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Naga Baba Rajgiri

Naga Baba Rajgiri, un sannyasin Avadhuta

 

UPANISHADS DU RENONCEMENT

 

Sannyasa Upanishad

Upanishad du Renoncement


Traduite et annotée par M. Buttex
D'après la version anglaise du Prof. A. A. Ramanathan
Publiée par The Theosophical Publishing House, Madras

 

Notes préliminaires : Cette Upanishad, parfois dénommée Brihad Sannyasa Upanishad (la grande Upanishad du renoncement) pour la distinguer de la version tronquée et lacunaire qui figurait sous le titre de Sannyasa Upanishad, est maintenant restituée dans son intégrité. Le premier chapitre provient de la Kantha (ou Katha) Shruti Upanishad, non-canonique.

             Ici, je suis fidèlement la traduction du Professeur Ramanathan, et recours parfois aux traductions qu'Alyette Degrâces-Fahd a donnée de la Brihat Sannyasa et de la Kathashruti Upanishads, ainsi qu'à celles de Paul Deussen qui, conscient de travailler sur des textes corrompus, reconnaît que « ici et là, la traduction n'a pu être établie qu'en faisant violence [au texte sanskrit] et ne peut être qu'un pis-aller en attendant qu'une meilleure version de cette Upanishad soit disponible. » Mais on est alors dans les années 1890... La version sanskrite dont je dispose correspond, à de rares variantes près, aux versions suivies par Ramanathan et Degrâces-Fahd.

             Est-ce bien cette meilleure version dont nous disposons aujourd'hui ? Quoi qu'il en soit, cette Upanishad est une présentation exhaustive de tout ce qu'implique le parfait renoncement, et – si j'ai choisi de la réserver pour la fin – c'est bien parce qu'elle mérite (à mes yeux et selon mes préférences personnelles) d'être celle qui résonne indéfiniment... comme la nasalisation bourdonnante du Om.

 

 

Om ! Que mes membres et mon discours, Prana, yeux, oreilles, vitalité
Ainsi que tous mes sens, se développent en force.
Toute existence est le Brahman des Upanishads.
Que jamais je ne renie Brahman, ni que Brahman me renie.
Qu'il n'y ait jamais aucun reniement:
Qu'il n'y ait jamais aucun reniement, en tout cas de ma part.
Puissent les vertus que proclament les Upanishads devenir miennes,
Moi qui suis dévoué à l'Atman; puissent ces vertus résider en moi.

Om ! Que la Paix soit en moi !
Que la Paix gagne mon environnement !
Que la Paix soit en les forces qui agissent sur moi !

 

Adhyaya I - Chapitre I

           Hari Om ! Voici l'enseignement réservé (Upanishad) sur le renoncement.
           L'individu qui, à l'étape de vie prescrite, se détourne [des trois désirs primaires : richesses, épouse et progéniture] devient celui qui a renoncé [à la vie dans le monde]. Qu'est-ce qu'on appelle le renoncement ? Comment renonce-t-on ? Celui qui s'est préservé [de l'impureté] grâce à l'accomplissement des rites, qui a sollicité l'approbation de sa mère, son père, son épouse, ses fils et ceux de son clan, doit rassembler tous les prêtres de sa connaissance pour leur faire accomplir un sacrifice Vaishvanara
(1). Il fera un partage de tous ses biens et les offrira aux prêtres officiants. Car ce sont eux qui chantent les hymnes. Les cinq souffles vitaux du renonçant (2) doivent être déposés symboliquement dans les cinq bols sacrificiels tenus au-dessus des cinq feux sacrés, l'Ahavaniya, le Garhapatya, l'Anvaharya pacana, le Sabhya et l'Avasathya (3). Que les officiants déposent tous les souffles vitaux (Pranas) dans tous les feux, oui, qu'ils les y déposent !*
           Après avoir rasé sa chevelure et sa touffe sacrificielle (Shikha), rejeté son cordon sacré (Yajnopavita) puis échangé un long regard avec son fils, il consacrera celui-ci avec ces mots : “ Tu es Brahma, tu es le sacrifice, tu es la totalité !” S'il n'a pas de fils, il consacrera son propre Soi avec les mêmes paroles, puis partira vers l'est ou le nord, sans un regard en arrière, devenu ascète itinérant.

1 Vaishvanara : « qui appartient à tous les hommes » -1) l'Être Universel; le Soi à l'état de veille (jagrat), qui est le support de l'état de veille ou conscience du corps physique (sthula sharira); la conscience du monde extérieur; 2) épithète d'Agni, en tant que « Celui-qui-pénètre-tout », en rapportant la science qui explique tout l'occulte. Il est alors le Dieu de la Science, la puissance d'Illumination, intérieure comme extérieure; 3) Vaishvanara-Agni est à comprendre comme l'étincelle qui allume le bûcher de la destruction cosmique. C'est aussi un sacrifice au feu universel, pour le bien de tous les êtres.
2 Prana : 1) souffle, respiration, vent; 2) principe de vie, vitalité, énergie, force. L’énergie vitale sous-jacente à toute la manifestation cosmique, individuelle et collective; cette énergie remplit 5 fonctions : - prana : l’appropriation, l'ascension (l‘inspiration);- apana : l’expulsion, la descente (l’expiration);- vyana : la distribution et la circulation (la rétention du souffle);- udana : l’émission de sons; la cohésion des énergies matérielles et subtiles dans tout le corps; le processus de désintégration à la mort physique;- samana : l’assimilation des énergies subtiles transformées par udana (digestion et métabolisme de la nourriture).
3 Les cinq feux sacrés (Panchagni) : l'Ahavaniya (feu du rituel védique), le Garhapatya (feu du foyer), l'Anvaharya pacana (feu rituel de la cuisson sacrificielle), le Sabhya (feu sacrificiel à l'usage du roi) et l'Avasathya (feu domestique).
* C'est bien là, symboliquement, un démembrement du corps et une initiation à la future condition de désincarné vivant.

           Il pourra accepter l'aumône venant des quatre castes. Il mangera dans ses mains, qui lui serviront de bol. Il usera de la nourriture comme d'un médicament (avec une grande modération). Il se nourrira de ce qu'il recevra, au moment où il le recevra, uniquement pour se maintenir en vie, et sans accumuler de masse adipeuse. Devenu émacié, il pourra s'abriter dans un village pour une nuit, dans une cité pour cinq nuits; durant les quatre mois de mousson, il pourra séjourner dans un village ou une cité. S'il lui est difficile de supporter [chaleur et fraîcheur], il pourra accepter en don un vêtement en loques, ou fait d'écorce. Il n'acceptera aucun autre vêtement. S'il est de santé faible, il ne pratiquera d'austérités que dans la limite de la souffrance tolérable.
           — À celui qui renonce selon les règles ou indépendamment des règles, qu'est-ce donc qui sert de fil sacré ? Quelle est sa touffe sacrificielle ? Comment se lave-t-il et se purifie-t-il la bouche ? Voici la réponse : son cordon sacré, c'est la méditation sur l'Atman; sa touffe, c'est la Connaissance (Vidya); son devoir d'ablutions rituelles, il l'accomplit avec l'eau qu'il trouve en tout lieu, et son ventre ne reçoit que l'eau qu'il boit. Son abri, c'est sur la berge d'une rivière qu'il le trouve, disent les connaisseurs de Braman.
           — Après le coucher du soleil, comment peut-il accomplir ses ablutions et se rincer la bouche* ? Voici la réponse : de nuit, c'est comme de jour, et pour lui il n'y a ni jour ni nuit. C'est aussi ce que dit un Voyant (Rishi) : “Pour lui, il n'est plus qu'un seul jour.” Qui possède cette connaissance se dirige vers l'Atman en vertu de son renoncement.

* La coutume interdit de puiser de l'eau d'une rivière ou d'un réservoir durant la nuit.


Adhyaya II - Chapitre II

           1. Seul est habilité à embrasser le renoncement celui qui a reçu les quarante sacrements rituels (4), n'a qu'indifférence pour toutes les choses d'ici-bas, a acquis la pureté mentale, a consumé désirs et envies, intolérance et égoïsme, et s'est doté des quatre disciplines spirituelles (5).

4 Les quarante Samskaras par lesquels on doit purifier son soi individuel sont les suivants : Garbhadhana ("Recensement de la matrice"), Punsavana ("Requête d'une naissance mâle"), Simanta ("Faire la raie de la chevelure"), Jatakarma ("Rite de naissance"), Namakarana ("Don du nom"), Annaprashana ("Rite nourricier"), Caula ou Chudakarana ("Tonsure"), Upanayana ("Rapprochement"), les quatre rites similaires au Prajapatya ("Renoncement", l'un des Vedavratas, les vœux védiques) accomplis durant les années de célibat passées chez son instructeur (Gurukulavasa), le bain rituel qui marque l'accomplissement de cette période d'études, le mariage, les cinq sacrifices majeurs (Mahayajnas) que doit accomplir quotidiennement le maître de maison.
À ces dix-neuf samskaras, s'ajoutent sept PakaYajnas, sept HavirYajnas et sept SomaYajnas, sacrifices solennels qui doivent être menés par le maître de maison. Ce qui totalise les 40 samskaras obligatoires.
Les sept PakaYajnas sont : Astaka (Anvastaka), Sthalipaka, Parvana, Sravani, Agrahayani (sacrifrice du “meilleur mois de l'année”, de novembre à décembre), Caitri, Asvayuji. Les sept HavirYajnas sont : Agniyadhana, Agnihotra, Darsha-Purnamasa, Agrayana, Caturmasya, Nirudhapasubandha, Sautramani. Les sept SomaYajnas sont : Agnishtoma ou Jyotishtoma, AtyAgnishtoma (variante du précédent), Uktya, Sodashi, Vajapeya, Atiratra, Aptoryama.
5 Dans la tradition du Védanta, quatre Sadhanas sont considérées comme indispensables pour parvenir à l'union à Brahman :
- Viveka : discrimination entre le Réel et l'irréel.
- Vairagya : le détachement, notamment des objets de plaisir.
- SatSampad : « le groupe des six vertus » dont l'acquisition est un préalable à l'étude de Brahman, selon les Brahma Sutras : 1) Sama: tranquillité du mental; 2) Dama: maîtrise de soi; 3) Uparati: recueillement intérieur et indifférence aux objets des sens; 4) Titiksha: endurance, patience, courage; 5) Sraddha: foi; 6) Samadhana: stabilité du mental et concentration. Cf. Satsampad.
- Mumukshutva : l’ardent désir de moksha, la délivrance, qui est considéré comme la plus importante des quatre sadhanas.

           2. Celui qui a pris la résolution du renoncement mais ne l'adopte pas, devra accomplir en pénitence un sacrifice Prajapatya (6). Après cela, il sera autorisé à renoncer au monde.

6 Prajapatya : nom du sacrifice que doit accomplir le maître de maison qui désire renoncer à sa vie dans le monde et adopter l'état de sannyasin. Le maître de maison (grihastha) doit entretenir trois feux sacrés dans son foyer (le feu Ahavaniya du rituel védique, le Garhapatya du foyer domestique et le Dakshinagni des ancêtres), avec lesquels il procède au rituel quotidien (homa). Durant le sacrifice de Prajapatya, il doit distribuer toutes ses possessions, matérielles et spirituelles (notamment le transfert de tout son savoir spirituel à son fils ou à tout autre héritier), et il doit ingérer symboliquement ces trois feux, tout en récitant certains hymnes, afin de maintenir la flamme sacrée vivante en son propre être.

           3. Celui qui dénigre le renoncement, celui qui entretient un ascète indigne, celui qui dresse des obstacles au renoncement d'autrui – ces trois types d'individus sont considérés comme déchus.

           4. Même s'ils possèdent un grand détachement, les individus suivants ne sont pas habilités au renoncement : l'eunuque, l'homme déchu, l'estropié, la femme*, le sourd, l'enfant, le muet, l'hérétique, le délateur, l'étudiant, l'anachorète Vaikhanasa**, l'ascète adepte de Shiva (Haradvija), le maître qui reçoit un salaire, l'homme sans prépuce, l'homme sans feu rituel. Et même s'ils renonçaient, ils n'en seraient pas moins disqualifiés pour étudier les maximes supérieures (7).

* ou l'homme efféminé ?
** membre d'une secte vishnouïte
7 MahaVakyas : 1) grandes maximes védiques; quatre d'entre elles contiennent l'essence de la sagesse des Védas. Ce sont : « TAT TVAM ASI » (Toi aussi, tu es Cela); « AYAM ATMA BRAHMA » (Ce Soi est Brahman); « PRAJNANAM BRAHMA » (La conscience est Brahman), et « AHAM BRAHMASMI » (Je suis Brahman); 2) « grande connaissance »; idée-force; aphorisme tiré des Écritures.

           5. Le fils de celui qui a déchu de son état d'ascète, celui qui est atteint d'une maladie des ongles, celui dont les dents sont brunes, le tuberculeux, et enfin toute personne atteinte de malformation – tous ceux-là ne seront jamais habilités au renoncement.

           6. On ne doit jamais laisser renoncer ceux qui viennent juste de s'établir comme maîtres de maison, ceux qui ont commis de graves péchés, ceux qui n'ont pas honoré leurs vœux* et ceux qui sont maudits**.

* pour A.A. Ramanathan, ce sont « ceux qui sont déchus de leur caste en raison de leur non-accomplissement des rites de purification majeurs.
** ou qui ont été accusés et reconnus coupables.

           7. On ne doit jamais laisser renoncer celui qui vit sans observances religieuses, sans sacrifices rituels, sans ascèse, dépourvu de charité, qui n'offre pas d'oblations dans le feu sacré et n'étudie pas les Écritures; de même, ceux qui ont dérogé à la véracité et à la pureté. Ceux-là ne méritent pas de renoncer. Et nul ne peut enfreindre l'ordre des étapes d'existence (8), à l'exception de celui qui souffre d'un mal sévère.

8 Ashrama : « étape de l’existence » - L'individu évolue et mûrit en 4 étapes majeures : 1) brahmachari : étape de  l'étudiant en sciences sacrées , de l'enfance jusqu'à la fin des études, soit de 12 à 24 ans; 2) grihastha : étape du maître de maison, l'homme marié, qui a établi son propre foyer et doit subvenir aux besoins de sa famille, soit de 24 à 48 ans; 3) vanaprastha : étape de  l'habitant des forêts, l'homme mûr, ayant établi ses enfants, qui se dépouille progressivement de son identité sociale pour se consacrer à l'étude spirituelle, soit de 48 à 72 ans; 4) sannyasin : le renonçant, à partir de 72 ans, qui abandonne définitivement la vie sociale, et se consacre entièrement à la vie spirituelle.
Les étapes 1 et 2 sont incontournables, les étapes 3 et 4 ne sont pas « obligatoires » mais fortement conseillées car reflétant au mieux l'ordre naturel universel (cf. dharma). Enfin, les étapes 1 et 2 constituent le pravritti marga, « le chemin qui tourne en se rapprochant », le chemin d'extériorisation de soi, par la double force du désir et de l'ambition; les étapes 3 et 4 constituent le nivritti marga, « chemin qui tourne en s’éloignant », le chemin d'intériorisation de soi, par la double force de l'introspection et du renoncement.

           8. Le renonçant doit se défaire de sa touffe sacrificielle en récitant le mantra “Om Bhur Svaha” (Om, Terre, salutations !). En récitant le mantra “Le cordon sacrificiel ne doit pas demeurer un signe extérieur ! Accorde-moi la gloire, la force, la Connaissance (Jnana), le détachement et l'Intelligence (Chit) !”, il doit casser net son cordon et le jeter au fil du courant, avec son vêtement et son pagne pour les reins, tout en murmurant “Om Svaha” . Puis il proclamera par trois fois : « J'ai renoncé ! »

           9. À la vue d'un deux-fois né (brahmane) qui a renoncé au monde, le soleil quitte sa place en se disant : « Cet homme va parvenir au Brahman en fonçant à travers mon disque ! »

           10. L'homme sage qui a proclamé « J'ai renoncé ! » élève à la gloire les soixante générations de sa famille qui l'ont précédé et les soixante qui lui succèderont.

           11. Le feu du mantra de renoncement consume entièrement toutes les fautes d'un mauvais fils, de même que celles dues à la faiblesse du corps, tout comme un feu de paille fait fondre l'or.

           12. « Sois mon ami, protège-moi ! » C'est en prononçant ce mantra que le renonçant doit recevoir le bâton emblématique.

           13. L'ascète doit se munir d'un bâton de bambou, lisse, entier (avec son écorce), aux nœuds réguliers, ayant poussé sur un terrain sacré, et purifié de tout défaut éventuel.

           14. Ce bâton n'aura aucune marque de brûlures, ni d'attaques de vers, il sera luisant d'un nœud à l'autre, arrivera au nez de l'ascète, ou à sa tête ou à l'arc de ses sourcils.

           15. On recommande toujours à l'ascète une étroite relation avec son bâton, et l'ascète avisé ne fera pas sans lui un trajet supérieur à trois jets de flèche.

           16. En récitant le mantra “Tu es le réceptacle de l'eau qui sustente la vie du monde ! Ne me dis jamais non, toi qui es toujours agréable à tout le monde !”, il reçoit son bol à eau. Ayant reçu le bandeau de yoga*, il prendra la route avec sérénité.

* Le Yoga patta est un bandeau, ou une sangle, qui permet de se lier, afin de poursuivre longuement ses exercices de concentration et méditation.

           17. Qu'il abandonne les concepts de bien (Dharma) et de mal (Adharma), de vérité (Satya) et de fausseté (Anrita) ! Ayant abandonné vérité et fausseté, qu'il rejette cela même par quoi il abandonne tout cela.*

* C'est à dire le mental opérant par la dualité, afin d'entrer paisiblement (avec sérénité, dit le shloka précédent) dans la non-dualité. Le moment du rejet, de l'abandon, du renoncement, est le moment ultime où la conscience affirme qu'il y a une dualité, dont elle ne veut plus. Une fois la dualité rejetée, il faut alors – pour entrer pleinement dans la non-dualité – rejeter encore la capacité de discerner la dualité.

           18. Le renonçant par détachement (Vairagya), le renonçant par sagesse (Jnana), le renonçant par sagesse et détachement (Jnana et Vairagya), le renonçant par refus de l'action – tels sont les quatre types de renonçants.

           19. Voici ce qu'il en est. Le renonçant par détachement, c'est celui qui est devenu indifférent aux objets des sens, ceux qu'il voit et ceux dont il entend parler, et qui a renoncé au monde sous l'influence de ses actes positifs antérieurs.

           20. Le renonçant par sagesse, c'est uniquement celui qui est mort à la vie dans le monde en raison de sa connaissance authentique des Écritures et de son écoute attentive des expériences d'autrui dans le mal comme dans le bien; et qui, ayant rejeté les inclinations innées pour le corps, les traités sacrés et le monde (9), et considérant les actions dans le monde comme aussi peu valables que la vomissure, a acquis les quatre disciplines spirituelles (cf. II-1), puis renonce au monde.

9 Les trois tendances innées : loka-vasana, shastra-vasana et deha-vasana: inclination pour tel monde, tel enseignement et tel type de corps, respectivement.

           21. Le renonçant par sagesse et détachement, c'est celui qui, ayant étudié selon les prescriptions toutes les Écritures et fait l'expérience de toutes les vicissitudes de la vie, se retrouve avec son corps comme seule possession, en conséquence de sa méditation sur la nature du Soi, menée avec sagesse et détachement, puis renonce et s'en va, nu comme à sa naissance.

           22. Le renonçant par refus de l'action, c'est celui qui, ayant accompli les étapes d'étudiant célibataire, de maître de maison, puis d'ermite des forêts, choisit le renoncement uniquement pour se conformer à l'ordre des étapes de vie, même s'il ne possède pas le détachement.

           23. Il y a six sortes de renoncement : Kutichaka, Bahudaka, Hamsa, Paramahamsa, Turiyatita et Avadhuta (1o).

10Les six types d'ascètes suivants sont distingués pour marquer les étapes du perfectionnement spirituel : 1) Kutichaka, « qui a chassé l'erreur »; 2) Bahudhaka, « qui a chassé la diversité »; 3) Hamsa, « l'oiseau migrateur, le cygne »; 4) ParamaHamsa, « le Cygne suprême »; 5) Turiyatita, « Au-delà du Transcendant »; 6) Avadhuta, « balayé par le vent ».

           24. L'ascète Kutichaka conserve la touffe et le cordon sacrificiels, porte le bâton et le pot à eau, un pagne et une étole rapiécée; il se dévoue au service de son père, sa mère et son précepteur; il se munit d'un pot, d'une bêche, d'une écharpe. Il pratique les mantras. Il prend l'habitude de consommer sa nourriture dans un seul lieu. Il porte au front une marque verticale de santal blanc, et le trident à la main (11).

11 : Tridanda : le trident, ou triple bâton sacrificiel, qui symbolise la triple restriction de parole, d'action et de pensée.

           25. L'ascète Bahudaka porte également la touffe sacrificielle, etc., plus un vêtement rapiécé. Il porte au front trois lignes horizontales de cendres sacrées (12), et ressemble en tout point à l'ascète Kutichaka, si ce n'est qu'il subsiste uniquement de huit bouchées de nourriture mendiée [dans huit maisons], semblable à l'abeille qui butine.

12 Tripundra : « triple marque » - Marque signalant l'appartenance à certains ordres de renonçants (Sannyasin) ainsi qu'à la secte des Shivaïtes, consistant en trois traits horizontaux de cendres sacrées (vibhuti) tracées sur le front, au-dessus du bindu (point) symbolisant le troisième œil. Ces trois traits représentent les trois principes (ou impuretés) qui limitent l'âme en incarnation : anava - la finitude et la petitesse, karma - la loi d'action et le bilan hérité des incarnations précédentes, et Maya - la grande illusion qui voile la Réalité Une. Quant aux cendres sacrées, elles sont en bouses de vache (sacrée) brûlées, ce qui est un memento mori (« souviens-toi de la mort ») et un rappel de l'urgence du perfectionnement spirituel qui ramènera le pèlerin à l'état d'union divine. Les Vishnouïtes portent la même marque, mais consistant en traits verticaux. La pâte de santal remplace souvent les cendres sacrées.

           26. L'ascète Hamsa arbore une chevelure de mèches feutrées, et au front la triple marque horizontale de cendres sacrées ou la ligne perpendiculaire de santal blanc. Il survit de la nourriture mendiée sans restrictions, et se revêt d'un pagne pour les reins.

           27. L'ascète Paramahamsa s'est dépouillé de la touffe et du cordon sacrificiels. Il reçoit ses aumônes de nourriture directement dans ses mains, ne porte qu'un pagne, ne possède qu'un étole rapiécée et un bâton de bambou. Soit il porte un seul vêtement, soit il est entièrement recouvert de cendres sacrées, et il a tout rejeté [possessions et attachements].

           28. L'ascète Turiyatita subsiste de fruits, qu'il prend directement en bouche, semblable à une vache; s'il reçoit en aumône du riz cuit, ce n'est que de trois maisons. Son corps est la seule possession qui lui reste, il va nu [revêtu d'espace] et traite son corps comme s'il était déjà un cadavre.

           29. L'ascète Avadhuta n'a pas de règles fixes. Il prend sa nourriture comme un python [bouche ouverte, happant sa proie] et lorsqu'elle se présente; il l'accepte de toutes les castes, à l'exception de ceux qui sont déchus ou poursuivis par la loi. Il est en permanence absorbé par sa méditation sur la nature de l'Atman.

(Cette méditation-type sur la nature de l'Atman est exposée du shloka 30 au shloka 73 :)

           30. « Je ne suis pas ce monde, avec ces arbres, cette végétation, ces montagnes. Comment moi, l'Être suprême, pourrais-je être ce monde extériorisé, intensément inerte ? Je ne suis pas non plus ce corps, dénué de conscience et bientôt mort.

           31. Je ne suis pas le son, dénué de conscience, issu du vide et en prenant la forme, et ne demeurant qu'un bref moment, saisi par le canal inerte de l'oreille.

           32. Je ne suis pas le toucher, dénué de conscience, qui ne possède que la vie que veut bien lui accorder la conscience et qui peut être ressenti par la peau, de façon fugitive, mais pas autrement.

           33. Je ne suis pas le goût, dénué de conscience, qui dépend de la matière et ne dure qu'un bref instant, insignifiant et amené à l'existence par cette langue capricieuse, à l'aide de ce mental instable.

           34. Je ne suis pas la forme, dénuée de conscience, non-existante au sein de l'unique Témoin (Brahman), périssable et reposant sur la vue et l'objet, dont l'existence n'est que momentanée.

           35. Je ne suis pas l'odeur, dénuée de conscience, subtile et de forme indéterminée, qui ne vient à l'existence que par le nez, périssable et en soi insensible à l'odeur.

           36. Je suis la pure conscience, et uniquement elle, sans parties (indivisible), dénuée du sens de l'ego et de la pensée, et qui est paisible, au-delà des illusions des cinq sens.

           37. Je suis la seule conscience, sans lieu de culte, et je suis l'illuminatrice, omniprésente (extérieure et intérieure), sans parties ni souillures. Je suis la lumière de la conscience sans différenciations, omnipénétrante et seulement Une.

           38. C'est uniquement par moi, la conscience, que toutes choses, comme les pots et les vêtements, et jusqu'au soleil, sont illuminées dans leur splendeur radieuse, comme par une lampe.

           39. C'est uniquement par moi, par la splendeur radieuse de mon éclat intérieur, que les divers sens s'activent, tout comme une masse d'étincelles lance ses éclats, engendrée par le feu qui brûle intérieurement.

           40. Cet œil pur de la conscience, qui jouit d'une félicité sans fin et brille même lorsque tous les autres [sens] sont éteints, affirme sa présence victorieuse dans les yeux de tous les êtres.

           41. Salutations, et salutations à moi seule, qui suis présente dans tous les êtres, qui consiste en une conscience libre de tout objet à connaître, et qui suis la forme de l'Atman dans la conscience individuelle.

           42. Les pouvoirs que l'on voit clairement dans toute leur diversité* sont en réalité rendus tels (divers et chatoyants) par la conscience, alors que celle-ci est libre de tout changements, une et entière, libre des limitations du temps et des divisions.

* les divers pouvoirs de Prakriti, la Matière, en ses divers éléments (eau, terre, air, feu, éther) et leurs multiples combinaisons.

           43. De la conscience qui se déploie au-delà des trois temps, dénuée de cette restriction qu'est la perception d'objets, et qui s'est dépouillée de la conscience individuelle – il ne reste que l'unicité absolue [de l'Atman et de Brahman].

           44. Cette même conscience, hors de portée de la parole, semble avoir atteint la cessation du soi individuel [c-à-d. l'état de non-dualité] et demeurer en cet état, comme si elle était éternelle non-existence.

           45. Cette même conscience, si elle est quelque peu recouverte par ces impuretés que sont les désirs et les non-désirs, devient incapable de s'élever haut, semblable à une femelle oiseau attachée à un lien.

           46. Les gens qui sont dominés par l'illusion des couples d'opposés, laquelle est engendrée par le désir et l'aversion, deviennent tels des vermisseaux enfouis dans les cavités de la terre.

           47. Atman, Soi suprême, salutations à toi, qui n'est pas différent de la conscience. Me voici saisi par la vérité, je m'éveille, je m'élève [au-dessus de l'illusion] !

           48. Je m'élève, arraché aux doutes : je suis ce que je suis ! Salutations à toi, à toi et moi, l'Éternel ! Salutations à toi et moi, qui sommes pure conscience !

           49. Salutations à toi, le Seigneur suprême, et salutations à moi, qui suis Shiva ! Même établi, l'Atman n'est pas immobile, et même quand il se déplace, il reste immobile. Même paisible, il est occupé à des activités, et même lorsqu'il accomplit une action, il n'est pas coloré par cette action.

* Il y a ici contradiction flagrante avec le shloka II-4, où l'ascète adepte de Shiva (Haradvija), n'est pas habilité à renoncer. Querelle d'école entre le Védantisme et le Tantrisme ? Sans aucun doute.

           50. Il est éminemment accessible, on le connaît facilement, comme un ami intime; il est l'abeille dans le calice du lotus dans le corps de tous les êtres.

           51. Je n'ai aucun désir, ni pour l'état de jouissance, ni pour abandonner cette jouissance. Que les choses viennent à leur guise, qu'elles s'en aillent à leur guise !

           52. Quand le mental est réprimé, repose en lui-même et s'est dépouillé de l'ego, et que le processus d'idéation s'est dissous, je demeure isolé, heureux.

           53. Mon ennemi [la dualité] demeure absorbé en ce pur Atman, qui n'est que vibration, sans idéation, sans ego, sans mental ni désirs.

           54. Brisant l'entrave que sont les désirs intenses, libéré de la cage de mon corps, je ne sais pas où la femelle oiseau du non-ego s'est envolée et a disparu

           55. Celui qui n'a pas d'ego, dont l'intellect est sans souillures, et qui est équanime vis-à-vis de tous les êtres – sa vie est splendeur.

           56. Celui qui pose sur le monde le regard d'un simple témoin et dont l'esprit reste froid, est libéré de l'amour et de la haine, et sa vie est splendeur.

           57. Celui qui, procédant à partir d'une compréhension correcte, abandonne à la fois les objets indésirables et les objets désirables, et maintient son esprit dans la quiétude du Soi – sa vie est splendeur.

           58. Quand le lien qui relie l'objet et la personne s'est évanoui, alors la paix pénètre au profond de l'être. Quand la paix s'est installée à demeure, on appelle cela la libération (Moksha).

           59. Ainsi que les graines desséchées, il n'y aura plus germination d'une naissance dans le monde. Car les désirs latents (13) se sont purifiés dans le cœur de ceux qui se sont libérés de leur vivant.

13 Vasana : 1) odeur; 2) désir, inclination, aspiration; 3) les imprégnations que les désirs antérieurs (y compris dans des incarnations précédentes) ont laissées dans le mental, et qui agissent comme des réminiscences inconscientes, des pulsions innées; une sensation antérieure, devenue souvenir subconscient. On distingue 3 types d'imprégnations innées : - loka vasana, qui infléchissent la renaissance dans tel ou tel monde; - shastra vasana, qui infléchissent l'attirance pour tel ou tel enseignement; - deha vasana, qui déterminent la préférence pour tel ou tel type de corps physique. Un vasana constitué donne un trait de caractère qui modèle inconsciemment les désirs et les habitudes, fournit les motivations et structure les tendances du comportement spontané.

           60. Le désir latent d'une âme réalisée est en soi une purification, il est d'une grande pureté, il s'accorde à la pure nature, il consiste en méditation continue sur l'Atman, il est éternel; et il demeure comme en sommeil profond.

           61. La conscience indépendante du mental est réputée être la conscience intériorisée. Comme elle est de la nature du mental apaisé, on n'y trouve pas l'impureté que serait l'inclusion [de différenciations].

           62. Là où le mental est apaisé, il se trouve la vérité et le bonheur, et c'est là l'état authentique. C'est omniscience, et c'est indéniablement une satisfaction intégrale.

           63. Alors que je parle, donne, prends, ouvre et ferme les yeux, je suis pure conscience, je suis la félicité qui succède au rejet des processus mentaux.

           64. J'ai rejeté l'impureté des choses à connaître, j'ai converti mon mental en quiétude profonde, j'ai éteint le feu qui lie aux désirs, et je suis pure conscience, et uniquement elle.

           65. J'ai mis au repos les pensées, bonnes comme mauvaises, je suis sans souci, émancipé de toute idée d'agréable et de désagréable, et je suis pure conscience, et uniquement elle.

           66. J'ai rejeté l'idée de moi-même et autrui, je ne prends pas parti devant les événements du monde, j'embrasse étroitement l'Atman, et je suis affermi, tel un pilier adamantin.

           67. Je demeure au sein de ma conscience, qui est pure et sans espoirs, je suis libre de désirs et de non-désirs, et les objets désirables, tout autant que les objets indésirables, m'indiffèrent.

           68. Quand recevrai-je la joie intérieure, tout en demeurant au sein de ma propre lumière ? Quand serai-je dans une grotte de montagne, l'esprit enraciné dans sa quiétude ?

           69. Quand parviendrai-je à l'immuabilité de la pierre, par la méditation profonde et sans différenciations (14) ? Quand les oiseaux de la forêt feront-ils leur nids feuillus sur ma tête, tandis que je demeurerai silencieux, absorbé dans la paix de la méditation perpétuelle ?

14 Nirvikalpa Samadhi : « nir: sans – vi: changement, différenciation; kalpa: ordre, durée – samadhi sans distinction, sans perceptions différenciées » - 1) état supra-conscient caractérisé par l’arrêt complet du mental; 2) le plus haut degré d’absorption (samadhi) dans lequel il n'y a plus d'expérience objective, dans lequel la triade connaisseur-connaissance-connu n'existe plus. La conscience expérimente la réalité purement subjective, sans forme ni qualité ni conditionnement de l'Absolu, de Brahman, ou de ParaShiva.

           70. J'ai coupé, dans la forêt du mental, les arbres des résolutions et les lianes des désirs intenses, puis je suis parvenu aux larges plaines [de la sagesse], et je jouis du bonheur de vivre.

           71. Je poursuis ce sentier, où je suis solitaire, où je suis victorieux ! Je suis libéré, me voici sans désirs, indivis, sans rien à rechercher.

           72-73. Pureté, force, réalité, essence, vérité, connaissance, félicité, tranquillité, essor de la joie perpétuelle, plénitude, richesse authentique, possession de la splendeur radieuse, unicité absolue – le moine mendiant qui reflète ainsi la véritable nature de son Soi et se tient dans sa nature sans forme, devient assurément l'Un sans second. »

           74. Si celui qui est affligé d'un mal aigu retrouve sa santé, il devra adopter le renoncement selon l'ordre prescrit.
           L'ascète ne doit pas converser avec une femme d'une basse caste, ni avec une femme déchue, ni avec une femme ayant ses menstrues. L'ascète n'entretient aucun culte de divinité, ne participe pas aux festivals, ne visite pas les lieux de pèlerinage.
           Le lieu visé par l'ascèse, ce n'est pas un seul but céleste pour tous : l'homme affligé et le Kutichaka atteignent la terre (Bhuh) (15) et l'espace intermédiaire (Bhuvah), respectivement; l'ascète Bahudaka gagne le monde céleste (Svarga): l'ascète Hamsa, le monde de la Réalité (Satyaloka); le Turiyatita et l'Avadhuta parviennent à la félicité suprême au-dedans d'eux-mêmes, par leur méditation profonde sur la vraie nature du Soi, en accord avec la maxime de la guêpe et du ver (16).

15Les sept plans d'existence, ou lokas, sont : 1) Bhuh, la Terre; 2) Bhuvah, le plan astral et mental; 3) Svaha, le plan mental supérieur; 4) Maha, le plan céleste; 5) Janah, le plan de la création; 6) Tapa, le plan divin; 7) Satya, le plan de la Réalité absolue. Cf. diagramme Les 14 Lokas ou plans cosmologiques.
16 Maxime de la guêpe et du ver : On la trouve chez Shankara : on dit que le ver qui vit dans le nid d'une guêpe, à force d'attendre le retour de celle-ci (car il se nourrit des débris de la nourriture qu'elle ramène au nid), finit par s'identifier à elle, et se transforme finalement en guêpe. Cette métamorphose animale illustre la maxime fondamentale : la pensée (in)forme le réel, et le façonne. La pensée est énergie créatrice; la méditation est créatrice, son fruit est l'immersion en l'Absolu, Brahman.

           75. L'étude des Écritures, si elle se distingue de la méditation sur la nature de l'Atman, est vaine, c'est comme faire porter une charge de fleurs de safran à un chameau*.
           L'ascète n'a pas à pratiquer le yoga et étudier le Samkhya (17); il n'a aucun rituel avec des mantras et des tantras, et n'a pas à étudier d'autres traités religieux (Shastra); s'il le fait, autant orner un cadavre ! Car cet ascète est aussi éloigné de la tradition spirituelle que peut l'être un cordonnier.
           Un moine mendiant ne doit pas mentionner son nom. On cueille les fruits de la moindre action accomplie. Qu'il rejette donc tout, comme on rejette l'écume de l'huile de ricin. Il ne devra pas recevoir les offrandes [de nourriture ?] faites aux dieux, et lui-même n'adorera aucun dieu selon les rites extérieurs.

* Le sens de cette comparaison n'est expliquée nulle part. Les fleurs du safran étant extrêmement légères, la charge du chameau, bien que volumineuse, donnera très peu de poudre de safran (la matière précieuse symboliserait ici la connaissance convoitée). C'est l'interprétation possible que je propose.
17 Samkhya (ou Sankhya) : « Énumération, calcul » - Un des 6 grands systèmes philosophiques hindous; a parfois le sens de jnana yoga. Cf. darshana. Le Samkhya est la philosophie védique originelle, celle que prône Krishna dans la Bhagavad Gita (Gita 2:39; 3:3,5; 18:13,19).
Fondé par Kapila vers 500 av. J.-C., ce système développe en priorité un recensement des “catégories d'existence” (les tattvas), dérivés de la paire d'opposés fondamentaux : Purusha et Prakriti, cette dernière évoluant les 3 gunas (qualités ou “modes d'être”) : sattva, rajas et tamas. Toutes les modalités d'interaction et d'assemblage entre tattvas et gunas, selon toutes les proportions possibles, sont examinées méthodiquement. Ses outils cognitifs soutiennent et complètent les disciplines du Yoga, et ces deux systèmes vont être utilisés conjointement, imprégnant tout l'hindouisme ultérieur, y compris le bouddhisme.
La méthode du Samkhya rend compte systématiquement de l’évolution cosmique. Elle est ainsi nommée ("énumération, recension, calcul) parce qu’elle dénombre 25 tattvas (catégories), à savoir: Purusha, l’Esprit cosmique; Prakriti, la Substance cosmique; Mahat, l’Intelligence cosmique; Ahamkara, le principe d’individualisation; Manas, l’esprit, le mental cosmique; les 10 Indriyas, les 10 facultés sensorielles abstraites de connaissance et d’action; les 5 Tanmatras, les 5 sens subtils (son, toucher, vue, goût et odeur) qui sont en relation avec les facultés sensorielles; et les 5 Mahabhutas, les 5 « grands éléments » fondamentaux grossiers : éther (espace), air, feu, eau et terre.

           76. Rejetant tout ce qui n'est pas l'Atman, subsistant de la nourriture reçue en aumônes d'un certain nombre de maisonnées, à la façon des abeilles, qu'il demeure émacié et évite d'engraisser. C'est ainsi qu'il ira de-ci de-là. Il passera son temps à se procurer des aumônes [de nourriture] auprès d'un nombre limité de maisons, utilisant comme récipient sa main ou sa bouche.

           77. Le Sage qui est établi fermement en l'Atman doit prendre la nourriture qui est propice à la réalisation de l'Atman. Deux quarts du ventre seront pour la nourriture, un quart pour l'eau, et le quart restant sera laissé pour le mouvement de l'air.

           78. Qu'il vive toujours d'aumônes, mais ne mange jamais une nourriture qui proviendrait d'une seule maison. Qu'il aille tout particulièrement vers les maisonnées dont les habitants semblent d'un caractère affable (ceux qui ne mangent qu'après avoir donné des aumônes).

           79. En période de rites religieux, il peut aller quémander des aumônes auprès de quatre ou sept maisons. Il peut attendre des aumônes jusqu'au moment de la traite des vaches (en fin d'après-midi). Quand il quitte une maison sans y avoir reçu d'aumône, il ne devra plus y revenir.

           80. Le jeûne est préférable à la nourriture des dévots ! La nourriture non sollicitée est préférable au jeûne ! L'aumône mendiée est préférable à la nourriture donnée spontanément ! C'est pourquoi l'ascète devra vivre d'aumônes.

           81. À l'heure où on mendie les aumônes, qu'il ne se présente pas dans une maison par une entrée latérale. Qu'il n'aille pas par distraction dépasser une maison, même si cette omission n'est pas considérée comme une faute.

           82. Il ne mendiera pas d'aumônes auprès d'un érudit en Véda qui les donnerait sans foi ni dévotion; mais d'un deux-fois né qui a perdu sa caste, mais qui les offrirait avec foi et dévotion, il peut bien mendier des aumônes.

           83. On déclare qu'il y a cinq sortes d'aumônes : celles mendiées auprès d'un certain nombre de maisonnées au hasard, celles qui sont concertées, celles qui viennent spontanément, celles qui arrivent au moment opportun, et celles offertes par un monastère.

           84. La première sorte, les aumônes mendiées auprès d'un certain nombre de maisonnées, ce sont celles obtenues de cinq ou sept maisons, sans préméditation, à la façon dont l'abeille butine les fleurs.

           85. La deuxième sorte, les aumônes concertées au préalable, ce sont celles reçues après des requêtes réitérées, le matin et le jour précédent; bien qu'inférieures, elles sont acceptables pour sa subsistance.

           86. La troisième sorte, les aumônes qui viennent spontanément, ce sont celles reçues lorsqu'il est invité à manger par quelqu'un au moment où il allait faire sa tournée; que la mange volontiers l'ascète qui cherche la libération !

           87. La quatrième sorte, les aumônes qui arrivent au moment opportun, ce sont celles offertes par un brahmane lorsque l'ascète vient mendier; que la mangent volontiers les ascètes !

           88. Les sages qui cherchent la libération disent que la cinquième sorte d'aumônes, celles offertes par un monastère, consiste en nourriture toute prête amenée au monastère par un brahmane.

           89. L'ascète subsistera d'aumônes mendiées de porte à porte, même s'il s'agit de maisonnées de hors-castes. Il ne se nourrira pas auprès d'une seule maison, même si l'hôte est l'égal du précepteur des dieux, Brihaspati. Il subsistera d'aumônes, demandées ou spontanées.

           90. L'air n'est pas souillé par le contact avec un objet, ni le feu par l'acte de brûler, ni les eaux par l'urine et les fèces, ni un moine mendiant par la précarité de la nourriture.

           91. Si dans les maisons la fumée a disparu, le pilon de riz est au repos, le feu de l'âtre s'est éteint et les gens ont mangé, l'ascète attendra la fin de l'après-midi pour aller aux aumônes.

           92. Il recevra des aumônes de tous, exceptés des repris de justice, des déchus, des hérétiques et des dévots qui se consacrent exclusivement à l'adoration dans les temples; mais en temps difficiles, il pourra recevoir de toutes les castes.

           93-94. Le beurre clarifié ? De l'urine de chien. Le miel ? Une liqueur alcoolisée. L'huile ? De l'urine de porc. Les condiments ? De l'ail. Les gâteaux de pois chiches noirs ? De la vache. Le lait ? De l'urine. En pensant ainsi, l'ascète évite ces aliments, en luttant de toutes ses forces.

           95. L'ascète ne prendra jamais de nourriture mélangée à du beurre clarifié, des condiments, etc. Il ne devra jamais mendier des aumônes plus d'une fois par jour, et utilisera ses mains comme récipient.

           96. Lorsque l'ascète se met à chercher sa nourriture avec la bouche uniquement, comme une vache, il est devenu équanime envers tous les êtres. Il est alors prêt pour l'immortalité.

           97. L'ascète rejettera le beurre clarifié comme si c'était du sang. Il considèrera que prendre sa nourriture d'une seule maison, c'est comme [manger] de la viande; user de cosmétiques, comme se maculer de substances impures; consommer du sel et de la mélasse, comme faire partie des hors-castes; porter un vêtement, comme lécher un plat où autrui a mangé; les bains d'huile, comme courtiser une femme; la compagnie agréable d'amis, comme de l'urine; entretenir un désir, comme [manger] de la vache; les lieux familiers, comme la hutte d'un hors-caste; les femmes, comme des serpents; l'or, comme un poison mortel; une salle de réunion, comme un cimetière; une grande ville, comme l'enfer; et la nourriture prise dans une seule maison, comme les boulettes de riz funéraires. De sa part, aucun culte à aucune divinité. Rejetant ainsi les coutumes du monde, il deviendra un libéré vivant (Jivanmukta).

           98. Demeurer assis à la même place, acquérir un bol, collecter des biens, rassembler des disciples, dormir durant la journée, parler inutilement – tels sont les six péchés de l'ascète.

           99-103. Demeurer au même endroit, excepté durant la saison des pluies, voilà ce qu'on appelle une “assise” (asana). Acquérir ne serait-ce qu'un seul récipient, même une gourde, pour son usage quotidien, voilà ce qu'on appelle “acquisition de vaisselle” (patralopa). Accepter un second bâton, ou n'importe quoi, pour son usage futur alors qu'on en possède déjà un, voilà ce qu'on appelle “collecte” (samchaya). Accepter des disciples pour notre service personnel, notre profit, dignité ou renommée, mais non par compassion pour eux, voilà ce qu'on appelle “rassembler des disciples” (sishyasamgraha). L'étude, c'est le jour, c'est le pouvoir d'illumination; l'ignorance, c'est la nuit; négliger l'étude, voilà ce qu'on appelle “dormir durant la journée” (divasvapnah). À l'exception des échanges verbaux concernant l'Atman, de ceux nécessaires au moment de la quête d'aumônes, des bénédictions et des enquêtes sur l'Atman, toute conversation est considérée comme “paroles vaines” (vrithajalpah).

           104. Nourriture venant d'une seule maison, orgueil, envie, s'orner de cosmétiques et de fleurs, mâcher du bétel, bains d'huile, jeux, désir de jouissances, médecine pour prolonger la vie et retarder la vieillesse;

           105. vantardise, langage injurieux, paroles de bénédiction, prédications astrologiques, achat et vente, rituel, débat sur les rituels, transgression du Guru et des Écritures;

           106-107. conciliation, combat, véhicule, lit, vêtement blanc, éjaculation, sommeil diurne, récipient alimentaire, or, myrrhe, arme, graines (de plantes ou bijas mystiques des mantras), nuisance à autrui, sévérité, copulation, tout ce qui est rejeté par le yoga du renoncement, les voeux (tels ceux du maître de maison);

           108. famille et lignage, branche des Védas, parentèle du père et de la mère, et richesse... tout cela est prohibé pour l'ascète. S'il enfreint l'une de ces prohibitions, l'ascète est déchu.

           109. Un homme avisé, même très âgé, ne doit pas faire confiance à une femme, même très âgée. Même dans de très vieux haillons, une vieille pièce d'étoffe tiendra bien (si on la coud).

           110. Biens immobiliers et mobiliers, semences de culture, or, myrrhe et armes – à ces six choses l'ascète ne touchera pas, comme si elles étaient de l'urine et des fèces.

           111. Un ascète ne prendra jamais avec lui ne serait-ce qu'une petite provision pour un voyage, sauf s'il est en danger; en temps difficiles, il peut accepter des céréales mûres, lorsque la nourriture cuite fait défaut.

           112. Un moine mendiant qui n'est pas malade, tout comme un jeune moine, ne peut séjourner dans aucune maisonnée; à aucun moment, il ne devra accepter ou donner quoi que ce soit à quiconque.

           113. Avec un sens de l'humilité, l'ascète fera tout son possible pour le bien de tous les êtres; mais s'il mendie de la nourriture, cuite ou crue, pour un autre que lui, il est déchu.

           114-115. Un ascète qui a à cœur de nourrir les autres, qui accepte des vêtements, de laine ou autre, en bon état, va déchoir à coup sûr. Qu'il prenne refuge sur l'esquif de la non-dualité, et il parviendra à la libération de son vivant.

           116. En vue de la maîtrise de la parole, il observera le silence; en vue de la maîtrise du corps, il jeûnera; en vue de la maîtrise du mental, il pratiquera le contrôle du souffle (Pranayama), selon les prescriptions.

           117. Un homme est lié par ses actes dans le monde; il obtient la libération par la connaissance spirituelle. En conséquence, les ascètes qui voient l'autre rive* n'accomplissent plus aucun acte.

* Passer sur l'autre rive : cette métaphore de la traversée de l'irréel au Réel, de l'ignorance à la Connaissance, calquée sur la traversée d'un fleuve que le chercheur spirituel doit traverser à l'aide d'un radeau (une doctrine et sa mise en pratique) et d'un passeur (le guru, en l'occurrence) afin d'atteindre l'autre rive de la libération, va devenir très célèbre dans le bouddhisme, qui la reprend très souvent. (Srotriya)

           118. Sur les routes sont disséminés des vêtements déchirés, les aumônes peuvent venir de partout, et la terre est une vaste couche; alors comment un ascète pourrait-il se faire du souci ?

           119. L'ascète qui offre le monde entier en oblation dans le feu de la sagesse spirituelle, en transférant les feux rituels en son Soi, ce grand ascète est l'authentique officiant de l'Agnihotra (18).

18 Agnihotra : « Sacrifice du Feu » - Rite domestique, pratiqué quotidiennement, devant l'autel du foyer, au cours duquel une oblation de lait est répandue sur le feu. Cf. Agnihotra mantras.

           120. L'avancement sur la voie spirituelle est de deux sortes : celui de la chatte et celui de la guenon. Ceux qui pratiquent la connaissance (Jnana) sont comme des chattes; la seconde voie, celle du Brahman suprême, ressemble à celle de la guenon.*

* aucune explication à ces comparaisons. Dommage.

           121. L'ascète ne parlera à personne, sauf si on lui adresse la parole, mais pas à celui qui pose des questions importunes. Un homme intelligent, qui possède la connaissance, doit néanmoins se comporter en ce monde comme s'il était un idiot.

           122. Lorsqu'il sera confronté à une masse d'actes négatifs*, il devra pratiquer la répétition du mantra salvateur, Om, douze mille fois dans la journée, car ce mantra tranche les actes négatifs.

* Selon A. A. Ramanathan, c'est lorsque les désirs sensoriels reviennent en force, écrasant les principes de sagesse.

           123. Le Brahman suprême viendra resplendir en celui qui répète paisiblement le Pranava Om douze mille fois chaque jour, et cela au bout de douze mois.

           Ainsi s'achève l'Upanishad.


Om ! Que mes membres et mon discours, Prana, yeux, oreilles, vitalité
Ainsi que tous mes sens, se développent en force.
Toute existence est le Brahman des Upanishads.
Que jamais je ne renie Brahman, ni que Brahman me renie.
Qu'il n'y ait jamais aucun reniement:
Qu'il n'y ait jamais aucun reniement, en tout cas de ma part.
Puissent les vertus que proclament les Upanishads devenir miennes,
Moi qui suis dévoué à l'Atman; puissent ces vertus résider en moi.

Om ! Que la Paix soit en moi !
Que la Paix gagne mon environnement !
Que la Paix soit en les forces qui agissent sur moi !

 

Ici se termine la Sannyasopanishad, appartenant au Sama Véda.

 

 

                                                                                                                                                                                                
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