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Shri Ramana Maharshi (1879-1950)

SANNYASA UPANISHADS

 

Nirvana Upanishad

Traduite et annotée par M. Buttex
D'après la version anglaise du Prof. A. A. Ramanathan
Publiée par The Theosophical Publishing House, Madras

Om ! Que mon discours reflète et s'accorde à mon esprit;
Que mon esprit reflète mon discours.
Ô l'Unique, irradiant Ta propre splendeur, révèle-Toi à moi.
Que tous deux, discours et esprit, vous me transmettiez le Véda.
Que tout ce que j'ai entendu ne quitte jamais mon esprit.
Je réunirai et comblerai la différence entre le jour
Et la nuit, grâce à cette étude.
Je prononcerai ce qui est verbalement véridique;
Je prononcerai ce qui est mentalement véridique.
Puisse ce Brahman me protéger;
Puisse-t-Il protéger celui qui parle et enseigne, puisse-t-Il me protéger;
Puisse-t-Il protéger celui qui parle – Puisse-t-Il protéger celui qui parle.

Om ! Que la Paix soit en moi !
Que la Paix gagne mon environnement !
Que la Paix soit en les forces qui agissent sur moi !


1. Nous allons maintenant exposer la Nirvanopanishad.

2. Le Paramahamsa (1): Je suis Lui.

1 Paramahamsa : «Cygne suprême» -Épithète attribuée aux divinités majeures, mais aussi à de grands sages, ou à tout être ayant atteint à la plus haute réalisation spirituelle. Dans le contexte des Upanishads et des enseignements postérieurs de l'Advaita Vedanta, ce terme désigne l'Atman, le Brahman, et le Soi pleinement réalisé. L'image du cygne (ou oie sauvage, Anser Indicus) fut choisie depuis une date immémoriale, du fait que cet oiseau a la capacité de séparer le lait de l'eau, ce qui en fait un symbole tout trouvé de celui qui a séparé l'irréel du Réel, l'obscurité de la Lumière, et la mortalité de l'Immortalité, s'étant dans sa propre personne séparé de tout ce qui n'est pas la Divinité suprême, et ayant totalement fusionné avec elle, devenant ainsi une incarnation vivante de la Divinité manifestée au sein de l'humanité. C'est aussi la catégorie supérieure de renonçants (sannyasin), devenus adeptes (paramahamsa) – planant haut au-dessus du monde ordinaire, se dirigeant droit vers le but : la libération en Brahman.

3. Les moines mendiants qui portent les marques du renoncement à l'intérieur de leur être, ce sont eux les ascètes autorisés à étudier cette Upanishad.

4. Ce sont eux qui protègent le champ (mental et spirituel) où le sens du Moi, l'esprit de séparativité, est détruit.

5. Les conclusions fermement établies (de leur délibérations) sont indivisibles, tel l'éther (1).

1 Akasha : « qui n'est pas visible » - L'espace, l'éther, le ciel cosmique. Le milieu spirituel dans lequel la manifestation se déploie. Principe de la matière ultra-subtile qui est le substrat de l’univers, qui sous-tend, soutient et pénètre tout. C'est le plus subtil des cinq éléments-racines (bhuta), dont la vibration donne naissance au son (shabda), puis à la parole et à l'audition; c'est à partir de ses multiples combinaisons avec les autres éléments-racines que toute la Création a opéré, en utilisant ce véhicule de la Vie et du Son primordial qu'est l'éther;. Cf. bhuta et les 36 tattvas.

6. Leur coeur est la rivière dont les flots sont immortels.

7. Leur coeur est impérissable et inconditionné.

8. Leur Maître est le sage réalisé, libéré de tout doute.

9. L'Être divin qu'ils adorent est la béatitude ultime.

10. Ils agissent dans le monde, libre de liens familiaux ou autres.

11. Le savoir qu'ils ont acquis n'est pas isolé (1).

1 N'est pas sans effet sur le monde autour d'eux. « Nul n'est une île. »

12. Ils étudient, voire enseignent, les Écritures.

13. Ils constituent ce centre monastique qui n'a pas d'appui (institutionnel).

14. Ils se dévouent à révéler Brahman à un groupe de disciples valables.

15. Ils leur enseignent la non-existence de tout ce qui n'est pas Brahman.

16. Ce dévouement leur procure de la joie et les purifie.

17. Les voir est comme voir douze soleils.

18. La discrimination entre le réel et l'irréel leur confère une protection.

19. Ils arborent leur compassion, comme unique signe de reconnaissance.

20. C'est la félicité qu'ils portent en guise de guirlande (1).

1 On porte une guirlande de fleurs pour accomplir rites et offrandes.

21. Dans la caverne du solitaire, ils trouvent un auditoire à leur félicité, et ils sont libérés des restrictions des postures yoguiques.

22. Ils subsistent des restes de nourriture d'autrui, ou d'aliments non cuisinés.

23. Leur conduite est totalement en accord avec la réalisation de l'unicité entre le Soi et le Brahman (Hamsa – le Cygne).

24. Leur comportement illustre pour leurs disciples que Brahman est présent en tous les êtres.

25. Leur vêtement rapiécé témoigne de leur sincère conviction. L'indépendance est le pagne autour de leurs reins. La réflexion sur les vérités du Védanta est leur touffe (1) emblématique. La vision de Brahman en tant que Soi est leur natte (petit tapis tressé) de yoga. Pour sandales, ils se contentent de s'abstenir de toute possession matérielle. Comme activité de subsistance minimale, ils se mettent aux ordres d'autrui. Leur unique servitude est de diriger correctement la Kundalini (2) à travers le sushumna nadi. Libérés de leur vivant, ils le sont pour autant qu'ils se sont libérés de tout déni face au suprême Brahman. C'est dans l'union à Shiva qu'ils s'endorment. En la connaissance authentique (qui nie toute joie provenant de la non-connaissance), tout comme en le khechari-mudra (3), réside leur suprême félicité.

1 Shikha : « aigrette, toupet, crête » - 1) “touffe sacrificielle” qui est réservée lors de la tonsure du crâne, lors de l'initiation brahmanique; 2) selon la physiologie yoguique, le shikha est l'espace compris entre le brahmarandhra (orifice sur la fontanelle du crâne) et le dvadashanta, chakra situé 12 doigts au-dessus..
2 Kundalini : (kundala = rouleau de corde; kundalini = serpent femelle lové) : l’énergie cosmique divine, résidant en chaque jiva, sous la forme d’un serpent enroulé sur lui-même, à la base de la colonne vertébrale dans le muladhara chakra. Cette énergie latente doit être éveillée, puis on doit la faire remonter le long de sushumna, canal principal de la colonne vertébrale, au travers des chakras, jusqu’au sahasrara, le lotus aux 1000 pétales situé dans la tête. Le Nirvikalpa samadhi, l'illumination, survient aussitôt accomplie la percée de la porte de Brahman, au cœur du sahasrara. Alors le yogi est en communion avec l’Âme suprême universelle. Puis la Kundalini shakti retourne à la base et s'y love à nouveau, ou elle reste dans l'un ou l'autre des chakras qu'elle a éveillés à son passage. L'éveil est réputé parfaitement accompli lorsque la Kundalini shakti ne redescend jamais plus bas que le sahasrara, le chakra coronal.
3 Khechari-mudra : « sceau de l'Oiseau »; exercice de Hatha Yoga, consistant à avaler la langue en arrière, dans la cavité du pharynx.

26. L'extase en Brahman est vierge des trois qualités de rayonnement, chaleur et inertie (1).

1 Gunas : Les 3 qualités ou modes d'être inhérents à l'univers phénoménal, à savoir Sattva, ou la qualité du bien, de lumière et calme; Rajas, ou la qualité d'activité, passion et agitation; Tamas, ou la qualité de ténèbres, inertie et illusion.

27. Brahman se réalise par la discrimination entre le réel et l'irréel, et Il est par-delà l'atteinte des mots et de l'intellect.

28. Le monde phénoménal est impermanent, étant un produit émané de Brahman qui, seul, est réel; il est semblable aux visions de nos rêves, à un éléphant volant dans le ciel. De façon similaire, cet agrégat de menues particules qu'est notre corps est perçu à travers un réseau d'illusions multiples et nous imaginons qu'il existe réellement, comme nous croyons voir un serpent dans une corde au loin, en conséquence de nos perceptions imparfaites (et de la connaissance imparfaite qui en découle).

29. Le culte rendu aux dieux dénommés Vishnu, Brahma, et à une centaine d'autres, trouve sa culmination en l'adoration de Brahman.

30. Le seul aiguillon est le Sentier lui-même (vers Brahman).

31. Le Sentier n'est pas la vacuité ultime, il est l'ensemble des conventions verbales (nécessaires pour nous guider vers celle-ci).

32. C'est sur la puissance du Seigneur suprême que s'appuie le Sentier subtil (spirituel).

33. Le Yoga accompli en toute sincérité est le véritable monastère.

34. Les demeures célestes des dieux ne constituent nullement la nature réelle du Soi.

35. Brahman à la source originelle, telle est la réalisation du Soi.

36. L'ascète devra méditer sur l'absence de distinctions, en s'appuyant sur la Gayatri (1) mais en pratiquant l'ajapa mantra (2).

1 Gayatri mantra : Hymne védique à Savitri, le Soleil, dont on invoque les pouvoirs de fécondation et d'illumination, et que l'on considère également comme donneur des Védas: « Om ! Ô divinités des trois mondes, nous nous prosternons devant la radieuse splendeur du Donneur de vie. Puisse-t-Il illuminer les pensées de notre esprit. Om ! »
2 Ajapa mantra : prière répétée inconsciemment. Toute créature vivante répète inconsciemment à chaque respiration la prière « So’ham » (Sah = IL
[l’Esprit Universel, Brahman] aham = je suis) avec chaque inspiration, et avec chaque expiration la prière « Hamsah » (aham = je suis - Sah = IL [l’Esprit Universel, Brahman] ).

37. La maîtrise de l'esprit est son vêtement rapiécé.

38. Le Yoga lui fait expérimenter la vision de la nature de l'éternelle félicité.

39. Cette félicité, c'est aussi les aumônes qu'il récolte.

40. Même dans le recoin d'un cimetière, son lieu de résidence est pour lui comme un jardin d'agrément.

41. Toute place solitaire lui tient lieu de monastère.

42. L'apaisement complet de l'esprit constitue la pratique de Brahmavidya (1).

1 Brahmavidya : connaissance du Brahman par l’expérience intime; science du Brahman, de la Réalité absolue.

43. Sa pensée ne se meut que pour aller vers l'état au-delà de tout mental (1).

1 Unmani : « au-delà du penseur » - état de totale absorption dans l'Esprit suprême, synonyme de samadhi, l’état de conscience le plus élevé selon le Raja Yoga.

44. Son corps pur est le siège sans appui (1) de sa dignité.

1 Les yogis sont toujours en posture assise, sans dossier, les chakras le long de la colonne vertébrale restent ainsi toujours dégagés et souples. Par ailleurs, le Brahman qui se manifeste en lui est par essence sans appui, ne dépendant de rien pour exister.

45. Son activité ? La félicité soulevée par les vagues de l'immortalité.

46. L' éther de la conscience (1) est l'aboutissement final et grandiose de sa quête, et il s'y est établi.

1 cf. shloka 5, note 1.

47. L'instruction du mantra libérateur a pour résultat un corps aux membres et à l'esprit fermes, aptes à manifester des pouvoirs surnaturels grâce à la pratique de la sérénité, la maîtrise de soi, etc., et aptes à réaliser l'unicité du Soi et du soi, usuellement désignés Soi supérieur et soi inférieur.

48. La déité qui préside à ce mantra libérateur est la félicité sans fin de la non-dualité.

49. L'observance religieuse pratiquée de son propre gré, mène au contrôle de ses sens internes.

50. Le renoncement consiste à abandonner toute peur, illusion, souffrance et colère,

51. ... et il a pour résultat la jouissance d'une béatitude où Soi et soi inférieur sont identiques.

52. L'état sans limitation aucune (unmani, cf. shloka 43) libère la puissance pure de Brahman.

53. Quand la réalité de Brahman brille dans le Soi, il y a annihilation du monde phénoménal, qui se trouve enveloppé par la Maya (1), le pouvoir de Shiva; de même, sont consumées les notions d'existence ou non-existence des aggrégats qui constituent les corps causal, subtils et physique (2).

1 Maya : La Puissance (shakti) de Brahman se manifestant en tant qu’univers phénoménal; la manifestation sous son aspect grossier, subtil et causal. Maya est synonyme d’ignorance (avidya), les illusions découlant de la confusion entre l'existence relative et la réalité; car elle est la grande Enchanteresse qui possède 2 pouvoirs : avriti ou avarana shakti ( pouvoir d’obnubilation) et vikshepa shakti ( pouvoir de projection).
2 respectivement karana sharira, sukshuma sharira et sthula sharira : voir le glossaire.

54. Il réalise Brahman en lui, à la façon même dont Celui-ci est le substrat de l'éther(1).

1 akasha : cf. shlokas 5 et 46.

55. Le quatrième état (1), si propice, est symbolisé par le cordon sacré (2); mais aussi, par la touffe du renonçant (3).

1 Turiya : «  le quatrième » - état transcendantal qui, à la fois combine et outrepasse veille, rêve et sommeil profond (jagrat, svapna et sushupti) et constitue le substrat de ces 3 états. C'est donc un état d'unité avec la Divinité, état de pure conscience, qui transcende les trois états de veille, sommeil profond et rêve, et qui est caractéristique du samadhi absolu.
2 Yajnopavita :
le cordon sacré, marque distinctive des brahmanes (toux ceux, quelle que soit leur caste d'origine, qui se consacrent exclusivement à l'étude des Védas) et des ascètes (sannyasin), est donné lors d'une cérémonie d'initiation qui marque l'entrée dans la voie vers Brahman.
3 cf. shloka 25.

56. Pour lui, le monde créé n'est essentiellement que conscience; de même, l'Immuable et le groupe des créatures variées.

57. Déraciner les effets du karma... ce ne sont que des mots; la rencontre de Brahman en tant que Soi a été un bûcher où furent calcinés l'illusion, le sens du Je et sa possessivité (« mien, le mien »).

58. Le Parivrajaka (1) qui a atteint la réalisation possède un corps intact (2).

1 Parivrajaka : l'ascète errant, le renonçant. Cf. sannyasin.
2 intact en ce sens que, libéré en ses 3 corps (cf. shloka 53), plus rien ne l'atteint.

59. Il faut méditer sur la forme authentique qui est au-delà des 3 attributs (1); même cette distinction mentale « Je suis Brahman » est une illusion qu'il faut annihiler. Consumer toute attitude de passion, etc., doit être accompli. Le vêtement sur les reins doit être d'étoffe grossière et étroitement noué, afin de faire monter vers le crâne l'énergie vitale et d'atteindre une abstinence perpétuelle. Une peau de daim (pour s'y assoir en méditation) sera utilisée longtemps, puis on méditera à cru. Le mantra non audible (le Om du quatrième état de turiya (2)) sera pratiqué tout en s'abstenant des activités du monde. Le renonçant, se déplaçant et se comportant librement, car il a atteint un stade au-delà du bien et du mal, réalise enfin sa nature véritable, qui est libération.

1 Sattva, Rajas et Tamas : cf. shloka 26.
2 cf. shloka 55.

60. Il a tout d'abord été disciple d'un renonçant, puis il a navigué, tel un bateau, traversant l'océan de la vie dans le monde, afin d'atteindre Brahman dans sa transcendance; il a pratiqué le célibat afin d'atteindre la sérénité; suivant la formation adéquate du stade du jeune aspirant célibataire, puis étudiant durant le stade d'habitant des forêts (vanaprastha), il a embrassé le renoncement en vertu duquel on peut s'établir dans la connaissance authentique; à la fin, sa forme est devenue celle de Brahman, l'indivisible, l'éternel, Celui qui annihile tous les doutes.

61. Cette Upanishad du Nirvana, doctrine secrète menant à la béatitude finale, ne devra pas être communiquée à quiconque n'est pas un disciple ou un fils.

Ainsi se termine l'Upanishad.

 

Om ! Que mon discours reflète et s'accorde à mon esprit;
Que mon esprit reflète mon discours.
Ô l'Unique, irradiant Ta propre splendeur, révèle-Toi à moi.
Que tous deux, discours et esprit, vous me transmettiez le Véda.
Que tout ce que j'ai entendu ne quitte jamais mon esprit.
Je réunirai et comblerai la différence entre le jour
Et la nuit, grâce à cette étude.
Je prononcerai ce qui est verbalement véridique;
Je prononcerai ce qui est mentalement véridique.
Puisse ce Brahman me protéger;
Puisse-t-Il protéger celui qui parle et enseigne, puisse-t-Il me protéger;
Puisse-t-Il protéger celui qui parle – Puisse-t-Il protéger celui qui parle.

Om ! Que la Paix soit en moi !
Que la Paix gagne mon environnement !
Que la Paix soit en les forces qui agissent sur moi !

 

Ici se termine la Nirvanopanishad, appartenant au Rig-Veda.

 

 

                                                                                                                                                                                                
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