture des dieux; l'étalon, celle des musiciens célestes (Gandharvas); le coursier, celle des démons (Asuras); et le cheval, celle des hommes. L'océan, qui est le Soi suprême (Atman), est l'étable du cheval sacrificiel, ainsi que sa source. .

1 Mahiman : grandeur, majesté; 2) nom d'une coupe sacrificielle, d'or et/ou d'argent

 

Brahmana II : Le processus de la Création 

I-ii-1: Au temps des origines, il n'existait absolument rien dans l'univers, de quel-que sorte que ce soit. L'univers était recouvert par la Mort, Mritiyu, ou disons par la faim, puisque la faim est l'attribut de cette mort dévorante. Ce principe de faim et de mort créa le mental (Manas) avec la pensée « Il faut que je possède un mental ! ». Puis il se mit à arpenter le vide, en adoration de lui-même. Durant son rite d'adoration, de l'eau surgit de lui. Il prit conscience du fait : « Pendant mon adoration, l'eau a jailli ! » C'est pourquoi l'on appela Arka* le feu consacré du sacrifice du Cheval. Assurément, l'eau (ou le bonheur) vient à qui sait la façon dont ce feu sacrificiel reçut le nom d'Arka.**

* Arka : 1) rayon de soleil, éclair; feu; 2) le nombre 12; 3) hymne; notamment chant de louange associé à l'Ashvamedha, le sacrifice védique du Cheval.
* Le sens de ce verset est particulièrement dur à déchiffrer, de l'avis même des plus célèbres commentateurs, Shankara, Swami Nikhilananda, Swami Krishnanda. Ce dernier ouvre néanmoins l'énigme vers une plus ample saisie : « Il y eut une destruction, une Mritiyu, complète abolition de la Réalité, qui est ce que le Samkhya appelle Prakriti [la Nature comme pouvoir-shakti de la Divinité], les Védantins Maya [le pouvoir de l'Illusion cosmique], Mula-Prakriti [la Nature originelle], etc., c'est-à-dire l'Être virtuel, la matrice de l'univers. Et c'est cela qui devint la semence de la manifestation du Mental cosmique, connu comme Mahat [le Mental universel] et Ahamkara [le sens du moi] au plan cosmique. Le Védanta les nomme Hiranyagarbha [l'Embryon d'or] et Virat [le Soi universel, le Macrocosme]. » Ou encore : « La condition originelle, qui fut cause de la manifestation de la diversité, est de ce fait la mort de l'universalité. C'est cela que désigne le terme Mritiyu. La mort d'un état devient la naissance d'un autre état. » (The Brihadaranyaka Upanishad by Swami Krishnananda, p. 37 et 29)

I-ii-2: L'eau en vérité est Arka. L'écume qui était apparue à la surface de l'eau se solidifia et devint cette terre. Après cette création, Hiranyagarbha, l'Embryon d'or, se sentit las. De sa fatigue et de sa sueur, émana son essence, qui brillait. C'était le feu. *

* Ce feu cosmique est Viraj, et selon la lecture de Swami Krishnananda (S.K.), le processus de création est désormais repris par lui. Cf. shloka suivant, définition de Viraj-Virat.

I-ii-3: Viraj* se différencia en une triple manifestation**, créant (en plus du feu) le soleil et l'air, chacun pour un tiers. Ainsi, cette énergie vitale (prana) de Viraj s'est divisée en une triplicité. Sa tête est l'est, ses bras le nord-est et le sud-est; son postérieur est l'ouest, ses hanches pointent l'une vers le nord-ouest, l'autre vers le sud-ouest, ses flancs sont le sud et le nord, son dos le paradis, son ventre le ciel, et sa poitrine est cette terre. Il repose sur l'eau. Quiconque possède cette connaissance se tient fermement établi partout où il va..

*Viraj ou Virat : 1) roi prince, souverain; 2) la Puissance créatrice ou Nourriture divine; le corps de la Totalité, l'Être Cosmique, le Macrocosme. Également, le Masculin, puissance créatrice conceptuelle de l'univers, en contraste au Féminin, puissance créatrice et matérialisante (cf. Bhagavati, Ishvari). La Totalité, forme cosmique du Soi, est cause du monde matériel; l'Esprit universel omniprésent prend la forme de l'Univers, il est le Voyant et le Créateur des formes matérielles. Cf. Ishvara, Hiranyagarbha; ces 3 termes désignent les divers états de la Manifestation (cause et effets compris); l’univers, le Macrocosme. 3) un mètre védique (prosodie).
** Selon S.K., « Ici, Prana représente le Prana cosmique, Hiranyabarbha ou Virat. Il assuma une forme triple – le transcendant (Adhidaiva), l'objectif (Adhibhuta) et le subjectif (Adhyatma). » Réaffirmant l'unité des choses créées en dépit de la triple partition, l'Upanishad procède à une « comparaison de cette triade avec le cheval sacrificiel de l'Ashvamedha, et aussi en évoquant une forme particulière, celle que prend l'aire sacrificielle de l'Ashvamedha, c'est-à-dire la forme d'un oiseau... Ici, c'est l'oiseau qui est décrit, mais aussi, peut-on dire, le cheval lui-même. » (op. cit., p. 36)

I-ii-4: Il délibéra, et le désir suivant lui vint : « Il me faut maintenant une seconde âme (Atman) » Alors lui, la mort ou la faim, réalisa l'union de la parole et du mental. Ce qui était semence devint l'année. Auparavant il n'y avait jamais eu d'année. Lui, la mort, affermit de son soutien cette année, et cela durant le laps de temps qui détermina la longueur de l'année, puis il la lança dans l'existence. Lorsque naquit l'année, la mort ouvrit sa gueule pour la dévorer. Tel un enfant, l'année cria : Bhan ! Ce cri devint la parole*.

* Selon S.K., « Ici le mot Mritiyu, Mort, est repris afin de suggérer que la Création est une “altération” de la Divinité, une aliénation, un sacrifice, que l'on appelle parfois le “Sacrifice cosmique”. L'Absolu se transforme en quelque chose d'autre que Lui-même, afin que puisse apparaître l'univers. » (op. cit., p. 39)

I-ii-5: Il pensa : « Si je la tuais, cela me ferait bien peu de nourriture ! » ll reprit donc l'union de la parole et du mental, et à partir d'eux il projeta tout ceci, jusqu'à la moindre des choses qui existent – les Rig, Yajur et Sama Védas, les mètres prosodiques, les sacrifices, les humains et les animaux. Mais tout ce qu'il projetait, il décidait de le manger. Il dévora (ad) toute chose, aussi l'Étendue primordiale fut-elle appelée Aditi. Qui sait comment Aditi reçut son nom devient celui qui se nourrit de tout ceci, pour qui toute chose est nourriture.

I-ii-6: Il désira : « Que je sacrifie de nouveau, avec le grand sacrifice ! » Il était las, et il entreprit une ascèse. Ce faisant, de sa fatigue et de sa sueur s'échappèrent sa renommée ainsi que sa vigueur. Ainsi furent créés les souffles vitaux (pranas), qui sont renommée et vigueur. À la sortie de ces souffles, son corps se mit à enfler mais son mental resta bien arrimé à son corps.

I-ii-7: Il désira : « Que ce corps qui est mien soit apte à un sacrifice, et que je trouve ainsi un nouveau corps ! » Et il pénétra dans ce nouveau corps. Ce corps se mit à enfler (asvat) tel un cheval, de ce fait on l'appela cheval (ashva). Et du fait que ce corps devint apte à un sacrifice, ce grand sacrifice fut appelé Ashvamedha, sacrifice du Cheval. Qui possède cette connaissance en vérité possède le sens secret du sacrifice du Cheval*. Prajapati, le Créateur, désirant pratiquer de nouveau le grand sacrifice, s'imagina comme étant lui-même le cheval; il le laissa donc en liberté et se mit à délibérer en le contemplant. Au bout d'une année pleine, il sacrifia le cheval en son propre honneur, envoyant les autres animaux aux dieux. C'est pour cette raison qu'à ce jour encore les prêtres sacrifient à Prajapati le cheval sanctifié, après l'avoir dédié à toutes les divinités. En vérité, le soleil qui brille au loin est l'Ashvamedha; son corps est l'année. Et ce feu d'ici-bas est l'Arka; ses membres sont tous ces mondes. Ainsi ces deux, soleil et feu, sont l'Arka et l'Ashvamedha. Et ces deux redeviennent le même dieu, Mritiyu, la mort. Qui possède cette connaissance en vérité conquiert et dompte la mort, elle ne peut plus s'abattre sur lui, elle est devenue son propre Atman et il ne fait plus qu'un avec ces divinités.

* Selon S.K., le cheval symbolise l'univers, second corps du Créateur. « Ainsi, qui connaît le secret du sacrifice de l'Ashvamedha, le début et la fin du processus de cet Ashvamedha, et comment le cheval vint à l'existence – ce qui revient à dire comment la création se manifesta – qui connaît la présence de l'éternelle Réalité en tout acte et tout procédé de la Volonté créatrice, devient lui-même l'Âme (l'Atman) du processus de la Création. » (op. cit., p. 45)

 

Brahmana III : Le Prana: ses vertus glorieuses et son pouvoir rédempteur 

I-iii-1: Deux sortes de fils naquirent de Prajapati, les dieux et les démons (Devas et Asuras). Naturellement, les dieux étaient bien moins nombreux que les démons. Ils entrèrent en concurrence pour la régence des mondes. Débordés de toutes parts, les dieux se dirent : « Nous devons maintenant surpasser les Asuras par ce sacrifice de Jyotishtoma*, grâce au haut-chant (Udgitha).

*Jyotishtoma : cérémonie védique, avec libations de soma et hymne à la Lumière divine ou à Agni, divinité du Feu.

I-iii-2: Les dieux dirent alors à l'organe de la parole : « Chante l'Udgitha pour nous ! » « D'accord » répondit celui-ci, et il entonna ce chant. Tout le bien commun qu'entraîne l'organe de la parole, il en garantit le bénéfice aux dieux, tandis que le plaisir subtil que donne la juste intonation est utilisé par lui-même. Les Asuras comprirent que ce chantre allait conférer aux dieux le pouvoir de les surpasser. Aussi attaquèrent-ils l'organe de la parole des flèches du mal. Ce mal, on le rencontre encore aujourd'hui lorsque nous prononçons ou parlons de façon erronée – c'est cela, le mal par la parole.

I-iii-3: Les dieux se tournèrent alors vers le nez : « Chante l'Udgitha pour nous ! *» « D'accord » répondit celui-ci, et il entonna ce chant. Tout le bien commun qu'entraîne l'odorat, le nez en garantit le bénéfice aux dieux, tandis que le plaisir subtil que donnent les odeurs suaves est utilisé par lui-même. Les Asuras comprirent que ce chantre allait conférer aux dieux le pouvoir de les surpasser. Aussi attaquèrent-ils le nez des flèches du mal. Ce mal, on le rencontre encore aujourd'hui lorsque nous sentons ou émettons des odeurs nauséabondes – c'est cela, le mal par l'odorat.

* Ici, nous sommes un peu défaits par cette logique de réitération : comment le nez peut-il chanter ? Et dans les shlokas suivants, idem des autres organes des sens ? Aucun commentateur ne semble interpellé par cet illogisme flagrant. Je me contente donc de traduire fidèlement...

I-iii-4: Les dieux se tournèrent alors vers l'œil : « Chante l'Udgitha pour nous ! » « D'accord » répondit celui-ci, et il entonna ce chant. Tout le bien commun qu'entraîne la vue, l'œil en garantit le bénéfice aux dieux, tandis que le plaisir subtil que donne la beauté est utilisé par lui-même. Les Asuras comprirent que ce chantre allait conférer aux dieux le pouvoir de les surpasser. Aussi attaquèrent-ils l'œil des flèches du mal. Ce mal, on le rencontre encore aujourd'hui lorsque nous voyons la laideur ou montrons des attitudes incorrectes – c'est cela, le mal par la vue.

I-iii-5: Les dieux se tournèrent alors vers l'oreille : « Chante l'Udgitha pour nous ! » « D'accord » répondit celle-ci, et elle entonna ce chant. Tout le bien commun qu'entraîne l'ouïe, l'oreille en garantit le bénéfice aux dieux, tandis que le plaisir subtil que donnent les sons harmonieux est utilisé par elle-même. Les Asuras comprirent que ce chantre allait conférer aux dieux le pouvoir de les surpasser. Aussi attaquèrent-ils l'oreille des flèches du mal. Ce mal, on le rencontre encore aujourd'hui lorsque nous entendons ou émettons des sons inharmonieux ou des paroles incorrectes – c'est cela, le mal par l'ouïe.

I-iii-6: Les dieux se tournèrent alors vers le mental : « Chante l'Udgitha pour nous ! » « D'accord » répondit celui-ci, et il entonna ce chant. Tout le bien commun qu'entraîne la pensée, le mental en garantit le bénéfice aux dieux, tandis que le plaisir subtil que donne la pensée élevée est utilisé par lui-même. Les Asuras comprirent que ce chantre allait conférer aux dieux le pouvoir de les surpasser. Aussi attaquèrent-ils le mental des flèches du mal. Ce mal, on le rencontre encore aujourd'hui lorsque nous entretenons des pensées incorrectes – c'est cela, le mal par la pensée. Ils attaquèrent également les autres divinités.

I-iii-7: Les dieux se tournèrent alors vers le souffle de vie, qui passe par la bouche : « Chante l'Udgitha pour nous ! » « D'accord » répondit celui-ci, et il entonna ce chant. Les Asuras comprirent que ce chantre allait conférer aux dieux le pouvoir de les surpasser. Aussi attaquèrent-ils le prana, voulant le frapper des flèches du mal. Mais de même qu'une motte de terre, lancée contre un rocher, vole en éclats, ils furent frappés [du pouvoir magique du prana], ils volèrent en éclats, projetés dans toutes les directions, et furent totalement détruits. Ainsi les dieux purent-ils s'établir à leur place légitime et asseoir leur nature de feu, tandis que les Asuras étaient écrasés. Qui possède cette connaissance devient son Atman authentique, envieux et ennemis sont détruits.

I-iii-8: À ce point, les dieux (des organes des sens) se demandèrent : « Où se trouve ce qui nous a reliés à notre Atman authentique ? » Ayant délibéré, ils le trouvèrent à l'intérieur de la bouche (asya). De ce fait, le souffle du prana est appelé ayasya, “qui passe par la bouche”; de même, du fait qu'il est l'essence (rasa) des membres (anga), il est aussi appelé angirasa, “essence des membres”.

I-iii-9: Ce dieu Prana, on peut l'appeler Dur, “le lointain”, parce que Mritiyu, la mort, se tient éloignée (dur) de lui. Et elle se tient également éloignée de celui qui possède cette connaissance.

I-iii-10: Ce dieu Prana emporta la mort, mal insupportable pour les dieux des sens, et la transporta jusqu'aux fins fonds des horizons cosmiques. C'est là qu'il déposa ce mal absolu. Aussi est-il déconseillé de s'approcher d'une personne [originaire de ces régions] ou d'outrepasser les limites des mondes, de crainte d'y rencontrer ce mal absolu qu'est la mort.

I-iii-11: Ce dieu Prana, après avoir emporté la mort, ce mal insupportable pour les divinités des sens, mena celles-ci par-delà la mortalité.

I-iii-12: En premier, il prit en charge l'organe de la parole, le premier-né. Lorsque celui-ci se fut débarrassé de la mort, il se transforma en feu, Agni. Ayant transcendé la mort, Agni jette ses éclats rutilants au-delà de la portée de la mort.

I-iii-13: Puis il prit en charge l'organe de l'odorat. Lorsque celui-ci se fut débarrassé de la mort, il se transforma en air (Vayu). Ayant transcendé la mort, Vayu souffle à travers l'espace, au-delà de la portée de la mort..

I-iii-14: Puis il prit en charge l'organe de la vue. Lorsque celui-ci se fut débarrassé de la mort, il devint le soleil, Aditya. Ayant transcendé la mort, Aditya lance ses rayons scintillants au-delà de la portée de la mort.

I-iii-15: Puis il prit en charge l'organe de l'ouïe. Lorsque celui-ci se fut débarrassé de la mort, il devint les directions spatiales, Dishas. Ayant transcendé la mort, les Dishas s'étalent au-delà de la portée de la mort.

I-iii-16: Puis il prit en charge le menta. Lorsque celui-ci se fut débarrassé de la mort, il devint la lune, Chandra. Ayant transcendé la mort, Chandra brille sereinement au-delà de la portée de la mort. De plus, cette déesse mène au-delà de la mort celui qui possède cette connaissance.

I-iii-17: À la suite de cela, le dieu Prana s'assura d'une nourriture comestible au moyen d'une psalmodie. Car, quelle que soit la nourriture ingérée, elle est consommée par l'énergie vitale seule et celle-ci, Prana, repose sur la nourriture ingérée.

I-iii-18: Les dieux-organes déclarèrent à Prana : « Quelle que soit la nourriture, il n'y en a qu'une certaine quantité, et tu te l'es assurée pour toi seul par ta psalmodie. Maintenant, il nous faut notre part. » — « Alors, asseyez-vous en cercle autour de moi, et regardez-moi ! » répliqua Prana. — « Qu'il en soit ainsi ! » acquiescèrent les dieux-organes, qui s'assirent autour de lui. Depuis lors, toute nourriture ingérée par la force vitale leur procure satisfaction. De la même manière, pour qui possède cette connaissance, toute sa famille s'attable autour de lui, et il subvient à leurs besoins; il est le plus important au sein de la famille, il est leur chef, celui qui consomme la nourriture et détient l'autorité. Celui parmi ses proches qui désire rivaliser avec un homme d'un tel savoir, se révèle impuissant à assurer les besoins des personnes à sa charge. Par contre, celui qui suit son exemple et désire à son tour subvenir aux besoins de personnes à charge, devient certainement capable de le faire.

I-iii-19: Prana est appelé Ayasya Angirasa (“l'essence des membres” “qui passe par la bouche”), car il est l'essence (rasa) des membres (anga). Oui, le souffle vital est bien l'essence des membres. Et s'il abandonne un membre, quel qu'il soit, aussitôt celui-ci s'atrophie; ce qui prouve qu'il est réellement l'essence des membres..

I-iii-20: Prana est également Brihaspati, le Seigneur du Rig Véda. La parole est Brihati (le plus long mantra du Rig) et le souffle vital est son maître (pati). D'où son nom de Brihaspati..

I-iii-21: Prana est encore Brahmanaspati, le Seigneur du Yajur Véda. La parole est Brahman (Yajur), et le souffle vital est son maître (pati). D'où son nom de Brahmanaspati.

I-iii-22: Prana est encore Saman, l'hymne védique. La parole est Sa, et le souffle vital est Ma. Saman, la psalmodie du Sama Véda, porte ce nom car c'est à la fois Sa (parole) et Ma (prana). Ou encore parce que le souffle vital est égal (sama) à une fourmi blanche, à un moustique, à un éléphant, aux trois mondes (Triloka), que dis-je, égal à cet univers ! Donc le souffle vital est aussi le Sama Véda. Qui connaît le souffle vital comme étant Saman, atteint à l'union sublime et vit dans le monde même du Saman.*

* « Brihati représente le Rig Véda, Brahma le Yajur Véda, et le troisième est Saman, mentionné ici. La parole et le Prana sont ici considérés comme Sa et Ma. Leur union est le Sama, l'harmonie du système. Ce Prana égalisateur, qui est le principe d'harmonisation entre la parole et le corps entier, est également présent de façon subtile en tous les êtres. Ce Prana ne se trouve pas uniquement chez l'être humain. Il est en tout. C'est ce qu'enseigne ce shloka. Il se trouve dans une créature minuscule comme la fourmi blanche ou l'abeille. Il se trouve dans le moustique. Et dans l'éléphant. Il se trouve dans les trois mondes, et dans tout le cosmos. Il est également présent dans le plus petit et le plus grand, et il est impersonnel, invisible.
              Le Prana dont on parle ici, n'est pas le souffle. Il est imperceptible, même pour la plus subtile des opérations des sens. Il ne peut même pas être conçu par l'esprit. Il est le principe sous-jacent aux personnalités, des individus comme des entités sociales.
              Donc, l'argument développé ici est que c'est le principe d'universalité que l'on appelle ici Prana, c'est Hiranyagarbha, ou Virat, soit Dieu, au bout du compte; et on ne peut Le voir avec nos yeux, comme on ne peut voir un principe, comme on ne peut voir l'universalité. Les types naturels n'existent pas, les formes physiques non plus, ni les individus, finalement. Ce ne sont que des véhicules pour tenter de transmettre la signification ou la valeur qui est universelle, qui est le principe, également présent en tout, et qui ne tient pas compte du passage du temps – passé, présent et futur – ni des distinctions spatiales. Il est partout dans la totalité des trois mondes, de la fourmi à l'Être cosmique. » (op. cit., p. 59-60)

I-iii-23: Et Prana est aussi l'Udgitha, le Haut-chant. La force vitale est bien Ut (vers le haut), car tout ce monde est soutenu (ut tabdham) par elle, et la parole est Githa (le chant). Étant Ut et Githa, Prana est donc l'Udgitha.

I-iii-24: À ce propos, il existe l'anecdote suivante : Brahmadatta, l'arrière-petit-fils de Cikitana, buvait du roi des breuvages (le Soma ), l0rsqu'il s'écria : « Que ce Soma m'explose la tête, si je prétends qu'Ayasya Angirasa (“l'essence des membres” “qui passe par la bouche”) a chanté l'Udgitha avec autre chose que ça, la force vitale et la parole ! » Oui, assurément, il chantait avec la force vitale et la parole.

I-iii-25: Qui connaît la richesse de ce Saman qu'est Prana conquiert la richesse. L'intonation est en effet sa richesse. Par conséquent, que celui qui souhaite officier en tant que prêtre souhaite aussi doter sa voix d'une riche tessiture, car il devra remplir ses tâches de prêtre avec une voix riche en intonations mélodieuses. Lors d'un sacrifice, l'assemblée des fidèles a très envie d'entendre un prêtre à la belle voix, riche en intonations mélodieuses. Qui possède la connaissance de ce qu'est la richesse de Saman participera de cette richesse.

I-iii-26: Qui connaît l'or de ce Saman qu'est Prana obtient lui-même de l'or. L'intonation juste et belle est en vérité son or. Qui sait que c'est là l'or du Saman obtient lui-même de l'or.

I-iii-27: Qui connaît l'appui de ce Saman qu'est Prana est fermement établi. La parole est en vérité son appui. Car, en appui sur la parole, le souffle vital se module et devient chant. D'aucuns disent que l'appui est dans la nourriture (c.-à-d. dans le corps).

I-iii-28: Vient ensuite l'incantation sacrée (Abhyaroha), psalmodiée uniquement avec les hymnes appelés Pavamanas (coulant clair, comme le Soma). Le prêtre nommé Prastoti récite le Saman. Simultanément, le sacrificateur doit répéter ces vers :

« De l'irréel, mène-moi au réel.
De l'obscurité, mène-moi à la lumière.
De la mort, mène-moi à l'immortalité. »

Lorsque le mantra dit “De l'irréel, mène-moi au réel”, l'irréel représente la mort et le réel, l'immortalité; donc, le mantra signifie “Mène-moi de la mort à l'immortalité”, c'est-à-dire “Rends-moi immortel”. Lorsqu'il dit “De l'obscurité, mène-moi à la lumière”, l'obscurité représente la mort et la lumière, l'immortalité; là encore, il signifie “Mène-moi de la mort à l'immortalité”, c'est-à-dire “Rends-moi immortel”. Dans le mantra “De la mort, mène-moi à l'immortalité”, il n'y a aucun sens occulte.
Puis suivent d'autres hymnes, grâce auxquels le chantre doit se procurer de la nourriture pour lui-même. Aussi, tandis qu'ils sont psalmodiés, que le sacrificateur demande une faveur – tout ce qu'il voudra. Quelles que soient les choses que ce chantre, doté d'un tel savoir, désire pour lui-même ou pour le sacrificateur, il l'obtient par son chant. Celui-ci est une méditation capable, par ses seules vertus, de procurer le monde céleste. Qui possède cette connaissance de ce Saman qu'est Prana n'a plus aucune crainte à avoir, il sera admis dans ce monde céleste.

 

Brahmana IV : La Création et ses causes

I-iv-1: Au temps des origines, cet univers était uniquement l'Atman, sous la forme d'un homme (Purusha). Il regarda autour de lui et ne vit rien d'autre que lui-même. Sa première parole fut : « Je suis Lui (So Ham) ». Pour cette raison, on lui attribua par la suite l'épithète de Aham, « Je suis Moi ». Et c'est pour cela qu'aujourd'hui encore, lorsqu'on appelle une personne, elle répond d'emblée « C'est moi », avant d'ajouter les autres noms qui l'identifient. Parce qu'il n'avait pas brûlé (ush) tous ses actes négatifs antérieurs, on l'appella le Purusha*. Qui possède cette connaissance brûle tout ce quu'il a pu désirer auparavant.

* « La Personne suprême est appelée le Purusha. Pourquoi ? Quel est le sens de ce mot ? Purusha, nous dit ici l'Upanishad, signifie quelqu'un qui a brûlé le mal du contact extérieur. Cette Conscience brûla tous les maux, et l'on nous dit ici que les maux en question sont consécutifs à l'extériorité. Il n'y avait nulle extériorité en ce temps-là, et il n'existe nul mal si ce n'est l'extériorité... Le mal qu'est le contact avec l'extérieur ne se produisit pas, tant que tout n'était que le Soi (Atman), et uniquement Lui. Et c'est dans la mesure où Il n'était conscient que de Lui-même, à l'exclusion de toute autre chose, comme s'Il avait brûlé toute extériorité, qu'Il peut être nommé le Purusha. Et c'est encore le cas pour toute personne qui connaît cela. Toute personne peut devenir comme cela, dit l'Upanishad, nous assurant que nous pouvons nous aussi devenir semblable à ce Purusha et détruire tous les maux. Le mal du contact avec l'extériorité peut cesser, lorsque le désir du contact est vaincu. Le désir du contact avec l'extériorité peut être mis au compte de la croyance en la réalité des phénomènes extérieurs, d'où l'injonction de méditer sur le Purusha suprême, qui accompagne ce texte. » (op. cit., p. 68-69)

-iv-2: Il connut la peur. C'est pour cela qu'aujourd'hui encore on a peur lorsqu'on est seul. Il se dit : « S'il n'existe rien d'autre que moi, de quoi donc ai-je peur ? » Cette réflexion chassa sa peur, en effet, qu'y avait-il à craindre ? Car la peur ne surgit qu'en présence d'une seconde personne.

I-iv-3: Il n'était pas heureux. Cest pour cela qu'aujourd'hui encore on n'est pas heureux lorsqu'on est seul. Il désira une seconde (lui-même). Il se fit aussi grand qu'un homme et une femme s'enlaçant étroitement. Et ce nouveau corps, il le divisa en deux, faisant surgir un époux (pati) et son épouse (patni). Aussi, comme le disait Yajnavalkya*, le corps de l'homme avant qu'il ne prenne une épouse est la moitié de lui-même, comme la moitié d'un pois cassé (sic !). Et cet espace vacant est rempli par la femme. Il s'unit à la femme, et de leur union naquirent les êtres humains.

1 Cf. Chapitre deux, Brahmana IV et suivants.

I-iv-4: La femme se dit : « Comment peut-il s'unir à moi, après m'avoir créée à partir de lui-même ?! Il faut que je me cache. » Elle se métamorphosa en vache. Lui, se transforma en taureau et parvint à s'unir de nouveau à elle; de cette union naquirent les bovidés. Elle se métamorphosa en jument, lui en étalon; elle se métamorphosa en ânesse, lui en âne, qui s'unit à elle; de cette union naquirent les équidés. Elle se métamorphosa en chèvre, lui en bouc; elle se métamorphosa en brebis, lui en bélier, qui s'unit à elle; de cette union naquirent les capridés et les ovidés. Copulant ainsi avec toutes (les formes qu'elle prit), il procréa tous les êtres vivants sexués, et cela jusqu'aux minuscules fourmis.

I-iv-5: Il eut une certitude subite : « Vraiment, c'est moi qui suis la création, car j'ai tout projeté de moi ! ». Et c'est pourquoi on l'appella la Création (Srishti). Qui possède cette connaissance devient lui-même un créateur au sein de cette création.

I-iv-6: Après cela, il frotta l'une contre l'autre ainsi [ici le geste accompagne l'enseignement: les mains levées devant la bouche], et il produisit le feu en l'extrayant de sa matrice (yoni), la bouche, et de ses mains*. Aussi [en raison de la présence du feu à ces endroits], ni l'une ni les autres ne sont tapissées de poils à l'intérieur. Lorsque des prêtres désignent un dieu en particulier, avec l'injonction  « Sacrifie à ce dieu-ci », « Sacrifie à cet autre », ils commettent une erreur puisque ces dieux sont tous des projections de l'Atman, et il est lui-même tous les dieux. Or donc, tout ce qui est liquide, il le produisit à partir de sa semence. Et ce fut le Soma, liqueur d'immortalité. Cet univers revient en fait à ceci : anna, la nourriture, et annada, le mangeur. Le Soma est la nourriture, et le feu est le mangeur. Et ceci est la sublime création de Brahman, sublime parce qu'il projeta les dieux, qui lui sont supérieurs. Oui, parce que, lui-même mortel, il créa les immortels. Qui possède cette connaissance devient lui-même un créateur au sein de cette sublime création de l'Atman.

* « La bouche et la paume des mains ont une particularité. L'énergie vitale (prana) semble avoir des centres d'action spécifiques dans l'organisme humain, parmi lesquels les paumes et la bouche ont une importance prééminente. Ainsi, lorsque nous dirigeons le prana pour le transmettre à autrui, nous utilisons les paumes des main. Quant au pouvoir de la parole, elle est bien connue. Il n'est nul besoin de l'expliquer : rien ne peut dépasser en puissance les mots que nous articulons. Il en va ainsi de l'élément conducteur de l'énergie vitale de notre corps, à savoir la paume de la main. Tous deux sont de puissants centres d'énergie, aussi les a-t-on identifiés comme étant l'emplacement du principe du Feu [dans l'organisme humain]. » (op. cit., p. 77)

I-iv-7: En ces temps-là, cet univers tout entier était à l'état d'indifférenciation (non déployé). Puis intervint la différenciation, qui porta uniquement sur le nom (nama) et la forme (rupa) – à ceci, à cela, était attribué tel ou tel nom, et ceci, cela, prenait telle ou telle forme. Et à ce jour encore, cet univers reste différencié par le nom et la forme, tel ou tel nom correspondant à telle ou telle forme. L'Atman est entré et s'est répandu dans ces corps jusqu'aux bout des ongles, semblable au rasoir qui est enfermé dans son étui, ou semblable au feu qui maintient la cohésion du monde tout en demeurant occulté dans sa source. On ne peut voir l'Atman, on ne le perçoit qu'à travers ses manifestations partielles, c'est-à-dire de façon fragmentaire. Lorsqu'on respire, l'Atman est le souffle vital, le prana; lorsqu'on parle, il est l'organe de la parole; lorsqu'on regarde, il est l'œil; lorsqu'on entend, il est l'oreille; lorsqu'on pense, il est le mental. Ce sont là ses noms, tout simplement, lesquels reflètent ses diverses fonctions. Celui qui médite sur l'un ou l'autre de ses aspects ne le connaît pas vraiment, car il est alors perçu incomplètement : en effet, l'Atman est coupé de sa totalité dès qu'on l'associe à l'une de ses caractéristiques. Seul l'Atman doit être l'objet de la méditation, car c'est en lui que tout ceci trouve son unité. Parmi tout ceci, seul l'Atman doit être connu et réalisé, car c'est à travers lui que tout ceci peut être connu, de la même manière que l'on retrouve un animal perdu en suivant ses traces. Qui connaît ainsi l'Atman parvient à la renommée et au respect (de son entourage).

I-iv-8: L'Atman est plus précieux qu'un fils, plus précieux que la richesse, plus précieux que tout, car il est au cœur du plus intime. Une personne qui considère l'Atman comme très précieux, si elle en entend une autre exprimer que telle ou telle chose lui est plus précieuse que l'Atman, peut à juste titre lui dire : « Ce que tu tiens pour si précieux un jour périra ! », elle est compétente pour le dire – et cela inévitablement se révélera vrai. Il faut méditer sur l'Atman comme étant le seul bien précieux. Pour qui médite de cette façon sur l'Atman comme le bien précieux par excellence, ce qui lui est cher n'est plus périssable (ou évanescent).*

* « L'objet que nous possédons ne sera jamais perdu, et nous serons jamais en deuil de lui, et nous ne serons pas dans le chagrin d'avoir perdu l'objet de notre désir, si celui-ci est ce Soi. Mais si l'objet de notre désir est le non-Soi, nous perdrons cet objet. Si nous souhaitons une possession éternelle de l'objet de notre désir, alors que cet objet soit le même que notre Soi. Puissiez-vous aimer l'Être universel; n'aimez pas quoi que ce soit d'autre, car tous ces objets de votre affection sont en vérité inclus dans le Soi universel. » (op. cit., p. 83)

I-iv-9: On demande souvent : « Les hommes pensent que grâce à la connaissance de Brahman (Brahmavidya), ils parviendront à la Totalité. Mais alors, quelle connaissance Brahman lui-même posséda-t-il, qui lui permit de devenir la Totalité ?  »

I-iv-10: Ce Soi était Brahman au temps des origines. Il se connaissait lui-même comme étant uniquement « Je suis Brahman, Aham Brahmasmi  ». Aussi devient-il la Totalité. Et, parmi les dieux, quiconque le connaissait sous cet éclairage devenait lui aussi ce Brahman; de même pour les sages d'autrefois (Rishis) et pour les hommes. Le sage Vamadeva, tandis qu'il réalisait que son Atman était Cela (Tat, Brahman) le sut : « Je fus Manu (l'Homme primordial), je fus Surya, le soleil. » Et jusqu'à ce jour, quiconque de manière similaire réalise ce « Je suis Brahman », devient cet univers. Les dieux eux-mêmes ne peuvent produire ce dont il ne veut pas, car il est devenu leur Atman. À l'inverse, si un homme vénère un autre dieu, avec la pensée [de différenciation] « il est cet être, et je suis un autre être », il ne le connaît pas réellement. Il reste comme un animal en regard des dieux. Tout comme nombre d'animaux sont au service de l'homme, nombre d'hommes sont au service des dieux. Si ne serait-ce qu'un seul animal est emporté, ce fait cause de l'angoisse [à son propriétaire]; que dire alors lorsque de nombreux animaux le sont ? Aussi les dieux n'apprécient-ils pas beaucoup que les hommes acquièrent cette connaissance.

I-iv-11: Au temps des origines, cet univers était Brahman, uniquement Un. Du fait de son unicité, il ne s'épanouissait pas. Il projeta donc au-delà de lui-même une forme particulièrement excellente, le kshatriya, l'homme de pouvoir*, en même temps que les princes parmi les dieux : Indra, Varuna, Soma, Rudra, Parjanya, Yama, et Ishana. Aussi n'est-il rien de supérieur au kshatriya. C'est pourquoi, lors du sacrifice consacrant un roi (Rajasuya), le brahmane est assis plus bas que le kshatriya et lui rend hommage. Cet hommage, il le réserve uniquement au kshatriya. Mais lui, le brahmane, n'en demeure pas moins la source qui intronise le kshatriya. Bien que le roi brille en suprématie durant le sacrifice, à la fin il se tourne vers le brahmane (représentant de Brahman) comme source manifeste de son pouvoir, comme sa matrice, si l'on peut dire. Qui offense un brahmane, offense sa propre source ou matrice. Et il est d'autant plus mauvais et coupable, que celui qu'il offense lui est plus noble que lui.

* Cf. Varna.

I-iv-12: Cependant, Brahman ne s'épanouissait toujours pas. Il projeta donc le vaishya, l'homme des biens et du commerce – forme où s'incarnèrent les groupes parmi les dieux : les Vasus, les Rudras, les Vishvadevas et les Maruts.

I-iv-13: Cependant, Brahman ne s'épanouissait toujours pas. Il projeta donc le shudra, l'homme de la terre et du service – forme où s'incarna le dieu Pushan. Cette terre est en vérité Pushan, le Nourricier, car elle nourrit tout ce qui existe.

I-iv-14: Cependant, Brahman ne s'épanouissait toujours pas. Il projeta donc une forme particulièrement excellente, la rectitude de la loi (Dharma). Cette rectitude est le principe gouvernant des gouverneurs (kshatriyas). Il n'est donc rien qui soit supérieur à la loi. Même faible, un homme espère avoir raison sur un autre plus fort que lui, fondant son espoir sur la loi comme étant l'égale du roi. En vérité, ce qu'est cette loi, c'est bien la Vérité (Satya); ainsi, si un homme dit la vérité, on peut dire « il parle avec rectitude (ou selon le dharma) », et inversement, si un homme parle avec rectitude, on peut dire « il dit la vérité », car l'une et l'autre sont bel et bien identiques.

I-iv-15: Voilà pour les quatre castes, brahmanes, kshatriyas, vaishyas et shudras. Brahman, au moyen du feu, devint Agni, le dieu du feu, parmi les dieux, ainsi que le brahmane parmi les hommes. Il devint le kshatriya parmi les hommes, homologue des kshatriyas divins; le vaishya parmi les hommes, homologue des vaishyas divins; et le shudra parmi les hommes, homologue des shudras divins. En conséquence, c'est parmi les dieux que les hommes désirent être récompensés des sacrifices par le feu, et devenir un brahmane parmi les hommes. Car Brahman s'est directement projeté dans ces deux formes. Lorsqu'un homme quitte ce monde sans avoir réalisé son propre monde (le monde de son Atman), ce dernier, étant resté inconnu, ne le protègera pas – de même que les Védas, s'ils ne sont pas récités, ne le protègent pas, pas plus que ne peut le faire un acte inaccompli. Et même plus, pour celui qui ne connaît pas l'Atman, même s'il accomplit ici-bas un grand nombre d'actes méritoires, leurs fruits s'épuisent et sont consumés. Aussi doit-on méditer sur ce monde que l'on appelle l'Atman. Celui qui médite ainsi – son labeur ne périt pas; car, à partir de son Atman authentique, il projette* tout ce qu'il désire.

* Ici, “projeter” a bien le sens de “faire se matérialiser en l'extrayant de sa propre substance”, comme dans les shlokas précédents.

I-iv-16: De fait, cet Atman est une demeure (un monde) pour tous les êtres. Dès lors qu'on accomplit des oblations par le feu et des sacrifices rituels, il devient une demeure pour les dieux. Dès lors qu'on étudie les Védas, il devient une demeure pour les Voyants (Rishis). Dès lors qu'on fait des offrandes aux mânes des ancêtres (Pitris) et que l'on désire avoir une descendance, il devient objet de jouissance pour les Pitris. Dès lors qu'on donne abri et nourriture à des hommes, il devient objet de jouissance pour les hommes. Dès lors qu'on donne fourrage et eau à du bétail, il devient objet de jouissance pour le bétail. Dès lors que les animaux des champs et les oiseaux, et toute bête jusqu'aux fourmis, viennent se nourrir dans la maison d'un homme, il devient objet de jouissance pour ces créatures. Tout être vivant, de même qu'il souhaite le bien-être en sa demeure, souhaite la même chose pour celui qui possède cette connaissance. Oui, tout ceci est déjà connu et a fait l'objet d'investigations.

I-iv-17: Au temps des commencements, tout ceci n'était que l'Atman, uniquement et seulement lui. Il eut ce désir : « J'aimerais avoir une femme ! J'aimerais avoir une progéniture ! J'aimerais avoir des biens ! J'aimerais accomplir des actes (ou des rites) ! » C'est là tout ce que le désir peut recouvrir*. Même si l'on désire autre chose, on ne peut obtenir plus que cela. Aussi, à ce jour encore, un homme célibataire désire lui aussi cela : « J'aimerais avoir une femme ! J'aimerais avoir une progéniture ! J'aimerais avoir des biens ! J'aimerais accomplir des actes (ou des rites) ! » Jusqu'à leur obtention, il se ressent comme incomplet. Cependant, le sentiment de sa complétude lui vient ainsi : le mental est son Atman, la parole son épouse, l'énergie vitale (prana) son enfant, l'œil sa richesse d'homme (car c'est bien par l'œil qu'il découvre les biens à acquérir), l'oreille est sa richesse divine (car c'est bien par l'oreille qu'il découvre les biens suprêmes à acquérir), et enfin le corps est son (instrument de) travail (car c'est bien par le corps qu'il accomplit ses travaux (ou les rites prescrits).
Ainsi donc, le sacrifice est quintuple (aux dieux, aux Rishis, aux ancêtres, aux hommes et aux animaux), tout comme l'animal sacrificiel, tout comme l'homme (le mental, la parole, le souffle, l'œil-oreille et le corps). Tout ce qui existe est quintuple. Celui qui possède cette connaissance obtient tout.

* « L'Upanishad nous dit ici qu'innombrables sont les désirs. En gros, on les classe en trois pulsions de base : désir de progéniture, désir de richesse et désir de bonne réputation. Tels sont les désirs majeurs de l'être humain. Aussi est-il ici précisé que LE désir, l'unique pulsion globale, est en fait de s'accomplir à travers ces trois formes. Tout d'abord, se multiplier soi-même dans la forme dans laquelle on existe à un moment donné, c'est ce qu'on appelle le désir de progéniture... Quant au désir qu'on dit être celui des richesses, il n'est pas en réalité un désir d'argent ou d'éléments matériels, mais de tout le confort qui est requis pour que perdure le corps physique... Il existe aussi un désir de sécurité psychologique, en sus de la sécurité physique. Cette nécessité que ressent le mental humain, en tant qu'ego, de se maintenir dans sa forme la plus sécurisée possible, est ce que l'on appelle le désir de renommée. » (op. cit., p. 105) Et les rites dont parle le shloka, seraient essentiellement les actes indispensables à s'asseoir une bonne renommée sociale.

 

Brahmana V : Les manifestations de Prajapati 

I-v-1: Voici les versets d'un mantra : « Je vais maintenant dévoiler ceci : Le Père (Prajapati), créa sept types de nourriture au moyen de la méditation et de l'ascèse. L'un est commun à tous les mangeurs, deux sont réservés aux dieux, trois sont pour son usage personnel, et le dernier fut donné aux animaux. Tout, absolument tout, repose sur la nourriture – tout ce qui vit et respire, et tout ce qui ne respire pas. Ces nourritures ne sont jamais épuisées, alors qu'elles sont en permanence consommées : pour quelle raison ? Qui connaît la raison de la nature inépuisable de la nourriture, absorbe une nourriture de qualité prééminente : il entre en communion avec les dieux et, comme eux, il se nourrit d'abondance. »

I-v-2: « Le Père produisit sept types de nourriture au moyen de la méditation et de l'ascèse » - ceci signifie que le Père les a réellement produits par la méditation et l'ascèse.
« L'un est commun à tous les mangeurs » signifie que tous les mangeurs ont en commun au moins un type de nourriture. Celui qui monopolise cette nourriture ne se libère jamais du péché, car c'est la nourriture de la communauté.
« Deux sont réservés aux dieux » - ces deux nourritures sont les oblations portées par le feu et les autres présents offerts aux dieux. D'où la coutume d'accomplir l'un et l'autre type de rites. Selons d'autres exégètes, ces deux représenteraient les sacrifices de la nouvelle et de la pleine lune. Aussi ne faut-il pas s'engager dans l'accomplissement de sacrifices par intérêt matériel.
« Le dernier type, il le donna aux animaux » - et c'est le lait. Car les hommes et les animaux se nourrissent exclusivement de lait à leurs débuts, et l'on fait tout d'abord lécher au nouveau-né humain du beurre clarifié ou on le met à téter le sein . Quant au veau nouveau-né, on le désigne comme celui qui ne broute pas encore d'herbe.
« Tout, absolument tout, repose sur la nourriture – tout ce qui vit et respire, et tout ce qui ne respire pas » signifie que c'est en effet sur le lait que repose l'existence de tous les êtres – tout ce qui respire et tout ce qui ne respire pas. Dans un autre Brahmana, on ajoute que l'accomplissement d'offrandes de lait par le feu durant une année permet de vaincre la mort; mais on ne devrait pas raisonner de cette façon. En effet, qui connaît ce qui précède, parvient à vaincre la mort le jour-même où il fait son offrande, car c'est la totalité de la nourriture consommable qu'il offre aux dieux.
« Ces nourritures ne sont jamais épuisées, alors qu'elles sont en permanence consommées : quelle en est la raison ? » - la réponse est que le mangeur est lui-même la cause de la nature inépuisable de la nourriture, car il produit lui-même cette nourriture encore et encore.*
« Qui connaît la raison de la nature inépuisable de la nourriture,... » signifie que le mangeur est lui-même la cause de cette nature inépuisable, car il produit lui-même cette nourriture par ses méditations et les rites qu'il accomplit. Si ce n'était pas le cas, la nourriture viendrait à s'épuiser.
« ...il absorbe une nourriture de qualité prééminente » - ici le mot pratika signifie prééminence, et donc qu'il absorbe sa nourriture selon une perspective supérieure.**
« il est parvenu à s'identifier aux dieux, et comme eux il se nourrit du nectar d'immortalité » est une éloge [de l'état de réalisation suprême].

* « La nourriture ne peut être épuisée parce que le désir du mental humain, ou de n'importe quel mental sur ce point, est également inépuisable. Aussi longtemps qu'est présent le désir, son objet est également présent... La présence d'un objet de désir est impliquée par la présence du désir lui-même. En conséquence, aussi longtemps qu'il y aura une réserve inépuisable de désir dans l'humanité, il y correspondra une réserve inépuisable pour y satisfaire. » (op. cit., p. 111)
** « ... un désir n'est pas une activité non-spirituelle du mental, dès lors que sa signification est correctement comprise et ses buts dirigés vers la Réalisation suprême, qui devient son but. Mais il demeure par contre un facteur de servitude tant que sa signification n'est pas comprise, et que l'on s'agrippe à son simple sens littéral, en méconnaissant ses implications spirituelles. » (op. cit., p. 112)

I-v-3: « Trois sont pour son usage personnel », à savoir le mental, la parole et l'énergie vitale, qu'il conçut en fonction de lui-même. On dit couramment « J'étais distrait, je ne l'ai pas vu » ou « J'étais distrait, je ne l'ai pas entendu» : c'est bien au travers du mental que l'on voit et entend. Désirs, résolution, doute, foi, manque de foi, constance, instabilité, honte, intelligence et peur – tout cela est bel et bien le mental. Supposez qu'on vous touche par derrière, c'est bien par le mental que vous le constatez; cela seul suffit à prouver l'existence du mental. De la même façon, tous les sons articulés (Shabda) sont en fait la parole, car ils servent à exprimer le caractère d'une chose, sans néanmoins révéler leur essence propre. L'inspiration (Prana), l'expiration (Apana), la rétention (Vyana), l'expression (Udana) et l'assimilation (Samana) sont tous des expressions d'Ana, le souffle. Quant à ce corps (cet Atman), il se constitue de ces trois nourritures : mental, parole et énergie vitale.

I-v-4: Ces trois nourritures sont aussi les trois mondes. L'organe de la parole est ce monde terrestre, le mental est le ciel intermédiaire, et l'énergie vitale est le monde de l'au-delà (céleste).

I-v-5: Elles sont aussi les trois Védas. La parole est le Rig Véda, le mental est le Yajur Véda, et l'énergie vitale est le Sama Véda.

I-v-6: Elles sont aussi les peuples de ces trois mondes. La parole est le peuple des dieux, le mental est le peuple des ancêtres, et l'énergie vitale est le peuple des humains.

I-v-7: Et elles sont aussi la famille privée : mère, père et enfant. L'organe de la parole est la mère, le mental est le père, et l'énergie vitale est l'enfant.

I-v-8: Elles sont aussi ce qui est connu, ce qu'il est souhaitable de connaître, et ce qui reste inconnu. Tout connu, quel qu'il soit, est une forme de la parole, car cette connaissance est (verbalisée par) le connaisseur. L'organe de la parole protège celui qui connaît ses différentes manifestations, en devenant pour lui tout ce qui est connu.*

* « Si vous êtes capable d'identifier cet aspect de votre être qui est supervisé par l'organe de la parole, avec tout le connu, que se passe-t-il ? Quel est le résultat qui découle de cette méditation ? Vous devenez cette chose visible elle-même, le royaume du visible tout entier est à l'intérieur de vous, vous avez médité sur lui et il cesse totalement de vous faire obstruction. Et par la suite, le monde visible ne sera plus un obstacle sur votre chemin. Il vous protègera, prendra soin de vous et vous aidera à progresser, au lieu de dresser un obstacle devant vous. » (op. cit., p. 343)

I-v-9: Ce qu'il est souhaitable de connaître est une forme du mental, car celui-ci est justement ce qui est à connaître. Le mental protège celui qui connaît ceci, en devenant pour lui cela même qu'il est souhaitable de connaître.

I-v-10: Tout l'inconnu, quel qu'il soit, est une forme de l'énergie vitale, qui représente ce qui reste inconnu. L'énergie vitale protège celui qui connaît ceci, en devenant pour lui cela même qui est l'inconnu. *

* « Dans cette Upanishad-ci, on rencontre fréquemment l'identification du Prana avec Hiranyabarbha [l'Œuf d'or, l'Être cosmique], le Prana cosmique, ou le Sutra-Atman [fil qui relie l'Âme suprême aux mondes créés]. Prana est considéré comme représentant l'inconnu. Donc, dans cette triple méditation sur les royaumes associés à la parole, au mental et au Prana, il y a inclusivité de chaque domaine de l'existence – ce qui est connu, ce qui est voilé et reste invisible ou imperceptible, et ce qui reste totalement inconnu. En fait, on pourrait même comparer ces domaines aux trois plans, le physique, l'astral et le causal, par extension de sens. Aussi est-ce bien une sorte de méditation sur les trois domaines de l'existence – le visible, l'invisible et l'état causal transcendantal. » (op. cit., p. 344-5)

I-v-11: La Terre est le corps de cet organe de la parole, et le feu est son organe de lumière. Et aussi loin que s'étend l'organe de la parole, aussi loin s'étendent la terre et le feu.

I-v-12: Le ciel est le corps de ce mental, et ce soleil est son organe de lumière. Et aussi loin que s'étend le mental, aussi loin s'étendent le ciel et le soleil. Ces deux lumières – feu et soleil – furent unies, et par cette union elles émanèrent l'énergie vitale, prana. Il est le Seigneur suprême, sans rival. Un second être serait inévitablement un rival. Qui possède cette connaissance n'a plus de rival.

I-v-13: L'eau est le corps de cette énergie vitale, et cette lune est son organe de lumière. Et aussi loin que s'étend l'énergie vitale, aussi loin s'étendent l'eau et la lune. L'une et l'autre sont toute égalité, toute infinité. Qui médite sur elles comme finies parvient à un monde de finitude, mais qui médite sur elles comme infinies parvient au monde de l'infini.

1-v-14: Le Progéniteur divin, Prajapati, est constitué de seize parties, et il s'est représenté sous le symbole de l'année. Les nuits et les jours font ensemble quinze de ses parties, et le point fixe est sa seizième partie. C'est lui, en tant que lune, qui croît et décroît au fil des nuits et des jours. Puis, à travers ce point fixe de sa seizième partie, qui est la nuit de la nouvelle lune, il verse ses influences et en imprègne toutes les créatures vivantes, et renaît le matin suivant (comme le croissant de la nouvelle lune). Aussi, en l'honneur de cette divinité lunaire, cette nuit-là, il est interdit d'ôter la vie à la moindre créature, pas même à un lézard.

I-v-15: Assurément, qui possède la connaissance de ce qui précède devient lui-même ce Prajapati doté de seize parties et représenté par l'année. Pour lui la richesse constitue quinze de ses parties, son corps (son Atman) étant la seizième. Il croît et décroît au fil de sa richesse. Son corps est comme le moyeu d'une roue dont la richesse serait la jante. Il en découle que, même si un homme perd tous ses biens tout en conservant son corps et sa vie, les gens disent qu'il n'a perdu que son équipement, lequel peut être reconstitué.

I-v-16: Assurément, il existe trois mondes, celui des hommes, celui de leurs ancê-tres, les Pitris, et celui des dieux. Ce monde des hommes, c'est en ayant un descendant qu'on le gagne*, et non par un acte; le monde des ancêtres est atteint au moyen de rites; quant au monde des dieux, c'est par la méditation. Ce dernier est le meilleur des mondes. C'est bien pour cela que l'on loue à ce point la méditation.

* Ici, la réflexion est la même que partout dans le monde : un homme survit à travers son fils, par la continuité du nom, par le souvenir de lui qui est entretenu par ses descendants, par tout ce qu'il a transmis de savoir et d'éducation à ses enfant. Swami Krishnananda cite lui aussi ces aspects dans son commentaire sur ce shloka. Le shloka suivant ajoute un autre aspect : la transmission spirituelle au fils avant de mourir.

I-v-17: Passons maintenant à la transmission de pouvoir (Sampratti). Lorsqu'un homme sent la mort approcher, il dit à son fils : « Tu es Brahman, tu es le sacrifice et le monde. » Le fils répond : « Je suis Brahman, je suis le sacrifice et le monde. » La tradition (Shruti) explique ainsi l'intention du père : « Que tout ce que j'ai pu étudier trouve son unification en le nom de Brahman ! Que tous les sacrifices que j'ai pu accomplir trouvent leur unification dans le mot “sacrifice” ! Et que tous les mondes auxquels j'ai pu accéder trouvent leur unification dans le mot “monde” ! Tous mes devoirs ont bien consisté en tout ceci. Mon fils, en prenant le relais de tous ceci, me délivrera des liens de ce monde-ci. » Aussi dit-on qu'un fils qui a été bien éduqué est un atout vers l'obtention du monde de l'au-delà; c'est pour cela qu'un père éduque son fils.
Lorsqu'un père qui possède cette connaissance prend son départ pour l'autre monde, il insuffle à son fils les pouvoirs de son organe de la parole, de son mental et de son énergie vitale. Ainsi, au cas où par omission des devoirs seraient restés inaccomplis, la transmission à son fils l'exonère de leur charge; c'est en cela que consiste la filiation authentique : le père reste en ce monde-ci à travers son fils. Et c'est l'organe de la parole divine, le mental divin et l'énergie vitale divine qui maintenant peuvent pénétrer en lui (le mourant).

I-v-18: L'organe de la parole divine, sortant de son corps de terre et de sa lumière de feu, le pénètre tout entier. Oui, tel est l'organe de la parole divine que toute parole à travers lui se réalise pleinement.

I-v-19: Le mental divin, sortant de son corps de ciel et de sa lumière de soleil, le pénètre tout entier. Oui, tel est le mental divin que tout est pour lui félicité et qu'il ne connaît plus jamais le chagrin.

I-v-20: L'énergie vitale divine, sortant de son corps d'eau et de sa lumière de lune, le pénètre tout entier. Oui, telle est l'énergie vitale divine que – dans le mouvement comme dans l'immobilité – elle ne subit ni altération ni diminution.
Qui possède cette connaissance devient lui-même l'Atman de tous les êtres. Ce qu'est la divinité suprême, il le devient lui-même. Et tous les êtres, prenant soin de cette divinité, ce faisant prennent soin de lui. Quelle que soit leur nature ou la façon dont elles frappent, les souffrances dont pâtissent ces êtres ne sont qu'en relation interne avec eux-mêmes, tandis que leurs mérites se propagent jusqu'à lui. Car aucun démérite ne peut atteindre le monde de la divinité.

I-v-21: Considérons maintenant les vœux (d'affirmation individuelle) : Prajapati créa les organes des sens. Ceux-ci, à peine créés, se querellèrent. L'organe de la parole prit le vœu suivant : « Je parlerai sans cesse, moi. » L'œil affirma : « Non, moi je regarderai sans cesse. » Et l'oreille : « C'est moi qui écouterai sans cesse. » Et ainsi de suite des autres organes, chacun selon sa fonction. Mais la mort, empruntant la forme de la fatigue, jeta sur eux son emprise, s'emparant d'eux et restreignant leur activité. Depuis lors, l'organe de la parole se fatigue, tout comme l'œil et l'oreille. Mais la mort ne s'abattit pas sur l'énergie vitale qui réside à l'intérieur du corps. Les autres organes firent le vœu de reconnaître la suprématie de Prana : « C'est en vérité lui, le plus grand de nous tous, puisque dans le mouvement comme dans l'immobilité – il ne subit ni altération ni diminution. Eh bien , unissons-nous tous à lui ! » Et ils s'unirent à lui. Aussi ont-ils été nommés d'après lui, et on les appelle les souffles (pranas). De même, toute famille où se trouve un homme possédant cette connaissance, prend le nom de famille de cet homme. Et quiconque entre en compétition avec un tel homme, se flétrit et finit par en mourir.
Voilà pour ce qui est du principe spirituel individuel (Adhyatman).

I-v-22: Pour ce qui est maintenant des divinités. Agni, le feu, prit le vœu suivant : « Je brûlerai sans cesse, moi. » Aditya, le soleil, affirma : « Non, moi je chaufferai sans cesse. » Et Chandra, la lune : « C'est moi qui brillerai sans cesse. » Et ainsi de suite des autres dieux, chacun selon sa fonction. Et dans la même position que tient Prana dans le corps, au milieu des autres organes, est Vayu, l'air, au milieu des autres dieux. Les autres dieux se retirent, mais pas l'air. Vayu est en vérité la divinité qui jamais ne décline.

I-v-23: À ce propos, on trouve le verset suivant : « Les dieux observèrent leur vœu d'allégeance à ce Prana, dont le soleil émerge et dans lequel il se couche. Ce vœu a continué d'être observé jusqu'à ce jour-ci et le sera demain. » Oui, il est vrai que le soleil se lève en émergeant du Prana cosmique, et qu'il y replonge en se couchant. Et aujourd'hui encore, les dieux continuent d'observer ce vœu d'allégeance de jadis. Aussi n'y-a-t-il qu'un seul vœu que l'être humain soit tenu d'observer : accomplir les fonctions de prana, inspiration, et apana, expiration, pour empêcher que la mort ne le saisisse. Et lorsqu'il accomplit cette observance, il doit veiller à le faire entièrement. De cette façon, il atteint à l'identification à cette divinité, Prana, et demeure dans le même monde que lui.

***

Brahmana VI : Les trois aspects de l'univers

I-vi-1: En vérité, cet univers consiste en une triade : nama, le nom; rupa, la forme ; karma, l'action. Tous les noms (nama) d'usage courant, tous les hymnes (Uktham) ont leur source (ut-stha) dans la parole, et c'est par cette source qu'émergent tous les noms. C'est là leur point commun (Saman), car cette source est commune (sama) à tous les noms. Cette source est leur Brahman, leur identité essentielle, car c'est elle qui soutient tous les noms.

* « Ici, Sama signifie force d'égalisation. Ce qui est le dénominateur commun derrière toute forme d'expression est Sama, et telle [sama : égale, identique] est la parole dans sa nature essentielle; cette parole fondamentale est égale pour toutes les langues et toutes les formes d'expression. La parole est Brahman lui-même, car elle soutient – en une forme universelle, peut-on dire – chaque type d'expression verbale et de manifestation linguistique. » (op. cit., p. 362)

I-vi-2: Toutes les formes (rupa) ont leur source dans l'organe de la vision, et c'est par l'œil qu'elles émergent toutes. L'organe de la vision est leur point commun, car il est commun à toutes les formes. L'organe de la vision est leur Brahman, leur identité essentielle, car c'est lui qui soutient toutes les formes.

I-vi-3: Et toutes les actions (karma) ont leur source dans le corps, et c'est par le corps qu'elles émergent toutes. Le corps est leur point commun, car il est commun à toutes les actions. Le corps est leur Brahman, leur identité essentielle, car c'est lui qui soutient toutes les actions.
Cette triade est en fait une unité – ce corps-ci; et tout corps, bien qu'un, est en fait ces trois-là : nom, forme, action. Cette entité immortelle, le Prana, est recouvert par la vérité transitoire du nom et de la forme. Mais c'est bien l'énergie vitale qui est l'entité immortelle en nous, dotée transitoirement d'un nom et d'une forme qui lui donnent sa réalité (ici-bas), tout en recouvrant cette entité immortelle d'un voile.*

* « L'Être cosmique, nommé Prana dans le contexte présent, est immortel; Il est l'océan de toutes les possibilités de nom, de forme et d'action, tandis que ce que nous appelons le nom et la forme (selon notre point de vue ordinaire), les choses visibles et leurs transformations possible, ne sont tous que temporairement réels. Ils sont Nama-Rupa, noms et formes; ils sont Satya, ou vérité, mais seulement pour le temps présent – pas pour l'éternité. La Réalité éternelle est Amrita-Prana, Force vitale immortelle. Cet Être suprême est recouvert et voilé par Nama-Rupa Prapancha – le monde des noms et des formes. Et nous sommes incapables de voir l'océan à cause des vagues battant à sa surface. Nous voyons uniquement le mouvement des vagues. Le substrat fondamental n'est plus visible, à cause de l'activité de surface. Il y a un substrat derrière tout nom, toute forme, et tout acte. Si l'on pouvait le découvrir et s'y raccorder, on deviendrait instantanément immortel, se libérant des griffes des naissances et des morts, lesquelles sont les caractéristiques de tout ce qui vit sous un nom et une forme particularisées. Telles sont la philosophie et le conseil que nous donne l'Upanishad dans la conclusion de ce premier chapitre. » (op. cit., p. 364)


CHAPITRE DEUX


Brahmana I : Les aspects relatifs de Brahman

II-i-1: Jadis vivait dans la famille des Garga un homme appelé Balaki-le-fier, qui était un orateur éloquent. À Ajatashatru, roi de Bénarès, il déclara un jour : « Je vais te révéler la nature de Brahman ! » Ajatashatru répondit : « Rien que pour cette proposition, je te donne mille vaches. Des tas de gens courent vers moi, me flattant : « Janaka* ! Janaka ! » Je le vaux peut-être par certaines qualités. »

*Janaka : Roi-philosophe gouvernant le pays de Mithila, qui, tout en vivant dans le monde et en assumant les responsabilités du pouvoir, a été un parfait Connaisseur de Brahman; il fut le père de Sita, qui épousa Rama; il entra dans la légende, notamment par la Brihadaranyaka Upanishad, qui le considère comme l'exemple parfait de celui qui a atteint une réalisation pleine tant au plan matériel qu'au plan spirituel, simultanément et sans léser l'un de ces plans complémentaires.

II-i-2: Gargya (Balaki) lui dit : « Cet être qui est dans le soleil, je médite sur lui en tant que Brahman. » Ajatashatru répondit : « Je t'en prie, ne me parle pas du soleil en ces termes ! Je médite sur lui en tant que Celui-qui-surpasse-tout, le Régent de tous les êtres, le Resplendissant. » Qui médite sur le soleil en ces termes devient lui-même celui qui surpasse tout, à la tête de ses semblables, resplendissant. 

II-i-3: Gargya enchaîna : « Cet être qui est dans la lune, je médite sur lui en tant que Brahman. » Ajatashatru répondit : « Je t'en prie, ne me parle pas de la lune en ces termes ! Je médite sur elle en tant que la grande Soma à la robe blanche, rayonnante. » Qui médite sur la lune en ces termes obtient chaque jour une abondante part de soma pressé pour lui (lors des sacrifices principaux et auxiliaires), et sa part de nourriture est si abondante qu'il n'en vient jamais à bout.

II-i-4: Gargya continua : « Cet être qui est dans l'éclair, je médite sur lui en tant que Brahman. » Ajatashatru répondit : « Je t'en prie, ne me parle pas de l'éclair en ces termes ! Je médite sur lui en tant que le Riche en splendeur. » Qui médite sur l'éclair en ces termes devient riche en splendeur, lui-même ainsi que ses enfants.

II-i-5: Gargya continua : « Cet être qui est dans l'éther (Akasha), je médite sur lui en tant que Brahman. » Ajatashatru répondit : « Je t'en prie, ne me parle pas de l'Akasha en ces termes ! Je médite sur lui en tant que plénitude et immuabilité. » Qui médite sur l'Akasha en ces termes est comblé d'enfants et de bétail, et sa descendance jamais ne s'éteint ici-bas.

II-i-6: Gargya continua : « Cet être qui est dans l'air (Vayu), je médite sur lui en tant que Brahman. » Ajatashatru répondit : « Je t'en prie, ne me parle pas de Vayu en ces termes ! Je médite sur Vayu en tant que le Seigneur Indra, l'Irrésistible, l'Armée invaincue. » Qui médite sur Vayu en ces termes est à jamais victorieux, invincible, un conquérant face à ses ennemis.

II-i-7: Gargya continua : « Cet être qui est dans le feu (Agni), je médite sur lui en tant que Brahman. » Ajatashatru répondit : « Je t'en prie, ne me parle pas du feu en ces termes ! Je médite sur lui en tant que le Tolérant (Vishasahi)*. » Qui médite sur le feu en ces termes devient tolérant, lui-même ainsi que ses enfants.

* « Le feu est un agent de combustion, qui accepte et absorbe tout et n'importe quoi. Le feu est la tolérance incarnée. Aussi, je [c'est Ajatasatru qui parle] médite sur le feu en tant que tolérance universelle, capacité d'absorber en soi toute chose. Je ne médite pas sur lui en tant que luminosité, comme tu pourrais le penser. La capacité suprême d'absorber en soi toute chose – voilà la façon dont je mène ma contemplation sur le feu. Car c'est un concept plus vaste, avec une forme plus globalisante que cette simple particularité du feu à laquelle, toi, tu penses. » (op. cit., p. 369)

II-i-8: Gargya continua : « Cet être qui est dans l'eau, je médite sur lui en tant que Brahman. » Ajatashatru répondit : « Je t'en prie, ne me parle pas de l'eau en ces termes ! Je médite sur elle en tant que grâce agréable. » Qui médite sur l'eau en ces termes ne voit venir vers lui que des êtres et des situations agréables, et ne rencontre pas d'adversité; de plus, il engendre des enfants qui sont également grâcieux.

II-i-9: Gargya continua : « Cet être qui se reflète dans le miroir*, je médite sur lui en tant que Brahman. » Ajatashatru répondit : « Je t'en prie, ne me parle pas du reflet du miroir en ces termes ! Je médite sur lui en tant que le Lumineux. » Qui médite sur le reflet du miroir en ces termes devient lumineux, lui-même ainsi que ses enfants. Et sa capacité d'illuminer englobe tous ceux avec qui il entre en contact.

* « Il existe une forme de méditation appelée Darpana-Yoga, toujours pratiquée par certaines personnes. C'est une chose qui prête à sourire, mais elle n'est pas sans pertinence. C'est un fait bien connu que rien n'est plus attirant que son propre visage. Les gens le chérissent plus que tout au monde. Si on voit son visage dans un miroir, on n'a pas envie de détourner instantanément son attention. On continue de se regarder parce que, d'une certaine façon, chacun est pour soi la personne la plus fascinante au monde. Les autres, en regard, sont secondaires. Nul ne peut aussi “beau” que “moi-même”. Et tout être pense ainsi. L'esprit est attiré vers ce visage dans le miroir. Si vous voulez vous concentrer sur un objet, faites-le d'abord sur votre propre visage. L'esprit sera moins tenté de vagabonder. Les difficultés du vagabondage mental disparaîtront rapidement. » (op. cit., p. 370)

II-i-10: Gargya continua : « Cet être sonore qui suit l'homme qui marche, je médite sur lui en tant que Brahman. » Ajatashatru répondit : « Je t'en prie, ne me parle pas du bruit des pas en ces termes ! Je médite sur lui en tant que vie (Asu, ici l'écho de Prana dans le corps). » Qui médite sur le bruit de ses pas en ces termes atteint au terme de son âge sur cette terre, et la vie ne le quitte pas avant que son temps ne soit accompli.

II-i-11: Gargya continua : « Cet être qui est dans les directions de l'espace, je médite sur lui en tant que Brahman. » Ajatashatru répondit : « Je t'en prie, ne me parle pas des directions de l'espace en ces termes ! Je médite sur elles en tant que duelles et inséparables, tels les deux Cavaliers (Ashvins). » Qui médite sur les directions de l'espace en ces termes a de l'amitié pour tout le monde et n'est jamais sans compagnons*.

* « Si l'on médite ainsi... un miracle se produit. On devient inséparable du tout, et toute chose devient inséparable de nous. La prétendue séparativité ou division des composants du monde (êtres et choses) s'évanouit progressivement en résultat d'une profonde contemplation sur leur interdépendance, sur l'association du tout avec l'individu, et de celui-ci avec le tout. Et l'on reçoit l'aide de tout le monde, comme conséquence de cette méditation. Notre relation d'interdépendance avec les êtres et les choses ne cesse à aucun moment. Il n'y a plus d'occasion d'esseulement, à aucun moment, en ce monde. On sera en permanence connecté à la totalité des êtres et des choses, du fait de la force de cette méditation sur l'interdépendance de toutes choses. » (op. cit., p. 372)

II-i-12: Gargya continua : « Cet être qui apparaît avec notre ombre, je médite sur lui en tant que Brahman. » Ajatashatru répondit : « Je t'en prie, ne me parle pas de l'ombre en ces termes ! Je médite sur elle en tant que la Mort*. » Qui médite sur son ombre en ces termes atteint au terme de son âge sur cette terre, et la vie ne le quitte pas avant que son temps ne soit accompli.

* « L'idée [d'Ajatasatru] est que la relation entre le reflet et son original est celle de l'apparence et de la réalité [irréel et Réel]. L'apparence est du côté de Mrityu, la mort, vue de notre angle de vision. La Réalité est la vie. Dans la mesure où tous ceux qui sont pris dans le filet des apparences, sont transitoires, la mort s'abat sur eux. Nous pouvons interpréter l'ombre du corps comme un symbole de la mort... Si l'on observe le non-Soi, ou le caractère de non-conscience dans les objets extérieurs, c.-à-d. l'irréalité et la simple qualité d'apparence des objets, on se libère des liens complexes avec les objets extérieurs; car c'est notre inaptitude à déceler la simple qualité d'apparence des objets qui engendre ces liens complexes. La contemplation sur le caractère transitoire des apparences nous libère de l'attachement aux formes. Et nous menons une longue vie. La mort n'existe pas au royaume de la Réalité. » (op. cit., p. 372-3)

II-i-13: Gargya continua : « Cet être qui est dans l'Atman*, je médite sur lui en tant que Brahman. » Ajatashatru répondit : « Je t'en prie, ne me parle pas de l'Atman en ces termes ! Je médite sur lui en tant que possesseur d'un corps (Atmanvi). » Qui médite sur l'Atman possesseur d'un corps en ces termes continue d'être en possession d'un corps, lui-même ainsi que ses enfants.
Sur ce, Gargya resta silencieux.

II-i-14: Ajatashatru demanda : « Est-ce là tout ? » — « Oui, c'est tout. » — « Connaître autant que ça, c'est ne rien connaître ! » Alors Gargya dit : « Accepte-moi comme étudiant. »

II-i-15: Ajatashatru répondit : « Il est contraire à l'usage qu'un brahmane se présente à un kshatriya avec l'idée que celui-ci l'instruise au sujet de Brahman. Cependant, je t'instruirai. » Il se leva et prit Gargya par la main, l'emmenant.
Leur promenade les mena vers un homme endormi. Ajatashatru s'adressa à lui, avec ces mots : « Ô toi, vénérable vêtu-de-blanc, roi Soma ! » L'homme ne broncha pas. Le roi lui tapa sur l'épaule, plusieurs fois, jusqu'à ce qu'il s'éveille. Alors l'homme se leva.

II-i-16: Ajatashatru continua : « Pendant qu'il dormait ainsi, cet être empli de conscience (vijnanamaya, l'intellect), où donc se trouvait-il ? Oui, d'où est-il revenu à son réveil ? » Gargya ne sut que répondre.

II-i-17: Ajatashatru continua : « Quand cet être empli de conscience dort ainsi, les fonctions des organes sont rétractés dans sa conscience propre, et il repose dans l'akasha du cœur. Lorsqu'un être rétracte ses organes sensoriels, on le dit endormi : pendant ce temps, l'odorat est rétracté, de même pour la parole, la vue, l'ouïe et l'activité mentale. »

II-i-18: « Lorsqu'il repose ainsi et se met à rêver, voici quelles peuvent être ses réalisations : il est devenu un empereur, si l'on peut dire, ou un noble brahmane, ou selon le cas, il atteint des statuts élevés ou bas. Comme l'empereur, entraînant sa suite de sujets, se déplace là où l'envie le mène, dans les limites de son empire, ainsi le dormeur, entraînant ses organes sensoriels, se déplace là où l'envie le mène, dans les limites de son corps. »

II-i-19: « Puis cet être empli de conscience tombe dans un sommeil profond, où plus rien ne lui est perceptible. Il se retire par les soixante-douze mille canaux subtils (nadis) qui, depuis le cœur, irriguent le corps tout entier, tout en demeurant dans le corps. À la façon dont vit un bébé ou un empereur, ou encore un noble brahmane, après avoir atteint le summum de la félicité, ainsi se repose le soi du dormeur. »

II-i-20: « Ainsi que l'araignée qui va et vient le long du fil qu'elle a sécrété, ou encore ainsi que les minuscules étincelles qui jaillissent des flammes dans toutes les directions, c'est de l'Atman qu'émanent tous les organes, tous les mondes, toutes les divinités et tous les êtres. Selon l'enseignement secret des Upanishads, il est “la vérité de la Vérité”, “la réalité de la Réalité”. L'énergie vitale, Prana, et ses divers souffles vitaux sont la réalité, et leur Réalité est l'Atman. *

* « Le secret, c'est que l'Atman est Réalité de la réalité. Toute la création est bien une sorte de réalité, sans aucun doute, dans la mesure où nous en faisons l'expérience, mais l'Absolu est la Réalité occultée par cette réalité. Les âmes individuelles (jiva) sont des réalités, sans aucun doute, mais là aussi l'Être suprême est la Réalité occultée par ces âmes. La structure individuelle, l'âme, le jiva comportant les sens et l'esprit, etc, tout cela est une réalité relative, alors que cette Cause ultime est la Réalité absolue. Cela est absolument réel parce que cela ne subit aucun changement, et n'est pas assujetti à une transcendance. Cela n'est pas limité par le processus du temps; cela n'est pas conditionné par l'espace; cela n'est pas défini par des objets, en conséquence, cela est absolument réel. À travers les trois périodes du temps, cela demeure identique, et tout point de l'espace le contient tout entier. Aussi, est-ce absolument réel (satyasya satyam), tandis que toute autre chose est empiriquement réelle. Toutes les choses ont une valeur utilitaire, une signification pratique ou temporaire, mais pas de sens absolu. » (op. cit., p. 381)

 

Brahmana II : Description du Prana

II-ii-1: Celui qui connaît le veau, le lieu où il demeure, son coin particulier, et le poteau auquel il est attaché, fait périr ses sept frères ennemis*. L'énergie vitale du corps est le veau, le corps est le lieu où il demeure, la tête est son coin particulier, la force corporelle est le poteau, et la nourriture est la longe qui l'attache.

* « Les sept frères ennemis... sont les désirs irrépressibles de la personnalité qui passent par les deux yeux, les deux narines, les deux oreilles et la bouche. Forte est la pulsion de voir par les deux yeux, d'entendre par les deux oreilles, de sentir par les deux narines, et de parler et savourer par la langue. Ces instincts nous attachent à ce monde. C'est par nos sens que nos désirs se manifestent en majeure partie. Désir de voir, d'entendre, de sentir, désir de parler ou de savourer, tels sont nos ennemis. » (op. cit., p. 382)

II-ii-2: Les sept divinités qui préviennent le déclin [de l'énergie vitale] veillent sur le veau avec respect : ces veinules rouges qui tapissent l'œil sont le passage de Rudra, le Pleureur, qui veille sur lui; le liquide lacrymal qui humidifie l'œil est le fait de Parjanya, dieu des pluies, qui veille sur lui; à travers l'iris, Aditya, le soleil, préside [à la vue]; à travers la pupille, c'est Agni, le feu, qui veille sur lui; à travers le blanc de l'œil, c'est Indra, le roi des cieux; la paupière inférieure est entraînée vers le bas par Prithivi, la terre, qui veille sur lui; la paupière supérieure, elle, est remontée par Dyaus, dieu des cieux atmosphériques. Qui possède cette connaissance ne voit jamais diminuer sa nourriture.

II-ii-3: À ce propos, on trouve le verset suivant : « Il existe une coupe qui s'ouvre par le dessous et dont les flancs renflés sont sur le dessus; on y a versé divers savoirs, et sept sages sont assis autour d'elle, plus un huitième, la parole, incarnant la sagesse des Védas. » Cette coupe ouverte par le dessous, aux flancs renflés sur le dessus, symbolise notre tête, dont la forme est similaire. Les divers savoirs qui y ont été versés symbolisent nos organes des sens, en ce qu'ils nous nous procurent diverses voies de connaissance. Les sept sages assis tout autour sont les organes. La parole incarne effectivement la parole des Védas.*

* « Les sept sages furent les Maîtres qui sondèrent les profondeurs de l'être, réalisèrent la Réalité cosmique et furent unanimement révérés comme les sept plus grands adeptes de toute la création. Ils sont mentionnés ici, et l'Upanishad nous dit qu'ils ne sont pas éloignés de nous : ils ne vivent pas à l'écart dans les forêts, il ne résident pas dans les régions suprêmes de l'espace et du temps, ni dans le Mahar-Loka, ni dans le Jana-Loka, Tapo-Loka ou Satya-Loka, et ne sont pas aussi loin de notre portée que pourraient le laisser entendre les Puranas. Non, ils sont à l'intérieur de notre tête, ils sont en nous... Quant à l'organe de la parole que nous possédons, il est capable de manifester la sagesse des Védas. Il est connecté à la plus haute des sagesses, car l'énergie du Prana qui se manifeste en tant que parole est capable de la plus haute expression, c'est même sa compétence attitrée; quant à la récitation des Védas, c'est bien là l'expression suprême de la parole. » (op. cit., p. 385-6)

II-ii-4: Ces deux oreilles sont Gotama et Bharadvaja*, respectivement à droite et à gauche; ces deux yeux sont Vishvamitra et Jamadagni*, respectivement à droite et à gauche; ces deux narines sont Vasishta et Kashyapa*, respectivement à droite et à gauche; la langue est Atri*, car c'est grâce à elle que la nourriture est avalée. Atri est l'homonyme de Atti, celui qui mange. Qui possède cette connaissance devient capable de se nourrir de tout, et tout lui est nourriture.

* Ce sont tous d'anciens sages, considérés comme de grands Voyants (Rishis), et leur sagesse et leur expérience nous sont toujours disponibles, nous dit l'Upanishad. Il semblerait donc que le savoir conquis par de tels êtres reste comme un acquis définitif pour l'humanité, à condition toutefois de se mettre au diapason et d'arriver à le capter !

 

Brahmana III : Les deux formes de Brahman 

II-iii-1: En vérité, Brahman possède deux formes : grossière et subtile*, mortelle et immortelle, limitée et infinie, présente et transcendante.

* Murta : « avec forme » - corporel, incarné. Amurta : sens opposé : incorporel, désincarné.

II-iii-2: La forme grossière est autre que l'air et l'éther. C'est une forme mortelle, limitée et présente. L'essence de ce qui est grossier, mortel, limité et présent, c'est le soleil étincelant, car il est l'essence des trois autres éléments (terre, eau et feu).

II-iii-3: Quant à la forme subtile, elle est d'air et d'éther. C'est une forme immortelle, elle est illimitée et transcendante. L'essence de ce qui est subtil, immortel, illimité et transcendant, c'est l'Être (Purusha) de l'orbe solaire, car cet Être est l'essence de ces deux éléments (air et éther). Cette forme subtile concerne les dieux (Adhidaiva).

II-iii-4: La forme grossière concerne le corps (Adhyatma): c'est du moins la partie matérielle de ce corps – qui est autre que l'air et l'éther du corps. Elle est mortelle, limitée et présente. L'essence de ce qui est grossier, mortel, limité et présent, c'est l'œil*. Il est en effet l'essence des trois éléments (terre, eau et feu).

* « La partie la plus subtile du corps physique est supposée être l'œil. On suppose aussi que, durant le développement physique de l'embryon, la première manifestation d'une ébauche de membre est l'œil. Il est la première protubérance, avant les autres organes. Il est aussi la plus subtile et la plus sensible des parties corporelles. Aussi le regarde-t-on comme la quintessence du système physique tout entier. Donc, de tous ces aspects mortels du corps, constitué de terre, d'eau et de feu (énergie), l'œil est la quintessence. » (op. cit., p. 389)

II-iii-5: Maintenant, la forme subtile du corps : c'est l'air et l'éther du corps. Elle est immortelle, illimitée et transcendante. L'essence de ce qui est subtil, immortel, illimité et transcendant, est le Purusha de l'œil droit, car cet Être est l'essence du transcendant.

II-iii-6: Cet Être se manifeste sous une apparence multicolore : il est semblable à l'étoffe teinte au safran, ou à la laine des moutons gris, ou à cet insecte écarlate appelé Indragopa*, ou à la langue de feu, ou à un lotus blanc, ou à un éclair. Qui possède cette connaissance se revêt d'une splendeur égale à l'éclair. Nous comprenons maintenant pourquoi on décrit Brahman comme étant “Neti Neti”, ni ceci ni cela. Il n'y a pas en effet de description plus appropriée que ce “ni ceci ni cela”. Quant à sa désignation de “réalité de la Réalité”, elle s'éclaire du fait que si le Prana est la réalité, Brahman est la réalité du Prana.**

*Indragopa : « protégé d'Indra » - la coccinelle.
** cf. shloka II-i-20.

 

Brahmana IV : Yajnavalkya et Maitreyi (1) 

II-iv-1: « Ma chère Maitreyi, dit Yajnavalkya*, j'ai l'intention de renoncer à cette vie de maître de maison. Accorde-moi de faire à l'amiable le partage de mon patrimoine entre toi et Katyayani. »

* Yajnavalkya : Nom d’un grand sage, auteur d’un traité de loi, qui fut le guru du roi Janaka. Personnage majeur de plusieurs Upanishads, il passe pour être l'auteur de la Brihadaranyaka Upanishad, où il enseigne la doctrine moniste de l'Advaita Védanta (le Védanta non-duel), laquelle affirme l'identité de l'Atman et de Brahman. Il y apparaît dialoguant avec ses deux épouses, Maitreyi et Katyayani. Yajnavalkya est considéré comme le plus grand de tous les yogis érudits de l'ère védique, et en tant qu'instructeur spirituel il fut le prédécesseur de Krishna. Selon l'Agni Purana (17.7-9), il se réincarnera pour être l'instructeur du futur avatar, Kalki.

II-iv-2: Maitreyi répondit : « Mon époux, si même cette terre entière avec toutes ses richesses était mienne, en deviendrais-je immortelle ? » « Non, ta vie serait semblable à celle de tous ces gens qui possèdent beaucoup de biens. Mais aucun espoir d'immortalité à travers les richesses ! »

II-iv-3: Maitreyi : « Mais que ferais-je de ce qui ne me rendrait pas immortelle ?! Parle-moi, mon vénéré Maître, uniquement de ce que tu sais être la seule voie vers l'immortalité. »

II-iv-4: Yajnavalkya : « Ma chérie, tu as toujours été ma bien-aimée, et cela déjà bien avant cet instant où tu exprimes ce qui me tient à cœur. Approche-toi, assieds-toi, je vais te l'expliquer. Durant cette explication, concentre-toi et médite sur ce que je vais te dire. »

II-iv-5: « En vérité, ce n'est pas par simple amour pour l'époux, ma très chère, qu'il est aimé, mais c'est par amour de l'Atman que l'épouse chérit l'époux.
De même, ce n'est par simple amour pour l'épouse, ma très chère, qu'elle est aimée, mais c'est par amour de l'Atman que l'époux chérit l'épouse.
Ce n'est pas par simple amour pour leurs enfants, ma très chère, qu'ils sont aimés, mais c'est par amour de l'Atman que les parents chérissent leurs enfants.
Ce n'est pas par simple amour pour la richesse, ma très chère, qu'elle est aimée, mais c'est par amour de l'Atman que l'on chérit la richesse.
Ce n'est pas par simple amour pour le brahmane, ma très chère, qu'il est aimé, mais c'est par amour de l'Atman que l'on chérit le brahmane.
Ce n'est pas par simple amour pour le kshatriya, ma très chère, qu'il est aimé, mais c'est par amour de l'Atman que l'on chérit le kshatriya.
Ce n'est pas par simple amour pour les divers mondes, ma très chère, qu'ils sont aimés, mais c'est par amour de l'Atman que l'on chérit les divers mondes.
Ce n'est pas par simple amour pour les dieux , ma très chère, qu'ils sont aimés, mais c'est par amour de l'Atman que l'on chérit les dieux.
Ce n'est pas par simple amour pour les êtres , ma très chère, qu'ils sont aimés, mais c'est par amour de l'Atman que l'on chérit les êtres.
Ce n'est pas par simple amour pour le Tout, ma très chère, qu'il est aimé, mais c'est par amour de l'Atman que l'on chérit le Tout.
En vérité, c'est l'Atman, le Soi, que nous devons réaliser, ma très chère Maitreyi – c'est de lui que nous devons écouter parler, c'est sur lui que nous devons réfléchir et méditer. Car, ma très chère, par la réalisation de l'Atman grâce à l'écoute, la réflexion et la méditation, tout devient connaissance. »

I-iv-6: «  Le brahmane fait peu de cas de celui qui le perçoit comme différent de l'Atman. Le kshatriya fait peu de cas de celui qui le perçoit comme différent de l'Atman. Les divers mondes font peu de cas de celui qui les perçoit comme différents de l'Atman. Les dieux font peu de cas de celui qui les perçoit comme différents de l'Atman. Les êtres font peu de cas de celui qui les perçoit comme différents de l'Atman. Le Tout fait peu de cas de celui qui le perçoit comme différent de l'Atman. Oui, ce brahmane, ce kshatriya, ces mondes, ces dieux, ces êtres et ce Tout – ils sont tous l'Atman.* »

* « C'est l'Atman qui se révèle être toutes ces entités. C'est là le point qu'est incapable de saisir le mental de celui qui considère les objets comme étant des entités indépendantes. L'Atman est la Réalité unique qui se travestit sous la diversité des formes et des noms, c'est ça le point qui leur reste incompréhensible. Le mental qui est fini, localisé et logé dans le corps, ne saisit pas le fait que les objets finis qui sont à l'extérieur de lui ne sont que des apparences reflétant une Réalité une et indivisible. Aussi le fini se cramponne-t-il au fini, ignorant que c'est l'infinitude qui est sous-jacente à ces formes finies. Si cette infinitude sous-jacente au monde fini parvient à être comprise, réalisée et intégrée à notre être profond, alors la réalisation s'ensuit. » (op. cit., p. 120-1)

II-iv-7-9: « Lorsqu'on frappe sur un tambour, ses diverses notes spécifiques demeurent indistinctes, et sont amalgamées dans la sonorité générale du tambour ou dans le son général produit par différents types de frappes;
Lorsqu'on souffle dans une conque, ses diverses notes spécifiques demeurent indistinctes, et sont amalgamées dans la sonorité générale de la conque ou dans le son général produit par différentes manières de souffler;
Lorsqu'on joue sur une vina ses diverses notes spécifiques demeurent indistinctes, et sont amalgamées dans la sonorité générale de la vina ou dans le son général produit par différents manières de pincer;
[De même, ce ne sont pas pas des objets particuliers qui sont perçus durant la veille et le sommeil avec rêves, mais c'est bel et bien la pure Intelligence.]* »

* Cette phrase ne figure pas dans toutes les versions.

II-iv-10: « Tout comme d'un feu allumé avec des fagots encore humides s'élèvent des fumées et de la vapeur, de même, ma très chère, le Rig Véda, le Yajur Véda, le Sama Véda, l'Atharva Véda, l'histoire, la mythologie (les Puranas), les arts (vidya), les Upanishads, les versets (shlokas), les aphorismes (sutras), les élucidations (anuvyakhyanas) et explications (vyakhyanas), sont tous sortis du souffle de la Réalité infinie. Oui, c'est le Soi suprême qui les a exhalés. »

II-iv-11: « Tout comme l'océan est le lieu unique où se déversent toutes sortes d'eaux, tout comme la peau est le lieu unique où se manifestent toutes sortes de textures, tout comme le nez est le lieu unique où se manifestent toutes sortes d'odeurs, tout comme la langue est le lieu unique où se manifestent toutes sortes de goûts, tout comme l'œil est le lieu unique où se manifestent toutes sortes de couleurs, tout comme l'oreille est le lieu unique où se manifestent toutes sortes de sonorités, tout comme le mental est le lieu unique où se manifestent toutes sortes de pensées, tout comme l'intellect est le lieu unique où se manifestent toutes sortes de connaissances, tout comme les mains sont le lieu unique où se manifestent toutes sortes de labeurs, tout comme le sexe est le lieu unique où se manifestent toutes sortes de jouissances, tout comme l'anus est le lieu unique où se manifestent toutes sortes d'excrétions, tout comme les pieds sont le lieu unique où se manifestent toutes sortes de déplacements, ainsi la parole est le lieu unique où se manifestent tous les Védas. »

II-iv-12: « Tout comme une pincée de sel jetée dans l'eau s'y dissout au point que personne ne peut plus l'y récupérer, mais qu'en quelque partie qu'on puise dans cette eau, elle a une saveur salée, ainsi, ma très chère, cette grande, cette illimitée, cette infinie Réalité n'est que pure Intelligence (Vijnana). Ce Soi surgit des cinq éléments (Bhuta) en tant qu'entité séparée et, à leur destruction, cette existence séparée périt également. Lorsqu'il meurt, il perd sa conscience d'entité séparée. Voilà ce que j'avais à te dire, ma chérie. » Et  Yajnavalkya se tut.

II-iv-13: Maitreyi remarqua : « Juste à ce point, tu viens de semer la confusion dans mon esprit – lorsque tu as dit qu'après la mort, il n'y a plus de conscience. » Yajnavalkya reprit : « Ce que je dis n'a certainement pas de quoi te déconcerter, ma chérie, et c'est bien suffisant pour parvenir à la connaissance, ô Maitreyi. »

II-iv-14: « Car lorsqu'il y a dualité, l'odorat a quelque chose (autre que soi) à sentir, la vue a quelque chose à voir, l'ouïe a quelque chose à entendre, la parole a quelque chose à dire, le mental a quelque chose à penser, l'intellect a quelque chose à connaître. Par contre, pour le connaisseur de Brahman, tout, absolument tout, est devenu l'Atman; qu'y aurait-il alors à sentir, et avec quoi ? qu'y aurait-il alors à voir, et avec quoi ? qu'y aurait-il alors à entendre, et avec quoi ? qu'y aurait-il alors à dire, et avec quoi ? qu'y aurait-il alors à penser, et avec quoi ? qu'y aurait-il alors à connaître, et avec quoi ? Et avec quoi pourrait-on connaître Cela, Tat, grâce auquel tout ceci est connu – oui, avec quoi, ma très chère, pourrait-on connaître le Connaisseur lui-même ? *

* « Le Connaisseur connaît tout, mais qui connaît le Connaisseur ? Si le Connaisseur peut être connu, il doit alors y avoir un second connaisseur pour Le connaître, et ce second connaisseur peut être connu par un troisième connaisseur, le troisième par un quatrième, le quatrième par un cinquième, et ainsi de suite. On peut se gratter la tête tant qu'on veut, on n'arrive pas à connaître le Connaisseur. Comment le Connaisseur pourrait-il être connu ? Nous l'avons désigné par le concept “Connaisseur”, nous ne pouvons pas maintenant le désigner par celui de “Connu”. En conséquence, il ne peut exister de connaissant du Connaissant, ni de connaissant du Connaisseur ! Le connaissant existe bien, mais en tant que connaissant des seuls objets, et cela antérieurement à la libération. Avec celle-ci, l'objet est devenu partie constitutive du connaissant, lequel est devenu un avec le Connaisseur. Seul existe le Connaisseur; en fait, il n'existe rien qui ressemble à un “connaissant”. En conséquence, ... il est impossible de posséder la cognition et la perception et la conceptualisation et la compréhension, dans leur sens usuel, dans le sein de cet Absolu qui est la Félicité surnaturelle de la Toute-Plénitude. » (op. cit., p. 127-8)

 

Brahmana V : Madhu Vidya – La doctrine de miel, ou l'interdépendance des objets créés 

Madhu Vidya : La “doctrine de miel” est l'une des 32 Vidyas ou voies de connaissance qui mènent vers Brahman, et elle figure principalement dans la Chandogya Upanishad (III-1) et dans la Brihadaranyaka. L'idée essentielle est certes l'interdépendance et l'interconnectivité des objets créés *, interprétée par Shankara comme principe fondamental d'aide mutuelle, mais c'est aussi, selon Shri Shayanacharya, la délectation secrète du Créateur à poursuivre son œuvre : « La diversité de la création est la manifestation d'un délectation secrète, et toutes choses – aussi hétérogènes et contradictoires qu'elles puissent paraître – sont soudées ensemble par une harmonie occulte qu'a laissée en elles la délectation secrète devant sa propre créativité de l'Être suprême, le Soi à la lumière radieuse, immortelle... »
Le Madhu Vidya apparaît ainsi comme un correctif nécessaire au monisme absolu du Brahmana précédent, souvent sèchement interprété comme preuve irréfutable de l'illusion radicale du monde et de l'univers.

* « Le Madhu Vidya est une déclaration magnifique, où l'Upanishad nous enseigne que toute chose est organiquement reliée à toute chose. Quelle que soit la chose que vous touchez, vous êtes en train de toucher à la Totalité. Si je touche une table, je suis en train de toucher le soleil, instantanément ! Nul ne peut comprendre le mystère qui se dissimule derrière ceci. Tout est en connection vitale, et non pas en simple relation artificielle, et donc, quand je vois quoi que ce soit, c'est bien la Totalité que je vois. Quand je parle à quelqu'un, je parle à toute l'humanité. Quand je touche quelque chose, je touche la Totalité, et quand je connais une chose, je connais la Totalité. Oui, ce point est réellement un thème magnifique de la Brihadaranyaka Upanishad. Pas étonnant que le dieu Indra l'aimait au point de ne pas vouloir que d'autres que lui le connaissent ! » (op. cit., p. 129)

II-v-1: Cette terre est telle du miel pour tous les êtres, et tous les êtres sont tels du miel pour cette terre. De même, ce Purusha lumineux et immortel qui est l'âme de cette terre, ainsi que ce Purusha lumineux et immortel qui est l'âme de ce corps, sont tous deux du miel. Et ces quatre miels sont tous l'Atman, qui est l'Immortel, qui est Brahman, et qui est l'univers.*

* Et ces quatre miels sont tous le Soi. La connaissance de ce Soi est la voie vers l'immortalité; l'unité sous-jacente est Brahman; ainsi, par la connaissance de Brahman, on devient la Totalité.

II-v-2: Cette eau est telle du miel pour tous les êtres, et tous les êtres sont tels du miel pour cette eau. De même, ce Purusha lumineux et immortel qui est l'âme de cette eau, ainsi que ce Purusha lumineux et immortel qui est l'âme de cette semence dans le corps, sont tous deux du miel. Et ces quatre miels sont tous l'Atman, qui est l'Immortel, qui est Brahman, et qui est l'univers.

II-v-3: Ce feu est tel du miel pour tous les êtres, et tous les êtres sont tels du miel pour ce feu. De même, ce Purusha lumineux et immortel qui est l'âme de ce feu, ainsi que ce Purusha lumineux et immortel qui est l'âme de cet organe de la parole dans le corps, sont tous deux du miel. Et ces quatre miels sont tous l'Atman, qui est l'Immortel, qui est Brahman, et qui est l'univers.

II-v-4: Cet air est tel du miel pour tous les êtres, et tous les êtres sont tels du miel pour cet air. De même, ce Purusha lumineux et immortel qui est l'âme de cet air, ainsi que ce Purusha lumineux et immortel qui est l'âme de cette énergie vitale dans le corps, sont tous deux du miel. Et ces quatre miels sont tous l'Atman, qui est l'Immortel, qui est Brahman, et qui est l'univers.

II-v-5: Ce soleil est tel du miel pour tous les êtres, et tous les êtres sont tels du miel pour ce soleil. De même, ce Purusha lumineux et immortel qui est l'âme de ce soleil, ainsi que ce Purusha lumineux et immortel qui est l'âme de cet œil dans le corps, sont tous deux du miel. Et ces quatre miels sont tous l'Atman, qui est l'Immortel, qui est Brahman, et qui est l'univers.

II-v-6: Ces directions (Dishas) sont telles du miel pour tous les êtres, et tous les êtres sont tels du miel pour ces directions. De même, ce Purusha lumineux et immortel qui est l'âme de ces directions, ainsi que ce Purusha lumineux et immortel qui est l'âme de cette oreille dans le corps et l'âme du temps de l'audition des enseignements sacrés, sont tous deux du miel. Et ces quatre miels sont tous l'Atman, qui est l'Immortel, qui est Brahman, et qui est l'univers.

II-v-7: Cette lune est telle du miel pour tous les êtres, et tous les êtres sont tels du miel pour cette lune. De même, ce Purusha lumineux et immortel qui est l'âme de cette lune, ainsi que ce Purusha lumineux et immortel qui est l'âme de ce mental dans le corps, sont tous deux du miel. Et ces quatre miels sont tous l'Atman, qui est l'Immortel, qui est Brahman, et qui est l'univers.

II-v-8: Cet éclair est tel du miel pour tous les êtres, et tous les êtres sont tels du miel pour cet éclair. De même, ce Purusha lumineux et immortel qui est l'âme de cet éclair, ainsi que ce Purusha lumineux et immortel qui est l'âme de cette luminosité dans le corps, sont tous deux du miel. Et ces quatre miels sont tous l'Atman, qui est l'Immortel, qui est Brahman, et qui est l'univers.

II-v-9: Cette nuée d'orage est telle du miel pour tous les êtres, et tous les êtres sont tels du miel pour cette nuée d'orage. De même, ce Purusha lumineux et immortel qui est l'âme de cette nuée d'orage, ainsi que ce Purusha lumineux et immortel qui est l'âme de ces bruits et de cette rumeur dans le corps, sont tous deux du miel. Et ces quatre miels sont tous l'Atman, qui est l'Immortel, qui est Brahman, et qui est l'univers.

II-v-10: Cet espace éthéré (Akasha) est tel du miel pour tous les êtres, et tous les êtres sont tels du miel pour cet Akasha. De même, ce Purusha lumineux et immortel qui est l'âme de cet Akasha, ainsi que ce Purusha lumineux et immortel qui est l'âme de cet Akasha du cœur dans le corps, sont tous deux du miel. Et ces quatre miels sont tous l'Atman, qui est l'Immortel, qui est Brahman, et qui est l'univers.

II-v-11: Cette rectitude du Dharma est telle du miel pour tous les êtres, et tous les êtres sont tels du miel pour cette rectitude du Dharma. De même, ce Purusha lumineux et immortel qui est l'âme de cette rectitude du Dharma, ainsi que ce Purusha lumineux et immortel qui est l'âme de cette rectitude du corps, sont tous deux du miel. Et ces quatre miels sont tous l'Atman, qui est l'Immortel, qui est Brahman, et qui est l'univers.

II-v-12: Cette Vérité (Satya) est telle du miel pour tous les êtres, et tous les êtres sont tels du miel pour cette Vérité. De même, ce Purusha lumineux et immortel qui est l'âme de cette Vérité, ainsi que ce Purusha lumineux et immortel qui est l'âme de cette Vérité dans le corps, sont tous deux du miel. Et ces quatre miels sont tous l'Atman, qui est l'Immortel, qui est Brahman, et qui est l'univers.

II-v-13: Cette humanité est telle du miel pour tous les êtres, et tous les êtres sont tels du miel pour cette humanité. De même, ce Purusha lumineux et immortel qui est l'âme de cette humanité, ainsi que ce Purusha lumineux et immortel qui est l'âme de cette humanité dans le corps, sont tous deux du miel. Et ces quatre miels sont tous l'Atman, qui est l'Immortel, qui est Brahman, et qui est l'univers.

II-v-14: Cet Atman est tel du miel pour tous les êtres, et tous les êtres sont tels du miel pour cet Atman. De même, ce Purusha lumineux et immortel qui est l'âme de cet Atman, ainsi que ce Purusha lumineux et immortel qui est l'âme dans le corps, sont tous deux du miel. Et ces quatre miels sont tous l'Atman, qui est l'Immortel, qui est Brahman, et qui est l'univers.

II-v-15: Cet Atman est en vérité le gouverneur de tous les êtres, le roi de tous les êtres. Tout comme les rayons d'une roue sont fixés au moyeu et à la jante, ainsi tous les êtres, tous les dieux, tous les mondes, tous les organes et toutes les âmes individuelles sont fixés à cet Atman.

II-v-16: Telle est la doctrine de miel que le Rishi Dadhyach, érudit de l'Atharva Véda, communiqua aux Ashvins. Voyant (leur ruse), le Rishi s'exclama : « Ô Ashvins à forme humaine, je vais dévoiler votre terrible méfait, qu'on peut appeler un exploit, que vous avez commis par pure convoitise, oui je vais révéler, tel un nuage qui déverse ses pluies, comment vous avez appris la méditation sur la doctrine de miel, que vous m'avez soutirée, à moi Dadhyach, l'érudit de l'Atharva Véda, affublé d'une tête de cheval.* »

* Ainsi va l'histoire : La doctrine de miel était un enseignement secret, possession de Dadhyach. Indra l'obtint de lui, et lui fit promettre de ne plus jamais la révéler à quiconque, sous peine d'être décapité. Mais les habiles Ashvins la convoitaient... Ils proposèrent la ruse suivante à Dadhyach, qui l'accepta bon gré, mal gré. Ils le décapitèrent, cachèrent sa tête et la remplacèrent par une tête de cheval, à travers laquelle l'enseignement secret leur fut donné. Indra, fou de rage, décapita la tête de cheval collée sur le corps du Rishi. Dès qu'il eut tourné les talons, les Ashvins (habiles chirurgiens, ne l'oublions pas) replacèrent la tête originale du Rishi. C'est ainsi que l'enseignement de la doctrine de miel put voyager d'auditeur à auditeur... jusqu'à aujourd'hui !

II-v-17: Telle est la doctrine de miel que le Rishi Dadhyach, érudit de l'Atharva Véda, communiqua aux Ashvins. Voyant (leur ruse), le Rishi s'exclama : « Ô Ashvins, vous avez fixé une tête de cheval sur mes épaules, à moi Dadhyach, l'érudit de l'Atharva Véda. Ô terribles, Dadhyach, soucieux de tenir sa promesse, vous enseigna le rituel de méditation sur la doctrine de miel en liaison au rite solaire, ainsi que la méditation secrète qui l'accompagne. »

II-v-18: Telle est la doctrine de miel que le Rishi Dadhyach, érudit de l'Atharva Véda, communiqua aux Ashvins. Voyant (leur ruse), le Rishi s'exclama : « Lui, le Créateur, produisit des corps à deux jambes; et des corps à quatre jambes. Lui, l'Être suprême, se métamorphosa tout d'abord en oiseau (symbole du corps subtil) afin de pénétrer dans les corps créés. Ces corps devinrent tous la cité (pur) qu'il habite, et c'est pour cela qu'on l'appelle le Purusha (c.-à-d. le Résident). Il n'existe rien qui ne soit recouvert par lui, rien qui ne soit pénétré de part en part par lui. »

II-v-19: Telle est la doctrine de miel que le Rishi Dadhyach, érudit de l'Atharva Véda, communiqua aux Ashvins. Voyant (leur ruse), le Rishi s'exclama : « Lui, le Créateur, se métamorphosa en s'accordant à chaque forme, et chacune des formes qu'il emprunta fut créée afin qu'il se manifeste et soit ainsi connu. Le Seigneur, par l'artifice de sa Maya (le pouvoir de l'Illusion cosmique), apparaît ainsi multiple; car dix organes, tels des chevaux, lui sont attelés. Dix ? que dis-je, des centaines ! Cet Atman est les chevaux-organes, il est dix et des milliers – et encore plus, à l'infini ! Oui, ce Brahman est dépourvu d'antériorité comme de postériorité, d'intériorité comme d'extériorité. Cet Atman doué de perception universelle est Brahman. Tel est l'enseignement secret. »

 

Brahmana VI : La lignée des Instructeurs 

II-vi-1: Voici la lignée des Instructeurs : Pautimasya reçut cet enseignement de Gaupavana. Gaupavana le reçut d'un autre Pautimasya. Ce dernier Pautimasya le reçut d'un autre Gaupavana. Ce dernier Gaupavana le reçut de Kausika. Kausika le reçut de Kaundinya. Kaundinya le reçut de Sandilya. Sandilya le reçut de Kausika et de Gautama. Gautama –

II-vi-2: ... le reçut d'Agnivesya. Agnivesya le reçut de Sandilya et d'Anabhimlata. Anabhimlata le reçut d'un autre du même nom. Celui-là le reçut d'un troisième Anabhimlata. Ce dernier Anabhimlata le reçut de Gautama. Gautama le reçut de Saitava et de Pracinayogya. Ces derniers le reçurent de Parasarya. Parasarya le reçut de Bharadvaja. Ce dernier le reçut de Bharadvaja et de Gautama. Gautama le reçut d'un autre Bharadvaja. Ce dernier le reçut d'un autre Parasarya. Parasarya le reçut de Baijavapayana. Ce dernier le reçut de Kausikayani. Kausikayani –

II-vi-3: ... le reçut de Ghrtakausika. Ghrtakausika le reçut de Parasaryayana. Ce dernier le reçut de Parasarya. Parasarya le reçut de Jatukarnya. Jatukarnya le reçut d'Asurayana et de Yaska. Asurayana le reçut de Traivani. Traivani le reçut d'Aupajandhani. Ce dernier le reçut d'Asuri. Asuri le reçut de Bharadvaja. Bharadvaja le reçut d'Atreya. Atreya le reçut de Manti. Manti le reçut de Gautama. Gautama le reçut d'un autre Gautama. Ce dernier le reçut de Vatsya. Vatsya le reçut de Sandilya. Sandilya le reçut de Kaisorya Kapya. Ce dernier le reçut de Kumaraharita. Kumaraharita le reçut de Galava. Galava le reçut de Vidarbhi-Kaundinya. Ce dernier le reçut de Vatsanapat Babhrava. Ce dernier le reçut de Pathin Saubhara. Ce dernier le reçut d'Ayasya Angirasa. Ce dernier le reçut d'Abhuti Tvastra. Ce dernier le reçut de Visvarupa Tvastra. Ce dernier le reçut des Ashvins (cf. shloka II-i-11). Ces derniers le reçurent de Dadhyac Atharvana. Ce dernier le reçut d'Atharvan Daiva. Ce dernier le reçut de Mrtyu Pradhvamsana. Ce dernier le reçut de Pradhvamsana. Pradhvamsana le reçut d'Ekarsi. Ekarsi le reçut de Viprachitti. Viprachitti le reçut de Vyasti. Vyasti le reçut de Sanaru. Sanaru le reçut de Sanatana. Sanatana le reçut de Sanaga. Sanaga le reçut de Paramesthin (Viraj). Ce dernier le reçut de Brahman (Hiranyagarbha). Brahman est né de Lui-même. Salutations à Brahman !

 

 

Yajnavalkya Kanda - Section sur Yajnavalkya


CHAPITRE TROIS

Brahmana I : Yajnavalkya et Asvala 

III-i-1: Janaka, empereur de Videha, accomplit un sacrifice public au cours duquel des cadeaux furent distribués avec largesse aux participants. De sages brahmanes érudits en Védas, venant des pays de Kuru et de Panchala, figuraient dans l'assemblée. L'intention secrète de l'empereur Janaka était de découvrir lequel, parmi eux, était le plus savant. Aussi fit-il rassembler dans un parc à bétail un millier de vaches, qui portaient à chaque corne dix pièces d'or.

III-i-2: Janaka s'adressa à l'assemblée des brahmanes et des sages en ces termes : « Vénérables Brahmanes, mon souhait est que celui parmi vous qui est le plus savant en Védas ramène ces vaches chez lui. » Aucun des brahmanes n'osa s'avancer. Alors le grand sage Yajnavalkya (cf. shloka II-iv-1) ordonna à l'un de ses disciples : « Mon cher Samasravas, s'il te plaît, mène ces vaches chez nous. » Ce que fit le disciple. Les autres brahmanes fulminaient : « Mais comment ose-t-il, en notre présence, se déclarer lui-même le meilleur des érudits du Véda ?! » Or, parmi eux se trouvait le grand prêtre Hotri de l'Empereur, nommé Asvala. Il questionna aussitôt Yajnavalkya : « Toi, Yajnavalkya, es-tu vraiment le meilleur des érudits en Védas parmi nous ? » Le sage répliqua : « Moi-même, je m'incline devant le meilleur des érudits en Védas, mais je veux tout simplement ces vaches. » Sur ce, le grand prêtre Asvala résolut de l'interroger plus à fond.

* Hotri : Le prêtre qui accomplit le sacrifice, qui invoque et fait venir les divinités, au moyen des hymnes du Rig Véda, pour leur tendre les offrandes.

III-i-3: « Yajnavalkya, poursuivit-il, puisque tout subit l'assaut de la mort et reste sous son emprise, par quels moyens le sacrificateur se libère-t-il de l'étreinte de la mort ? — Grâce à la parole, répondit Yajnavalkya, et par l'intermédiaire du feu, qui est le véritable prêtre Hotri*. la parole de celui-ci est le véritable Hotri. Oui, la parole est le feu; ce feu est le prêtre Hotri; ce feu est libération; et cette libération est l'émancipation définitive. »

III-i-4: « Yajnavalkya, poursuivit Asvala, puisque tout ceci subit l'assaut des jours et des nuits et reste sous leur emprise, par quels moyens le sacrificateur se libère-t-il de l'étreinte du temps ? — Grâce à l'œil, répondit Yajnavalkya – et par l'intermédiaire du soleil, qui est le véritable prêtre Adhvaryu*. L'œil du sacrificateur est le véritable Adhvaryu. Oui, l'œil est le soleil; ce soleil est le prêtre Adhvaryu; ce soleil est libération; et cette libération est l'émancipation définitive.** »

* Adhvaryu : l'un des quatre prêtres officiant dans un sacrifice védique, dont la fonction est le sacrifice lui-même. Le prêtre Hotri est le sacrificateur qui mène la cérémonie en psalmodiant des hymnes du Rig Véda. Le prêtre Udgatri entonne le Haut-chant, tandis que le prêtre appelé Brahman est là pour veiller à ce qu'aucune erreur ne soit commise durant la cérémonie, ce qui infirmerait sa portée magique.
** « Après tout, qu'est-ce que le sacrifice ? C'est un processus de visualisation, et c'est cette visualisation même qui doit être considérée comme le sacrifice. Toutes nos perceptions sont des Yajnas, des sacrifices accomplis au travers des sens dans le Yajna mystique. C'est l'Adhvaryu, en dernière analyse. L'acteur du sacrifice est l'Adhvaryu et il est chaksu, l'œil ou le principe de la vue, lequel à son tour, en dernière analyse, se révèle être le Soleil. Ainsi, c'est le Soleil qui accomplit le sacrifice. Alors, vous ne faites qu'un avec lui. Dès cet instant, vous êtes libéré de la mort. Et le facteur du Temps dans le cycle des jours et des nuits n'est plus à l'œuvre. Pour le Soleil, il n'est ni jour ni nuit. Telle est la façon dont s'accomplit la libération du cycle des jours et des nuits. Et c'est aussi la libération des chaînes de la mort. » (op. cit., p. 143)

III-i-5: « Yajnavalkya, poursuivit Asvala, puisque tout ceci est entraîné par les quinzaines claires et les quinzaines sombres qui se succèdent tour à tour, et reste sous leur emprise, par quels moyens le sacrificateur se libère-t-il de l'enchaînement des quinzaines claires et sombres ? — Grâce au souffle vitale, répondit Yajnavalkya – et par l'intermé-diaire de l'air, qui est le véritable prêtre Udgatri, le haut-chantre. Le souffle vital du sacrificateur est le véritable Udgatri. Oui, le souffle vital est l'air; cet air est le haut-chantre Udgatri; cet air est libération; et cette libération est l'émancipation définitive. »

III-i-6: «Yajnavalkya, poursuivit Asvala, puisque le ciel est sans support, si l'on peut dire, alors au moyen de quel support le sacrificateur parvient-il jusqu'au ciel ? — Grâce au mental, répondit Yajnavalkya – et par l'intermédiaire de la lune, qui est le véritable prêtre appelé Brahman. Le mental du sacrificateur est le véritable Brahman. Oui, le mental est la lune; cette lune est le prêtre Brahman; cette lune est libération; et cette libération est l'émancipation définitive. »
Voilà pour ce qui est de la libération et de l'émancipation définitive. Voyons maintenant les bénéfices acquis.

III-i-7: « Yajnavalkya, poursuivit Asvala, avec combien de sortes de versets du Rig Véda le prêtre Hotri accomplira-t-il le sacrifice d'aujourd'hui ? — Avec trois sortes de versets », répondit Yajnavalkya. « Et quels sont-ils ? — Ceux de l'introduction, ceux du sacrifice lui-même, et ceux de l'éloge.  — Et que gagne-t-il grâce à eux ? — Tout ceci, qui possède le souffle de vie. »

III-i-8: « Yajnavalkya, poursuivit Asvala, combien de sortes d'oblations* le prêtre Adhvaryu accomplira-t-il durant le sacrifice d'aujourd'hui ? — Trois sortes d'oblations », répondit Yajnavalkya. « Et quelles sont-elles ? — Celles qui s'embrasent dès qu'on les offre, celles qui font un crépitement dans le feu, et celles qui étouffent instantanément la flamme. — Et que gagne-t-il grâce à elles ? » « Par celles qui s'embrasent, il gagne l'accès au monde des dieux, car ce monde brille à l'instar de ce feu étincelant; par celles qui font un fort crépitement, il gagne l'accès au monde des ancêtres, car ce monde est plein de bruit et de fureur; et par celles qui étouffent instantanément la flamme, il gagne l'accès au monde des renaissances humaines, car ce monde est au bas (de la hiérarchie des mondes). »

* Selon S.K., ce sont les mantras extraits du Yajur Véda et accompagnant ces oblations, qui engendrent ces effets sur la flamme sacrificielle. (op. cit., p. 146)

III-i-9: « Yajnavalkya, poursuivit Asvala, par l'intermédiaire de combien de dieux le prêtre Brahman, qui est assis à droite de l'autel, protègera-t-il le sacrifice d'aujourd'hui ? — Par l'intermédiaire d'un seul dieu. — Lequel ? — Le mental. Car le mental est infini, en vérité, comme sont infinis es Principes universels (Vishvadevas). Et par cette méditation, le prêtre Brahman gagne l'accès au monde de l'infini. »

* « Un seul dieu est là... Le mental du prêtre Brahman est lui-même ce dieu. Il tient les rênes de son mental avec une telle fermeté, le concentrant sur la finalité du sacrifice, que son mental devient une force en soi. Non, il n'y a aucun autre dieu présent, excepté son propre mental. Le mental est susceptible d'assumer une infinité de formes, en accord avec les fonctions qu'il accomplit. Ici, le mental s'est identifié à un groupe d'êtres célestes, nommés Vishvadevas. Ces Vishvadevas sont les protecteurs du sacrifice. Oui, c'est bien le mental lui-même qui tient lieu de Vishvadevas dans ce contexte. Tous les dieux sont compris dans le mental et, en fait, tout dieu n'est en réalité qu'une fonction du mental. Aussi le mental du prêtre Brahman est-il la totalité des dieux... Infini est le résultat qui s'ensuit. Il n'est rien que le mental ne puisse gagner lorsqu'il est dirigé correctement durant la contemplation. Aussi Brahman, le prêtre de l'Atharva Véda, se hisse-t-il lui-même au statut de force omni-inclusive et universelle, donc de Vishvadevas, au moyen de cette concentration. » (op. cit., p. 146-7)

III-i-10: « Yajnavalkya, poursuivit Asvala, combien de sortes d'hymnes le prêtre Udgatri chantera-t-il durant le sacrifice d'aujourd'hui ? — Trois sortes d'hymnes », répondit Yajnavalkya. « Et quels sont-ils ? — Ceux de l'introduction, ceux du sacrifice lui-même, et ceux de l'éloge. — Et quels sont ceux qui font référence au corps ? — Le Prana (inspiration) est l'hymne préliminaire, l'Apana (expiration) est l'hymne sacrificiel, et le Vyana (rétention) est l'hymne d'éloge. — Et que gagne-t-il grâce à eux ? — Par l'hymne d'introduction, il gagne la terre; par l'hymne sacrificiel, il gagne l'espace atmosphérique; et par l'hymne d'éloge, il gagne le ciel supérieur. » Sur quoi, le prêtre Asvala demeura silencieux.

 

Brahmana II : Yajnavalkya et Artabhaga

III-ii-1: Puis Artabhaga, de la lignée de Jaratkaru, interrogea à son tour Yajnavalkya. « Yajnavalkya, demanda Artabhaga, combien y a-t-il de Grahas*, et combien d'Atigrahas ? — Il y a huit Grahas et huit Atigrahas », répondit Yajnavalkya. « Quels sont ces huit Grahas et ces huit Atigrahas ? »

* Graha : saisie, prise, capture. Dans le rituel sacrificiel, graha est la louche ou le bol utilisé pour saisir l'offrande liquide; dans le contexte présent, c'est une métaphore des sens, en ce qu'ils saisissent, puisent, les objets. Atigraha signifierait super-louche, incluant les objets saisis par les sens.
Selon S.K., c'est là une question sournoise, faite pour déstabiliser Yajnavalkya, car le mot Atigraha est fantaisiste, et n'a donc aucun sens. Quant au mot Graha, sans contexte précis, son sens demeure flou. (op. cit., p. 148)

III-ii-2: « Le souffle (prana) qui passe par le nez, est en fait le graha et il est sous le contrôle d'apana, l'expiration, qui est son atigraha, car c'est par le jeu d'inspir-expir que l'on sent les odeurs », expliqua Yajnavalkya.

III-ii-3: « L'organe de la parole est un autre graha, et il est sous le contrôle du nom (nama), qui est son atigraha, car on prononce des noms au moyen de la parole. »

III-ii-4: « La langue est un autre graha, et elle est sous le contrôle du goût, qui est son atigraha, car on goûte les saveurs au moyen de la langue. »

III-ii-5: « L'œil est un autre graha, et il est sous le contrôle de la couleur, qui est son atigraha, car on capte les couleurs au moyen de l'œil. »

III-ii-6: « L'oreille est un autre graha, et elle est sous le contrôle du son, qui est son atigraha, car on capte les sons au moyen de l'oreille. »

III-ii-7: « Le mental est un autre graha, et il est sous le contrôle du désir, qui est son atigraha, car on nourrit des désirs au moyen du mental. »

III-ii-8: « Les mains sont un autre graha, et elles sont sous le contrôle du labeur, qui est leur atigraha, car on accomplit ses tâches au moyen des mains. »

III-ii-9: « La peau est un autre graha, et elle est sous le contrôle du toucher, qui est son atigraha, car on ressent les sensations tactiles au moyen de la peau. Voilà donc pour les huit grahas et les huit atigrahas ! »

III-ii-10: «Yajnavalkya, poursuivit Artabhaga, puisque tout ceci est la nourriture de la mort, dis-moi, je t'en prie, quel est le dieu qui, lui, se nourrit de la mort ? — Le feu est la mort, et il est nourriture pour l'eau (qui l'éteint en l'avalant) et pare à une nouvelle mort. »

III-ii-11: « Yajnavalkya, poursuivit Artabhaga, à la mort d'un homme, ses organes l'abandonnent-ils ou non ? — Non, répliqua Yajnavalkya. Ils demeurent en lui, rétractés. Le corps enfle, il devient tout gonflé, et le cadavre reste dans cet état. » *

* « En général, à la mort d'une personne, les souffles vitaux ou pranas quittent son corps. Ils sortent par le nez, la tête, ou un autre endroit. Un passage s'ouvre et le Prana sort. Et, en même temps que le Prana, le Jiva fait sa sortie. Telle est la croyance générale. L'âme prend renaissance à travers l'ouverture créée par le Prana. Le Jiva quitte le corps et entre dans un autre monde. Mais qu'advient-il du Prana de l'individu qui a eu la victoire sur l'assaut des Grahas et des Atigrahas en s'aidant de ce qui dévore la mort elle-même ? Le Prana de cet individu quitte-t-il le corps ? Non, répond Yajnavalkya, les pranas ne quittent pas ce corps. Dans le cas d'un individu qui a réalisé l'Être éternel, les pranas ne quittent pas son corps, par aucune ouverture. Ils ne trouvent pas une voie de sortie. Il n'y a pas de sortie du Prana dans le cas d'une âme réalisée. Il n'y a plus de dehors ou de dedans pour cette personne... Les pranas fusionnent là-même où ils sont. Dans la mesure où le but et la finalité de l'âme réalisée sont là-même où il ou elle se trouve, il n'est nul besoin de s'évader vers un autre lieu pour trouver ce dont on a besoin... Ce à quoi l'on vise par la réalisation spirituelle est exactement à l'endroit où l'on se trouve, en conséquence le Prana ne sort pas. Pourquoi le Prana sort-il dans le cas d'une personne ordinaire ? À cause du besoin de l'individu de remplir certains désirs restés insatisfaits, qui ne peuvent être satisfaits que dans des conditions différentes de celles dans lesquelles vivait le corps précédemment. Et dans la mesure où les conditions requises pour la satisfaction des désirs inassouvis diffèrent de celles de la vie qui vient de finir, il s'ensuit la nécessité de quitter le corps... Mais elle, l'âme réalisée, a trouvé la totalité à l'endroit même où elle se trouve; en conséquence, les pranas se dissolvent là-même, telles des gouttes dans l'océan. Seul le corps enfle, se détériore et ne fait plus qu'un avec l'élément physique terre, mais le Prana, lui, ne bouge pas, le Jiva ne s'en va pas, il n'y a aucun déplacement à travers les divers plans d'existence. Il n'est pas de renaissance pour cet individu car il a atteint à la libération, à ce moment et en cet endroit. On appelle cela Sadyo-Mukti, la libération immédiate, très difficile à obtenir. Seuls les Maîtres peuvent atteindre ce stade. » (op. cit., p. 151-2)

III-ii-12: « Yajnavalkya, poursuivit Artabhaga, à la mort d'un homme, qu'est-ce qui ne l'abandonne pas ? — Son nom, répliqua Yajnavalkya. Le nom est éternel en vérité, éternels sont les les Principes universels (Vishvadevas), et le mort gagne le monde de l'éternité avec ce nom. »

III-ii-13: « Yajnavalkya, poursuivit Artabhaga, lorsque la parole du mourant se fond dans le feu, son souffle dans l'air, sa vue dans la lumière solaire, son mental dans la lumière lunaire, son ouïe dans les directions de l'espace, son corps physique dans la terre, l'Akasha de son cœur dans l'Akasha cosmique, les poils de son corps dans le tapis végétal de la terre et ses cheveux dans les arbres, son sang et sa semence dans l'eau, où donc se trouve alors cet homme ? — Tends-moi la main, cher Artabhaga, répliqua Yajnavalkya, et nous irons décider de cela entre nous, ce qui est impossible au milieu d'une telle foule. » Ils se mirent à l'écart et débattirent longuement la question; ce dont ils parlèrent fut essentiellement le karma, le domaine de l'action, et ce qu'ils déterminèrent comme louable fut aussi le karma. Car en effet c'est par l'action juste que l'on devient bon, et par l'action erronée que l'on devient mauvais. Finalement, Artabhaga, de la lignée de Jaratkaru, demeura silencieux.

 

Brahmana III : Yajnavalkya et Bhujyu 

III-iii-1: Puis ce fut le tour de Bhujyu, petit-fils de Lahya. « Yajnavalkya, dit-il, nous traversions la région de Madra durant notre pérégrination d'étudiants en religion, lorsque nous arrivâmes chez Patanchala, de la lignée de Kapi. Sa fille fut subitement possédée par l'esprit d'un Gandharva. Nous l'avons questionné : “Qui es-tu ?” “Je suis Sudhanvan, de la lignée d'Angiras” répondit ce Gandharva. L'interrogeant alors sur les limites de notre monde, nous lui demandâmes : “Où s'en sont allés les descendants de Parikshit* après leur mort ?” Et c'est aussi la question que je te pose maintenant, Yajnavalkya : o“Où s'en sont allés les descendants de Parikshit après leur mort ? Dis-le moi. »

* Parikshit : nom d'un roi kaurava, mort-né à la suite d'une malédiction d'Ashvattama (l'un des héros de la bataille de Kurukshetra, dans la Bhagavad Gita), puis ressuscité par le dieu Krishna. Ce fut lui qui instaura le fameux sacrifice royal de l'Ashvamedha, dont il transmit la coutume à ses descendants.

III-iii-2: Yajnavalkya répondit : « Évidemment, le Gandharva t'a dit qu'ils s'en sont allés là où vont [à leur mort] ceux qui ont accompli le sacrifice du Cheval (Ashvamedha, cf. shloka I-i-1:). — Et où vont ceux-ci ? — Trente-deux fois l'espace couvert par la course quotidienne du char solaire, telle est la taille de ce monde où ils vont; il y a une planète, d'une superficie deux fois grande comme lui; un océan encercle cette terre, d'une superficie deux fois grande comme elle. Enfin, aussi fine que le fil du rasoir ou l'aile de la mouche, une ouverture sépare en deux le ciel (Antariksha) ; c'est par cette ouverture que s'échappent ceux qui ont accompli le sacrifice du Cheval. Le feu, sous la forme d'un faucon, les rend à la liberté de l'air (Vayu); l'air les absorbe en lui et les mène là où se trouvent les précédents sacrificateurs du Cheval. » C'est bien en ces termes de louange que le Gandharva parla de Vayu. En conséquence, seul Vayu est l'agrégat de tous les individus.* Qui possède cette connaissance se libère plus complètement de la mort. » Finalement, Bhujyu, petit-fils de Lahya, demeura silencieux.

* « Le Vayu dont il s'agit ici, ou la Force vitale divine, est autant individuel que cosmique. Vyasti est l'aspect individuel; Samasti est l'aspect cosmique. Il est l'un et l'autre. Il fonctionne à travers l'individu, tout en opérant dans l'univers en tant qu'Hiranyagarbha [l'Œuf d'or, l'Être cosmique], le Sutra-Atman [fil qui relie l'Âme suprême aux mondes créés], ou le Prana cosmique. Qui possède ce secret, franchit la mort. Si ce Vayu, qui est la plus haute région, accessible aux pratiquants du sacrifice de l'Ashvamedha, et qui a été gagnée par les Parikshitas – si cette énergie suprême et universelle qu'est Vayu est réalisée et connue, on transcende alors la mort. Si cette réalisation pouvait échoir à tout le monde, on atteindrait tous la même destination que les Parikshitas (descendants de Parikshit). » (op. cit., p. 157)

 

Brahmana IV : Yajnavalkya et Ushasta 

III-iv-1: Ushasta, fils de Chakra, questionna Yajnavalkya à son tour : «  Yajnavalkya, explique-moi le Brahman qui est immanent et non-transcendant – l'Atman qui réside en tout et en tous. — C'est ton propre Atman qui réside en tout et en tous. » «Vraiment, mon Atman réside en tout et en tous,  Yajnavalkya ? — Cela qui respire en accompagnant le prana, c'est ton Atman, présent en tout et en tous. Cela qui se pousse vers le bas en accompagnant l'expiration (apana), c'est ton Atman, présent en tout et en tous. Cela qui se répand dans tout l'organisme en accompagnant la rétention (vyana), c'est ton Atman, présent en tout et en tous. Cela qui sort du corps en accompagnant la désintégration (udana), c'est ton Atman, présent en tout et en tous. Oui, c'est ton Atman qui se trouve en tout et en tous. »

III-iv-2: Ushasta reprit sa question : « Cet Atman, tu me l'as simplement désigné, de la même façon qu'on désigne une vache ou un cheval comme étant ceci et cela. Maintenant explique-moi véritablement le Brahman qui est immanent et non-transcendant – l'Atman qui réside en tout et en tous. — Mais c'est ton propre Atman qui réside en tout et en tous. » «Mais qu'est-ce donc qui réside en tout et en tous,  Yajnavalkya ? — Tu ne peux voir le voyant de la vision; tu ne peux entendre l'auditeur de l'audition; tu ne peux penser le penseur de la pensée; tu ne peux connaître le connaisseur de la connaissance. C'est justement ton Atman qui est en tout cela; et toute chose, à l'exception de cet Atman, est périssable. » * À ces mots, Ushasta, fils de Chakra, demeura silencieux.

* « Je [c'est  Yajnavalkya qui parle] ne peux pas te dire : ceci est l'Atman, ceci est le Soi. Cela est impossible, de même que tu ne peux pas voir le voyant de la vision. Le voyant peut voir ce qui est autre que le Voyant, ou l'acte de vision lui-même. Un objet extérieur au voyant peut être l'objet de sa contemplation. Mais comment le voyant se contemplerait-il lui-même ? Comment cela serait-il possible ? Tu ne peux donc voir le voyant de la vision. Tu ne peux entendre l'auditeur de l'audition. Tu ne peux penser le penseur de la pensée. Tu ne peux connaître le connaisseur de la connaissance. Cela est l'Atman. Nul ne peut connaître l'Atman, en ce sens que l'Atman est le Connaisseur de toutes choses. Donc, on ne peut poser aucune question concernant l'Atman, du style « Qu'est-ce que l'Atman ? Montre-le moi , etc. » Tu ne peux rendre visible l'Atman, car celui qui rend visible est l'Atman lui-même; celui qui en fait l'expérience est l'Atman lui-même; celui qui en a la vision est l'Atman lui-même; celui qui fonctionne par l'entremise des sens ou du mental ou de l'intellect, est l'Atman lui-même. Le fonds résiduel de la Réalité en tout individu est à proprement parler l'Atman, alors comment pourrait-on aller chercher plus loin et prétendre : Voilà l'Atman ? En conséquence, la question est sans pertinence, et inadmissible. La raison en est claire : il s'agit de l'Atman, il ne s'agit pas d'un objet. » (op. cit., p. 158-9)

 

Brahmana V : Yajnavalkya et Kahola

III-v-1: Puis ce fut Kahola, fils de Kushitaka, qui demanda : « Yajnavalkya, explique-moi le Brahman qui est immanent et non-transcendant – l'Atman qui réside en tout et en tous. — C'est ton propre Atman qui réside en tout et en tous. » « Mais qu'est-ce donc qui réside en tout et en tous,  Yajnavalkya ? — Cela qui transcende la faim et la soif, le chagrin, l'illusion, la décrépitude et la mort. Connaissant cet Atman pour l'avoir réalisé, les Brahmanes abandonnent tout désir d'enfants mâles, de richesse, et tout désir de tel ou tel monde, et ils adoptent le mode de vie du moine mendiant (Bhikshu). Ce qui est désir d'enfants mâles est aussi désir de richesse, et ce qui est désir de richesse est aussi désir de tel ou tel monde, car ces désirs sont interdépendants. En conséquence, le Brahmane qui a fait le tour de l'érudition possible, doit tenter de vivre de cette force intérieure qui découle de l'érudition. Une fois qu'il a fait le tour de cette force intérieure et de l'érudition, il entre dans la pleine méditation. Et une fois qu'il a fait le tour de la méditation et de son opposé, la non-méditation, il devient un connaisseur de Brahman. Et comment se comporte un connaisseur de Brahman ? Quel que soit son comportement, il est simplement lui-même. Et toute chose, à l'exception de cela, est périssable. » À ces mots, Kahola, fils de Kushitaka, demeura silencieux.

 

Brahmana VI : Yajnavalkya et Gargi (1)

III-vi-1: Alors Gargi, fille de Vachaknu, se leva : « Yajnavalkya, dit-elle, si toute la matière de ce monde est amalgamée par l'eau, qu'est-ce qui donne cohésion à cette eau elle-même ? — C'est l'air, ô Gargi. »
« Qu'est-ce qui donne sa cohésion à l'air ? — C'est l'espace céleste, ô Gargi. »
« Qu'est-ce qui donne sa cohésion à l'espace céleste ? — C'est le monde des Gandharvas, ô Gargi. »
« Qu'est-ce qui donne sa cohésion au monde des Gandharvas ? — C'est le soleil, ô Gargi. »
« Qu'est-ce qui donne sa cohésion au soleil ? — C'est la lune, ô Gargi. »
« Qu'est-ce qui donne sa cohésion à la lune ? — Ce sont les étoiles, ô Gargi. »
« Qu'est-ce qui donne sa cohésion aux étoiles ? — C'est le monde des dieux, ô Gargi. »
« Qu'est-ce qui donne sa cohésion au monde des dieux ? — C'est le monde d'Indra, ô Gargi. »
« Qu'est-ce qui donne sa cohésion au monde d'Indra ? — C'est le monde de Prajapati, le Créateur, ô Gargi. »
« Qu'est-ce qui donne sa cohésion au monde de Prajapati ? — C'est le monde de Brahman, ô Gargi. »
« Qu'est-ce qui donne sa cohésion au monde de Brahman ? — Ne pousse pas ton enquête aussi loin, ô Gargi, tu vas y perdre la tête*. Tu poses des questions à propos d'une entité divine, laquelle se prête mal au raisonnement. Ne pose donc pas trop de questions ! » Là-dessus, Gargi, fille de Vachaknu, resta muette.*

* «  Yajnavalkya dit : Tu en demandes trop. Tu ne devrais pas poser de telles questions. Tu vas te faire exploser la tête à l'instant même ! Ne va pas au-delà des limites reconnues du raisonnement logique, car il est inadmissible de s'enquérir de la cause de la Cause de la Totalité universelle. C'est ce que tu demandes : la cause de la Cause suprême ! Ta question n'a aucun sens. Alors, Gargi, si tu poses des questions stupides, prends garde à ta tête ! Tu demandes où se situe la Cause de toutes les causes ! Une telle question est irrecevable. Car Cela est la Réalité. Cet Être suprême est Cela, sur lequel aucune question ne vaut, et qui ne peut tolérer aucune question à son propos. » (op. cit., p. 163)

 

Brahmana VII : Yajnavalkya et Uddalaka

III-vii-1: Puis Uddalaka, fils d'Aruna, s'adressa à lui : « Yajnavalkya, à Madras nous vivions dans la maison de Patanchala Kapya, descendant de Kapi, étudiant ensemble les écritures relatives aux sacrifices. Sa femme fut prise de possession par l'esprit d'un Gandharva, elle aussi. Nous demandâmes au Gandharva qui il était : “Kabandha, fils d'Atharvan” et il ajouta, à l'intention de Patanchala Kapya et des étudiants : “Kapya, connais-tu ce fil (Sutra) sur lequel cette vie-ci, la prochaine vie et tous les êtres sont enfilés et maintenus ensemble ?” Patanchala Kapya répondit : “Je ne le connais pas.” Le Gandharva reprit : “Kapya, connais-tu le Principe immanent, l'Antaryamin, qui gouverne cette vie-ci, la prochaine vie et tous les êtres depuis leur conscience intime ?” Même réponse : “Je ne le connais pas.” Le Gandharva poursuivit : “Ô descendant de Kapi, qui connaît ainsi ce Sutra et cet Antaryamin connaît en vérité Brahman; il connaît les divers mondes, les dieux, les Védas, les créatures; il connaît l'Atman, il connaît toute chose.” Puis il expliqua en profondeur tout cela à toute l'assemblée, et c'est ainsi que je possède cette connaissance. Alors, Yajnavalkya, si tu ne connais pas ainsi ce Sutra et cet Antaryamin, mais que tu emportes néanmoins ces vaches destinées uniquement au meilleur des connaisseurs de Brahman, tu perdras la face. — Je connais, ô Gautama-Uddalaka, ce Sutra et cet Antaryamin. — Oui, mais n'importe qui peut dire : Je connais, je connais ! Dis-nous précisément ce que tu connais, Yajnavalkya.»

III-vii-2: Yajnavalkya répondit : « Ô Gautama-Uddalaka, Vayu, l'air, est ce Sutra. C'est par Vayu, comme par un fil, que cette vie-ci, la prochaine vie et tous les êtres sont maintenus ensemble. En conséquence, quand un homme meurt, on dit que ses membres ont été déliés, car ils étaient liés ensemble, ô Gautama, par le Sutra qu'est Vayu.* — C'est tout à fait ça, Yajnavalkya. Décris maintenant le Principe immanent. »

* « La Force vitale suprême du cosmos peut être considérée comme le fil auquel tout se rattache, car tous les corps, quelle que soit leur structure, sont formés au moule de cette Énergie vitale. C'est cette Force vitale du cosmos qui a pris la forme de tous ces corps, qu'il s'agisse des formes du monde ou des formes des êtres individuels... Elle ne peut être désignée sous un autre nom que celui d'un Être éthéré, tel Vayu, le souffle, l'air. Et de nos jours, on peut ajouter que c'est analogue à l'électricité, mais en plus subtil, comme le Prana, ou Énergie vitale. Quel autre mot choisir pour la désigner ? Cette Force vitale universelle est le fil, Sutra. C'est un fil en ce sens que c'est le pouvoir qui soutient tous les corps dans leur position adéquate. Et tout corps, individuel ou autre, est attaché à ce fil, en ce sens qu'il est une forme prise par cette Force, et donc contrôlé par elle. Aussi ne trouve-t-on nul lieu qui ne la contienne pas, ni aucune chose qui opère sans la volonté de cette Force. C'est sa volonté et son action qui apparaissent, vues de l'extérieur, comme la volonté et l'action de l'individu. » (op. cit., p. 166)

III-vii-3:  Yajnavalkya reprit : « Celui qui réside dans la terre, en son sein le plus intime, mais que la terre ne connaît pas, celui dont le corps est la terre et qui la contrôle à son insu, c'est le Principe immanent (Antaryamin), c'est ton propre Atman immortel.

III-vii-4: Celui qui réside dans l'eau, en son sein le plus intime, mais que l'eau ne connaît pas, celui dont le corps est l'eau et qui la contrôle à son insu, c'est le Principe immanent, c'est ton propre Atman immortel.

III-vii-5: Celui qui réside dans le feu, en son sein le plus intime, mais que le feu ne connaît pas, celui dont le corps est le feu et qui le contrôle à son insu, c'est le Principe immanent, c'est ton propre Atman immortel.

III-vii-6: Celui qui réside dans l'espace atmosphérique, en son sein le plus intime, mais que l'espace atmosphérique ne connaît pas, celui dont le corps est l'espace atmosphérique et qui le contrôle à son insu, c'est le Principe immanent, c'est ton propre Atman immortel.

III-vii-7: Celui qui réside dans l'air, en son sein le plus intime, mais que l'air ne connaît pas, celui dont le corps est l'air et qui le contrôle à son insu, c'est le Principe immanent, c'est ton propre Atman immortel.

III-vii-8: Celui qui réside dans l'espace céleste, en son sein le plus intime, mais que l'espace céleste ne connaît pas, celui dont le corps est l'espace céleste et qui le contrôle à son insu, c'est le Principe immanent, c'est ton propre Atman immortel.

III-vii-9: Celui qui réside dans le soleil, en son le plus sein intime, mais que le soleil ne connaît pas, celui dont le corps est le soleil et qui le contrôle à son insu, c'est le Principe immanent, c'est ton propre Atman immortel.

III-vii-10: Celui qui réside dans les directions de l'espace, en leur sein le plus intime, mais que les directions ne connaissent pas, celui dont le corps est les directions et qui les contrôle à leur insu, c'est le Principe immanent, c'est ton propre Atman immortel.

III-vii-11: Celui qui réside dans la lune et les étoiles, en leur sein le plus intime, mais que la lune et les étoiles ne connaissent pas, celui dont le corps est la lune et les étoiles et qui les contrôle à leur insu, c'est le Principe immanent, c'est ton propre Atman immortel.

III-vii-12: Celui qui réside dans l'éther, en son sein le plus intime, mais que l'éther ne connaît pas, celui dont le corps est l'éther et qui le contrôle à son insu, c'est le Principe immanent, c'est ton propre Atman immortel.

III-vii-13: Celui qui réside dans l'obscurité, en son sein le plus intime, mais que l'obscurité ne connaît pas, celui dont le corps est l'obscurité et qui la contrôle à son insu, c'est le Principe immanent, c'est ton propre Atman immortel.

III-vii-14: Celui qui réside dans la lumière, en son sein le plus intime, mais que la lumière ne connaît pas, celui dont le corps est la lumière et qui la contrôle à son insu, c'est le Principe immanent, c'est ton propre Atman immortel.
Tout cela concernait le plan transcendant (Adhidaiva).

III-vii-15: Voici ce qui concerne le plan physique (Adhibuta).
Celui qui réside en tous les êtres, en leur sein le plus intime, mais que les êtres ne connaissent pas, celui dont le corps est les êtres et qui les contrôle à leur insu, c'est le Principe immanent, c'est ton propre Atman immortel.

III-vii-16: Voici ce qui concerne le plan animique (Adhyatma).
Celui qui réside dans l'odorat, au plus intime, mais que l'odorat ne connaît pas, celui dont le corps est le nez et qui le contrôle à son insu, c'est le Principe immanent, c'est ton propre Atman immortel.

III-vii-17: Celui qui réside dans la parole, au plus intime, mais que la parole ne connaît pas, celui dont le corps est la langue et qui la contrôle à son insu, c'est le Principe immanent, c'est ton propre Atman immortel.

III-vii-18: Celui qui réside dans la vue, au plus intime, mais que la vue ne connaît pas, celui dont le corps est l'œil et qui le contrôle à son insu, c'est le Principe immanent, c'est ton propre Atman immortel.

III-vii-19: Celui qui réside dans l'ouïe, au plus intime, mais que l'ouïe ne connaît pas, celui dont le corps est l'oreille et qui la contrôle à son insu, c'est le Principe immanent, c'est ton propre Atman immortel.

III-vii-20: Celui qui réside dans le mental, au plus intime, mais que le mental ne connaît pas, celui dont le corps est le mental et qui le contrôle à son insu, c'est le Principe immanent, c'est ton propre Atman immortel.

III-vii-21: Celui qui réside dans le toucher, au plus intime, mais que le toucher ne connaît pas, celui dont le corps est la peau et qui la contrôle à son insu, c'est le Principe immanent, c'est ton propre Atman immortel.

III-vii-22: Celui qui réside dans l'intellect (vijnanamaya), au plus intime, mais que l'intellect ne connaît pas, celui dont le corps est l'intellect et qui le contrôle à son insu, c'est le Principe immanent, c'est ton propre Atman immortel.

III-vii-23: Celui qui réside dans la semence, au plus intime, mais que la semence ne connaît pas, celui dont le corps est la semence et qui la contrôle à son insu, c'est le Principe immanent, c'est ton propre Atman immortel.
Jamais on ne le voit, mais il est le voyant; jamais on ne l'entend, mais il est l'auditeur; jamais on ne pense à lui, mais il est le penseur; jamais on ne le connaît, mais il est le connaisseur. Il n'est personne d'autre qui regarde, seulement lui; il n'est personne d'autre qui écoute, seulement lui; il n'est personne d'autre qui pense, seulement lui; il n'est personne d'autre qui connaisse, seulement lui. Il est ton Atman, le Régent interne, le Principe immanent, l'Immortel. Toute créature, à l'exception de lui, est mortelle. »
Sur ce, Uddalaka, fils d'Aruna, demeura silencieux.


Brahmana VIII : Yajnavalkya et Gargi (2) 

III-viii-1: Alors, Gargi, fille de Vachaknu, prit de nouveau la parole* : « Révérés Brahmanes, je vais poser à Yajnavalkya deux questions. S'il sait répondre aux deux, alors aucun de vous ne sera capable de lui donner la défaite dans cette enquête sur Brahman. — D'accord, Gargi, questionne-le donc », répondirent les Brahmanes.

1 Pour rappel, le shloka III-vi-1 où Gargi voulait savoir “la cause de la Cause”, s'attirant le conseil de ne pas se faire éclater la tête !

III-viii-2: Gargi dit : « Voici mes deux questions. À la façon dont un homme de Bénarès ou le roi de Videha, rejeton d'une illustre dynastie guerrière, pourrait tendre une corde à son arc et, avec en mains deux flèches aux pointes de bambou extrêmement blessantes, s'avancer tout près de ses ennemis, de la même manière je te confronte avec mes deux questions. Réponds-y. — Parle, ô Gargi. »

III-viii-3: « Ô Yajnavalkya, qu'est-ce qui pénètre de part en part ce qui est au-dessus du ciel et en-dessous de la terre, qui est le ciel et la terre aussi bien que l'espace intermédiaire, et qui – dit-on – fut, est et sera ? »

III-viii-4: Yajnavalkya répondit : « Ce qui est au-dessus du ciel et en-dessous de la terre, qui est le ciel et la terre aussi bien que l'espace intermédiaire, et qui – dit-on – fut, est et sera, est pénétré de part en part par l'éther, l'Akasha non-manifesté (avyakrita). »

III-viii-5: « Je m'incline devant toi, Yajnavalkya, tu as pleinement répondu à ma question. Maintenant, prépare-toi mentalement pour la seconde. — Vas-y, Gargi. »

III-viii-6: Gargi reprit la même question : « Qu'est-ce, ô Yajnavalkya, qui pénètre de part en part ce qui est au-dessus du ciel et en-dessous de la terre, qui est le ciel et la terre aussi bien que l'espace intermédiaire, et qui – dit-on – fut, est et sera ? »

III-viii-7: Même réponse : « Ce qui est au-dessus du ciel et en-dessous de la terre, qui est le ciel et la terre aussi bien que l'espace intermédiaire, et qui – dit-on – fut, est et sera, est pénétré de part en part par l'éther, l'Akasha non-manifesté. — Qu'est-ce qui pénètre de part en part l'Akasha non-manifesté ? » lança Gargi.

III-viii-8: Yajnavalkya répondit : « Cela, ô Gargi, les connaisseurs de Brahman le nomment l'Immuable (ou l'Impérissable, Akshara). Il n'est ni grossier ni subtil, ni petit ni gros, ni de couleur rouge ni de texture huileuse, ni ombre ni obscurité, ni air ni éther, sans attaches, sans saveur ni odeur, sans vue ni ouïe, sans organe vocal ni mental, non-lumineux, sans force vitale ni organe respiratoire, rien ne le mesure, il est sans intérieur ni extérieur. Il ne consomme rien, rien ne le consomme.

III-viii-9: Sous la loi puissante de cet Immuable, ô Gargi, le soleil et la lune gardent leurs coordonnées respectives; sous la loi puissante de cet Immuable, ô Gargi, l'espace céleste et la terre gardent leurs distances respectives; sous la loi puissante de cet Immu-able, ô Gargi, les instants, les muhurtas*, les jours et les nuits, les quinzaines, les mois, les saisons et les années gardent leurs durées respectives; sous la loi puissante de cet Immuable, ô Gargi, des fleuves descendent vers l'est depuis les Montagnes Blanches, d'autres descendent vers l'ouest et continuent dans cette même direction, et tous s'en tiennent à leurs cours respectifs; sous la loi puissante de cet Immuable, ô Gargi, les hommes font l'éloge de ceux qui donnent avec libéralité, les dieux tirent subsistance des offrandes du sacrificateur, et les mânes des libations domestiques.

* Muhurta : Unité temporelle – trentième partie d'un jour, soit une durée de 45-48 minutes.

III-viii-10: Quiconque en ce monde, ô Gargi, ignore cet Immuable mais offre des oblations par le feu, accomplit des sacrifices et poursuit une ascèse, même s'il le faisait durant plusieurs milliers d'années, n'accumulerait que des résultats périssables; quiconque quitte ce monde sans connaître cet Immuable est misérable. Mais quiconque, ô Gargi, quitte ce monde après avoir connu cet Immuable, est un connaisseur de Brahman.

III-viii-11: En vérité, cet Immuable, ô Gargi, jamais on ne le voit, mais il est le voyant; jamais on ne l'entend, mais il est l'auditeur; jamais on ne pense à lui, mais il est le penseur; jamais on ne le connaît, mais il est le connaisseur. Il n'est personne d'autre qui regarde, seulement lui; il n'est personne d'autre qui écoute, seulement lui; il n'est personne d'autre qui pense, seulement lui; il n'est personne d'autre qui connaisse, seulement lui. C'est par cet Immuable, ô Gargi, qu'est pénétré de part en part par l'Akasha non-manifesté. »

III-viii-12: Gargi dit alors : « Révérés Brahmanes, estimez-vous heureux si vous pouvez vous retirer après vous être inclinés devant lui. Aucun de vous ne battra jamais Yajnavalkya dans la science descriptive de Brahman ! » Sur ce, la fille de Vachaknu demeura silencieuse.

 

Brahmana IX : Yajnavalkya et Vidagdha 

III-ix-1: Ce fut le tour de Vidagdha, fils de Shakala, de poser ses questions : « Combien y a-t-il de dieux, Yajnavalkya ? » Celui-ci en calcula le nombre en se basant sur un groupe de mantras du Véda connus sous le nom de Nivid : « Il y en a autant que mentionnés dans le Nivid des Vishvadevas, les Principes universels, soit trois cent trois et trois mille trois. — Om (très bien) ! dit Shakalya (fils de Shakala), quel est le nombre exact de dieux, Yajnavalkya ? — Trente-trois. — Om ! continua Shakalya, quel est le nombre exact de dieux, Yajnavalkya ? — Six. — Om ! dit Shakalya, quel est le nombre exact de dieux, Yajnavalkya ? — Trois. — Om ! dit Shakalya, quel est le nombre exact de dieux, Yajnavalkya ? » «Deux. — Om ! dit Shakalya, quel est le nombre exact de dieux, Yajnavalkya ? — Un et demi. — Om ! dit Shakalya, quel est le nombre exact de dieux, Yajnavalkya ? » «Un. — Om ! dit Shakalya, qui sont ces trois cent trois et ces trois mille trois dieux, Yajnavalkya ? »

III-ix-2: Yajnavalkya s'expliqua : « Ce ne sont là que les manifestations de la grandeur des dieux, car ceux-ci ne sont en réalité que trente-trois. — Et qui sont ces trente-trois ? — Ce sont les huit Vasus ou sphères d'existence, les onze Rudras ou principes ignés et les douze Adityas ou principes souverains– ce qui en fait trente-et-un, plus Indra et Prajapati, le Créateur, qui font trente-trois.

III-ix-3: « Qui sont les Vasus ? » poursuivit Shakalya. « Le feu, la terre, l'air, l'espace, le soleil, le ciel, la lune et les constellations – voilà les Vasus, en qui demeurent tous ceux-là, d'où leur nom de Vasus, lieux de résidence. »*

* « Quel est le sens du mot Vasu ? Vasu est ce en quoi réside une chose. En sanskrit, Vasu signifie “résider”. Ce qui est la demeure de quelque chose; ce qui est l'entrepôt ou le support d'une chose en est le Vasu. Maintenant, ces huit choses mentionnées ici sont réellement les substances, sous forme subtile, à partir desquelles tout est constitué, y compris notre propre soi. Tous les corps sont constitués des vibrations en quoi consistent, en dernière analyse, ces principes. Feu, Terre, Air, Espace, etc., ne sont pas des corps solides, en dépit des noms qui leur sont donnés. Même la terre n'est pas un corps solide. C'est une vibration. Chose difficile à admettre pour un observateur superficiel. En fin de compte, il n'existe rien de tel qu'un corps “solide”. Toute chose est un conglomérat de forces. La force se concrétise d'elle-même. La densité croissante d'une force particulière est la raison pour laquelle nous lui donnons un nom particulier dans un contexte particulier, car elle est devenue visible. Même ces distinctions entre terre, feu, air, etc., sont des distinctions provisoires. L'une est convertible en l'autre. Aussi voyons-nous qu'il y a une connection interne entre les dieux... La solidité de la terre, l'ardeur du feu, la ténuité de l'air, le rayonnement du soleil, etc., peuvent être attribués à la densité croissante de manifestation de la force qui les constitue tous. La distance ne joue aucun rôle ici. Même s'il est éloigné de nous de millions de kilomètres, le soleil régule notre atmosphère et nous influence. La distance est totalement annulée par ces pouvoirs invisibles, les énergies cosmiques, qui parcourent d'immenses distances à la vitesse de la lumière. Aussi, tous les corps sont-ils constitués de ces huit Vasus. Notre corps physique et notre corps subtil, ceux de tout être et de toute chose en tout lieu, sont tous constitués des énergies émanant de certaines forces qui cristallisent ces éléments – feu, terre, air, etc. Que contient notre corps si ce n'est ces éléments ? Si l'on dissèque le corps d'un individu et met à jour ses constituants, on découvre qu'ils ne sont rien d'autre que les vibrations de ces huit principes. C'est pourquoi on les appelle Vasus, “demeures”, car toute chose réside en eux. » (op. cit., p. 180)

III-ix-4: « Qui sont les Rudras ? » poursuivit Shakalya. « Les dix organes du corps humain*, avec le mental qui est le onzième. Lorsqu'ils quittent le corps à sa mort, ils engendrent angoisse et pleurs chez le mourant et chez ses proches. Parce qu'ils causent des pleurs [rud, pleurer)], on les a nommés les Rudras.

* Les 5 organes de perception (jnanendriyas) : l'oreille, la peau, l'œil, la langue et le nez. Et les 5 organes d'action (karmendriyas) : la voix, la main, le pied, les organes d'excrétion, et la semence.

III-ix-5: « Qui sont les Adityas ? » poursuivit Shakalya. « Les douze mois qui font l'année sont les Adityas, car ils se déplacent avec le soleil, entraînant tout dans leur course. C'est pour cela qu'on les a nommés Adityas, les soleils. 

III-ix-6: « Qui est Indra, et qui est Prajapati ? » poursuivit Shakalya. « La nuée d'orage qui lance le tonnerre est Indra, et le sacrifice est Prajapati. » « Qui est la nuée d'orage ? » « L'énergie puissante de la foudre. » Qui est le sacrifice ? » « Les créatures. » *

* « Ici, “sacrifice” ne signifie pas simplement des oblations dans un feu consacré, mais une contrainte exercée sur toute créature par Prajapati, le Progéniteur ( le Virat universel, l'Être cosmique, ou Hiranyagarbha, l'Embryon d'or), contrainte en vertu de laquelle il devient obligatoire pour chaque individu d'accéder à la Loi suprême de cet Être. Un tel sacrifice est une forme de reddition de soi... Nous sommes tous victimes du sacrifice, en ce sens que nous sommes obligés, contraints, forcés de nous rendre à une loi qui transcende notre propre soi. Il n'est pas vrai que nous soyons entièrement libres, même si les apparences le laissent croire. Notre liberté est conditionnée par la nécessité de cette loi qui opère en nous à travers l'Antaryamin, le Résident interne, et qui exige de notre part un sacrifice : non l'offrande de beurre clarifié (ghee), etc, dans le feu, mais la capitulation de nos valeurs personnelles devant la Nécessité éternelle. En ce sens, on peut dire que Prajapati est bien Yajna, le Sacrifice suprême, et qu'il absorbe en Lui toute entité qui devient victime de ce sacrifice; ce qui revient à dire que tout individu est partie prenante de l'universel. » (op. cit., p. 182)

III-ix-7: « Qui sont les six dieux ? » poursuivit Shakalya. « Le feu, la terre, l'air, l'es-pace atmosphérique, le soleil et l'espace céleste sont les six dieux. Car ces six sont le monde entier (et contiennent tous les dieux).

III-ix-8: « Qui sont les trois dieux ? » poursuivit Shakalya. « Les trois mondes (Triloka), car c'est en eux que résident ces dieux. — Qui sont les deux dieux ? — La nourriture et l'énergie vitale. — Qui est le dieu et demi ? — Le souffle de vie, qui circule partout. » *

* « Par “le dieu et demi”, Yajnavalkya veut dire que la Force vitale cosmique (Prana) possède deux modes de fonctionnement : cosmique et individuel. Dans son aspect transcendant et universel, le Prana est un; rien ne lui est second. Mais, dans la mesure où il apparaît comme un tout, y compris au niveau des individus, il est cause que chaque individu imagine qu'il ou elle est un tout complet et non une partie de l'universel. Cette capacité du Prana cosmique (ou Sutra-Atman, fil qui relie l'Âme suprême aux mondes créés) à demeurer complet au plan cosmique et cependant constituer des individus également complets par eux-mêmes, est la raison pour laquelle on désigne cette Force comme une et demi. » (op. cit., p. 184)

III-ix-9: « À ce propos, continua Yajnavalkya, on entend dire : “Puisque l'énergie vitale circule en tant que substance une, comment peut-elle être un et demi ?!” La réponse est : “Elle est un et demi, car par sa présence tout ce monde atteint à une gloire insurpassable.” — Quel est le dieu unique ? » reprit Shakalya. « C'est le souffle vital, et on le nomme Brahman, le lointain (tyat). »

III-ix-10: Shakalya répondit : « Vraiment, celui qui connait cet Être dont la terre est le corps, dont le feu est l'organe de vision, dont le mental est la lumière, et qui est le support ultime du corps entier avec ses organes, celui-là est un connaisseur authentique, ô Yajnavalkya. — Je le connais, cet Être dont tu parles, qui est le support ultime du corps entier avec ses organes. Il est l'entité qui s'identifie au corps. Continue donc, Shakalya. — Quel est son dieu ? — C'est l'Amrita, l'immortalité » répondit Yajnavalkya. *

* « L'Amrita est l'essence immortelle, à laquelle le corps doit son existence, pour l'amour de laquelle il mène son combat nuit et jour, qui est la nourriture et la vie-même de ce corps... Dans le Brahmana VII traitant de l'Antaryamin, que nous avons étudié précédemment, on nous a dit que l'Antaryamin ou le Dieu immanent, le Principe suprême immanent, la Réalité au sein de tous les individus, est immortel. On le nomme en conséquence Amrita, nectar, ambroisie. C'est ce nectar d'immortalité, cette ambroisie de la Réalité absolue, qui maintient ce corps physique dans une vie d'espérance, sinon il dépérirait telle une feuille morte. Il nous est impossible de vivre en nous accrochant au corps comme à une réalité ultime. Certes, il a sa réalité. Il est un instrument d'action, se projetant dans le futur immédiat... Mais il n'est nullement une Réalité ultime; c'est une réalité dépendante; c'est un auxiliaire; c'est un accessoire permettant de plus hautes réalisations. Ainsi, tandis que le corps physique a une valeur en soi, il possède aussi une valeur supérieure à laquelle il s'accroche, et c'est l'Amrita, l'Être immortel. » (op. cit., p. 186)

III-ix-11: Shakalya reprit : « Vraiment, celui qui connait cet Être dont le désir (Kama) est le corps, dont l'intellect est l'organe de vision, dont le mental est la lumière, et qui est le support ultime du corps entier avec ses organes, celui-là est un connaisseur authentique, ô Yajnavalkya. — Je le connais, cet Être dont tu parles, qui est le support ultime du corps entier avec ses organes. Il est l'entité qui s'identifie au désir. Continue donc, Shakalya. — Quel est son dieu ? — Ce sont les femmes » répondit Yajnavalkya.

III-ix-12: Shakalya poursuivit : « Vraiment, celui qui connait cet Être dont les couleurs sont le corps, dont l'œil est l'organe de vision, dont le mental est la lumière, et qui est le support ultime du corps entier avec ses organes, celui-là est un connaisseur authentique, ô Yajnavalkya. — Je le connais, cet Être dont tu parles, qui est le support ultime du corps entier avec ses organes. Il est l'entité qui réside dans le soleil. Continue donc, Shakalya. — Quel est son dieu ? — C'est la Vérité (Satya) » répondit Yajnavalkya. *

* « Le soleil est l'œil de Virat, l'Être cosmique. Et nos yeux sont indirectement reliés à l'Œil suprême de Virat, qui est le soleil. “Ce Purusha, dit Yajnavalkya, dont tu dis qu'il réside dans les formes qui apparaissent à la perception visuelle, est l'être qui réside dans le soleil, et sa divinité est la Réalité absolue, Satya.” Qu'est cette réalité ? C'est l'Œil suprême. Qu'est celui-ci ? C'est l'organe de perception de Virat Purusha. Aussi, lorsque l'on considère la relation du soleil et de l'œil avec l'Être cosmique, Virat, ils deviennent des dieux en soi, et sont dès lors des objets de méditation. » (op. cit., p. 189)

III-ix-13: Shakalya poursuivit : « Vraiment, celui qui connait cet Être dont l'éther (Akasha) est le corps, dont l'oreille est l'organe de perception, dont le mental est la lumière, et qui est le support ultime du corps entier avec ses organes, celui-là est un connaisseur authentique, ô Yajnavalkya. — Je le connais, cet Être dont tu parles, qui est le support ultime du corps entier avec ses organes. Il est l'entité qui s'identifie à l'ouïe et à l'écho. Continue donc, Shakalya. — Quel est son dieu ? — Ce sont les directions de l'espace (Disha) » répondit Yajnavalkya.

III-ix-14: Shakalya poursuivit : « Vraiment, celui qui connait cet Être dont l'obscu-rité (Tamas) est le corps, dont l'intellect est l'organe de vision, dont le mental est la lumière, et qui est le support ultime du corps entier avec ses organes, celui-là est un connaisseur authentique, ô Yajnavalkya. — Je le connais, cet Être dont tu parles, qui est le support ultime du corps entier avec ses organes. Il est l'entité qui s'identifie à l'ombre et à l'illusion. Continue donc, Shakalya. — Quel est son dieu ? — C'est Mritiyu, la Mort » répondit Yajnavalkya.

III-ix-15: Shakalya poursuivit : « Vraiment, celui qui connait cet Être dont les formes colorées sont le corps, dont l'œil est l'organe de vision, dont le mental est la lumière, et qui est le support ultime du corps entier avec ses organes, celui-là est un connaisseur authentique, ô Yajnavalkya. — Je le connais, cet Être dont tu parles, qui est le support ultime du corps entier avec ses organes. Il est l'entité qui s'identifie au reflet dans le miroir. Continue donc, Shakalya. — Quel est son dieu ? — C'est l'attachement à la vie (Asu)» répondit Yajnavalkya.

III-ix-16: Shakalya poursuivit : « Vraiment, celui qui connait cet Être dont l'eau est le corps, dont l'intellect est l'organe de vision, dont le mental est la lumière, et qui est le support ultime du corps entier avec ses organes, celui-là est un connaisseur authentique, ô Yajnavalkya. — Je le connais, cet Être dont tu parles, qui est le support ultime du corps entier avec ses organes. Il est l'entité qui s'identifie à l'eau. Continue donc, Shakalya. — Quel est son dieu ? — C'est Varuna, le dieu des eaux » répondit Yajnavalkya.

III-ix-17: Shakalya poursuivit : « Vraiment, celui qui connait cet Être dont la semence est le corps, dont l'intellect est l'organe de vision, dont le mental est la lumière, et qui est le support ultime du corps entier avec ses organes, celui-là est un connaisseur authentique, ô Yajnavalkya. — Je le connais, cet Être dont tu parles, qui est le support ultime du corps entier avec ses organes. Il est l'entité qui s'identifie au fils. Continue donc, Shakalya. — Quel est son dieu ? — C'est Prajapati, le Progéniteur » répondit Yajnavalkya.

III-ix-18: Yajnavalkya profita du silence de Shakalya pour lancer : « Shakalya, est-ce que ces érudits brahmanes t'ont utilisé comme instrument, comme on prend des pincettes pour manipuler du charbon brûlant ? » *

* « Yajnavalkya est assez ennuyé par toutes ces questions, auxquelles il a donné une réponse en dépit de leur bizarrerie. Par “charbon brûlant”, il fait allusion à lui-même comme à un danger qu'il représenterait pour ses adversaires, qui l'imaginent comme des braises ardentes qu'ils doivent saisir : “Et c'est avec ces pincettes que sont tes questions que vous voulez m'attraper ?” » (op. cit., p. 192)

III-ix-19 : Shakalya se ressaisit : « Mais quel est donc ce Brahman que tu connais, ô Yajnavalkya, pour t'être ainsi joué de ces érudits en Véda venant des provinces de Kuru et Panchala ? — Je connais les directions de l'espace, avec leurs divinités, les Dishas, et leurs demeures. »

III-ix-20: « Quelle divinité as-tu donc identifiée à l'est ? » demanda Shakalya. « Aditya, le soleil, est la divinité de l'est. — Sur quoi le soleil repose-t-il ? — Sur l'œil et la vision. — Sur quoi repose l'œil ? — Sur les couleurs, car c'est par elles que les formes sont perçues. — Sur quoi reposent les couleurs ? — Sur le cœur (Hridaya), répondit Yajnavalkya, car on connaît les couleurs à travers lui. Donc, c'est dans le cœur que les couleurs trouvent leur centre de perception*. — C'est bien cela, Yajnavalkya. »

* « Il n'existe pas de formes, à proprement parler... Les objets des sens sont des projections, extériorisées dans l'espace et le temps, de certaines circonstances ou situations. Ce ne sont pas des réalités. Ainsi, les formes qui sont visibles dans le monde extérieur comme si elles étaient des objets doués d'une existence indépendante, sont des projections des désirs du mental. Et elles dépendent des désirs qui sont en vous. C'est en accord avec eux que vous voyez des formes extérieures. Donc, les formes visualisées par l'œil ont leurs racines dans les impressions du cœur, en dernière analyse, parce que c'est à travers lui que vous percevez; cela est également dû au sentiment que vous connaissez les formes du monde extérieur. Si vous n'entretenez aucun sentiment pour les objets, vous ne les percevrez plus. ” » (op. cit., p. 193)

III-ix-21: « Quelle divinité as-tu identifiée au sud ? » demanda Sakalya. « Yama, la Mort. — Sur quoi la mort repose-t-elle ? » « Sur le sacrifice. » « Sur quoi repose le sacrifice ? » « Sur la rémunération des prêtres. » « Sur quoi repose cette rémunération ? » « Sur la foi, répondit Yajnavalkya, car lorsqu'un homme possède la foi, il donne une rémunération aux prêtres. Donc, c'est sur la foi que repose cette rémunération. » « Sur quoi repose la foi ? » « Sur le cœur, répondit Yajnavalkya, car c'est en lui que l'on ressent la foi. C'est donc sur le cœur que repose la foi. » « C'est bien cela, Yajnavalkya. »

III-ix-22: « Quelle divinité as-tu identifiée à l'ouest ? » demanda Sakalya. « C'est Varuna, le dieu des eaux. » « Sur quoi Varuna repose-t-il ? » « Sur l'eau. » « Sur quoi repose l'eau ? » « Sur la semence. » « Sur quoi repose la semence ? » « Sur le cœur, répondit Yajnavalkya, et c'est pourquoi l'on dit d'un nouveau-né qui ressemble à son père, qu'il semble avoir jailli du cœur de son père, qu'il a pour ainsi dire été créé avec le cœur de son père. Donc, c'est dans le cœur que la semence trouve son support. » « C'est bien cela, Yajnavalkya. »

III-ix-23: « Quelle divinité as-tu identifiée au nord ? » demanda Sakalya. « C'est Soma, la Lune et la plante (cf. shloka I-iii-24). » « Sur quoi Soma repose-t-elle ? » « Sur l'initiation (1). » « Sur quoi repose l'initiation ? » « Sur la Vérité, Satya (cf. shloka II-v-12). C'est pourquoi l'on enjoint au candidat à l'initiation de dire la vérité; car c'est sur celle-ci que repose l'initiation. » « Sur quoi repose la Vérité ? » « Sur le cœur, répondit Yajnavalkya, car c'est par lui que l'on connaît la vérité. C'est donc dans le cœur que la vérité trouve son support. » « C'est bien cela, Yajnavalkya. »

1 Diksha : « Initiation » - Cérémonie solennelle qui introduit le néophyte ou aspirant dans un plan supérieur de conscience spirituelle et lui livre la clé de nouvelles pratiques, en lui conférant des pouvoirs supérieurs transmis par bénédiction d'un maître. L'initiation présuppose un lien intime et approfondi avec un maître et une école spirituelle, et elle représente un intense moment d'éveil spirituel, qui est déclenché par un geste, un mot, un certain regard ou une pensée transmise. Il y a, au surplus des initiations majeures, solennelles et cérémonieuses, ces nombreuses initiations que représentent les prises de conscience successives tout au long de la Voie. Elles aussi s'approfondissent et se multiplient en fonction de la maturité spirituelle du chercheur. Enfin, l'initiation la plus désirée par tous les aspirants et disciples, celle de l'éveil de la kundalini, qui ouvre à tous les pouvoirs dits magiques, est nommée shaktipata « descente du pouvoir », et la plupart du temps elle vient sans prévenir, et bien qu'ébranlant néanmoins fortement celui qui la reçoit, se déroule à l'insu des autres.

III-ix-24: « Quelle divinité as-tu identifiée au zénith ? » demanda Sakalya. « C'est Agni, le Feu. » « Sur quoi le Feu repose-t-il ? » « Sur la parole. » « Sur quoi repose la parole ? » « Sur le cœur. » « Sur quoi repose le cœur ? »

III-ix-25: « Quel idiot, s'exclama Yajnavalkya, qui pense que le cœur se trouve ailleurs qu'en nous ! Mais voyons, s'il en était ainsi, à la mort on laisserait les chiens dévorer le corps humain, ou les vautours le déchiqueter ! »

III-ix-26: Sakalya demanda alors : « Sur quoi reposent le corps et le cœur reposent-ils ? » « Sur le Prana (l'énergie vitale, et les souffles vitaux – cf. shloka I-i-1). » « Sur quoi repose le Prana ? » « Sur l'Apana (l'expiration). » « Sur quoi repose l'Apana ? » « Sur le Vyana (la rétention). » « Sur quoi repose le Vyana ? » « Sur l'Udana (la désintégration). » « Sur quoi repose l'Udana ? » « Sur le Samana (l'assimilation). »
              Ici, l'Upanishad dit : Ce Soi, l'Atman, est Cela, Tat (cf. shloka I-iv-10), que l'on a décrit comme Neti, Neti, “ni ceci, ni cela” (1). L'Atman est insaisissable, car Il n'est jamais capturé; inaltérable, car Il ne s'accroît ni ne diminue jamais; libre, car il n'est jamais lié à quoi que ce soit; serein, car Il ne connaît jamais ni souci ni douleur.
              Yajnavalkya récapitula : « Telles sont les huit sphères d'existence (Vasus, cf. III-ix-2), les huit organes de vision, les huit divinités et les huit catégories d'êtres. Maintenant c'est moi qui t'interroge sur cette Personne que l'on ne peut connaître que par les Upanishads, qui est incontestablement le Créateur qui émane de Lui-même tous ces êtres et les réintégre en Lui, tout en demeurant transcendant. Si tu ne peux pas m'expliquer clairement cet Être suprême, attention, ta tête va tomber ! » Mais Sakalya ne Le connaissait pas, et sa tête tomba. Des voleurs s'emparèrent de ses restes *, par méprise.

1 Neti Neti : “ni ceci, ni cela” - 1) formule philosophique où l’on nie tous les attributs pouvant être conférés à l’Absolu, Brahman. Cf. la via negationis de la théologie chrétienne; 2) méthode d’élimination exhaustive préconisée dans la logique du Jnana Yoga; 3) l’expérience de samadhi, à l’encontre des autres expériences, ne peut pas être décrite. Le sage dit neti neti, car aucune expression ne peut traduire le sentiment de joie, de complétude et de paix qu’il expérimente dans cet état.
* « Ses disciples... enlevèrent sa dépouille, pour la mener au crématoire. Chemin faisant, ils furent remarqués par des voleurs, qui s'imaginèrent que le fardeau qu'ils portaient contenait des objets de valeur. Ils attaquèrent le convoi et s'emparèrent du fardeau. Les disciples avaient perdu jusqu'aux os de leur Maître. L'être entier de Sakalya était perdu. Telle fut la conclusion tragique du grand sacrifice qu'offrit le roi Janaka et du séminaire qu'il présida; on peut dire que bien des questions passionnantes y furent soulevées, suscitant des réponses du plus haut intérêt, et qu'alors la connaissance fleurit à la cour de Janaka, mais qu'un homme y perdit sa tête [et la vie]. » (op. cit., p. 199-200)

III-ix-27: « Révérés Brahmanes, reprit Yajnavalkya, si l'un de vous souhaite m'interroger, il le peut, vous pouvez même m'interroger tous. Ou inversement, j'interrogerai celui de vous qui le désire, ou même tous. » Mais les Brahmanes n'osèrent pas.

III-ix-28: Alors Yajnavalkya leur parla dans les termes suivants :
              « Tel un arbre vigoureux, voilà l'être humain. C'est la vérité. Ses cheveux sont tels les feuilles, sa peau est telle l'écorce externe.
              Son sang peut s'écouler hors de la peau, comme la sève s'écoule de l'écorce. De l'homme blessé le sang s'échappe, comme de l'arbre entaillé la sève s'écoule.
              Sa chair est telle l'écorce interne, et ses tendons tels les couches intérieures de la pulpe de l'arbre; les uns comme les autres sont solides. Ses os sont tout à l'intérieur, tout comme le bois du tronc; les uns comme les autres contiennent une moelle.
              Si un arbre, après avoir été abattu, repart de ses racines et forme un arbre nouveau, de quelle racine l'homme peut-il repartir après avoir été fauché par la mort ?
              Ne répondez pas : “de sa semence”, car c'est dans l'homme vivant qu'elle est produite. Un arbre pousse également à partir d'une semence; mais après sa mort, il germe de nouveau, et cela à coup sûr.
              Si l'on arrache un arbre avec ses racines, il ne produit plus de nouvelles pousses. De quelle racine l'homme peut-il repartir après avoir été fauché par la mort ?
              Si vous pensez que l'homme est né une fois à tout jamais, moi je dis non, il est à naître de nouveau. Or qui l'amènerait de nouveau à l'existence ? – C'est Brahman, Connaissance absolue et Félicité, but suprême de celui qui renonce à tous ses biens et richesses, tout comme de celui qui a réalisé Brahman et demeure en Lui. »

 


CHAPITRE QUATRE


Brahmana I : Définitions partielles de Brahman 

IV-i-1: Om ! Janaka, l'empereur de Videha, donnait audience à sa cour lorsque parut le sage Yajnavalkya. Janaka l'accueillit ainsi : « Yajnavalkya, quel motif nous vaut ta visite ? Le gain d'un troupeau de bêtes, ou l'envie de disputer sur de subtiles questions ? » « L'un et l'autre, Empereur ! »

IV-i-2: « Écoutons donc ce que l'un ou l'autre de tes instructeurs a bien pu te dire. » poursuivit Yajnavalkya.
              « Jitvan, le fils de Silina, m'a dit que l'organe de la parole (le Feu) est Brahman. »
              « Comme le ferait toute personne ayant étudié auprès de sa mère, de son père et de leur instructeur, le fils de Silina t'a révélé ceci – que l'organe de la parole est Brahman, car que peut avoir une personne qui ne peut pas parler ? Mais t'a-t-il parlé de son emplacement et de son support ? »
              « Non. »
              « Ce Brahman selon Jitvan est bancal, Empereur. »
              « Alors dis-m'en plus, Yajnavalkya. »
              « L'organe de la parole est son emplacement dans le corps, et l'éther indifférencié (akasha - cf. shloka II-i-5) est son support. On doit méditer sur lui en tant qu'intelligence. »
              « Et qu'est l'intelligence, Yajnavalkya ? »
              «  C'est l'organe de la parole lui-même, Empereur, répliqua Yajnavalkya. C'est par lui uniquement que peuvent être transmises les traditions sacrées : le Rig Véda, le Yajur Véda, le Sama Véda, l'Atharva Véda, l'histoire, les traditions anciennes, les arts, les Upanishads, les mantras, les aphorismes, les commentaires et la gnose, les sacrifices et leurs effets, les oblations au feu et leurs effets, les aumônes de nourriture et de boisson et leurs effets, ce monde-ci, le suivant et la totalité des êtres, c'est par l'organe de la parole qu'ils nous sont connaissables. Oui, Empereur, l'organe de la parole est Brahman, le Suprême. Et l'organe de la parole n'abandonne jamais celui qui, connaissant ce qui précède, médite dûment sur lui; tous les êtres sont désireux de l'approcher et, devenu tel un dieu, il touche aux dieux. »
              « Ô Yajnavalkya, s'écria l'Empereur Janaka, je vais te donner mille vaches, avec un taureau aussi gros qu'un éléphant ! »
              « Mon père, rétorqua Yajnavalkya, professait l'opinion que l'on ne doit pas accepter de dons d'un disciple avant de l'avoir pleinement instruit. »

IV-i-3: « Dis-moi encore ce qu'on a bien pu t'enseigner », reprit Yajnavalkya.
              « Udanka, le fils de Sulba, m'a dit que l'énergie vitale (prana) est Brahman. »
              « Comme le ferait toute personne ayant étudié auprès de sa mère, de son père et de leur instructeur, le fils de Sulba t'a révélé ceci – que l'énergie vitale est Brahman, car que peut avoir une personne qui n'est pas en vie ? Mais t'a-t-il parlé de son emplacement et de son support ? »
              « Non. »
              « Ce Brahman selon Udanka est bancal, Empereur. »
              « Alors dis-m'en plus, Yajnavalkya. »
              « L' énergie vitale est son emplacement dans le corps, et l'éther indifférencié est son support. On doit méditer sur elle en tant que bien-aimée. »
              « Et qu'est l'affection, Yajnavalkya ? »
              «  C'est l'énergie vitale elle-même, Empereur, répliqua Yajnavalkya. Pour l'énergie vitale bien-aimée, l'homme peut accomplir des sacrifices à qui ne le mérite pas, et accepter des dons d'origine inacceptable, et c'est par amour de l'énergie vitale que l'on peut aller risquer sa vie dans un quartier dangereux. Oui, Empereur, l'énergie vitale est Brahman, le Suprême. Et l'énergie vitale n'abandonne jamais celui qui, connaissant ce qui précède, médite dûment sur elle; tous les êtres sont désireux de l'approcher et, devenu tel un dieu, il touche aux dieux. »
              « Ô Yajnavalkya, s'écria l'Empereur Janaka, je vais te donner mille vaches, avec un taureau aussi gros qu'un éléphant ! »
              « Mon père, rétorqua Yajnavalkya, professait l'opinion que l'on ne doit pas accepter de dons d'un disciple avant de l'avoir pleinement instruit. »

IV-i-4: « Dis-moi encore ce qu'on a bien pu t'enseigner », reprit Yajnavalkya.
              « Barku, le fils de Vrishna, m'a dit que la vue (le soleil) est Brahman. »
              « Comme le ferait toute personne ayant étudié auprès de sa mère, de son père et de leur instructeur, le fils de Vrishna t'a révélé ceci – que la vue est Brahman, car que peut avoir une personne qui est aveugle ? Mais t'a-t-il parlé de son emplacement et de son support ? »
              « Non. »
              « Ce Brahman selon Barku est bancal, Empereur. »
              « Alors dis-m'en plus, Yajnavalkya. »
              « L'œil est son emplacement dans le corps, et l'éther indifférencié est son support. On doit méditer sur la vue en tant que vérité. »
              « Et qu'est la vérité, Yajnavalkya ? »
              «  C'est la vue elle-même, Empereur, répliqua Yajnavalkya. Si une personne demande à une autre qui a vu quelque chose de ses propres yeux : L'as-tu vu ?, et que cette dernière réponde : Oui, je l'ai vu, alors il s'agit de la vérité. La vue est Brahman, le Suprême. Et la vue n'abandonne jamais celui qui, connaissant ce qui précède, médite dûment sur elle; tous les êtres sont désireux de l'approcher et, devenu tel un dieu, il touche aux dieux. »
              « Ô Yajnavalkya, s'écria l'Empereur Janaka, je vais te donner mille vaches, avec un taureau aussi gros qu'un éléphant ! »
              « Mon père, rétorqua Yajnavalkya, professait l'opinion que l'on ne doit pas accepter de dons d'un disciple avant de l'avoir pleinement instruit. »

IV-i-5: « Dis-moi encore ce qu'on a bien pu t'enseigner », reprit Yajnavalkya.
              « Gardabhivipita, de la lignée de Bharadvaja, m'a dit que l'ouïe (les directions de l'espace) est Brahman. »
              « Comme le ferait toute personne ayant étudié auprès de sa mère, de son père et de leur instructeur, le descendant de Bharadvaja t'a révélé ceci – que l'ouïe est Brahman, car que peut avoir une personne qui est sourde ? Mais t'a-t-il parlé de son emplacement et de son support ? »
              « Non. »
              « Ce Brahman selon Gardabhivipita est bancal, Empereur. »
              « Alors dis-m'en plus, Yajnavalkya. »
              « L'oreille est son emplacement dans le corps, et l'éther indifférencié est son support. On doit méditer sur l'ouïe en tant que l'infini. »
              « Et qu'est l'infini, Yajnavalkya ? »
              «  Ce sont les directions elles-même, Empereur, répliqua Yajnavalkya. Aussi, en quelque direction que l'on puisse aller, n'atteint-on jamais la fin. Les directions sont infinies. Les directions, Empereur, sont l'ouïe, laquelle est Brahman, le Suprême. Et l'ouïe n'abandonne jamais celui qui, connaissant ce qui précède, médite dûment sur elle; tous les êtres sont désireux de l'approcher et, devenu tel un dieu, il touche aux dieux. »
              « Ô Yajnavalkya, s'écria l'Empereur Janaka, je vais te donner mille vaches, avec un taureau aussi gros qu'un éléphant ! »
              « Mon père, rétorqua Yajnavalkya, professait l'opinion que l'on ne doit pas accepter de dons d'un disciple avant de l'avoir pleinement instruit. »

IV-i-6: « Dis-moi encore ce qu'on a bien pu t'enseigner », reprit Yajnavalkya.
              « Satyakama, le fils de Jabala, m'a dit que le mental (Manas, ici la lune) est Brahman. »
              « Comme le ferait toute personne ayant étudié auprès de sa mère, de son père et de leur instructeur, le fils de Jabala t'a révélé ceci – que le mental est Brahman, car que peut avoir une personne qui est écervelée ? Mais t'a-t-il parlé de son emplacement et de son support ? »
              « Non. »
              « Ce Brahman selon Satyakama est bancal, Empereur. »
              « Alors dis-m'en plus, Yajnavalkya. »
              « La pensée consciente est son emplacement dans le corps, et l'éther indifférencié est son support. On doit méditer sur le mental en tant que félicité. »
              « Et qu'est la félicité, Yajnavalkya ? »
              «  C'est le mental lui-même, Empereur, répliqua Yajnavalkya. C'est par son mental qu'un homme prend goût pour une femme et la courtise. Un fils qui lui ressemble naît de sa femme, qui leur est source de félicité. Le mental, Empereur, est Brahman, le Suprême. Et la pensée consciente n'abandonne jamais celui qui, connaissant ce qui précède, médite dûment sur le mental; tous les êtres sont désireux de l'approcher et, devenu tel un dieu, il touche aux dieux. »
              « Ô Yajnavalkya, s'écria l'Empereur Janaka, je vais te donner mille vaches, avec un taureau aussi gros qu'un éléphant ! »
              « Mon père, rétorqua Yajnavalkya, professait l'opinion que l'on ne doit pas accepter de dons d'un disciple avant de l'avoir pleinement instruit. »

IV-i-7: « Dis-moi encore ce qu'on a bien pu t'enseigner », reprit Yajnavalkya.
              « Vidagdha, le fils de Sakala, m'a dit que le cœur (Hridaya, III-ix-20) est Brahman. » *
              « Comme le ferait toute personne ayant étudié auprès de sa mère, de son père et de leur instructeur, le fils de Sakala t'a révélé ceci – que le cœur est Brahman, car que peut avoir une personne qui ne possède pas de cœur ? Mais t'a-t-il parlé de son emplacement et de son support ? »
              « Non. »
              « Ce Brahman selon Vidagdha est bancal, Empereur. »
              « Alors dis-m'en plus, Yajnavalkya. »
              « Le cœur est son emplacement dans le corps, et l'éther indifférencié est son support. On doit méditer sur le cœur en tant que stabilité. » **
              « Et qu'est la stabilité, Yajnavalkya ? »
              «  C'est le cœur lui-même, Empereur, répliqua Yajnavalkya. Car le cœur est l'identité profonde de tous les êtres, et le support de toute leur vie consciente. Le cœur, Empereur, est Brahman, le Suprême. Et le cœur n'abandonne jamais celui qui, connaissant ce qui précède, médite dûment sur lui; tous les êtres sont désireux d'approcher celui-là et, devenu tel un dieu, il touche aux dieux. »
              « Ô Yajnavalkya, s'écria l'Empereur Janaka, je vais te donner mille vaches, avec un taureau aussi gros qu'un éléphant ! »
              « Mon père, rétorqua Yajnavalkya, professait l'opinion que l'on ne doit pas accepter de dons d'un disciple avant de l'avoir pleinement instruit. »

* « Dans son état originel, qui est le sommeil profond, le mental (la conscience pure) gagne un emplacement de la personnalité qui a une contrepartie psychologique en liaison au cœur physique. Du cerveau, qui est son centre d'activité durant l'état éveillé, le mental descend vers le chakra de la gorge durant le sommeil avec rêves, puis regagne le cœur durant le sommeil profond. Durant la veille, notre cerveau est actif. Mais pas durant le rêve; seuls les sentiments sont alors actifs, ainsi que les instincts et les désirs. La volonté, l'esprit logique et la raison discursive ne fonctionnent plus dans l'état de rêve. Donc, la personnalité s'est retirée durant cette phase. Elle est devenue transparente. Mais dans le sommeil profond, elle est totalement perdue. Elle s'en est allée complètement, et vous devenez impersonnel. Il y a néanmoins un germe de personnalité qui demeure à l'état virtuel durant le sommeil profond, grâce auquel vous retrouvez votre personnalité au réveil. Votre personnalité a été effacée, ainsi que tous ses buts concrets, et c'est là la raison de ce profond bonheur qui accompagne le sommeil profond; ceci nous indique que l'impersonnalité est source de félicité, que la personnalité est source de soucis. Plus vous êtes personnel, plus vous êtes accablé de soucis et chagrins. Plus vous devenez impersonnel, plus vous ressentez de bonheur. » (op. cit., p. 212)
** « C'est en tant que stabilité que le cœur doit être médité, dit Yajnavalkya, car là où le cœur n'est pas, il n'est pas non plus de stabilité. Là où se trouve votre sensibilité, là se fixe votre personnalité. C'est là un point qui ne demande pas d'explication, car vous savez parfaitement que là où votre cœur est présent, votre être tout entier est aussi présent, du fait de l'identité du cœur et de l'être; ce que nous soulignons, c'est que notre personnalité est identique à nos sentiments les plus profonds. Les sentiments sont plus profonds que les autres facultés de l'organe psychologique. Dans la mesure où leur présence équivaut à stabiliser la personnalité, Yajnavalkya signale que le cœur peut être considéré comme la stabilité. Donc, Brahman est la divinité; Hridaya, le cœur, est la forme; Akasha, l'éther cosmique, est le plan d'existence; et la stabilité est le support. » (op. cit., p. 212-3)

 

Brahmana II : Concernant le Soi 

IV-ii-1: Une autre fois, Janaka, l'empereur de Videha, se tenait dans sa salle d'audience; à la vue du sage Yajnavalkya qui s'avançait, il se leva et alla l'accueillir, le saluant humblement : « Salutations à toi, ô Yajnavalkya ! Je t'en prie, instruis-moi. » Yajnavalkya lui répondit : « À l'instar de celui qui, s'apprêtant à faire un long périple, équiper un chariot ou affrète un bateau, ainsi tu t'es mentalement équipé d'une longue liste des noms secrets de Brahman. Par ailleurs, tu possèdes honneur et richesses, tu as étudié les Védas et écouté les Upanishads. Mais où iras-tu lorsque ton esprit se séparera de ton corps ? » « Vénéré Yajnavalkya, je l'ignore. » « Alors, c'est moi qui vais te l'apprendre. » « Oh oui, instruis-moi. »

IV-ii-2: « Cette entité qui loge dans l'œil droit est appelé Indha (illuminé, brillant). Bien qu'il soit réellement Indha, son appellation indirecte est Indra (cf. shloka I-iv-11), car les dieux ont un faible pour les appellations indirectes, et détestent qu'on s'approche d'eux sans détours.

IV-ii-3: La forme humaine qui loge dans l'œil gauche est le principe féminin de Viraj (cf. shloka I-ii-3), sa Shakti (1). L'espace intérieur du cœur est le lieu où s'accomplit leur union. Ils se nourrissent de la quintessence alimentaire que charrie le sang à travers le cœur. Ils sont enveloppés par la structure réticulaire du cœur. Le sentier par lequel ils se meuvent est le nerf (nadi – cf. shloka II-i-19) qui s'élève depuis le cœur, évoquant par sa ténuité un cheveu qui aurait été coupé en mille filaments. Le corps humain est parcouru de nerfs nommés hitas (ou nadis), partant tous du cœur. La quintessence alimentaire passe à travers eux, au fur et à mesure qu'elle est digérée. C'est pourquoi le corps subtil (2) reçoit une nourriture bien plus fine que le corps physique (Vaishvanara, I-i-1).

1 Shakti : « puissance, pouvoir, énergie » - 1) Énergie créatrice représentant le pouvoir d'action de la conscience; 2) l’aspect féminin du Principe Cosmique, symbolisant sa puissance exécutive; 3) la Mère divine, considérée comme la force efficiente du Divin, déifiée comme l’épouse de Shiva. Cf. avriti ou avarana shakti et vikshepa shakti.
2 Taijasa : « Le Lumineux » - le Soi qui est le support de l'état de rêve, svapna, ou la conscience subtile.

IV-ii-4: Pour le sage qui s'est identifié à l'énergie vitale, Prana (cf. shloka I-i-1), l'est est le souffle vital oriental, le sud est le souffle vital austral, l'ouest est le souffle vital occidental, le nord est le souffle vital septentrional, le zénith est le souffle vital ascendant, le nadir est le souffle vital descendant et toutes les directions de l'espace sont les divers souffles de vie. Ce Soi, l'Atman, est Cela, Tat, qui a été décrit comme Neti Neti, ni ceci ni cela (cf. shloka III-ix-26). L'Atman est insaisissable, car Il n'est jamais capturé; inaltérable, car Il ne s'accroît ni ne diminue jamais; libre, car il n'est jamais lié à quoi que ce soit; serein, car Il ne connaît jamais ni souci ni douleur. Ô Janaka, conclut Yajnavalkya, en vérité tu as atteint à Cela, qui est libre de toute peur. »
              « Vénérable Yajnavalkya, dit l'Empereur, puisse ce Brahman sans peur devenir également tien, car c'est par toi que nous avons pu Le connaître. Nous te saluons profondément ! Vois, cet empire de Videha et moi-même, son monarque, nous sommes à ton service. »

 

Brahmana III : Investigation sur les trois états (1)

1 La vie humaine se déroule à travers 3 états de conscience : jagrat, l’état de veille; svapna, l’état de sommeil avec rêve; et sushupti, l’état de sommeil profond. On les nomme aussi Tripura, la triple cité, et parfois Triloka, les trois mondes. Cf. Turiya, le quatrième état, celui de l'illumination et de la transe unitive (samadhi).

IV-iii-1: Une autre fois, Yajnavalkya rendit visite à Janaka, l'empereur de Videha. Il s'était dit que cette fois, il ne donnerait aucun enseignement. Or, une fois précédente, l'empereur et le sage avaient eu une discussion au sujet du sacrifice de l'Agnihotra, à l'issue de laquelle Yajnavalkya avait concédé une faveur à l'empereur. Et celui-ci avait choisi le droit de questionner le sage à sa guise, autant de fois qu'il le voudrait, et Yajnavalkya lui avait accordé cette faveur. Aussi, cette fois-ci, ce fut l'empereur Janaka qui lança la première question.

IV-iii-2: « Yajnavalkya, qu'est-ce qui sert de lumière à l'homme ? »
              « C'est le soleil, ô Empereur, dit Yajnavalkya, car c'est à la lumière solaire qu'il se tient assis, sort de chez lui, travaille et s'en retourne à son domicile. »
              « C'est tout à fait juste, Yajnavalkya. »

IV-iii-3: « Après le coucher du soleil, Yajnavalkya, qu'est-ce qui sert de lumière à l'homme ? »
              « C'est la lune, car c'est à la lumière lunaire qu'il se tient assis, sort de chez lui, travaille et s'en retourne à son domicile. »
              « C'est tout à fait juste, Yajnavalkya. »

IV-iii-4: « Après le coucher du soleil et l'obscurcissement de la lune, Yajnavalkya, qu'est-ce qui sert de lumière à l'homme ? »
              « C'est le feu, car c'est à la lumière de la flamme qu'il se tient assis, sort de chez lui, travaille et s'en retourne à son domicile. »
              « C'est tout à fait juste, Yajnavalkya. »

IV-iii-5: « Après le coucher du soleil, l'obscurcissement de la lune et l'extinction du feu, Yajnavalkya, qu'est-ce qui sert de lumière à l'homme ? »
              « C'est la parole (ou le son), car c'est à la lumière de la parole (ou du son) qu'il se tient assis, sort de chez lui, travaille et s'en retourne à son domicile. Par conséquent, Empereur, même lorsqu'il ne peut distinguer dans l'obscurité sa propre main, cependant si un bruit se fait entendre, il parvient à se diriger vers la source du bruit. »
              « C'est tout à fait juste, Yajnavalkya. »

IV-iii-6: « Après le coucher du soleil, l'obscurcissement de la lune, l'extinction du feu et la cessation de tout bruit, Yajnavalkya, qu'est-ce qui sert de lumière à l'homme ? »
              « C'est le Soi, car c'est à la lumière du Soi qu'il se tient assis, sort de chez lui, travaille et s'en retourne à son domicile. » [sic !]
              « C'est tout à fait juste, Yajnavalkya. »

IV-iii-7: « Qui est le Soi ? » continua Janaka.
              « Il est cet Être infini, le Purusha (cf. shloka I-iv-1), qui est identique à l'intellect (vijnanamaya – cf. shloka II-i-16) et se trouve au milieu des organes, qui est la lumière qui rayonne de sa propre splendeur dans la cavité du cœur. Prenant l'apparence de l'intellect, c'est lui qui va deci-delà entre les deux mondes (veille et rêve); il pense, pour ainsi dire, il s'agite, pour ainsi dire; assumant l'état de rêve, il transcende alors le monde de la veille, lequel représente le monde de la mort, c'est à dire de l'ignorance avec ses multiples conséquences. *

* « L'Upanishad dit ici “mrityo rupani” – les choses que vous voyez dans la vie éveillée sont des formes de la mort. Elles sont là comme tentations négatives, elles sont là pour dévorer. Elles ne sont pas là pour vous soutenir. Les sens prennent les objets pour des soutiens, pour une nourriture. Mais les objets sont destructeurs en ce qu'ils sapent l'énergie des sens. Ils épuisent la force de votre personnalité, et vous vident, pour ainsi dire, de tout ce que vous considérez comme étant vous-même. En fin de compte, vous ne retirez rien de ce monde. Du fait que les objets extérieurs absorbent les sens d'une personne et sont responsables de sa mort et de sa future naissane, on les appelle formes de la mort – “mrityo rupani”. Transcendant ce monde de mort qu'est la vie éveillée, le Soi individuel, s'aidant de l'instrument qu'est le mental, se dirige vers le monde du rêve, puis de là il passe dans l'état de sommeil profond. » (op. cit., p. 225)

IV-iii-8: L'être humain, le Soi individuel ou jiva, lorsqu'il naît et prend un corps, entre en relation avec les aspects négatifs, ou mal, à travers ce corps et ses organes; de même, lorsqu'il meurt et quitte son corps, il se débarrasse de toute relation avec les aspects négatifs, ou mal.

IV-iii-9: Et l'homme ne possède que deux mondes : la vie et la mort, ce monde-ci et le prochain. L'état de rêve, qui est le troisième monde, est à la jonction de ces deux-là. Lorsqu'il se trouve dans ce monde intermédiaire, il survole ces deux demeures, ce monde-ci et le prochain. Tout le bagage psychique dont il dispose et qu'il emportera dans le monde prochain, il s'en munit [lorsqu'il entre dans le monde intermédiaire du rêve – NdT] et y rencontre aussi bien les maux que les joies. Car, lorsqu'il rêve, il emporte avec lui une partie des impressions de cet univers qu'est la vie éveillée, il quitte volontairement son corps physique et embarque dans un corps onirique, corps de substitution qui dévoile sa luminosité propre et éclaire par lui-même – et il rêve... Dans cet état, la personne illumine par elle-même son propre monde.

IV-iii-10: Là, il n'y a pas de chariots, pas d'animaux à atteler, pas de routes, mais le rêveur crée des chariots, des animaux et des routes. Là, il n'y a ni plaisirs, ni joies, ni délices, mais le rêveur crée des plaisirs, des joies et des délices. Là, il n'y a ni mares, ni points d'eau, ni rivières, mais le rêveur crée des mares, des points d'eau et des rivières. Il est réellement l'agent [à la fois auteur et acteur].

IV-iii-11: À ce propos, voici une instruction lapidaire en quelques vers : “Le Purusha (1) radieux et infini, qui voyage en solitaire, insensibilise le corps physique et l'écarte, mais lui-même demeure éveillé et emporte avec lui les particules lumineuses des organes physiques, regardant là le corps physique gisant dans son sommeil. Et de nouveau, il retourne à l'état de veille.”

1 Il est ici le Soi, l'Atman, le principe divin dans le jiva. Cf. shloka I-iv-1.

IV-iii-12: “Le Purusha radieux et infini, qui est immortel et qui voyage en solitaire, confie le nid impur qu'est le corps aux bons soins des souffles vitaux (pranas – cf. shloka cf. shloka I-i-1) et s'en va vagabonder au-dehors. Étant immortel, il se dirige selon son gré.”

IV-iii-13: “Dans le monde du rêve, l'être lumineux, tandis qu'il aborde des états supérieurs et inférieurs, s'avance sous d'innombrables formes : tantôt il s'ébat en compagnie de femmes, tantôt il rit, tantôt il voit des choses effroyables.”

IV-iii-14: “Tout le monde est témoin de son jeu, mais personne ne le voit, lui [l'auteur du rêve - NdT].” On dit aussi : “Ne le réveille pas brusquement !” Car, si dans sa précipitation à rentrer dans son corps, il se glisse mal dans les organes vitaux, le désordre qui s'ensuit est difficile à soigner pour les médecins.” Selon certains, néanmoins, il n'y a guère de différence entre le rêve et la veille, du fait que le rêveur voit un monde similaire à celui de la veille. Mais c'est faux. Dans l'état de rêve, c'est le rêveur lui-même qui est devenu la lumière [qui tire de sa propre substance psychique le monde qu'il illumine – NdT]. »
              « Je te donnerai mille vaches, Yajnavalkya. Je t'en prie, apprends-m'en encore plus sur la libération ! »

IV-iii-15: Yajnavalkya reprit : « Après s'être fait plaisir à ainsi vagabonder, en se contentant d'être témoin des interactions du bien et du mal au plan du rêve, le Purusha s'immerge longuement dans un sommeil profond, puis retourne, en inversant le processus, à l'état précédent, celui du rêve. Il demeure indemne devant tout ce qu'il a pu voir dans l'état de rêve, car cet être lumineux est sans attaches. » *
              « C'est tout à fait juste, Yajnavalkya. Je te donnerai mille vaches. Je t'en prie, apprends-m'en encore plus sur la libération ! »

* « Les états de veille, rêve et sommeil profond concernent uniquement le mental. C'est l'aspect conscience du mental qui est très important. Les impulsions et les diverses impressions laissées par les expériences qui ont précédé, sont animées par une conscience qui fait de nous une sorte de substance complexe. Nous sommes en quelque sorte un tissu aux divers motifs de damiers, une complexité, une structure forgée de nombreux et divers éléments au plan de nos représentations mentales, et cependant nous sommes capables d'unifier ces divers types d'éléments en une totalité singulière, et ceci du fait que ces composants sont tous animés par une conscience une. Aussi, en dépit de la pluralité des impressions qui saisissent le mental, en dépit des contradictions éventuelles entre certaines d'entre elles, toutes ces impressions peuvent néanmoins coexister dans le mental un d'une personne une, du fait de la présence d'une conscience une. Cette conscience, qui est occultée par le mental, s'identifie à celui-ci, d'où il résulte un mélange de l'aspect psychique et de l'aspect conscience chez tout individu. Et même, ce mélange particulier de conscience et de fonctions psychologiques constitue en fait l'individu humain. C'est celui-ci que le sanskrit nomme Jiva. Ainsi, c'est le Jiva qui passe d'un état à l'autre à la seule fin de l'expérience, grâce à laquelle il peut brûler ses diverses impulsions mentales, ou Vasanas. » (op. cit., p. 235)

IV-iii-16: « Après s'être fait plaisir à ainsi vagabonder, en se contentant d'être témoin des interactions du bien et du mal au plan du rêve, le Purusha retourne, en inversant le processus, à l'état précédent, celui de la veille. Il demeure indemne devant tout ce qu'il peut voir lorsqu'il est éveillé, car cet être lumineux est sans attaches. »
              « C'est tout à fait juste, Yajnavalkya. Je te donnerai mille vaches. Je t'en prie, apprends-m'en encore plus sur la libération ! »

IV-iii-17: « De nouveau, après s'être fait plaisir à ainsi vagabonder, en se contentant d'être témoin des interactions du bien et du mal lorsqu'il est éveillé, le Purusha s'empresse, en inversant le processus, de retourner à l'état précédent, celui du rêve ou celui du sommeil profond. »

IV-iii-18: Ainsi qu'un poisson nage en se dirigeant tour à tour vers les deux rives de la rivière, ainsi cet être infini, le Purusha, se dirige tour à tour vers ces deux états : la veille et le rêve.

IV-iii-19: Ainsi qu'un épervier, ou un faucon, se fatigue d'avoir sillonné le ciel et, repliant ses ailes, regagne son aire, ainsi cet être infini, le Purusha, s'empresse de regagner cet état où, tombant dans un sommeil profond, il n'entretient plus aucun désir et ne crée plus de rêve.

IV-iii-20: Son corps contient ces nerfs subtils nommés hitas ou nadis (cf. shloka II-i-19), aussi fins que la millième partie d'un cheveu coupé dans sa longueur, où circulent des fluides de couleur blanche, bleue, brune, verte et rouge. Ils sont le siège du corps subtil, dans lequel sont conservées les impressions ressenties. C'est en fonction d'eux qu'il est tour à tour sur le point d'être tué ou happé par un ennemi, poursuivi par un éléphant, ou qu'il tombe dans un puits, en bref, qu'il évoque à travers le filtre de son ignorance toutes les situations effrayantes qu'il a expérimentées durant la vie éveillée – c'est à dire qu'il rêve. Également, c'est en fonction d'eux qu'il s'imagine au contraire être quasiment un dieu, ou un roi, et qu'il se dit “Cet univers est moi-même, et je suis la totalité”, faisant alors l'expérience de l'état le plus haut qui soit. *

* « Il y a les rêves causés par les actes négatifs et ceux causés par les actes positifs. Les expériences douloureuses sont supposées être la conséquence d'actions erronées accomplies dans l'état de veille, durant cette vie-ci ou une vie antérieure. Les rêves pénibles (tomber d'un arbre, être poursuivi par des animaux, chuter dans un puits, se rompre une jambe, etc.) sont des exemples de rêves résultant d'actions erronées. De telles expériences oniriques participent au processus de consommation du Karma négatif. Il existe un autre type de rêves, dont les causes sont plus pures, voire divines. On peut se sentir élevé au paradis ou vers les régions célestes; on peut avoir des visions de divinités dans leur royaume céleste, ou des expériences similaires, exaltantes. Si un individu est très évolué au plan spirituel, il peut même faire en rêve les expériences typiques de la méditation... Si sa méditation est profonde, le sentiment d'union à l'absolu peut même être ressenti durant sa phase de rêve. Vous rêverez que vous ne faites qu'un avec toutes les choses, que vous êtes équivalent à tout être, que toute chose fait partie de votre propre Soi, et que vous vibrez en harmonie à la totalité de la création. Même en rêve, une telle expérience peut être vécue. Donc, quand la conscience éveillée est intensément chargée d'une pensée, elle emporte cette impression dans le rêve, quel que soit le type de cette impression. Elle peut être spirituelle ou non. » (op. cit., p. 237-8)

IV-iii-21: Telle est sa forme authentique – au-delà de tout désir, libre de tous les maux et sans crainte aucune. Tout comme un homme, étreignant passionnément sa compagne bien-aimée, perd conscience de tout ce qui les entoure, comme de tout ce qui est intérieur, cet être infini, le Purusha, lorsqu'il embrasse pleinement le Soi suprême, perd conscience de tout ce qui l'entoure, comme de tout ce qui est intérieur. Oui, telle est sa forme authentique – dans laquelle tous ses désirs sont comblés en s'identifiant au Soi, au-delà de tout désir et libre de toute souffrance. *

* « C'est du sommeil profond que traite maintenant l'Upanishad... Dans les Upanishads, se trouve fréquemment une description du sommeil profond comparable à l'état de libération, ou Moksha. Ici en particulier, les shlokas que nous allons maintenant aborder contiennent des descriptions qui sont applicables aux deux états de sommeil profond et de libération. S'il y a quelque similarité entre l'état de libération ultime, ou Moksha, et celui du sommeil profond, il y a évidemment de nombreuses différences entre eux. » (op. cit., p. 238)

IV-iii-22: Dans cet état [de sommeil profond et/ou de libération], un père n'est plus un père, une mère n'est plus une mère, les mondes ne sont plus des mondes, les dieux ne sont plus des dieux, les Védas ne sont plus les Védas. Dans cet état, un voleur n'est plus un voleur, le meurtrier d'un noble Brahmane n'est plus un brahmanicide, un Chandala (1) n'est plus un Chandala, un Paulkasa (2) n'est plus un Paulkasa, un moine n'est plus un moine, un ascète n'est plus un ascète. Cette forme qui est la sienne n'est plus en relation aux actions positives ni aux actions négatives, car cet être infini, le Purusha, se trouve alors bien au-delà de la conscience de ses tribulations.

1 Chandala : hors-caste, car métissé entre deux castes; notamment, l'enfant adultérin d'une femme brahmane et d'un serviteur (shudra); socialement, le rôle qui leur est dévolu est celui de bourreau ou d'ouvrier funéraire, qui prépare et incinère les morts.
2 Paulkasa : un hors-caste, né d'une mère shudra et d'un père Nishada (clan de chasseurs).

IV-iii-23: Dans cet état, cet être infini, le Purusha, ne voit pas, et pourtant son œil est ouvert; si la vision du témoin ne peut jamais cesser, c'est qu'il est immortel. Dans cet état, il n'est rien qui soit en relation d'altérité avec le témoin, rien qu'il puisse voir comme objet [extérieur à lui].

IV-iii-24: Dans cet état, il ne perçoit aucune odeur, et pourtant son odorat est là; si l'odorat du témoin ne peut jamais cesser, c'est qu'il est immortel. Dans cet état, il n'est rien qui soit en relation d'altérité avec le témoin, rien qu'il puisse sentir comme odeur.

IV-iii-25: Dans cet état, il ne perçoit aucune saveur, et pourtant son goût est là; si le goût du témoin ne peut jamais cesser, c'est qu'il est immortel. Dans cet état, il n'est rien qui soit en relation d'altérité avec le témoin, rien qu'il puisse sentir comme saveur.

IV-iii-26: Dans cet état, il ne prononce aucune parole, et pourtant il parle; si la parole du témoin ne peut jamais cesser, c'est qu'il est immortel. Dans cet état, il n'est rien qui soit en relation d'altérité avec le témoin, rien qu'il puisse mettre en mots.

IV-iii-27: Dans cet état, il n'entend aucun son, et pourtant il entend; si l'ouïe du témoin ne peut jamais cesser, c'est qu'il est immortel. Dans cet état, il n'est rien qui soit en relation d'altérité avec le témoin, rien qu'il puisse entendre.

IV-iii-28: Dans cet état, il n'émet aucune pensée, et pourtant il pense; si la pensée du témoin ne peut jamais cesser, c'est qu'il est immortel. Dans cet état, il n'est rien qui soit en relation d'altérité avec le témoin, rien qu'il puisse émettre en pensée.

IV-iii-29: Dans cet état, il ne perçoit aucune sensation tactile, et pourtant il possède le toucher; si le toucher du témoin ne peut jamais cesser, c'est qu'il est immortel. Dans cet état, il n'est rien qui soit en relation d'altérité avec le témoin, rien qu'il puisse percevoir par le toucher.

IV-iii-30: Dans cet état, il ne possède aucune connaissance, et pourtant il connaît; si la connaissance du témoin ne peut jamais cesser, c'est qu'il est immortel. Dans cet état, il n'est rien qui soit en relation d'altérité avec le témoin, rien qu'il puisse connaître. *

* « Ce passage [du shloka 23 au 30] est très beau. Il est énigmatique, sans doute difficile à comprendre. On voit tout et cependant on ne voit aucune chose comme étant une entité particulière. C'est une perception unique, globale, et non une perception de données successives. Ce n'est pas voir les choses, en les percevant l'une après l'autre en une série linéaire. C'est une perception totale et instantanée de toutes les choses. On ne peut pas dire que quelque chose est vu, dans ce cas, parce que tout ce qui peut être vu est devenu partie intégrante du voyant lui-même. Dans la mesure où le voyant a absorbé en son sein tout ce qui est visible, on peut dire qu'on ne voit rien, si ce n'est son propre Soi. Mais puisqu'il n'existe rien de tel que “voir” son propre Soi, on peut dire qu'il n'y a plus de vue du tout. Cependant, on voit tout, car le Soi ne peut être oublieux de sa propre existence. C'est donc une non-vision de quoi que ce soit, du fait que toute chose est une avec le Soi qui voit. C'est une non-vision parce qu'il n'existe rien de tel que le Soi voyant le Soi, parce que le Soi n'est pas un objet pour Lui-même. Et pourtant ce n'est pas non plus une non-vision, parce que le Soi reste conscient de Lui-même, sa nature authentique étant en effet Conscience. C'est donc là une présentation transcendante d'une expérience super-normale, celle de l'éternité et de l'infini accolés en une embrassade fraternelle, au-delà du temps et de l'espace. » (op. cit., p. 241-2)

IV-iii-31: Comme, dans l'état de veille ou de rêve, toute chose est en relation d'altérité avec le témoin, alors celui-ci peut voir l'autre, il peut sentir l'odeur de l'autre, il peut parler à l'autre, il peut entendre l'autre, il peut penser à l'autre, il peut toucher l'autre, il peut connaître l'autre.

IV-iii-32: Dans le sommeil profond, cet être infini, le Purusha, prend la transparence de l'eau, il est un, il est le témoin, il est sans second [il n'est rien qui soit en relation d'altérité avec lui - NdT]. Tel est le monde de Brahman, ô Empereur. »
              Yajnavalkya poursuivit son enseignement : « C'est là sa réalisation suprême, c'est là sa gloire suprême, c'est là le plus élevé des mondes, c'est là la plus haute félicité. Une seule particule de cette félicité suffit aux félicités additionnées de toutes les créatures vivantes. »

IV-iii-33: « Celui qui a un physique parfait, qui est prospère, qui a de l'ascendant sur autrui, qui a reçu sans compter tout ce qui fait plaisir à l'être humain, représente la plus grande somme de joies possible à l'être humain. Cette félicité humaine multipliée par cent donne une unité de félicité des mânes qui ont gagné le monde des ancêtres. Cette félicité des mânes multipliée par cent donne une unité de félicité des Gandharvas (1). Cette félicité des Gandharvas multipliée par cent donne une unité de félicité des dieux devenus tels par mérite karmique. Cette félicité des dieux devenus tels par mérite karmique multipliée par cent donne une unité de félicité des dieux par naissance, mais aussi de celui qui est érudit en Védas, sans souillures et libéré de tout désir. Cette félicité des dieux par naissance multipliée par cent donne une unité de félicité dans le monde de Prajapati le Créateur (cf. shloka I-ii-7), mais aussi de celui qui est érudit en Védas, sans souillures et libéré de tout désir. Cette félicité de Prajapati le Créateur multipliée par cent donne une unité de félicité dans le monde de Brahman, Hiranyagarbha (cf. shloka I-ii-2), mais aussi de celui qui est érudit en Védas, sans souillures et libéré de tout désir. C'est là la suprême félicité, ô Empereur » conclut Yajnavalkya. *
              « Je te donnerai mille vaches, Yajnavalkya. Je t'en prie, apprends-m'en encore plus sur la libération ! »
              À ces mots, Yajnavalkya frémit, comprenant que le rusé Janaka le forçait à transmettre tout son savoir, jusqu'aux limites de toute conclusion possible.

1 Gandharvas : Musiciens et chanteurs célestes, compagnons des nymphes Apsaras qui les accompagnent de leurs danses, extrêmement beaux et talentueux. Ensemble, ils réjouissent les dieux, dont ils sont les demi-frères. Leurs villes sont réputées pour leur beauté extraordinaire, et tout ce qui les entoure ou les caractérise est d'un raffinement extrême. Ils se nourrissent exclusivement d'odeurs suaves, de parfums. Ils sont donc l'emblème de la vie paradisiaque, de l'hédonisme, de l'esthétisme raffiné et de l'érotisme délicat.
* Cf. Taittiriya Up., II-viii-1-4.

IV-iii-34: Et Yajnavalkya reprit : « Après s'être fait plaisir à ainsi vagabonder dans le monde du rêve, en se contentant d'être témoin des interactions du bien et du mal, le Purusha retourne, en inversant le processus, à l'état précédent, celui de la veille.

IV-iii-35: Tout comme un chariot lourdement chargé fait grincer ses roues, ainsi le Soi qui réside dans le corps – et qui est sous la gouverne du Soi suprême, lequel est conscience pure – s'en détache avec des râles lorsque la respiration devient malaisée à l'approche de la mort.

IV-iii-36: Quand ce corps s'amaigrit, émacié par la vieillesse ou la maladie, alors, de la même façon qu'une mangue, ou une figue, ou un fruit de l'arbre pipal, se détache de sa tige, cet être infini, le Purusha, se détache de tous les composants du corps, puis s'en va; il retourne ensuite, de la même façon qu'il est venu, [dans un composé d'énergies similaires - NdT] pour manifester de nouveau l'énergie vitale, Prana. *

* « Au moment de la mort, le corps physique expérimente divers hauts et bas. De même qu'un fruit peut être détaché de l'arbre, le corps subtil est détaché du corps physique par chaque membre, cellule, sens, organe, puis il le quitte. Automatiquement, en accord avec les lois universelles, il va graviter vers l'endroit où il peut trouver son nouvel habitacle. Les éléments qui serviront de briques de construction du futur corps, sont rassemblés là par la force d'attraction de cet aimant qu'est le corps subtil... La part proportionnelle d'éléments (terre, eau, feu, air, éther) qui lui est nécessaire est tirée du réservoir de la Nature, puis absorbée dans son être par le corps subtil. Celui-ci n'absorbe pas tout et n'importe quoi, mais seulement ce qui lui est nécessaire. Les individus varient quant à leur forme physique et leur anatomie, etc., parce que leurs corps subtils différent par leur nature... L'entrée dans un nouveau corps est également un grand mystère. Il s'agit d'une condensation graduelle de forces matérielles en matière solide, de la façon qui est nécessaire pour satisfaire aux désirs présents dans le corps subtil. À ce moment-là, les souffles vitaux (pranas) qui s'étaient retirés du corps de l'incarnation précédente, entrent de nouveau en action... C'est ce que l'on appelle renaissance. La force gravitationnelle du corps subtil , qui est déterminée par l'intensité des désirs restés insatisfaits, a cristallisé la manifestation d'une nouvelle forme physique : tel est le processus de renaissance. » (op. cit., p. 252-3)

IV-iii-37: À l'occasion de la visite d'un roi, les policiers chargés de la sûreté, les fils de bonne famille et les officiels du village attendent son arrivée, après avoir fait préparé un grand choix de mets et de boissons et fait apprêter une demeure, tout en répétant : “Il arrive ! Il arrive !”; de la même façon, la personne qui cueille les fruits de ses actes [de son karma, dirions-nous – NdT] est attendue par les éléments constitutifs du corps, qui disent : “Brahman arrive ! Il arrive !”

IV-iii-38: Au départ du roi, les policiers chargés de la sûreté, les fils de bonne famille et les officiels du village s'attroupent autour de lui [pour lui souhaiter un bon voyage]; de la même façon, toutes les fonctions vitales se regroupent autour du Soi du mourant, lorsque sa respiration devient laborieuse et que la fin est imminente. 

 

Brahmana IV : La Mort et l'au-delà 

IV-iv-1: Yajnavalkya poursuivit : « Quand ce Soi s'affaiblit et que ses sens s'éteignent en quelque sorte, les fonctions vitales se rassemblent autour de lui. Se saisissant de la totalité de ces particules lumineuses, le Soi se retire dans le cœur (Hridaya, III-ix-20). Quand la divinité tutélaire de la vue se retire de tout le champ de vision, le mourant cesse de distinguer les couleurs.

IV-iv-2: L'œil va s'unir au corps subtil; alors l'assistance constate que le mourant ne voit plus. Puis c'est au tour de l'odorat de s'unir au corps subtil; “Il ne sent plus aucune odeur”, dit-on autour du mourant. Puis c'est le palais (la langue et le sens du goût) qui va s'unir au corps subtil; “Il ne sent plus aucun goût”, dit-on autour du mourant. Puis c'est l'organe de la parole qui va s'unir au corps subtil; “Il ne peut plus parler”, dit-on autour du mourant. Puis c'est le mental qui va s'unir au corps subtil; “Il ne peut plus penser”, dit-on autour du mourant. Puis c'est le sens du toucher qui va s'unir au corps subtil; “Il ne peut plus sentir aucun contact”, dit-on autour du mourant. Puis c'est l'intellect qui va s'unir au corps subtil; “Il a perdu connaissance”, dit-on autour du mourant. La partie supérieure du cœur s'illumine, et par elle le Soi se glisse en dehors du corps, ou alors par l'œil, ou encore par la tête [par la fontanelle – NdT], mais aussi par tout autre endroit. Lorsque le Soi est sorti, la force vitale le suit; quand celle-ci est sortie, toutes les fonctions vitales suivent. Alors le Soi se retrouve doté d'une conscience particulière, et se met à se diriger vers un lieu et un nouveau corps qui vibrent à l'unisson de cette conscience. Il est accompagné de la connaissance, des actes [du bilan karmique, dirions-nous – NdT] et de l'expérience de l'incarnation passée.

IV-iv-3: Tout comme la chenille qui rampe sur un brin d'herbe, lorsqu'elle en atteint la pointe, se tend pour saisir un autre brin et y poursuit sa progression, ainsi le Soi, après avoir rejeté ce corps une fois qu'il est devenu inconscient, se saisit d'un autre support et y rassemble toutes ses forces.

IV-iv-4: Tout comme un orfèvre prend une petite quantité d'or et façonne à partir d'elle une autre forme – nouvelle et plus belle – ainsi le Soi rejette ce corps une fois qu'il est devenu inconscient, et façonne un nouveau corps – nouveau et amélioré – qui sera mieux adapté aux mânes, ou aux Gandharvas, ou aux dieux, ou à Viraj, ou à Hiranyagarbha, ou à d'autres entités.

IV-iv-5: Ce Soi est indéniablement Brahman, et il est également identique au mental, Manas, à l'énergie vitale, Prana, à la vue et à l'ouïe, aux éléments terre, eau, air, éther et feu, ainsi qu'à ce qui est différent du feu, au désir, ainsi qu'à l'absence de désir, à la colère, ainsi qu'à l'absence de colère, à la droiture morale, ainsi qu'à la non-droiture. Ce Soi est identique à tout – identique, en fait, à tout ceci, qui est perçu, et à tout cela, qui en découle. Tels ses actes et son comportement, tel il devient : en faisant le bien, il devient bon, en faisant le mal, il devient mauvais. Il devient vertueux au moyen d'actes positifs, et mauvais au moyen d'actes négatifs. D'autres personnes, cependant, soutiennent l'opinion que le Soi est identique au désir uniquement. Et que tels ses désirs, telles ses résolutions; et telles ses résolutions, tels ses actes; et tels ses actes, telles les conséquences qu'il récolte.

IV-iv-6: À ce propos, voici une instruction lapidaire en quelques vers : “En raison de l'attachement aux objets des sens, le Soi, qui transmigre d'une incarnation à l'autre, récolte les résultats découlant des attachements de son corps subtil et de son mental. Une fois qu'il a épuisé dans l'au-delà les conséquences des actes de sa vie précédente ici-bas, il revient de l'au-delà pour accomplir ici-bas de nouveaux actes.” Ainsi, c'est l'homme des désirs qui transmigre. Mais l'homme sans désirs ne transmigre plus. Chez celui qui s'est libéré des désirs, dont les objectifs ont été atteints et dont le seul objet de désir est le Soi, les fonctions vitales restent dans corps au moment de la mort. Il n'est rien d'autre que Brahman, donc il fusionne alors en Brahman. *

* « Un tel être est désigné comme Akamayamana, “celui qui est sans désirs”. Si un être doit abandonner son corps physique, en étant dans cet état où plus aucun désir ne demeure que celui de l'Être universel, il se passe ceci, que ses souffles vitaux (pranas) ne se répandent pas deci-delà à la recherche d'un nouvel habitacle; ils restent où ils sont. Le corps subtil ne s'en va pas dans l'espace et le temps; au contraire, les pranas et les sens se dissolvent comme des bulles dans l'océan, à l'instant même. Cet être a mené tout au long de sa vie une contemplation sur le Soi absolu; il s'y identifie à l'instant même de sa mort. C'est ce que la terminologie des Upanishads et la philosophie du Védanta nomment la libération instantanée, Sadyamukti. C'est une délivrance immédiate de l'âme, rendue possible par cet affranchissement des désirs qui est la conséquence du seul désir de l'Atman. Telle est la destination glorieuse de l'adepte en spiritualité qui a passé sa vie à contempler l'Être universel . » (op. cit., p. 264)

IV-iv-7: Et voici une autre instruction lapidaire : “Quand tous les désirs qui s'étaient logés en son cœur (Hridaya, III-ix-20) ont été chassés, l'être humain qui avait été mortel, devient immortel et atteint à Brahman alors qu'il est encore dans ce corps.” À l'image de la mue dévitalisée qu'a rejetée le serpent et qui gît, abandonnée sur une fourmilière, le corps de cet être humain gît là. Le Soi de cet homme devient désincarné et redevient l'Esprit immortel, le Soi suprême, le Prana, Brahman, la pure lumière. »
              « Je te donnerai mille vaches, Yajnavalkya » affirma Janaka, l'Empereur de Videha.

IV-iv-8: Yajnavalkya poursuivit : « Encore une autre instruction lapidaire : “La voie subtile, ce sentier millénaire qui a la finesse d'un atome et pourtant se trouve partout, je l'ai découverte. Et même plus, je l'ai réalisée moi-même. C'est par elle que les sages – ces connaisseurs de Brahman – gagnent également la sphère céleste de la libération après la mort du corps physique, c'est par elle qu'ils étaient déjà libérés de leur vivant.” *

* « La voie vers l'Éternel est subtile, invisible à l'œil, non susceptible d'être saisie par les sens, impossible à comprendre par la raison ou l'intellect. Même en empruntant la plus subtile logique, il nous serait difficile de discerner la voie vers l'Esprit. Elle est si subtile ! Notre intelligence, notre compréhension discursive, ne sont capables d'opérer qu'à partir des données des sens, mais non pour trouver la voie vers l'Esprit. Ce ne sont donc pas les sens qui nous aident là. Et cette voie subtile est répandue partout. Comme c'est intéressant ! Elle est partout, et néanmoins si subtile. Ce qui est répandu partout doit être vaste, naturellement. Devrait être capable d'être perçu par tout le monde, si c'est omniprésent. Mais cette voie n'est pas susceptible d'être perçue, nonobstant le fait qu'elle est omniprésente. Elle est partout, et pourtant demeure invisible pour tout le monde. Elle est omniprésente, immémoriale, et cependant extrêmement subtile. » (op. cit., p. 265-6)

IV-iv-9: “Certains la voient comme étant de couleur blanche, d'autres comme bleue, grise, verte ou rouge. Cette voie est réalisée par un “brahmane”, c'est-à-dire un authentique connaisseur de Brahman, et la suit quiconque connaît Brahman, a accompli des actes vertueux et s'est identifié à la Lumière suprême.”

IV-iv-10: “Dans les ténèbres profondes de l'ignorance entrent après leur mort ceux qui ont cultivé l'ignorance (à travers leurs actes et le simples ritualisme religieux). En des ténèbres encore plus profondes entrent ceux qui se sont dévoués à la seule connaissance (des traités de cérémonie des Védas).”

IV-iv-11: “Emplis de misère sont ces mondes qu'enveloppent les ténèbres aveuglantes de l'ignorance. Y entrent après leur mort ceux qui furent ignorants et sans sagesse.”

IV-iv-12: “Si un homme connaît le Soi dans sa véritable nature et en tant que son identité réelle, alors avec quel désir et au nom de quoi irait-il souffrir en s'éveillant de nouveau dans un corps ?”

IV-iv-13: “Celui qui a réalisé le Soi et l'a intégré dans sa conscience intime, qui s'est libéré de cet habitat périlleux et inextricable qu'est le corps physique, celui-là est devenu un “faiseur d'univers”, un magicien qui a des rapports de créativité avec tout. Tout est son Soi, et lui, de son côté, est le Soi de tout.” *

* « Celui qui s'est éveillé à cette connaissance, dont la conscience s'est élevée jusqu'à sa nature immaculée, qui s'est libéré de la prison inextricable du corps, libéré de cette incarnation dangereuse que l'on nomme le tabernacle physique, devient l'ami de tout ce qui existe. Il ne devient pas seulement cela, mais aussi un vishvakrit, une personne capable d'accomplir n'importe quoi, pas seulement en pensée ou en action, mais du simple fait d'exister. Il devient le créateur de toute chose, un faiseur de soi-disant miracles, un créateur suprême. » (op. cit., p. 271)

IV-iv-14: “Habitant dans ce corps physique, nous sommes, d'une manière ou d'une autre, parvenus à la connaissance de Brahman. Sinon, nous serions demeurés dans l'ignorance, et aurions subi un grand dommage. Car ceux qui connaissent Brahman deviennent immortels, tandis que les autres ne connaissent que la misère.”

IV-iv-15: “Lorsqu'un homme, suivant les instructions de son maître, en arrive à contempler sans intermédiaire ce Soi d'une splendeur radieuse, Seigneur de tout ce qui fut et sera, alors il ne désire plus se détourner de Lui.”

IV-iv-16: “Sous Son pouvoir les années et les jours tournoient dans le temps – c'est l'immortelle Lumière des lumières, que les dieux eux-mêmes méditent comme étant longévité infinie.”

IV-iv-17: “En Son sein sont contenus les cinq quintuplicités (1) et l'akasha subtil – c'est l'Atman même, et je Le considère comme étant l'immortel Brahman. Connaissant ce Brahman, je suis immortel.” *

1 Ce sont les cinq sens, et les cinq types d'objets leur correspondant sont considérés comme quintuples du fait qu'ils sont constitués des cinq éléments (terre, eau, air, feu et éther-akasha), mélangés en proportions variables ou purs.
* « Les cinq sens qui sont notre lumière, de même que leurs objets correspondants; la terre, l'eau, le feu, l'air, l'éther et tout ce qui est constitué de ces cinq éléments; tous ces objets extérieurs, et les sens qui reconnaissent ou perçoivent les objets; la totalité de la création, pour ainsi dire, est contenue dans un atome, au sein de cette vaste étendue de la Réalité. C'est le Soi. Donc, le Soi n'est pas une petite lumière qui brille dans votre cœur physique. C'est une conflagration universelle et un rayonnement éclatant qui n'est pas de nature physique... Le Soi réel englobe même l'immense création. Ce n'est pas un simple indicateur qui clignote comme un lumignon à l'intérieur du corps physique de l'individu. Ce n'est pas une flamme de bougie qui luit dans l'obscurité de votre cœur. C'est l'éclat resplendissant de l'univers, et pas seulement la lumière qui éclaire quelque objet extérieur comme la lumière solaire qui diffuse alentour. Ce n'est pas seulement une lumière éthérée ou une transparence. Ce n'est pas seulement une illumination qui vous aide à connaître ce qui est en dehors de vous. C'est la lumière en soi et l'objet, tout à la fois. C'est cela, le Soi. » (op. cit., p. 275)

IV-iv-18: “Ceux qui sont parvenus à la connaissance de l'Énergie pranique (Prana) de tous les souffles vitaux (pranas), de l'Œil de l'œil, de l'Oreille de l'oreille, et de l'Esprit (Manas) de l'esprit, réalisent Brahman, l'Ancien, le Primordial.”

IV-iv-19: “C'est par le pur Mental, et uniquement par lui, qu'Il peut être réalisé. En Lui, la diversité, quelle qu'elle soit, n'existe pas. Quiconque perçoit la moindre diversité en Lui, s'achemine de mort en mort [une vie succédant à l'autre, dans le Samsara – NdT].”

IV-iv-20: “C'est dans Sa forme d'unicité qu'Il doit être réalisé, car Il est inconnaissable et éternel. L'Atman est sans souillure, par-delà l'akasha subtil, Il n'est jamais né, Il est infini et éternellement semblable à Lui-même.”

IV-iv-21: “Il est judicieux, pour l'aspirant à Brahman, d'étudier uniquement la voie vers l'Atman et de développer la connaissance intuitive, Prajna (1). Que son esprit ne soit pas encombré de trop de mots [en pensée comme en parole, mais aussi par l'étude livresque – NdT], ce ne serait qu'une vaine perte d'énergie par l'organe de la parole.” *

1 Prajna : 1) jugement et intelligence; 2) la sagesse, en tant qu'intelligence toute-inclusive; par extension, le Soi (Atman) tel qu'expérimenté dans le sommeil profond (sushupti); 3) le Maître de la Sagesse et de la Connaissance.
* fin de l'instruction lapidaire citée par Yajnavalkya depuis le shloka IV-iv-8.

IV-iv-22: Yajnavalkya reprit son propre exposé : « Le Soi, ce grand Être qui existe de toute éternité, identique à l'intellect (vijnanamaya – cf. shloka II-i-16), résidant au milieu des organes corporels, se tient dans l'akasha du cœur (cf. shloka II-i-17). Il est le régent de la totalité, le Seigneur de la totalité, le gouverneur de la totalité. Il ne devient pas meilleur à la faveur de nos actes positifs, ni n'empire à cause de nos actes négatifs. Il est le Seigneur de toutes choses, Il est le gouverneur de tous les êtres, ainsi que leur protecteur. Il est la berge du fleuve qui trace la frontière entre un monde et l'autre, les empêchant de s'interpénétrer. Les Brahmanes Le recherchent par l'étude des Védas, les sacrifices, la charité et l'austérité, laquelle consiste à se détacher des perceptions sensorielles, sans pour autant les annihiler. Dès lors qu'on ne perçoit que Lui, on devient un contemplateur silencieux (1). C'est par désir exclusif du Soi que moines et ermites renoncent à leur foyer et à ce monde. Les sages de l'ancien temps, dit-on, ne désiraient pas d'enfants : “Quel accomplissement serait-ce d'avoir une progéniture, pour nous qui avons atteint au Soi et au monde de la Réalité ?” Ils sacrifiaient, nous dit-on, leur désir d'avoir des fils, des biens personnels, une situation dans le monde, et adoptaient la vie de moine mendiant. Car le désir d'avoir des descendants mâles entraîne le désir d'avoir des richesses, et le désir de richesses entraîne le désir d'une position sociale, et ces deux derniers restent toujours des désirs [n'étant jamais entièrement satisfaits - NdT]. Ce Soi, l'Atman, est Cela, Tat, qui a été décrit comme Neti Neti, ni ceci ni cela (cf. shloka III-ix-26). L'Atman est insaisissable, car Il n'est jamais capturé; inaltérable, car Il ne s'accroît ni ne diminue jamais; libre, car il n'est jamais lié à quoi que ce soit; serein, car Il ne connaît jamais ni souci ni douleur. Quiconque possède la connaissance de l'Atman n'est jamais assailli par les deux pensées suivantes : “En cette occasion, j'ai bien agi” et “En cette occasion, j'ai mal agi”. Il a vaincu ces deux types d'opinion. Les actes commis ou omis ne l'affectent plus.

1 Muni : « le silencieux » - 1) l’ascète qui pratique le silence (mauna); 2) le sage, celui qui connaît la valeur du silence.

IV-iv-23: Cela a été exprimé par cet hymne du Rig Véda : “Telle est la gloire éternelle de Brahman, comme de celui qui Le connaît : Il ne s'accroît ni ne diminue, pas même du fait du karma, le domaine de l'action (cf. shloka I-vi-1). Cela est la seule nature qu'il faut connaître; alors, on demeure au-delà de l'acte négatif. En conséquence, qui connaît Brahman dans Sa nature réelle, acquiert une grande maîtrise de soi, devient paisible, intériorisé, patient et concentré; c'est le Soi qu'il voit dans son propre corps, et il voit tout être comme étant le Soi. Le mal ne le déroute plus, c'est au contraire lui qui repousse tous les maux. Le mal ne l'afflige plus, c'est au contraire lui qui consume tous les maux. Il devient sans souillure, sans défaut, libéré de tous les doutes; il devient un authentique Brahmane (c.-à-d. un connaisseur de Brahman). Tel est le monde de Brahman, ô Empereur, auquel vous venez d'atteindre. »
              Par ces mots, Yajnavalkya termina son enseignement.
              Janaka s'écria : « Vénérable sage, je te donnerai tout l'empire de Videha, et moi-même de surcroît, pour demeurer à ton service. »

IV-iv-24: Le Soi, ce grand Être qui existe de toute éternité, est celui qui consomme la nourriture et celui qui donne la richesse, fruit de notre labeur. Quiconque possède cette connaissance, reçoit cette richesse.

IV-iv-25: Le Soi, ce grand Être qui existe de toute éternité, est sans déclin, immortel, il ne connaît ni la mort, ni la peur. Il est Brahman, l'infini. Car Brahman est véritablement libre de toute peur. Qui connaît Brahman dans Sa nature réelle, devient assurément ce Brahman sans peur. *

* « Sans peur est Brahman, car Il est sans second. Là où se trouve un être en rapport d'altérité et d'extériorité à vous, la peur surgit [du danger potentiel – NdT]. L'absence de toute peur est l'état de l'Absolu, car il n'existe rien qui lui soit juxtaposé, qui lui soit second. L'absence de toute peur est Brahman, car Il est Un, unicité absolue, et par conséquent sans danger à craindre. Vous devenez cette existence libre de toute peur du moment où vous connaissez Cela qui est identique à votre propre existence. » (op. cit., p. 289)

 

Brahmana V : Yajnavalkya et Maitreyi (2) 

À partir du shloka 2, le texte reprend en majeure partie celui du Brahmana IV du chapitre II (p. 32 à 35, ci-dessus). Je ne reprends donc aucune des notes insérées dans ces pages déjà vues - NdT.

IV-v-1: Yajnavalkya avait deux épouses, Maitreyi et Katyayani. Si Maitreyi avait de l'intérêt pour discuter avec son époux de Brahmavidya, la science de Brahman (cf. shloka I-iv-9), par contre Katyayani avait une manière de penser purement féminine. Or donc, un jour Yajnavalkya désira embrasser le mode de vie des renonçants:

IV-v-2: « Ma chère Maitreyi, dit Yajnavalkya, j'ai l'intention de renoncer à cette vie de maître de maison. Accorde-moi de faire à l'amiable le partage de mon patrimoine entre toi et Katyayani. »

IV-v-3: Maitreyi répondit : « Mon époux, si même cette terre entière avec toutes ses richesses était mienne, en deviendrais-je immortelle ? » « Non, ta vie serait semblable à celle de tous ces gens qui possèdent beaucoup de biens. Mais aucun espoir d'immortalité à travers les richesses ! »

IV-v-4: Maitreyi : « Mais que ferais-je de ce qui ne me rendrait pas immortelle ?! Parle-moi, mon vénéré Maître, uniquement de ce que tu sais être la seule voie vers l'immortalité. »

IV-v-5: Yajnavalkya : « Ma chérie, tu as toujours été ma bien-aimée, et cela déjà bien avant cet instant où tu exprimes ce qui me tient à cœur. Approche-toi, assieds-toi, je vais te l'expliquer. Durant cette explication, concentre-toi et médite sur ce que je vais te dire. »

IV-v-6: « En vérité, ce n'est pas par simple amour pour l'époux, ma très chère, qu'il est aimé, mais c'est pour son propre bien que l'épouse chérit l'époux.
              De même, ce n'est par simple amour pour l'épouse, ma très chère, qu'elle est aimée, mais c'est pour son propre bien que l'époux chérit l'épouse.
              Ce n'est pas par simple amour pour leurs enfants, ma très chère, qu'ils sont aimés, mais c'est pour leur propre bien que les parents chérissent leurs enfants.
              Ce n'est pas par simple amour pour la richesse, ma très chère, qu'elle est aimée, mais c'est pour son propre bien que l'on chérit la richesse.
              Ce n'est pas par simple amour pour le brahmane, ma très chère, qu'il est aimé, mais c'est pour son propre bien que l'on chérit le brahmane.
              Ce n'est pas par simple amour pour le kshatriya (cf. shloka I-iv-11), ma très chère, qu'il est aimé, mais c'est pour son propre bien que l'on chérit le kshatriya.
              Ce n'est pas par simple amour pour les divers mondes, ma très chère, qu'ils sont aimés, mais c'est pour son propre bien que l'on chérit les divers mondes.
              Ce n'est pas par simple amour pour les dieux , ma très chère, qu'ils sont aimés, mais c'est pour son propre bien que l'on chérit les dieux.
              Ce n'est pas par simple amour pour les êtres , ma très chère, qu'ils sont aimés, mais c'est pour son propre bien que l'on chérit les êtres.
              Ce n'est pas par simple amour pour le Tout, ma très chère, qu'il est aimé, mais c'est pour son propre bien que l'on chérit le Tout.
              En vérité, c'est l'Atman, le Soi, que nous devons réaliser, ma très chère Maitreyi – c'est Lui dont nous devons écouter parler, c'est sur Lui que nous devons réfléchir et méditer. Car, ma très chère, par la réalisation du Soi grâce à l'écoute, la réflexion et la méditation, tout devient connaissance. »

IV-v-7: « Le brahmane ignore celui qui le perçoit comme différent de l'Atman. Le kshatriya ignore celui qui le perçoit comme différent de l'Atman. Les divers mondes ignorent celui qui les perçoit comme différents de l'Atman. Les dieux ignorent celui qui les perçoit comme différents de l'Atman. Les êtres ignorent celui qui les perçoit comme différents de l'Atman. Le Tout ignore celui qui le perçoit comme différent de l'Atman. Oui, ce brahmane, ce kshatriya, ces mondes, ces dieux, ces êtres et ce Tout – ils sont tous l'Atman. »

IV-v-8-10: « Tout comme, lorsqu'on frappe sur un tambour, ses diverses notes spécifiques demeurent indistinctes, et sont amalgamées dans la sonorité générale du tambour ou dans le son général produit par différents types de frappes;
              Tout comme, lorsqu'on souffle dans une conque, ses diverses notes spécifiques demeurent indistinctes, et sont amalgamées dans la sonorité générale de la conque ou dans le son général produit par différentes manières de souffler;
              Tout comme, lorsqu'on joue sur une vina, ses diverses notes spécifiques demeurent indistinctes, et sont amalgamées dans la sonorité générale de la vina ou dans le son général produit par différents manières de pincer;
              [De même, ce ne sont pas pas des objets particuliers qui sont perçus durant la veille et le sommeil avec rêves, mais c'est bel et bien la pure Intelligence.] * »

* Cette phrase ne figure pas dans toutes les versions.

IV-v-11: « Tout comme d'un feu allumé avec des fagots encore humides s'élèvent des fumées, des étincelles et de la vapeur, de même, ma très chère, le Rig Véda, le Yajur Véda, le Sama Véda, l'Atharva Véda, l'histoire, la mythologie (les Puranas), les arts (vidya), les Upanishads, les versets (shlokas), les aphorismes (sutras), les élucidations (anuvyakhyanas) et explications (vyakhyanas), sont tous sortis du souffle de la Réalité infinie. Oui, c'est le Soi suprême qui les a exhalés. »

IV-v-12: « Tout comme dans l'océan se déversent toutes sortes d'eaux,
              tout comme sur la peau se manifestent toutes sortes de textures,
              tout comme dans le nez se manifestent toutes sortes d'odeurs,
              tout comme sur la langue se manifestent toutes sortes de goûts,
              tout comme dans l'œil se manifestent toutes sortes de couleurs,
              tout comme dansl'oreille se manifestent toutes sortes de sonorités,
              tout comme dans le mental (manas – cf. shloka I-ii-1) se manifestent toutes sortes de délibérations,
              tout comme dans l'intellect (vijnanamaya – cf. shloka II-i-16) se manifestent toutes sortes de connaissances,
              tout comme par les mains se manifestent toutes sortes de labeurs,
              tout comme par le sexe se manifestent toutes sortes de jouissances,
              tout comme par l'anus se manifestent toutes sortes d'excrétions,
              tout comme par les pieds se manifestent toutes sortes de déplacements,
              ainsi par l'organe de la parole se manifestent tous les Védas. »

IV-v-13: « Tout comme un morceau de sel gemme n'a ni intériorité ni extériorité, mais est entier, purement de saveur salée, ainsi, ma très chère, le Soi n'a ni intériorité ni extériorité, mais est entier, et n'est que pure Intelligence. Le Soi de l'entité séparée (Jiva) surgit des cinq éléments et, à leur destruction, cette existence séparée périt également. Lorsqu'il atteint l'unicité du Soi absolu, il perd sa conscience d'entité séparée. Voilà ce que j'avais à te dire, ma chérie. » Et  Yajnavalkya se tut.

IV-v-14: Maitreyi remarqua : « Juste à ce point, tu viens de semer la confusion dans mon esprit, et je ne comprends rien du tout. » Yajnavalkya reprit : « Ce que je dis n'a certainement pas de quoi te déconcerter, ma chérie; le Soi est indéniablement immuable et indestructible, ô Maitreyi. »

IV-v-15: « Car lorsqu'il y a dualité, l'odorat a quelque chose à sentir, la vue a quelque chose à voir, l'ouïe a quelque chose à entendre, la parole a quelque chose à dire, le mental a quelque chose à penser, l'intellect a quelque chose à connaître. Par contre, pour le connaisseur de Brahman, tout, absolument tout, est devenu le Soi; qu'y aurait-il alors à sentir, et avec quoi ? qu'y aurait-il alors à voir, et avec quoi ? qu'y aurait-il alors à entendre, et avec quoi ? qu'y aurait-il alors à dire, et avec quoi ? qu'y aurait-il alors à penser, et avec quoi ? qu'y aurait-il alors à connaître, et avec quoi ? Et avec quoi pourrait-on connaître Cela, Tat (cf. shloka I-iv-10), grâce auquel tout ceci est connu ? Ce soi est Cela qui a été décrit comme Neti Neti, ni ceci ni cela (cf. shloka III-ix-26). Il est insaisissable, car Il n'est jamais capturé; inaltérable, car Il ne s'accroît ni ne diminue jamais; libre, car il n'est jamais lié à quoi que ce soit; serein, car Il ne connaît jamais ni souci ni douleur. Avec quoi, ma très chère, pourrait-on connaître le Connaisseur lui-même ? – Voilà, tu as reçu l'enseignement, Maitreyi. Et tout ce qui précède exprime la voie vers l'immortalité, ma chérie. »
              Sur ces paroles, Yajnavalkya s'en alla vers sa nouvelle vie de renonçant.

 

Brahmana VI : La lignée des Instructeurs  

IV-vi-1: Voici la lignée des Instructeurs : Pautimasya reçut cet enseignement de Gaupavana. Gaupavana le reçut d'un autre Pautimasya. Ce dernier Pautimasya le reçut d'un autre Gaupavana. Ce dernier Gaupavana le reçut de Kausika. Kausika le reçut de Kaundinya. Kaundinya le reçut de Sandilya. Sandilya le reçut de Kausika et de Gautama. Gautama –

II-vi-2: ... le reçut d'Agnivesya. Agnivesya le reçut de Sandilya et d'Anabhimlata. Anabhimlata le reçut d'un autre du même nom. Celui-là le reçut d'un troisième Anabhimlata. Ce dernier Anabhimlata le reçut de Gautama. Gautama le reçut de Saitava et de Pracinayogya. Ces derniers le reçurent de Parasarya. Parasarya le reçut de Bharadvaja. Ce dernier le reçut de Bharadvaja et de Gautama. Gautama le reçut d'un autre Bharadvaja. Ce dernier le reçut d'un autre Parasarya. Parasarya le reçut de Baijavapayana. Ce dernier le reçut de Kausikayani. Kausikayani –

II-vi-3: ... le reçut de Ghrtakausika. Ghrtakausika le reçut de Parasaryayana. Ce dernier le reçut de Parasarya. Parasarya le reçut de Jatukarnya. Jatukarnya le reçut d'Asurayana et de Yaska. Asurayana le reçut de Traivani. Traivani le reçut d'Aupajandhani. Ce dernier le reçut d'Asuri. Asuri le reçut de Bharadvaja. Bharadvaja le reçut d'Atreya. Atreya le reçut de Manti. Manti le reçut de Gautama. Gautama le reçut d'un autre Gautama. Ce dernier le reçut de Vatsya. Vatsya le reçut de Sandilya. Sandilya le reçut de Kaisorya Kapya. Ce dernier le reçut de Kumaraharita. Kumaraharita le reçut de Galava. Galava le reçut de Vidarbhi-Kaundinya. Ce dernier le reçut de Vatsanapat Babhrava. Ce dernier le reçut de Pathin Saubhara. Ce dernier le reçut d'Ayasya Angirasa. Ce dernier le reçut d'Abhuti Tvastra. Ce dernier le reçut de Visvarupa Tvastra. Ce dernier le reçut des Ashvins (cf. shloka II-i-11). Ces derniers le reçurent de Dadhyac Atharvana. Ce dernier le reçut d'Atharvan Daiva. Ce dernier le reçut de Mrtyu Pradhvamsana. Ce dernier le reçut de Pradhvamsana. Pradhvamsana le reçut d'Ekarsi. Ekarsi le reçut de Viprachitti. Viprachitti le reçut de Vyasti. Vyasti le reçut de Sanaru. Sanaru le reçut de Sanatana. Sanatana le reçut de Sanaga. Sanaga le reçut de Paramesthin (Viraj). Ce dernier le reçut de Brahman (Hiranyagarbha). Brahman est né de Lui-même. Salutations à Brahman !

 


Khila Kanda - Section des Annexes

CHAPITRE CINQ


Brahmana I : Infinité de Brahman 

V-i-1: Om ! Ce Brahman est infini, infini est cet Univers. L'infini procède de l'infini. Assumant alors l'infinitude de l'Univers infini, Cela repose comme l'infini Brahman, et Lui seul. Om est Brahman en tant qu'Akasha, l'espace éthéré primordial. Il est l'espace éthéré dont a procédé l'air, dit le fils de Kauravyayani. Om est le Véda, comme le savent les connaisseurs de Brahman; car Om nous délivre la connaissance qu'il est indispensable de posséder.

 

Brahmana II : Les trois disciplines fondamentales

V-ii-1:Prajapati, le Progéniteur (cf. shloka I-ii-7), engendra trois sortes de fils : les dieux, les humains, et les anti-dieux ou Asuras (cf. shloka I-iii-1). En compagnie de leur auguste Père, ils menaient tous la vie chaste de l'étudiant en science sacrée (1). Au terme de leur période d'austérités préparatoires, les dieux demandèrent à leur Père : « Nous t'en prions, instruis-nous. » Alors Prajapati émit la syllabe Da, puis il demanda : « Avez-vous compris ? » Ils répondirent : « Oui, tu nous a dit “Contrôlez-vous ! Damyata!” « Vous avez bien compris. »

1 Brahmacharya : 1) chasteté absolue, en pensée, en paroles et en actions; 2) maîtrise parfaite des sens; célibat, continence; 3) étude des Védas et de la science sacrée; 1ère partie de la vie d’un hindou: célibat, étude spirituelle et auto-discipline (cf. ashrama).

V-ii-2: Puis les hommes s'adressèrent à Lui : « Nous t'en prions, instruis-nous. » Alors Prajapati émit la syllabe Da, puis il demanda : « Avez-vous compris ? » Ils répondirent : « Oui, tu nous a dit “Donnez, soyez charitables ! Datta!” « Vous avez bien compris. »

V-ii-3: Puis ce fut aux Asuras de Lui demander : « Nous t'en prions, instruis-nous. » Alors Prajapati émit la syllabe “Da”, puis il demanda : « Avez-vous compris ? » Ils répondirent : « Oui, tu nous a dit “Ayez pitié ! Dayadhvam!” « Vous avez bien compris. » Cette même instruction, de nos jours encore, est répétée par la voix céleste sous la forme du tonnerre, qui clame “Da, Da, Da”, ce qui signifie “Damyata, Datta, Dayadhvam” : « Contrôlez-vous, soyez charitables, ayez pitié ! » En conséquence, on doit apprendre à développer ces trois vertus : le contrôle de soi, la charité et la pitié.

 

Brahmana III : Brahman comme cœur

V-iii-1: Le cœur (Hridaya, III-ix-20), qui est en nous – c'est cela, Prajapati. C'est Brahman, c'est la totalité. Hridaya se compose de trois syllabes : la première est Hri (tirer, attirer), et celui qui médite sur elle attire à lui ses proches et les étrangers. La seconde syllabe est Da (donner), et celui qui médite sur elle reçoit des dons de ses proches et des étrangers. La troisième syllabe est Ya (aller), et celui qui médite sur elle attire atteint le plan céleste.

 

Brahmana IV : Méditation sur Satya Brahman 

V-iv-1: Cela, Tat (cf. shloka I-iv-10), était seul à exister, et ce qui existait était la Vérité, Satya (1), et uniquement elle. Celui qui médite sur ce grand Être originel, digne d'adoration, et le reconnaît comme étant Satya Brahman, celui-là conquiert tous les mondes. Il vainc ses ennemis, lesquels se révèlent irréels, asat (2). Oui, quiconque connaît ainsi ce grand Être originel, digne d'adoration, Le connaît comme étant Satya Brahman – car la Vérité éternelle, ou Réalité, est Brahman.

1 Satya : « réalité, vérité » - 1) véracité, sincérité; promesse, serment; 2) vérité ontologique (ce qui est – cf. rita); la Vérité éternelle.
2 Asat : 1) mauvais, méchant, injuste; 2) inexistant, faux, irréel. 3) néant, irréalité; mal, mensonge.

 

Brahmana V : Louange de Satya Brahman 

V-v-1:Au commencement, cet univers était constitué uniquement d'eau. De cette eau émergea Satya, la Vérité. Satya est Brahman. Brahman engendra Prajapati, et celui-ci engendra les dieux, lesquels méditent sur Satya, la Vérité. Ce nom Satya est composé de trois syllabes, Sa, Ti et Ya. La première et la dernière syllabe représentent la Vérité. Entre elles, se tient la non-vérité *. La non-vérité est entourée de chaque côté par la vérité. Il y a donc une nette prépondérance de vérité. Qui possède cette connaissance n'est jamais blessé par la non-vérité.

* irréalité, ou erreur, plutôt que mensonge – NdT

V-v-2: Cela, Tat, qui est Satya, est aussi Aditya, le Soleil – cet Être qui réside au centre de cette orbe immensément lointaine et cet Être qui est dans notre œil droit. L'un et l'autre sont en corrélation, mutuellement. Le premier est relié au second par les rayons lumineux et le second est relié au premier par les fonctions de la vue. Lorsqu'un homme est sur le point de quitter son corps, il a alors une vision très claire de l'orbe, sans ses rayons lumineux, car ceux-ci ne parviennent déjà plus jusqu'à lui. *

* « Certains interprètent ce passage comme étant une description de la mort ordinaire, que tout individu rencontrera, quel que soit son degré d'évolution spirituelle au moment de la mort. Mais d'autres pensent que c'est là une description qui s'applique à ceux qui sont prêts à emprunter le sentier du soleil dans le contexte de la libération graduelle, ou Krama-Mukti : le soleil prend dans son sein le mourant, et lui ouvre un chemin. Cette interprétation doit être correcte, car elle est corroborée et étayée par certains passages qui suivent... Il y a environ quatorze étapes par les quelles l'âme doit passer, mentionnées dans les Upanishads. L'une d'elles est le soleil, et celui-ci est donc considéré comme marquant une étape très importante du voyage de l'âme sur le sentier de la libération graduelle, Krama Mukti. Dans le cas d'un individu qui a déjà médité en ce sens sur l'identité du Purusha résidant dans le Soleil et du Purusha intérieur, qui a pratiqué le culte du Soleil (Surya-Upasana) dans un sens spirituel, qui a considéré le soleil comme le portail de Moksha (la libération), au moment du départ de l'âme, cet individu recevra un signal de l'imminence du retrait du corps par le soleil lui-même, qui se tiendra dans toute sa luminosité dans son esprit, mais avec ses rayons rétractés. » (op. cit., p. 309-10)

V-v-3: De cet Être qui réside au centre de l'orbe solaire, la syllabe Bhu (la Terre) est la tête, car il n'y a qu'une tête, comme il n'y a qu'une syllabe; le mot Bhuvar (le Ciel atmosphérique) est les bras, car il y a deux bras, comme il y a deux syllabes; le mot Svar (le Ciel cosmique) est les jambes, car il y a deux jambes, comme il y a deux syllabes (1). Le nom secret de cet Être est Ahar (jour). Qui possède cette connaissance détruit le mal et ne le rencontre plus.

1 Vyahriti : « énonciation, proclamation » - Paroles prononcées rituellement; proclamation du nom des 7 mondes (lokas), ou du mantra “Om bhur bhuvah svah”, représentant respectivement la Terre, l'Atmosphère (ou le Firmament, c.-à-d. le monde intermédiaire) et les Cieux cosmiques.

V-v-4: De cet Être qui est dans notre œil droit, la syllabe Bhu (la Terre) est la tête, car il n'y a qu'une tête, comme il n'y a qu'une syllabe; le mot Bhuvar (le Ciel atmosphérique) est les bras, car il y a deux bras, comme il y a deux syllabes; le mot Svar (le Ciel cosmique) est les jambes, car il y a deux jambes, comme il y a deux syllabes. Le nom secret de cet Être est Aham (Je, moi). Qui possède cette connaissance détruit le mal et ne le rencontre plus.

 

Brahmana VI : Méditation sur Brahman comme mental 

V-vi-1: Cet Être resplendissant qui est identique au mental (manas – cf. shloka I-ii-1) se tient dans la cavité du cœur, où il a la taille d'un grain de riz ou d'orge, et c'est là que les yogis Le réalisent. Il est le Seigneur de la totalité, le régent de la totalité, et Il gouverne tout ce qui existe – quel que ce soit.

 

Brahmana VII : Méditation sur Brahman comme éclair

V-vii-1: On dit que l'éclair est Brahman. On l'appelle Vidyut (éclair) parce qu'il disperse (vidanat) l'obscurité. Qui possède cette connaissance – à savoir que l'éclair est Brahman – disperse les maux qui se sont assemblés pour l'assaillir; car l'éclair est véritablement Brahman.

 

Brahmana VIII : Méditation sur les Védas comme Vache

V-viii-1: Il faut méditer sur la parole (les Védas) en tant que vache. Elle possède quatre tétines – les terminaisons de mantras que sont Svaha (Salutations !), Vasat (Demeure !), Hanta (Holà !) et Svadha (Voici de l'eau !) (1). Les dieux tirent leur subsistance de deux tétines – Svaha et Vasat, les hommes de Hanta, et les mânes de Svadha. Son mâle, le taureau, est l'énergie vitale, Prana, et son petit, le veau, est le mental, Manas.

1 Svadha : offrande d'eau, libation aux ancêtres.

 

Brahmana IX : Méditation sur le feu Vaishvanara

V-ix-1: Le feu interne dans l'être humain, qui digère la nourriture consommée, est Vaishvanara (1). Il émet un son, que l'on perçoit lorsque l'on se bouche les oreilles. Lorsqu'un homme est sur le point de quitter son corps, il n'entend déjà plus ce son.

1 Vaishvanara : 1) L'Être universel; le Soi à l'état de veille (jagrat), qui est le support de l'état de veille ou conscience du corps physique (sthula sharira); la conscience du monde extérieur; 2) épithète d'Agni, en tant que « Celui-qui-pénètre-tout », en rapportant la science qui explique tout l'occulte. Il est alors le Dieu de la Science, la puissance d'Illumination, intérieure comme extérieure; 3) Vaishvanara-Agni est à comprendre comme l'étincelle qui allume le bûcher de la destruction cosmique.

 

Brahmana X : Le sentier de l'âme décédée

V-x-1: Lorsqu'un homme prend le départ pour l'autre monde, il atteint le plan de l'élément air. L'air lui ouvre un passage de la taille d'une roue de chariot. Il y pénètre et commence son ascension vers le soleil, qui lui ouvre un passage de la taille d'une timbale [l'instrument à percussion – NdT]. Il y pénètre et continue son ascension vers la lune, qui lui ouvre un passage de la taille d'un tambour frappé. Il y pénètre et parvient à un monde où n'existe ni la souffrance, ni le froid. Et là il demeure, pour des années sans fin.

 

Brahmana XI : Les ascèses suprêmes

V-xi-1: C'est indéniablement une ascèse excellente (tapas, cf. shloka I-ii-6) que de souffrir patiemment lorsqu'on est malade. Qui possède cette connaissance atteint au monde suprême. C'est indéniablement une ascèse excellente qu'après notre mort, notre dépouille soit déposée dans la forêt. Qui possède cette connaissance atteint au monde suprême. C'est indéniablement une ascèse excellente qu'après notre mort, notre dépouille soit déposée sur un bûcher. Qui possède cette connaissance atteint au monde suprême.

 

Brahmana XII : Méditation sur la nourriture et le Prana comme Brahman

V-xii-1: Certains disent que la nourriture (Anna) est Brahman. Mais ce n'est pas vrai, car la nourriture se putréfie en l'absence de l'énergie vitale, Prana. Selon d'autres, c'est le Prana qui est Brahman. Mais ce n'est pas vrai, car le Prana se raréfie en l'absence de nourriture. Mais l'union de ces deux forces divines, Anna et Prana, mène à l'état suprême, celui de Brahman. Ayant fait ces réflexions, Pratida * dit à son père : « Quel bien pourrais-je bien faire à celui qui possède cette connaissance, ou alors quel mal ? » Son père eut un geste de dénégation : « Aucun, Pratida, car qui donc pourrait atteindre à la plus haute connaissance tout en continuant de s'identifier à ces deux catégories, bien et mal ? » Puis il lui révéla ceci : « Médite sur le mot Vi. La nourriture est réellement Vi, car l'existence de toutes les créatures repose (visanti) sur elle. Médite aussi sur Ram. Le souffle vital est Ram, car toutes les créatures trouvent délicieux (ramante) de respirer. » Oui, quiconque possède cette connaissance devient une source de repos pour toute créature, de même qu'une source de délices. **

* un étudiant en science sacrée, brahmacharin – Cf. shloka V-ii-1.
** « Ici un concept linguistique est introduit, aux fins de méditation, tout comme précédemment l'Upanishad parlait de la contemplation sur la signification littérale des lettres du mot Hridaya, le cœur. Il s'agit maintenant de contempler le sens symbolique du mot Vi. « Tout est enraciné dans une forme matérielle et dans la nourriture qu'elle consomme en raison même de cet enracinement dans la matérialité. » Enracinement se dit Vistatva et Vistani en sanskrit, il s'agit donc de méditer sur la première syllabe de ce mot Vista, “s'enraciner, être fixé, être inclus dans quelque chose”. De façon similaire, « C'est à cause de la manifestation de l'énergie vitale, Prana, que les créatures éprouvent une joie profonde. » Le bonheur de vivre est en fait la joie délicieuse de respirer, d'être parcouru par cette énergie du Prana, et le mot sanskrit pour cet état est Ramana. Ram signifie “ressentir de la joie, être heureux, avoir du plaisir, trouver délicieux”. Donc, les deux mots Ram et Vista sont considérés au plan sémantique et l'on accole leur première syllabe respective – Vi et Ra... « Quiconque contemple l'union de ces deux aspects de la Réalité – Anna et Prana, matière et énergie – pénètre simultanément en eux, les fait fusionner en son être propre et les intègre à son expérience personnelle et à sa vie. » Qui connaît ce secret par la méditation ne met plus exagérément l'accent sur l'aspect de matière ou d'énergie. En d'autres termes, il combine, dans sa vie quotidienne, les deux aspects d'extériorité et d'intériorité. Il n'est ni engagé dans le monde extérieur comme le sont les extravertis, ni trop engagé dans le monde intérieur comme le sont les introvertis, mais il maintient l'équilibre entre les deux. » (op. cit., p. 325-6)

 

Brahmana XIII : Méditations sur le Prana

V-xiii-1:Il faut méditer sur l'énergie vitale, Prana, comme étant l'Uktha (1). Le souffle vital est l'Uktha, en ce sens qu'il est la force ascendante (utthapayati) qui meut tout cet univers. Qui possède cette connaissance élève un fils qui devient un connaisseur du Prana et, quant à lui, il accomplit l'union avec l'Uktha et demeure dans le même monde [que l'Uktha, c.-à-d. au plan de la Réalité cosmique - NdT].

1 Uktha : « énonciation » - 1) récitation rituelle, invocation dévotionnelle; 2) hymne de louange, extrait du Sama Véda.

V-xiii-2: Il faut méditer sur l'énergie vitale, Prana, comme étant le Yajus (1). Le souffle vital est le Yajus, en ce sens que tous les êtres sont unis (yujyante) les uns aux autres tant que demeure en eux le souffle vital. Qui perçoit l'unité de tous les êtres atteint à la prééminence et, quant à lui, il accomplit l'union avec le Yajus et demeure dans le même monde.

1 Yajus : formules sacrificielles, dont l'ensemble constitue le fonds du Yajur Véda.

V-xiii-3: Il faut méditer sur l'énergie vitale, Prana, comme étant le Saman (1). Le souffle vital est le Saman, en ce sens que tous les êtres coopèrent (samyanchi) tant que demeure en eux le souffle vital. En présence de qui possède cette connaissance, tous les êtres sont stimulés à coopérer, et ils concourent à lui donner la prééminence. Quant à lui, il accomplit l'union avec le Saman et demeure dans le même monde.

1 Saman : 1) chant védique, psalmodie ou mélodie liturgique, dont les paroles sont généralement un hymne de louanges. Le recueil de ces chants est le Sama Véda, « le Véda des hymnes ». 2) accueil bienveillant, amabilité; négociation, conciliation.

V-xiii-4: Il faut méditer sur l'énergie vitale, Prana, comme étant le Kshatra (1). Le souffle vital est le Kshatra, en ce sens qu'il protège (trayate) le corps des blessures (khanitoh). * Qui possède cette connaissance atteint à ce Kshatra qu'est le souffle vital, et n'a besoin d'aucun autre pouvoir protecteur. Il accomplit l'union avec le Kshatra et demeure dans le même monde.

1 Kshatra : 1) pouvoir temporel, souveraineté, noblesse; 2) principe de la caste des kshatriyas, les guerriers.
* Kshatra = kha(nito) + tra(yate) = protecteur des blessures.

  

Brahmana XIV : La Gayatri sacrée

V-xiv-1: Les mots Bhumi (la Terre), Antariksha (le firmament céleste) et Dyaus (le ciel cosmique) forment ensemble huit syllabes, et le premier vers de la Gayatri (1) contient aussi huit syllabes. Les trois mondes peuvent donc être médités comme constituant le premier vers de la Gayatri. Qui possède ce savoir occulte sur le premier vers de la Gayatri, conquiert tout ce qui est contenu dans les trois mondes.

1 Gayatri (Mantra) : 1) hymne védique à Savitri, le Soleil, dont on invoque les pouvoirs de fécondation et d'illumination, et que l'on considéré également comme donneur des Védas: « Om [bhur bhuvah svah] tat savitur varenyam, bhargo devasya dhimahi, dhiyo yo nah prachodayat. » « Om ! O divinités des trois mondes, nous nous prosternons devant la radieuse splendeur du Donneur de vie. Puisse-t-Il illuminer les pensées de notre esprit. Om ! » 2) en versification, nom du mètre sur lequel est bâti ce mantra, consistant en trois vers de huit syllabes, rythme propice à la communication divine, que l'on trouve exclusivement dans le Rig Véda.
La Gayatri est introduite par le Vyahrititraya, proclamation rituelle des 3 mondes (triloka) : bhur, bhuvah, svah. (cf. Triloka, shloka I-iii-22)

V-xiv-2: Les noms des trois Védas, Rig, Yajur et Saman forment ensemble huit syllabes, et le deuxième vers de la Gayatri contient aussi huit syllabes. Les trois Védas peuvent donc être médités comme constituant le deuxième vers de la Gayatri. Qui possède ce savoir occulte sur le deuxième vers de la Gayatri, conquiert ces trésors de connaissance que peuvent conférer les trois Védas.

V-xiv-3: Les mots Prana, Apana et Vyana (inspiration, expiration et rétention) forment ensemble huit syllabes, et le troisième vers de la Gayatri contient aussi huit syllabes. Les trois formes de l'énergie vitale, Prana, peuvent donc être méditées comme constituant le troisième vers de la Gayatri. Qui possède ce savoir occulte sur le troisième vers de la Gayatri, conquiert la prééminence sur tous les êtres vivants qui animent l'univers.
              Quant au quatrième vers de la Gayatri, son Turiya (1), apparemment visible et qui se trouve par-delà les mondes, c'est indéniablement ce soleil resplendissant. Turiya signifie quatrième. Le Purusha (cf. shloka I-iv-1) de l'orbe solaire est apparemment visible, car il est visualisé par les yogis. Il se trouve par-delà les mondes, car il resplendit dans tout l'univers comme le roi suprême. Qui possède ce savoir occulte sur le quatrième vers de la Gayatri, devient lui-même resplendissant de splendeur et de gloire.

1 Turiya : «  le quatrième » - état transcendantal qui, à la fois combine et outrepasse veille, rêve et sommeil profond (jagrat, svapna et sushupti) et constitue le substrat de ces 3 états. C'est donc un état d'unité avec la Divinité, état de pure conscience, qui transcende les trois états de veille, sommeil profond et rêve, et qui est caractéristique du samadhi absolu.

V-xiv-4: Cette Gayatri repose sur ce quatrième vers apparemment visible et qui se trouve par-delà les mondes. Et celui-ci repose, de son côté, sur la Vérité, Satya (cf. shloka V-iv-1). La vue est garante de la vérité, car c'est par l'œil que la vérité est connue. C'est pourquoi, de nos jours encore, si deux personnes en viennent à se contester, l'une disant « Moi, je l'ai vu ! » et l'autre « Moi, je l'ai entendu dire ! », c'est au au témoin visuel qu'on prête foi. Cette Vérité repose sur la force. Et c'est l'énergie vitale, Prana, qui est la force. D'où, la Vérité repose sur Prana. En conséquence, on dit couramment que la force est plus puissante que la vérité.
              Ainsi, la Gayatri s'appuie sur l'énergie vitale qui soutient le corps humain. Cette Gayatri protège ces biens précieux (gayas) que sont les organes. Elle protège (trayate) les organes (gayas), d'où son nom de Gaya-tri. Cette salutation à Savitri, le Soleil, que l'instructeur communique à son élève *, n'est rien d'autre que cela. Elle assure la santé des organes de l'élève à qui l'instructeur l'a transmise.

* On dit tout aussi couramment Savitri Mantra que Gayatri Mantra.

V-xiv-5: Certains instructeurs communiquent à leur élève la Savitri qui est en mètre Anushtub, avec cette idée : « Vac, la déesse de la parole, est Anushtub; aussi allons-nous la lui communiquer. » Mais c'est là une idée erronée. On ne doit transmettre que le Savitri Mantra qui est en mètre Gayatri. Si celui qui possède cette connaissance accepte une grande quantité de biens de ce monde en cadeau, tous ceux-ci ne valent pas même les bienfaits accordés par un seul vers de la Gayatri.

1 Anushtub : mètre ou verset védique de 32 pieds (soit 4 vers de 8 pieds). (Le mètre Gayatri en a 24, soit 3 vers de 8 pieds.)

V-xiv-6: Pour le connaisseur de la Gayatri, accepter en cadeau ces trois mondes emplis de richesses est comme recevoir le fruit de la connaissance du seul premier vers de la Gayatri. Accepter en cadeau ce trésor de connaissance que recèlent les Védas, est comme recevoir le fruit de la connaissance du seul second vers de la Gayatri. Accepter en cadeau tous les territoires peuplés de créatures vivantes, est comme recevoir le fruit de la connaissance du seul troisième vers de la Gayatri. Quant au quatrième vers de la Gayatri, apparemment visible et qui se trouve par-delà les mondes – qui est indéniablement ce soleil resplendissant –rien ne peut lui être comparé dans la balance des dons. Car qui, en effet, serait susceptible de recevoir un don d'une telle immensité ?

V-xiv-7: Voici la formule de salutation à la Gayatri : « Ô Gayatri, tu possèdes un vers, tu possèdes deux vers, tu possèdes trois vers et quatre vers. Et tu es sans un seul vers, car tu es hors d'atteinte. Salutations à toi, le quatrième vers, apparemment visible et qui te situes par-delà les mondes ! Puisse notre ennemi ne jamais atteindre son objectif ! » Au cas où le connaisseur de la Gayatri entretiendrait des sentiments négatifs envers une personne, il devrait alors utiliser ce mantra : « Cette personne, puisse-t-elle ne jamais mener à bien son objectif ! », auquel cas l'objectif de cette personne ainsi contrée par la formule de salutations à la Gayatri ne se concrétisera jamais – ou alors, le connaisseur de la Gayatri peut dire : « Que j'atteigne, moi, cet objectif qu'il souhaite ardemment ! »

V-xiv-8: À ce propos, on rapporte que Janaka, l'empereur de Videha, demanda à Budila, fils d'Asvatarasva : « Eh bien ! Dans ta vie précédente, tu te croyais un connaisseur de la Gayatri, alors comment se fait-il que tu sois, hélas, devenu un éléphant, et que tu me portes ? » Budila éléphant répondit : « Parce que je n'ai pas su connaître le vrai visage de la Gayatri, ni reconnaître sa bouche, ô Empereur. » Janaka lui expliqua : « C'est le feu qui est sa bouche. Même si l'on déverse une grande quantité de combustible dans la gueule du feu, tout est brûlé, dévoré. De façon similaire pour celui qui possède cette connaissance, même s'il commet une grande quantité de péchés, il les consume entièrement et devient pur, nettoyé, sans déclin et immortel. » *

* « De même que tout ce qui est jeté au feu est réduit en cendres, quoi que ce soit, ainsi réduit-on en cendres le moindre des péchés que l'on a pu commettre dans des vies antérieures, pourvu que l'on connaisse le secret de la Gayatri dans sa forme plénière. En particulier, c'est Agni, le feu, en tant que son visage ou sa bouche, ainsi que le quatrième vers, qui doivent être compris. Nous devons méditer sur la Gayatri dans sa totalité, et non une partie après l'autre, et devons également être capable d'identifier la divinité de la Gayatri comme faisant un avec notre propre être, comme s'unissant à notre propre être, et à ce chant qu'est le Gayatri Mantra. Ces trois-là doivent ne faire plus qu'un. Le sadhana (ascèse et discipline) qu'est la Gayatri, le sadhaka (l'aspirant) qui est le médiateur, et la divinité, doivent être contemplés comme un être unique. Telle est l'intention de l'Upanishad. Telle est la voie vers les régions supérieures. » (op. cit., p. 334)

 

Brahmana XV : Prière du mourant

V-xv-1: « La face de Satya Brahman (cf. shloka V-v-1) est recouverte d'un disque d'or. Ô Pushan (I-iv-13), nourricier des mondes, ôte-le afin que moi, dont la réalité essentielle est aussi Satya, vérité, puisse contempler Ta face ! Ô Nourricier (Pushan), ô Voyant solitaire (Rishi), ô Gouverneur de tous les êtres (Yama), ô Soleil (Surya), ô premier-né de Prajapati, rétracte Tes rayons, modère Ton éclat ardent, c'est Ta forme adoucie et bienveillante que je désire contempler ! Car je suis moi aussi ce Purusha qui réside en Toi, oui, moi aussi je suis immortel. Lorsque mon corps se dénouera, puisse mon souffle vital regagner le Prana universel, tandis que ce corps sera réduit en cendres et retournera à la terre ! Om ! Ô Feu, Toi qui es l'essence de la syllabe sacrée, ô divinité des délibérations karmiques, souviens-toi, oui, souviens-toi de tout ce que j'ai fait dans cette vie ! Ô Agni, Feu divin, mène-nous par le bon sentier là où nous cueillerons les fruits de nos actes ! Car Tu connais ce que fut le moindre de nos actes et pensées. Toutes les erreurs que nous avons pu commettre, détruis-les ! Nous nous prosternons devant Toi encore, et encore... »

 


CHAPITRE SIX


Brahmana I : Suprématie du Prana 

VI-i-1: Om ! Celui qui connaît ce qui est le plus ancien et le plus grand devient lui-même le plus ancien et le plus grand au sein de sa parenté. L'énergie vitale (Prana) est indéniablement ce plus ancien et ce plus grand. Oui, qui possède cette connaissance devient le plus ancien et le plus grand au sein de la communauté, mais aussi partout où il le désire.

VI-i-2: Qui connaît l'excellence (1) devient lui-même celui qui excelle le plus au sein de sa parenté. L'organe de la parole manifeste indéniablement cette excellence. Oui, qui possède cette connaissance devient celui qui excelle le plus au sein de la communauté, mais aussi partout où il le désire.

1 Vasishta : 1) le plus riche, le plus éminent, l'excellent; 2) nom de l'un des Rishis.

VI-i-3: Qui connaît la stabilité du centre (1) mène une vie régulière en toutes circonstances, lieux et temps, dans l'adversité comme dans la facilité. L'œil manifeste indéniablement cette grande stabilité, car c'est à travers lui que l'on demeure centré au milieu des circonstances, lieux et temps, de l'adversité et de la facilité. Oui, qui possède cette connaissance mène une vie régulière en toutes circonstances, lieux et temps, dans l'adversité comme dans la facilité.

1 Pratishta : 1) subst.: base, fondement; point de support, centre; stabilité, confort, repos, domicile; poste, haute dignité; cérémonie, rite, consécration d'une image divine. 2) adj.: stable, solide.

VI-i-4: Qui connaît la prospérité atteint à la possession de tout objet qu'il puisse désirer. L'oreille manifeste indéniablement cette prospérité, car tous les Védas sont assimilés lorsqu'on possède une oreille juste. Oui, qui possède cette connaissance atteint à la possession de tout objet qu'il puisse désirer.

VI-i-5: Qui connaît le sanctuaire (1) devient un refuge pour toute sa parenté, mais aussi pour toute personne. Le mental (manas) est indéniablement ce sanctuaire. Oui, qui possède cette connaissance devient un refuge pour toute sa parenté, mais aussi pour toute personne.

1 Ayatana : 1) patrie, résidence; refuge, sanctuaire, temple, autel; 2) centre de la pensée et de la perception sensorielle.

VI-i-6: Qui connaît ce qui possède le pouvoir de procréation devient riche en enfants et en bétail. La semence est indéniablement ce qui possède ce pouvoir de procréation. Oui, qui possède cette connaissance devient riche en enfants et en bétail.

VI-i-7: Tous ces organes, lors d'une dispute pour déterminer le supérieur parmi eux, allèrent trouver Prajapati, le Créateur : « Dis-nous lequel parmi nous est le supérieur ? » « Celui-là parmi vous, dont la perte cause le plus grand tort au corps, est le Vasishta, l'excellent parmi vous », répondit Prajapati.

VI-i-8: Alors l'organe de la parole sortit du corps. Il resta toute une année absent, puis il revint et demanda : « Alors, comment cela a été pour vous, de se passer de moi ? » Les autres organes répondirent : « On a seulement vécu comme vivent les muets, sans se servir de la langue, mais on a continué de vivre par le souffle vital, de voir par l'œil, d'entendre par l'oreille, de connaître par le mental, et de copuler par l'organe de génération ! » Sur ce, l'organe de la parole réintégra le corps.

VI-i-9: Puis l'œil sortit du corps. Il resta toute une année absent, puis il revint et demanda : « Alors, comment cela a été pour vous, de se passer de moi ? » Les autres organes répondirent : « On a seulement vécu comme vivent les aveugles, sans rien voir, mais on a continué de vivre par le souffle vital, de parler par la langue, d'entendre par l'oreille, de connaître par le mental, et de copuler par l'organe de génération ! » Sur ce, l'œil réintégra le corps.

VI-i-10: Puis l'oreille sortit du corps. Elle resta toute une année absente, puis elle revint et demanda : « Alors, comment cela a été pour vous, de se passer de moi ? » Les autres organes répondirent : « On a seulement vécu comme vivent les sourds, sans rien entendre, mais on a continué de vivre par le souffle vital, de parler par la langue, de voir par l'œil, de connaître par le mental, et de copuler par l'organe de génération ! » Sur ce, l'oreille réintégra le corps.

VI-i-11: Puis le mental sortit du corps. Il resta toute une année absent, puis il revint et demanda : « Alors, comment cela a été pour vous, de se passer de moi ? » Les autres organes répondirent : « On a seulement vécu comme vivent les idiots, sans rien comprendre, mais on a continué de vivre par le souffle vital, de parler par la langue, de voir par l'œil, d'entendre par l'oreille, et de copuler par l'organe de génération ! » Sur ce, le mental réintégra le corps.

VI-i-12: Puis l'organe de génération sortit du corps. Il resta toute une année absent, puis il revint et demanda : « Alors, comment cela a été pour vous, de se passer de moi ? » Les autres organes répondirent : « On a seulement vécu comme vivent les impuissants, sans jamais copuler, mais on a continué de vivre par le souffle vital, de parler par la langue, de voir par l'œil, d'entendre par l'oreille, et de connaître par le mental ! » Sur ce, l'organe de génération réintégra le corps.

VI-i-13: Alors, au moment où le souffle vital s'apprêtait à sortir du corps, il déracina les autres organes, tout comme un beau et noble cheval du Sindhu * déracine les pieux auxquels on l'a attaché. Les organes s'exclamèrent : « Par pitié, vénérable Prana, ne t'en va pas, nous ne pouvons pas continuer à vivre sans toi ! » « Dans ce cas, payez-moi votre tribut. » « Qu'il en soit ainsi ! »

* Région réputée pour la valeur de ses chevaux.

VI-i-14: L'organe de la parole déclara : « Cet attribut d'excellence que je possède est en réalité le tien. » L'œil déclara : « Cet attribut de centre de stabilité que je possède est en réalité le tien. » L'oreille déclara : « Cet attribut de prospérité que je possède est en réalité le tien. » Le mental déclara : « Cet attribut d'être un sanctuaire que je possède est en réalité le tien. » L'organe de génération déclara : « Cet attribut de pouvoir de procréation que je possède est en réalité le tien. » L'énergie vitale demanda : « Puisque je suis telle, quels seront alors ma nourriture et mon vêtement ? » Ils répondirent : « Tout ce qui est nourriture – y compris celle des chiens, des vers, des insectes et des papillons – sera ta nourriture, et l'eau sera ton vêtement. » À qui sait que telle est la nourriture de l'énergie vitale, il n'arrive jamais de manger ou d'accepter ce qui n'est pas nourriture vitale. Quant aux sages, qui sont érudits en Védas, ils prennent en conséquence une gorgée d'eau juste avant et après leur repas; ils estiment remédier ainsi à la nudité du souffle vital.

 

Brahmana II : Le processus de la renaissance *

* « [Cette section] traite de la fameuse Panchagni Vidya, ou doctrine des Cinq Feux, telle que l'enseigna le roi Pravahana Jabali au sage brahmane Gautama, en réponse aux grandes questions : 1) Où va-t-on après la mort ? 2) D'où vient-on au moment de la naissance ? 3) Pourquoi l'au-delà n'est-il pas surpeuplé alors que tant d'êtres meurent de façon répétée ? 4) Comment les offrandes liquides faites en libations se métamorphosent-elles en êtres humains ? 5) Que sont les sentiers des dieux et des mânes ?
              Les Cinq Feux du sacrifice universel sont le royaume céleste, le royaume atmosphérique où se produit la pluie, la terre physique ou monde des vivants, le mâle et la femelle; graduellement, par étapes successives, l'âme en processus de réincarnation est supposée s'identifier à ces cinq feux, jusqu'à son entrée dans la matrice de la future mère. Donc la première impulsion de renaître, ou impulsion de descendre dans des formes plus matérielles, est supposée naître dans les royaumes super-physiques, puis elle s'accroît au fur et à mesure qu'elle se densifie en passant à travers la pluie, les nourritures terrestres, l'énergie virile d'un homme et la matrice d'une femme. » (op. cit., p. 416-7)

VI-ii-1: Svetaketu, le petit-fils d'Aruna, vint à l'assemblée des Panchalas. Il s'approcha de Pravahana, l'héritier de Jivala, qui se faisait servir par ses courtisans. Le voyant, le roi l'interpella : « Garçon ! Viens par ici ! » « Oui, Sire. » « As-tu été instruit par ton père ? » « Oui », répondit Svetaketu.

VI-ii-2: Le roi poursuivit : « Alors, sais-tu comment les humains, lorsqu'ils quittent cette vie, se dirigent vers des sentiers différents ? » « Non », répondit Svetaketu. « Sais-tu comment ils reviennent ici-bas ? » « Non. » « Sais-tu pourquoi le monde de l'au-delà n'est jamais plein, alors que tant d'êtres humains vont y séjourner encore et encore ? » « Non. » « Sais-tu après combien d'oblations l'eau utilisée en offrande se trouve dotée d'une voix humaine, se lève et se met à parler ? » « Non. » « Sais-tu le moyen d'accéder au sentier qui mène aux dieux, ou à celui qui mène aux mânes ? Je veux dire, au moyen de quels actes les hommes atteignent-ils l'un ou l'autre sentier ? Nous avons entendu les paroles du mantra, qui dit : “J'ai entendu parler de deux sentiers pour les humains, menant vers les dieux ou vers les mânes. Les âmes des défunts qui foulent ces sentiers y trouvent l'unité [qui les sous-tend- NdT]. Car l'un et l'autre sentier se situent entre le Père (le ciel cosmique) et la Mère (la Terre).” « Je ne connais aucun des deux », répondit Svetaketu.

VI-ii-3: Alors le roi l'invita à demeurer à sa cour. Mais le garçon, dédaignant l'invitation, se hâta de s'en aller. Il retourna chez son père, et lui dit : « Ne m'as-tu pas dit auparavant que tu avais achevé mon instruction ? » « Quelque chose t'a donc blessé, toi, mon fils si sagace ? » « Ce roi, simple Kshatriya *, m'a posé cinq question, et je n'ai même pas su répondre à l'une d'elles. » « Quelles questions ? » « Celles-ci », et Svetaketu les récita.

* À cette simple mention de hiérarchie de caste, on comprend que Svetaketu et son père Aruna sont des Brahmanes, de la lignée des Gautamas comme indiqué dans les shlokas suivants, donc d'éminents Brahmanes.

VI-ii-4: « Mon fils, résuma le père, crois-moi, tout ce que je connais, je te l'ai enseigné jusqu'à la dernière miette. Mais viens, retournons ensemble là-bas pour y vivre comme étudiants. » « Vas-y seul, si cela te fait plaisir », répondit le fils.
              Donc Aruna, du clan des Gautamas, gagna la cour du roi Pravahana, et alla vers la salle d'audience. Le roi lui tendit un siège, lui fit porter de l'eau et lui fit les offrandes de révérence. Puis il déclara : « Révéré Gautama, nous allons t'accorder une faveur. Parle ! »

VI-ii-5: Aruna dit : « Tu m'as promis la faveur que je vais te demander. Alors, je t'en prie, explique-moi ce dont tu as parlé à mon fils. »

VI-ii-6: Le roi rétorqua : « Ah mais, ce sont là des faveurs divines, Gautama. S'il te plait, demande-moi une faveur humaine ! »

VI-ii-7: Aruni dit : « Comme tu le sais, je possède déjà de l'or, du bétail et une écurie, des servantes, une suite de fidèles, et une garde-robe. Je te prie de ne pas manquer de générosité à mon égard en me refusant cette richesse abondante, infinie et inépuisable. » « Dans ce cas, ô descendant des Gautamas, tu dois faire ta requête selon les prescriptions d'usage. » « Je m'approche de toi, en tant que disciple », dit alors Aruni. (Les anciens avaient coutume de solliciter un maître par une simple déclaration d'intention.) Aussi Aruni vécut-il auprès du roi comme disciple, par sa seule déclaration d'intention.

VI-ii-8: Le roi déclara : « Nous t'en prions, Gautama, ne te sens pas offensé par nous, pas plus que ton grand-père paternel ne sentit offensé par le mien. À ce jour, cet enseignement n'a jamais été communiqué à un Brahmane. Néanmoins, tu vas le recevoir de moi; car qui pourrait t'opposer un refus quand tu parles de cette manière ? 

VI-ii-9: Le monde de l'au-delà, ô Gautama, est le feu sacrificiel, le soleil est son aliment, les rayons sont sa fumée, le jour est sa flamme, les quatre directions sont ses cendres, et les directions intermédiaires ses étincelles. Dans ce feu, les dieux font l'offrande de leur foi, qui est oblation liquide sous forme subtile. De cette offrande naît le Régent lunaire, qui est le corps lunaire du sacrificateur.

VI-ii-10: Parjanya, le dieu de la pluie (cf. shloka I-iv-11), est le feu sacrificiel, l'année est son aliment, les nuages sont sa fumée, l'éclair sa flamme, le tonnerre ses cendres, et son grondement les étincelles. Dans ce feu, les dieux font l'offrande du Régent lunaire, comme libation. De cette offrande naît la pluie.

VI-ii-11: Le monde d'ici-bas, ô Gautama, est le feu sacrificiel, la terre est son aliment, le feu sa fumée, la nuit sa flamme, la lune ses cendres, et les étoiles ses étincelles. Dans ce feu, les dieux font l'offrande de la pluie, comme libation. De cette offrande naît la nourriture.

VI-ii-12: L'homme, ô Gautama, est le feu sacrificiel, sa bouche ouverte est son aliment, la force vitale sa fumée, la parole sa flamme, l'œil ses cendres, et l'oreille ses étincelles. Dans ce feu, les dieux font l'offrande de la nourriture, comme libation. De cette offrande naît la semence.

VI-ii-13: La femme, ô Gautama, est le feu sacrificiel, sa matrice est son aliment, les poils pubiens sa fumée, la vulve sa flamme, la copulation ses cendres, et l'orgasme ses étincelles. Dans ce feu, les dieux font l'offrande de la semence, comme libation. De cette offrande naît un être humain. Il vivra aussi longtemps que sa destinée l'ordonne. Puis, il meurt.

   VI-ii-14: On le porte au bûcher funéraire, on l'offre au feu. Le feu devient son feu, l'aliment devient son aliment, la fumée sa fumée, la flamme sa flamme, les cendres ses cendres, et les étincelles ses étincelles. Dans ce feu, les dieux font l'offrande de l'être humain, comme libation. De cette offrande, l'être humain émerge, dans sa splendeur lumineuse.

VI-ii-15: Ceux qui possèdent cette connaissance – même parmi les maîtres de maison – telle qu'exposée ci-dessus, et ceux qui méditent avec ardeur sur Satya Brahman (cf. shloka V-v-1), retirés dans les forêts, parviennent à la divinité qui est identique à la flamme; puis de là, à la divinité du jour; puis de là, à la divinité de la quinzaine de la lune croissante; puis de là, à la divinité du semestre durant lequel le soleil se déplace vers le nord; puis de là, à la divinité du séjour divin (Devaloka); puis de là, ils parviennent au soleil, et enfin à la divinité de l'éclair. Alors surgit un être issu du mental d'Hiranyagarbha, l'Embryon d'or (cf. shloka I-ii-2), qui les mène vers les mondes d'Hiranyagarbha, ou Satya Loka (1). Là, ils sont exaltés jusqu'à la perfection suprême, et demeurent dans ces mondes pour un temps incalculable. Ils ne retourneront plus jamais vers le monde d'ici-bas.

1 Loka : monde, plan d'existence et de conscience. La cosmologie hindoue en compte 14, dont 7 plans inférieurs ou infernaux qui concernent très peu les pratiquants spirituels.
Les 7 Mondes (saptaloka) se déroulent comme suit :
1) Satyaloka : Plan de la Réalité Absolue, aussi appelé Brahmaloka, correspondant au sahasrara chakra.
2) Tapoloka : Plan de l'Austérité (tapas), correspondant à l'ajna chakra.
3) Janaloka : Plan de la Créativité, correspondant au vishudda chakra.
4) Maharloka : Plan de la Grandeur Divine, aussi appelé Devaloka, monde des esprits angéliques, correspondant à l'anahata chakra.
5) Svarloka : Plan Céleste, correspondant au manipura chakra.
6a) Bhuvarloka : Plan du Mental Supérieur, correspondant au svadhistana chakra, et incluant le Pitri Loka, monde des ancêtres.
6b) Pretraloka : Monde des Défunts liés à la vie dans les 3 mondes (la vie terrestre), également inclus dans le Bhuloka, dont il est une réplique astrale.
7) Bhuloka : Plan de la Terre, correspondant au muladhara chakra.
Voir le diagramme « Les 14 Lokas ou plans cosmologiques » (uniquement en anglais, mais facile à comprendre) pour une description assez détaillée de notre macrocosme.

VI-ii-16: Tandis que ceux qui partent à la conquête des mondes supérieurs au moyen de sacrifices, de charité et d'austérités, parviennent à la divinité qui est identique à la fumée; puis de là, à la divinité de la nuit; puis de là, à la divinité de la quinzaine de la lune décroissante; puis de là, à la divinité du semestre durant lequel le soleil se déplace vers le sud; puis de là, à la divinité du séjour des mânes (Pitriloka); puis de là, ils parviennent à la lune, où ils se transforment en nourriture. Là, les dieux se nourrissent d'eux, tout comme les prêtres consomment le jus de soma brillant (cf. shloka I-iii-24), avec ces mots : “Libère ta substance, puis diminue !” Et quand est brûlé le karma résultant de leurs actes passés, ils retournent à l'Akasha, l'éther subtil (cf. shloka II-i-5); puis de là, à l'air; puis de là, à la pluie; puis de là, à la terre. Parvenus à la terre, ils deviennent de nouveau nourriture. Et de nouveau, ils sont transformés en offrandes dans le feu sacrificiel de l'homme, puis dans celui de la femme, d'où ils naissent à une nouvelle incarnation, et se mettent à accomplir des rites en vue de reconquérir les monde supérieurs. Ainsi tournent-ils dans la roue du samsara (1). Quant à ceux qui ne connaissent aucun de ces deux sentiers (cf. shloka VI-ii-2), ils se transforment en insectes ou en papillons, ou en ces menues créatures qui piquent (moucherons et moustiques).

1 Samsara : « roue des naissances et des morts » - la roue d'activités incessantes dans l'univers manifesté, royaume de l'éternelle Maya. C'est l’existence phénoménale, via l’océan de la transmigration, perpétuant le cycle indéfini de morts et de renaissances, auquel l’homme ne peut échapper que par la réalisation (libération, en conséquence !), fruit de la sadhana.

 

Brahmana III : Rites pour l'acquisition de richesses

VI-iii-1: Quiconque désire acquérir des richesse (pour pouvoir accomplir des rites et des sacrifices), doit agir comme suit : Un jour faste d'une quinzaine de lune croissante, sous une constellation mâle, dans le semestre de la course vers le nord du soleil, il doit accomplir pendant douze jours consécutifs ce vœu de disciple (il se nourrira uniquement de produits laitiers durant ce temps) : rassembler dans un bol en bois de figuier toutes les herbes et leurs graines, balayer et plâtrer une surface du sol, préparer le feu, étaler les herbes kusha (1), purifier les offrandes selon les prescriptions, purifier l'offrande de beurre clarifié (ghee), déposer le mantha (2) entre lui et le feu, et tendre les oblations en les accompagnant du mantra suivant : “Ô Feu, à tous ces dieux qui te sont subordonnés et qui, avec un dédain cruel, contrarient les désirs des hommes, j'offre leur dû. Puissent-ils être satisfaits et satisfaire mes désirs ! Svaha ! (Salutations !) À cette déesse prodigue (3) qui se révèle cruelle lorsqu'elle se place sous ta protection, en pensant qu'elle est le fondement de toute chose, j'offre cette coulée de beurre clarifié. Svaha !

1 Kusha : herbe sacré utilisée lors des cérémonies religieuses.
2 Mantha : 1) barattage; 2) gruau d'orge; boulettes; 3) cuillère, bâton pour brasser. Ici, la boulette est une pâte faite avec les herbes et leurs graines.
3 Lakshmi : Couleur d'or, déesse de la beauté, de la chance et de la richesse, elle est toujours associée au lotus, sa fleur emblématique. Épouse de Vishnu, elle l'accompagna dans chacune de ses avatars, et “descendit” elle aussi sous diverses formes (Padma, la Femme-Lotus, Sita, le Sillon-de-la-Terre, Rukmini, l'amante de Krishna, Indira, Kamalika, etc.; à la fin des âges, elle descendra avec Vishnu-Kalki pour accomplir la destruction du monde.
Dans sa forme tantrique de Mahalakshmi, elle est la Fortune transcendante : substance intime projetée du corps de tous les dieux (elle est alors couleur de corail, assise sur un lotus) et Pouvoir (Shakti) transcendant de démultiplication, c'est elle qui affronta victorieusement le Titan MahishAsura, grand amateur de méditation et de pouvoirs magiques, dont l'orgueil démesuré offensait l'harmonie des mondes divins.

VI-iii-2: “Salutations au plus ancien, salutations au plus grand !” En prononçant ce mantra, il dépose les oblations dans la flamme et laisse couler le restant qui adhère à la louche sur le mantha.
              “Salutations au souffle vital (prana), salutations au plus éminent
(vasishta, VI-i-2) !” En prononçant ce mantra, il dépose les oblations dans la flamme et laisse couler le restant qui adhère à la louche sur le mantha.
              “Salutations à l'organe de la parole, salutations à ce qui possède la stabilité !” En prononçant ce mantra, il dépose les oblations dans la flamme et laisse couler le restant qui adhère à la louche sur le mantha.
              “Salutations à l'œil, salutations à la prospérité !” En prononçant ce mantra, il dépose les oblations dans la flamme et laisse couler le restant qui adhère à la louche sur le mantha.
              “Salutations à l'oreille, salutations au sanctuaire !” En prononçant ce mantra, il dépose les oblations dans la flamme et laisse couler le restant qui adhère à la louche sur le mantha.
              “Salutations au mental (manas), salutations à la procréation (prajati) !” En prononçant ce mantra, il dépose les oblations dans la flamme et laisse couler le restant qui adhère à la louche sur le mantha.
              “Salutations à l'organe de génération !” En prononçant ce mantra, il dépose les oblations dans la flamme et laisse couler le restant qui adhère à la louche sur le mantha.

VI-iii-3: “Salutations au Feu !” En prononçant ce mantra, il dépose les oblations dans la flamme et laisse couler le restant qui adhère à la louche sur le mantha.
              “Salutations à la Lune !” En prononçant ce mantra, il dépose les oblations dans la flamme et laisse couler le restant qui adhère à la louche sur le mantha.
              “Salutations à la Terre !” En prononçant ce mantra, il dépose les oblations dans la flamme et laisse couler le restant qui adhère à la louche sur le mantha.
              “Salutations au firmament !” En prononçant ce mantra, il dépose les oblations dans la flamme et laisse couler le restant qui adhère à la louche sur le mantha.
              “Salutations au ciel cosmique !” En prononçant ce mantra, il dépose les oblations dans la flamme et laisse couler le restant qui adhère à la louche sur le mantha.
              “Salutations à la Terre, au firmament et au ciel cosmique !” En prononçant ce mantra, il dépose les oblations dans la flamme et laisse couler le restant qui adhère à la louche sur le mantha.
              “Salutations au Brahmane !” En prononçant ce mantra, il dépose les oblations dans la flamme et laisse couler le restant qui adhère à la louche sur le mantha.
              “Salutations au Kshatriya (cf. shloka I-iv-11) !” En prononçant ce mantra, il dépose les oblations dans la flamme et laisse couler le restant qui adhère à la louche sur le mantha.
              “Salutations au passé !” En prononçant ce mantra, il dépose les oblations dans la flamme et laisse couler le restant qui adhère à la louche sur le mantha.
              “Salutations au futur !” En prononçant ce mantra, il dépose les oblations dans la flamme et laisse couler le restant qui adhère à la louche sur le mantha.
              “Salutations à l'univers !” En prononçant ce mantra, il dépose les oblations dans la flamme et laisse couler le restant qui adhère à la louche sur le mantha.
              “Salutations au Tout !” En prononçant ce mantra, il dépose les oblations dans la flamme et laisse couler le restant qui adhère à la louche sur le mantha.
              “Salutations à Prajapati, le Progéniteur !” En prononçant ce mantra, il dépose les oblations dans la flamme et laisse couler le restant qui adhère à la louche sur le mantha.

VI-iii-4: Puis il pose ses doigts sur le mantha, en prononçant ce mantra : “Tu te meus, comme le souffle vital. Tu te consumes, comme le feu. Tu es infini, comme Brahman. Tu es immobile, comme le ciel. Tu réunis toute chose en toi. Tu es la syllabe mantrique Him et tu es prononcé comme Him dans les sacrifices par le prêtre Hotri (cf. shloka III-i-4). Tu es l'Udgitha, le Haut-chant (cf. shloka I-iii-1) et tu es entonné par le prêtre Udgatri. Tu es récité par le prêtre Advaryu, et repris par le prêtre Agnidhara. Tu restes flamboyant au sein du nuage de pluie. Tu es omniprésent, et tu gouvernes tout. Tu es nourriture, comme la lune, et tu es lumière, comme le feu. Tu es la mort, et tu es ce en quoi toutes les choses se fondent.”

VI-iii-5: Puis il élève le mantha, en prononçant ce mantra : “En tant que souffle vital, tu connais toute chose; nous aussi sommes conscients de la grandeur qui est tienne en tant que souffle vital. Le souffle vital est le monarque, le seigneur, le gouverneur. Puisse-t-il faire de moi un monarque, un seigneur, un gouverneur !”

VI-iii-6: Puis il avale le mantha, et prononce ce mantra : “Le soleil radieux est adorable. Le vent souffle doucement, les fleuves déversent des flots de miel; puissent ces herbes être douces à notre égard ! Salutations à la Terre !
              Sur ce soleil radieux, nous méditons. Puissent les nuits et les jours être douceur pour nous, puisse la poussière de la terre être douce, puisse le firmament, notre Père, être doux à notre égard ! Salutations au firmament ! Puisse-t-il diriger notre intelligence !
              Puisse la plante grimpante nommée Soma (cf. shloka I-iii-24) être toute douceur pour nous, puisse le soleil être doux, puissent les directions de l'espace être emplies de douceur à notre égard ! Salutations au ciel cosmique !
              Ensuite il récite la Gayatri, puis reprend tout ce mantra sur la douceur, ajoutant à la fin : “Que je devienne tout ceci ! Salutations à la Terre, au firmament et au ciel cosmique !” Il mange alors ce qui reste de la boulette mantha, purifie à l'eau ses mains et se prosterne derrière le feu, la tête en direction de l'est. Au matin, il salue le soleil levant avec ces mots : “Tu es le lotus des directions, l'unique, le non-duel et le parfait. Que je sois le lotus unique parmi les hommes ! ” Puis il s'en retourne par où il est venu, s'assied derrière le feu et récite la lignée des instructeurs.

VI-iii-7: Uddalaka, fils d'Aruna, enseigna cela à son disciple Yajnavalkya Vajasaneya, et ajouta : “Si on versait un peu de cette pâte [dont est fait le mantha] sur une souche desséchée, des branches y pousseraient et des feuilles germeraient. ”

VI-iii-8: Yajnavalkya Vajasaneya, à son tour, enseigna cela à son disciple Madhuka, fils de Paingi, et ajouta : “Si on versait un peu de cette pâte sur une souche desséchée, des branches y pousseraient et des feuilles germeraient. ”

VI-iii-9: Madhuka, fils de Paingi, à son tour, enseigna cela à son disciple Chula, fils de Bhagavitta , et ajouta : “Si on versait un peu de cette pâte sur une souche desséchée, des branches y pousseraient et des feuilles germeraient. ”

VI-iii-10: Chula, fils de Bhagavitta, à son tour, enseigna cela à son disciple Janaki, fils d'Ayasthuna, et ajouta : “Si on versait un peu de cette pâte sur une souche desséchée, des branches y pousseraient et des feuilles germeraient. ”

VI-iii-11: Janaki, fils d'Ayasthuna, à son tour, enseigna cela à son disciple Satyakama, fils de Jabala , et ajouta : “Si on versait un peu de cette pâte sur une souche desséchée, des branches y pousseraient et des feuilles germeraient. ”

VI-iii-12: Et Satyakama, fils de Jabala, à son tour, enseigna cela à ses disciples, et ajouta : “Si on versait un peu de cette pâte sur une souche desséchée, des branches y pousseraient et des feuilles germeraient. ” On ne doit donner cet enseignement à nul autre qu'un fils ou un disciple.

VI-iii-13: Quatre objets sont fabriqués en bois de figuier : la louche, le bol, l'aliment de combustion et les deux bâtons pour brasser. Les graines de culture sont au nombre de dix : riz, orge, sésame, haricots, millet, moutarde noire, froment, lentilles, pois secs et vesces. Elles doivent être broyées puis mises à tremper dans du lait caillé, auquel on ajoute du miel et du beurre clarifié, et ensuite offertes comme oblation.

 

Brahmana IV : Conception et naissance comme rites religieux

VI-iv-1: La terre est en vérité l'essence de tous ces êtres, l'eau est l'essence de la terre, les plantes sont l'essence de l'eau, les fleurs sont l'essence des plantes, les fruits sont l'essence des fleurs, l'être humain est l'essence des fruits, et la semence est l'essence de l'homme.

VI-iv-2: Prajapati, le Créateur, délibéra : « Bien, il me faut créer un sanctuaire solide pour cette semence », et il créa la femme. Ayant créé la femme, Il la plaça sous lui et l'aima. C'est pourquoi on doit aimer la femme en la plaçant sous soi. Prajapati étira Son organe de projection (1) et s'en servit pour imprégner la femme.

1 Prajapati “pro-jette” les mondes qu'il crée, ici la métaphore séminale est parfaitement claire.

VI-iv-3: Les cuisses de la femme sont l'autel sacrificiel, ses poils pubiens sont l'herbe sacrificielle, la chair à l'intérieur est le feu embrasé, les deux lèvres à l'extérieur sont les deux pierres du pressoir à soma. Qui, possédant cette connaissance, pratique l'acte sexuel, parvient à un monde aussi élevé que celui auquel donne accès le sacrifice Vajapeya (1); il acquiert pour lui-même le fruit karmique des actes positifs accomplis par la femme. À l'inverse, qui pratique l'acte sexuel tout en ignorant cela, transmet à la femme le fruit karmique de ses propres actes positifs.

1 Vajapeya : « boisson de vigueur » - rite royal, sacrifice du soma, le nectar d'immortalité, dédié à Indra et aux Gandharvas.

VI-iv-4: Uddalaka, fils d'Aruna, Naka, fils de Mudgala, et Kumaraharita, qui possédaient cette connaissance, disaient : « Tant d'hommes, qui ne sont brahmanes que par le nom, accomplissent l'acte sexuel sans aucune connaissance de cet enseignement et quittent ce monde impuissants et dépourvus de mérites. »

VI-iv-5: Et même, si la semence se répand – durant le sommeil ou à l'état éveillé – l'homme doit la toucher et répéter le mantra suivant : “Toute semence issue de moi qui a été répandue sur la terre, toute semence qui a coulé sur les plantes ou dans l'eau, je la récupère.” Avec ces mots, il doit prendre la semence avec son annulaire gauche et la frotter sur l'espace entre ses seins ou ses sourcils, tout en répétant le mantra suivant :
“Que cette semence retourne en moi, que cette vigueur soit réintégrée, et que l'éclat et la fortune faste me reviennent ! Puissent les divinités qui résident dans le feu sacrificiel remettre cette semence à sa place !”

VI-iv-6: Si l'homme voit son image réfléchie par de l'eau, il doit réciter le mantra suivant : “Puissent les divinités m'accorder les dons de vigueur, virilité, bonne réputation, richesse et mérite !” À la louange de la femme qui lui donnera un fils, lorsque celle-ci a revêtu les vêtements souillés par son impureté mensuelle, il doit dire : “Elle est la grâce incarnée parmi les femmes !” Et lorsqu'elle a retiré ses vêtements impurs et réapparaît dans sa beauté, il doit s'en rapprocher et lui faire des avances.

VI-iv-7: Si elle n'est pas consentante, il doit lui faire un cadeau; et si elle persiste toujours dans son refus, il doit alors la frapper avec un bâton ou de sa main, et venir à bout de sa résistance en s'aidant du mantra suivant : “Avec le pouvoir et la gloire, je t'enlève toute gloire !” Ainsi, il renonce à elle ouvertement.

VI-iv-8: Si elle est consentante, il doit poursuivre, tout en répétant le mantra suivant : “Avec le pouvoir et la gloire, je te transmets la gloire !” Ainsi, ils se manifestent ouvertement dans toute leur gloire.

VI-iv-9: Si l'homme éprouve du désir pour sa femme, avec la pensée “Puisse-t-elle avoir du plaisir avec moi !”, après l'avoir pénétrée, unissant leurs lèvres et la caressant, il doit prononcer le mantra suivant : “Ô semence, tu as été produite par mon être entier, dans tous mes membres, et spécialement par mon cœur, à partir de l'essence de la nourriture; tu est donc l'essence même de tous mes membres ! Amène donc cette femme sous ma maîtrise, qu'elle soit telle une biche transpercée par une flèche !”

VI-iv-10: Si l'homme éprouve du désir pour sa femme, avec la pensée “Puisse-t-elle ne pas concevoir !”, après l'avoir pénétrée et uni leurs lèvres, il doit inspirer puis expirer, tout en répétant le mantra suivant : “Avec mon pouvoir, avec ma virilité, je réclame que tu me rendes ma semence !” Ainsi elle ne peut plus aspirer la semence de l'homme.

VI-iv-11: Si l'homme éprouve du désir pour sa femme, avec la pensée “Puisse-t-elle concevoir !”, après l'avoir pénétrée et uni leurs lèvres, il doit inspirer puis expirer, tout en répétant le mantra suivant : “Avec mon pouvoir, avec ma virilité, je dépose ma semence au fond de toi!” Ainsi elle aspire la semence de l'homme et est fécondée.

VI-iv-12: Si sa femme a un amant qu'il déteste, l'homme doit accomplir le rite suivant afin de jeter un mauvais sort à son rival. Il doit préparer un feu dans un récipient en terre non cuite, disposer des tiges de bambou et des tiges d'herbe kusha (cf. kosha VI-iii-1) en sens inverse alternativement, et offrir dans le feu sacrificiel les tiges de bambou après les avoir trempées dans du beurre clarifié, toujours en sens inverse alternativement, tout en répétant le mantra suivant : “Tu as fait une libation dans le feu que j'avais attisé moi-même ! Je te dépouille de ton souffle vital, inspiration et expiration, toi X... (ici, il prononce le nom de l'amant) ! — Tu as fait une libation dans le feu que j'avais attisé moi-même ! Je te dépouille de tes fils et de ton bétail, toi X... ! — Tu as fait une libation dans le feu que j'avais attisé moi-même ! Je te dépouille des rites que tu as accomplis selon les Védas et selon la Tradition (Smriti), toi X... ! — Tu as fait une libation dans le feu que j'avais attisé moi-même ! Je te dépouille de tes espoirs et de tes attentes, toi X... !” Celui qui a encouru la malédiction d'un brahmane qui connaît ce rite, quittera ce monde impuissant et dépourvu de mérites. En conséquence, il est déconseillé ne serait-ce que de plaisanter avec la femme d'un érudit brahmane qui connaît ce rite; car qui possède cette connaissance serait véritablement un ennemi dangereux.

VI-iv-13: Lorsqu'une épouse a sa période menstruelle, elle doit durant trois jours boire dans une coupe faite d'un métal qui tinte. Qu'aucun shudra (serviteur), mâle ou femelle, ne la touche ! La troisième nuit accomplie, elle doit prendre un bain, revêtir des vêtements propres, et aller battre le riz.

VI-iv-14: L'homme qui désire engendrer un fils au teint clair, qui étudiera l'un des Védas et parviendra au terme d'une longue vie, doit faire cuire du riz au lait et le partager avec sa femme, accompagné de beurre clarifié. Ils seront alors capables d'engendrer un tel fils.

VI-iv-15: Celui qui au contraire désire engendrer un fils au teint basané ou foncé, qui étudiera deux des Védas et parviendra au terme d'une longue vie, doit faire cuire du riz au lait caillé et le partager avec sa femme, accompagné de beurre clarifié. Ils seront alors capables d'engendrer un tel fils.

VI-iv-16: Celui qui désire engendrer un fils au teint très foncé et aux yeux brun rouge, qui étudiera trois des Védas et parviendra au terme d'une longue vie, doit faire cuire du riz dans de l'eau et le partager avec sa femme, accompagné de beurre clarifié. Ils seront alors capables d'engendrer un tel fils.

VI-iv-17: Celui qui désire engendrer une fille qui deviendra érudite et parviendra au terme d'une longue vie, doit faire cuire du riz avec du sésame et le partager avec sa femme, accompagné de beurre clarifié. Ils seront alors capables d'engendrer une telle fille.

VI-iv-18: Celui qui désire engendrer un fils qui deviendra un érudit réputé, fréquentant les assemblées de débats philosophiques et doué d'une éloquence délicieuse, qui étudiera tous les Védas et parviendra au terme d'une longue vie, doit faire cuire du riz avec la viande d'un jeune taureau vigoureux (ou d'un taureau plus âgé) et le partager avec sa femme, accompagné de beurre clarifié. Ils seront alors capables d'engendrer un tel fils.

VI-iv-19: Il doit, au petit matin, purifier le beurre clarifié à la façon des desservants du temple, puis offrir cette oblation maintes et maintes fois en disant : “Svaha ! Salutations au Feu ! Salutations à Anumati (1) ! Salutations au Soleil radieux qui produit des résultats infaillibles !” Une fois l'oblation accomplie, il doit prendre le restant de la préparation, en manger une partie et donner l'autre à sa femme. Puis il purifie ses mains à l'eau, emplit la cruche d'eau et en asperge trois fois son épouse, en prononçant ce mantra : “Sors d'ici, ô Vishvavasu (« le Resplendissant, trésor de la Totalité ») ! Va chercher une autre jeune femme, une épouse en compagnie de son époux !”

1 Anumati : 1) approbation; faveur des dieux; 2) « Acceptation », personnification féminine du dernier jour avant la pleine lune, durant lequel les offrandes sont acceptées de façon optimale par les dieux et les mânes. Anumati est alors la fille d'Angiras, le pouvoir d'illumination d'Agni, le Feu, non seulement au plan physique mais en tant que Maître de Brahma-Vidya, la Connaissance transcendante.

VI-iv-20: Il enlace alors sa femme, en répétant ce mantra : “Je suis l'énergie vitale (Prana) et tu es la Parole; tu es la Parole et je suis l'énergie vitale; je suis le Sama Véda et tu es le Rig; je suis le firmament et tu es la terre. Viens, unissons nos forces afin de concevoir un enfant mâle.”

VI-iv-21: Puis il écarte les cuisses de sa femme, en répétant ce mantra : “Entrouvrez-vous, ô firmament et terre !” Il la pénètre et, unissant leurs lèvres, la caresse de la tête aux pieds par trois fois, tout en répétant ce mantra : “Que Vishnu rende cette matrice apte à porter un enfant mâle ! Que Tvashtra (« le Façonneur ») façonne tous les membres de l'enfant ! Que Prajapati déverse la semence ! Que Dhatra (« le Soutien ») subvienne aux besoins de l'embryon ! Ô Sinivali (1), fais-la concevoir ! Ô Déesse dont la gloire est universelle, fais-la concevoir ! Puissent les deux Ashvins (cf. shloka II-i-11), parés de guirlandes de lotus, subvenir aux besoins de l'embryon !”

1 Sinivali : le premier jour de la lune qui donne la fécondité, l'une des trois sœurs d'Anumati, vue ci-dessus.

VI-iv-22: “Que les deux Ashvins baratte la matrice au moyen des aranis (1) d'or ! Maintenant je plante dans ta matrice une graine qui en sortira au dixième mois lunaire. Comme la terre recèle du feu dans ses entrailles, comme le firmament porte en son sein le soleil, comme les directions de l'espace sont imprégnées par l'air, de même je t'imprègne de cette graine que j'enfouis dans ta matrice.” Après récitation de ce mantra, l'homme prononce son propre nom ainsi que celui de sa femme, puis il dépose la graine.

1 Arani : « Matrices » du feu sacrificiel: les morceaux de bois dont le frottement fait jaillir l’étincelle.

VI-iv-23: Lorsque sa femme est sur le point de mettre l'enfant au monde, l'homme l'asperge d'eau, en répétant ce mantra : “Comme le vent agite la surface de l'étang, laisse ton enfant remuer librement et sortir, accompagné du placenta. Indra, maître de l'énergie vitale, a creusé en toi un chemin lorsque j'ai déposé la graine dans ta matrice. Ô Indra, reprends ce chemin et sors-en avec l'enfant et son vêtement de placenta, fasse que vienne l'après-délivrance et la présentation du nouveau-né !”

VI-iv-24: Lorsque son fils est né, l'homme doit allumer du feu, prendre le nouveau-né sur ses genoux et, déposant un mélange de lait caillé et de beurre clarifié dans une coupe faite d'un métal qui tinte, il doit offrir des oblations maintes et maintes fois, en disant : “Que j'accroisse mes biens en même temps que mon fils grandira dans ma maison, que j'aie les moyens d'entretenir un millier de personnes ! Puisse la déesse de la Fortune (Lakshmi) ne jamais se détourner des enfants et du bétail de cette lignée familiale ! Svaha ! Salutations ! Ce souffle de vie qui est en moi, je te l'offre en pensée, mon fils ! Et si, au cours de cette cérémonie, j'ai fait quelque erreur dans le sens du trop ou de l'insuffisant, puisse le Feu omniscient et suprêmement bénéfique la rectifier pour moi ! Salutations !”

VI-iv-25: Puis il approche ses lèvres de l'oreille droite de l'enfant et répète trois fois : “Parole ! Parole !” Ensuite, il mélange du lait caillé, du miel et du beurre clarifié, et en nourrit l'enfant à l'aide d'un bâtonnet d'or, qu'il ne doit pas enfoncer dans la bouche, tout en répétant ce mantra : “Je dépose la Terre (Bhuh) en toi; je dépose le firmament (Bhuvah) en toi; je dépose le ciel cosmique (Svah) en toi. La totalité universelle, terre, firmament et ciel cosmique, je les dépose en toi !”

VI-iv-26: Puis il attribue un nom à son fils : “Tu es Véda, la connaissance” C'est là le nom secret de l'enfant.

VI-iv-27: Enfin il tend l'enfant à sa mère afin qu'elle l'allaite, et prononce ce mantra : “Ô Saravasti (1), ce sein qui est tien, lourd de fruits, nourrice de tous les êtres, gonflé de lait, ce sein qui prodigue les richesses selon les mérites, mais toujours généreusement, avec lequel tu nourris tous ceux qui en sont dignes, au surplus des dieux eux-mêmes, transfère-le dans celui de ma femme et que mon fils le tête !”

1 Sarasvati : « flot » - 1) affluent du Gange; 2) « le Flot », déesse de la parole et de la science, fille de Prajapati, le Progéniteur, épouse de Brahma. Elle est source de la Création par le verbe (Vac), tandis que Brahma est source de la Création par la forme. Elle est en conséquent la déesse de l'éloquence, de la sagesse, du savoir, mais aussi l'inventrice du langage et de l'écriture, mère de la poésie, des arts plastiques et, bien sûr, de la musique.
Sous sa forme suprême, Maha-Saravasti, elle incarne le Pouvoir transcendant de la connaissance.

VI-iv-28: Puis il s'adresse à la jeune mère : “Tu es l'adorable Arundhati (1), épouse de Vasishta (cf. shloka VI-i-2), et tu as produit – avec mon aide, à moi qui suis un homme – un enfant mâle. Puisses-tu devenir la mère de nombreux fils, toi qui nous a donné un fils !”
              À l'enfant mâle qui naît chez un Brahmane qui possède cette connaissance, il est d'usage de dire : “Tu as dépassé ton père, et ton grand-père. Tu as atteint l'extrême limite de l'accomplissement grâce à ta splendeur, à ta réputation et à ton pouvoir brahmanique.”

1 Arundhati : «Découverte» - Une des étoiles de la Grande Ourse, Alcor, déité tutélaire des nouveaux mariés; peu visible, on la découvre en repérant son époux, l'étoile Mizar. Alcor et Mizar symbolisent le couple Arundhati-Vasishta, exemple de fidélité conjugale. Arundhati est aussi associée à la kundalini, l'énergie sacrée, et aux plantes médicinales.

 

Brahmana V : La lignée des Instructeurs  

VI-v-1: Voici la lignée des Instructeurs : Le fils de Pautimsa reçut cet enseignement du fils de Katyayani. Ce dernier le reçut du fils de Gautami. Le fils de Gautami le reçut du fils de Bharadvaji. Ce dernier le reçut du fils de Parasari. Le fils de Parasari le reçut du fils d'Aupasvasti. Ce dernier le reçut du fils d'un autre Parasari. Ce dernier le reçut du fils de Katyayani. Le fils de Katyayani le reçut du fils de Kausiki. Le fils de Kausiki le reçut du fils d'Alambi et du fils de Vaiyaghrapadi. Le fils de Vaiyaghrapadi le reçut du fils de Kanvi et du fils de Kapi. Le fils de Kapi –

VI-v-2: ... le reçut du fils d'Atreyi. Le fils d'Atreyi le reçut du fils de Gautami. Le fils de Gautami le reçut du fils de Bharadvaji. Ce dernier le reçut du fils de Parasari. Le fils de Parasari le reçut du fils de Vatsi. Le fils de Vatsi le reçut du fils d'un autre Parasari. Le fils de Parasari le reçut du fils de Varkaruni. Ce dernier le reçut du fils d'un autre Varkaruni. Ce dernier le reçut du fils d'Artabhagi. Ce dernier le reçut du fils de Saungi. Le fils de Saungi le reçut du fils de Samkrti. Ce dernier le reçut du fils d'Alambayani. Ce dernier le reçut du fils d'Alambi. Le fils d'Alambi le reçut du fils de Jayanti. Ce dernier le reçut du fils de Mandukayani. Ce dernier à son tour le reçut du fils de Manduki. Le fils de Manduki le reçut du fils de Sandili. Le fils de Sandili le reçut du fils de Rathitari. Ce dernier le reçut du fils de Bhaluki. Le fils de Bhaluki le reçut des deux fils de Kraunciki. Ces derniers le reçurent du fils de Vaidabhrti. Ce dernier le reçut du fils de Karsakeyi. Ce dernier à son tour le reçut du fils de Pracinayogi. Ce dernier le reçut du fils de Samjivi. Le fils de Samjivi le reçut d'Asurivasin, le fils de Prasni. Le fils de Prasni le reçut d'Asurayana. Ce dernier le reçut d'Asuri. Asuri –

VI-v-3: ... le reçut de Yajnavalkya. Yajnavalkya le reçut de Uddalaka. Uddalaka le reçut d'Aruna. Aruna le reçut d'Upavesi. Upavesi le reçut de Kusri. Kusri le reçut de Vajasravas. Ce dernier le reçut de Jihvavat, le fils de Badhyoga. Ce dernier le reçut d'Asita, le fils de Varsagana. Ce dernier le reçut de Harita Kasyapa. Ce dernier le reçut de Silpa Kasyapa. Ce dernier le reçut de Kasyana, le fils de Nidhruva. Ce dernier le reçut de Vac. Cette dernière le reçut d'Ambhini. Cette dernière le reçut du Soleil. Ces Yajus blanches (formules sacrificielles, cf. shloka V-xiii-2) qui furent reçues du Soleil sont expliquées par Yajnavalkya Vajasaneya.

VI-v-4: La lignée des Instructeurs est la même jusqu'au fils de Samjivi. Le fils de Samjivi reçut cet enseignement de Mandukayani. Mandukayani le reçut de Mandavya. Mandavya le reçut de Kautsa. Kautsa le reçut de Mahitthi. Ce dernier le reçut de Vamakaksayana. Ce dernier le reçut de Sandilya. Sandilya le reçut de Vatsya. Vatsya le reçut de Kusri. Kusri le reçut de Yajnavacas, le fils de Rajastamba. Ce dernier le reçut de Tura, le fils de Kavasi. Ce dernier le reçut de Prajapati (Hiranyagarbha). Prajapati acquit cette connaissance par sa relation à Brahman (les Védas). Brahman est né de Lui-même. Salutations à Brahman !

Om ! Cela est plénitude; ceci est plénitude;
De la plénitude, naît la plénitude.
Quand la plénitude est extraite de la plénitude,
Ce qui reste est plénitude, indéniablement.

Om ! Que la Paix soit en moi !
Que la Paix gagne mon environnement !
Que la Paix soit en les forces qui agissent sur moi !

 

Ici se termine la Brihadaranyopanishad, appartenant au Sukla Yajur Véda.

 

 

                                                                                                                                                                                                
                     Accueil                                                              Retour en haut de page                                                           Plan du site