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Bahram Gur libérant un homme avalé par un dragon – Illustration du Shahnamah

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Kshurika Upanishad

Upanishad de l'arme qui tranche


Traduite et annotée par M. Buttex
D'après la version intégrale de Paul Deussen,
reprise par les
Prof. V.M. Bedekar et G.B. Palsule

Motilal Banarsidass Publishers Ltd, Delhi, India © 1980, 2004

 

Notes préliminaires : Kshura : couteau affilé, rasoir; churika : couteau sacrificiel, poignard, glaive, épée.
              L'image – forte – est celle d'une arme affilée, qui tranche promptement et radicalement. Ni couteau (usage culinaire), ni rasoir (usage corporel), mais plutôt arme, en affinité au symbolisme du glaive ou de l'épée de la sagesse, adopté par le bouddhisme Mahayana, qui transmet la même nécessité de trancher au vif des attachements qui entravent le disciple sur la voie ascendante.
              Cette Upanishad est probablement très ancienne, car la méthode, complète et originale, qu'elle propose pour parvenir à la libération, ne contient aucune description élaborée de l'anatomie subtile et des chakras, ni analyse approfondie du Pranava Om et de sa portée métaphysique. Elle ne propose pas plus d'analyse critique du mental, mais d'emblée le présente comme l'arme propre à trancher les liens qu'il tisse pourtant lui-même avec le corps physique et les sens qui l'animent.

              Noter qu'il n'existe aucune version sanskrite authentifiée, cette Upanishad n'ayant jamais fait l'objet de commentaires classiques recensés, et que les diverses versions existantes présentent de notables variantes, et sont à certains endroits floues, de sens incertain.
              Cette traduction est donc, en vérité, l'une des traductions possible d'une Upanishad qui n'a pas de texte entièrement fixé par la Tradition.

              Pour que les notes ne prennent pas trop de volume, je les ai allégées autant que possible, et les termes les plus courants ne sont pas annotés. Vous référer au Glossaire, pour plus ample information.

 

Om ! Puisse-t-Il nous protéger tous deux !
Puisse-t-Il nous nourrir tous deux !
Puissions-nous travailler conjointement avec une grande énergie,
Que notre étude soit vigoureuse et porte fruit;
Que nous ne nous disputions pas, et que nous ne haïssions personne.

Om ! Que la Paix soit en moi !
Que la Paix gagne mon environnement !
Que la Paix soit en les forces qui agissent sur moi !

 

             1. Je vais délivrer l'enseignement de la concentration (dharana) qui tranche comme une arme affilée (kshurika), et mène à la perfection de l'union (Yoga). Celui qui y parvient devient un adepte accompli, qui n'aura plus de renaissance.

             2. C'est là la quintessence de tous les Védas et un précepte qu'a donné Svayambhu en personne (1). Il faut choisir un lieu silencieux, s'y installer et adopter une posture qui soit propice [à une longue assise].

1 Svayambhu: Auto-engendré, qui existe par soi-même. C'est l'épithète de Brahman, en tant que Prajapati, le Créateur, qui affirme sa distinction fondamentale : le non-créé qui engendre tout le créé. C'est aussi l'épithète associé à toutes les divinités principales sous leur forme transcendante, ainsi ParaShiva, ParaBrahma, ParaShakti, etc., mettant en exergue leur nature absolue et suprême.

             3. Ainsi qu'une tortue qui rétracte ses pattes, il faut rétracter les sens (cf. Pratyahara) et enclore le mental (Manas) à l'intérieur du cœur. Il faut chanter le Pranava Om, et développer graduellement ses douze mesures (matras) (1).

1 Les douze Matras du Om : Les quatre matras du Om sont : A – U – M et l'ardha-matra, ou demi-lettre (c'est, au-dessus du Om, cette demi-lune qui représente le son « mmmmmm » de l'Om à 3 ou 4 unités phonétiques (matras), psalmodié longuement et résonant encore plus longuement dans les corps subtils).
Chacun de ces quatre matras possède trois aspects, qui développent ainsi douze supports de méditation : le premier matra est appelé Ghoshini, “à la riche sonorité”; le second, Vidyunmali (ou Vidyunmatra), “couronné par l'éclair”; le troisième, Patangini, “plaisir de l'envol”; le quatrième, Vayuvegini, “à la célérité du vent”; le cinquième, Namadheya, “qui a un nom”; le sixième, Aindri, “sacré pour Indra”; le septième, Vaishnavi, “de Vishnu”; le huitième, Sankari, “de Shankara (Shiva), le Dispensateur de félicité”; le neuvième, Mahati, “le grand”; le dixième, Dhriti (Dhruva), “fermement établi”; le onzième, Nari (Mauni), “le silencieux”; et le douzième, Brahmi, “de Brahma”. Cf. Nada Bindu Upanishad, shlokas 8 à 11 et 12 à 17.

             4. Inhalant le souffle, il faut en emplir complètement le corps entier, en fermant toutes ses ouvertures (1), puis faire appuyer graduellement le souffle contre le cœur, la poitrine, les hanches, le visage et le cou.

1 Les neuf orifices ou La cité aux neuf portes : les 2 yeux, les 2 oreilles, les 2 narines, la bouche, le méat urinaire, l'anus. Ici, il faut donc pratiquer, en plus du retrait des sens (pratyahara), les ligatures mula-bandha, qui contracte l'anus et le périnée, et vajroli mudra, qui contracte le méat urinaire.

             5. Que le yogi laisse entrer à flots le souffle, Prana (1), en le canalisant par les narines; après l'avoir retenu un moment dans son corps, qu'il l'exhale lentement, et recommence.

1 Prana : 1) souffle, respiration, vent; 2) principe de vie, vitalité, énergie, force. L’énergie vitale sous-jacente à toute la manifestation cosmique, individuelle et collective; cette énergie remplit 5 fonctions : - prana : l’appropriation, l'ascension (l‘inspiration);- apana : l’expulsion, la descente (l’expiration);- vyana : la distribution et la circulation (la rétention du souffle);- udana : l’émission de sons; la cohésion des énergies matérielles et subtiles dans tout le corps; le processus de désintégration à la mort physique;- samana : l’assimilation des énergies subtiles transformées par udana (digestion et métabolisme de la nourriture).

             6. À l'aide des matras, qu'il fixe le souffle tout d'abord aux gros orteils et l'y maintienne fermement, puis qu'il le mène aux deux chevilles, aux deux mollets, accomplissant trois temps de rétention profonde.*

* Ici, le texte est peu clair; il faut comprendre « ... de rétention à ces points de fixation », donc trois cycles complets de pranayama; une autre version indique « trois vers la droite, trois vers la gauche », ce qui est encore moins clair.

             7. Qu'il le mène également aux genoux, puis aux cuisses, à l'anus et au sexe, en accomplissant deux fois trois temps de rétention; finalement, qu'il pénètre dans le lieu où se déploie le souffle (Vayu), la région du nombril.

             8. Là se trouve la Sushumna nadi (1), entourée de nombreuses autres nadis, dont les couleurs vont du rouge pâle au jaune et au noir, et du rouge profond au rouge sombre.

1 Sushumna Nadi : principal canal subtil qui longe la moelle épinière dans toute sa longueur. C’est par ce canal que s’élève la Kundalini.

             9. Mais c'est à travers la subtile et délicate nadi blanche (la Sushumna) que le yogi doit introduire son souffle et, de là, le faire remonter, ainsi qu'une araignée courant sur son fil.

             10. De cette façon, il parvient au siège auguste du Purusha (1), semblable à un lotus rouge*, que les Védas appellent « le cœur minuscule (2) de la fleur de lotus ».

1 Purusha : « homme, mâle, personne; héros; humanité » - 1) Le Principe psychique universel; s’oppose à Prakriti dans le système dualiste du Samkhya. 2) le véritable Moi, l'âme qui réside dans le corps physique; 3) la Conscience suprême, substrat de toutes les opérations de la substance, Prakriti. Il est alors synonyme d'Être Suprême, d'Âme Suprême ou universelle.
* C'est l'Anahata chakra, celui du cœur.
2 Dahara : cœur de la fleur de lotus, cavité occulte dans le corps subtil et/ou la particule d'éther (akasha) qu'elle recèle. On le nomme également “akasha du cœur”.

             11. Pénétrant à l'intérieur, le yogi doit suivre la Sushumna et remonter jusqu'à la gorge. Il saisit alors l'arme tranchante du mental, Manas (1), qui scintille des feux de la sagesse, Buddhi (2).

1 Manas : 1) « le mental, la conscience individuelle », caractérisé par le doute/l'ignorance, et dont le fonctionnement est purement instinctif; la perception sensorielle, la conscience qui est présence au monde; 2) une des 4 fonctions de l’organe interne (antahkarana), lequel comprend également buddhi, ahamkara ou ahamkriti, et chitta; faculté mentale de délibération; Manas désigne également l'organe interne, avec le même sens qu'antahkarana.
2 Buddhi : 1) L’intellect supérieur : raison, discrimination, jugement; 2) une des 4 fonctions de l’organe interne, l’antahkarana; 3) aptitude à juger et à décider selon la sagesse; 4) souvent traduit par « le mental » avec connotation de sagesse, d’intellect supérieur.

             12. Avec cette arme, le yogi doit viser le [point faible du] pied (1) et y trancher radicalement les noms et les formes (2). Avec la lame affilée de Manas, il peut se vouer au Yoga en permanence.

1 Marman : 1) point vulnérable du corps (talon d'Achille); 2) articulation, organe vital ; 3) arcane, mystère. C'est le point le plus bas où est descendu le Purusha qui s'est incarné en Jiva, c'est donc la zone de fragilité du résident interne (jivatman).
2 Nama-Rupa : « Nom et Forme » - 1) l’agrégat des noms et des formes, lesquels constituent l'individualité illusoire des existants (êtres et choses); 2) catégories logiques au moyen desquelles le mental est à même de connaître le monde phénoménal.

             13. Glorieux à l'égal du foudre (1) d'Indra, le yogi doit faire la louange du Marman et des jambes, jusqu'à ce que, grâce au pouvoir de la méditation (dhyana) et du Yoga, grâce au pouvoir de la concentration (dharana), il puisse les trancher radicalement.*

1 Vajra : 1) foudre (arme missile) de Shiva ou d'Indra, qui est figurée comme un sceptre présentant quatre pointes recourbées aux deux extrémités; représentation en métal de cette arme sacrée; 2) diamant.
* La méthode ici décrite est une application paradoxale de dharana, la concentration exclusive : il s'agit habituellement d'amplifier sa perception mentale d'un objet de méditation, et de l'explorer le plus exhaustivement possible. Ici, au contraire, il s'agit de trancher radicalement – et définitivement – l'objet.

             14. Tournant son mental vers ses cuisses, le yogi doit trancher le Prana qui y circule et l'autre Marman (situé entre les cuisses, probablement au Muladhara, le chakra-racine); il répétera quatre fois cet exercice, améliorant sa pratique, tranchant sans hésitation ni inquiétude.

             15. De là, le yogi [continue son ascension] jusqu'à la gorge (Vishuddha chakra), où est rassemblé un grand nombre de nadis, dont cent-une sont considérées par la Tradition comme les plus importantes.

             16. Là, sur la gauche se dresse Ida, et sur la droite c'est Pingala; entre ces deux, se tient la nadi maîtresse (la Sushumna); qui possède cette connaissance est un connaisseur des Védas.

             17. Immaculée, pénétrant en Brahman, la Sushumna est de même essence que Lui; elle est telle un coussin sur lequel reposent les soixante-douze mille nadis.

             18. Ce Yoga de la concentration peut tout trancher, mais il ne peut trancher la Sushumna. Avec l'arme tranchante comme un rasoir et fulgurante comme l'éclair qu'est ce pouvoir yoguique, qui étincelle comme un feu,

             19. le yogi avisé doit trancher les centaines de nadis, ici-même dans cette incarnation. Car, de même qu'on parfume un coussin avec de l'extrait de fleurs de jasmin,

             20. le yogi a empli ces nadis de tous les actes – positifs comme négatifs – qu'il a accumulés. S'étant ainsi préparé, il peut prendre son envol, délivré de toute renaissance.

             21. Alors, avec un mental pleinement vigilant, il doit choisir un endroit retiré, où se libérer de tout penchant à la vie dans le monde et de toute attente (liée aux désirs), et devenir un authentique connaisseur du Yoga – ce qui ne saurait tarder.

             22. Tout comme l'oiseau, ayant coupé la cordelette qui le liait, monte en flèche vers le ciel sans rien craindre, ainsi l'âme, ayant tranché la corde [qui la tenait en captivité], s'élève au-dessus de la roue des réincarnations (Samsara).

             23. Tout comme une flamme, ayant consumé son combustible, touche à sa fin et s'éteint dans le néant, ainsi le yogi, ayant consumé tous ses actes [son karma activé et son karma accumulé], s'éteint dans le néant.

             24. Tout yogi qui s'empare de l'arme qui tranche, l'affûte au moyen du contrôle du souffle (pranayama), l'affile au moyen des matras du Om, l'aiguise sur la pierre du détachement absolu (vairagya), et tranche radicalement la corde qui le liait, se libère définitivement.

             25. Oui, il atteint à l'immortalité, celui qui se libère de tous les désirs et qui, abandonnant tous les vœux*, tranche radicalement la corde qui le liait et se libère définitivement.

* Car, pris dans les institutions du monde, les vœux attachent, et donc font obstacle au détachement absolu (vairagya) et au renoncement (sannyasa).

Tel est l'enseignement secret.

 

Om ! Puisse-t-Il nous protéger tous deux !
Puisse-t-Il nous nourrir tous deux !
Puissions-nous travailler conjointement avec une grande énergie,
Que notre étude soit vigoureuse et porte fruit;
Que nous ne nous disputions pas, et que nous ne haïssions personne.

Om ! Que la Paix soit en moi !
Que la Paix gagne mon environnement !
Que la Paix soit en les forces qui agissent sur moi !

 

Ici se termine la Kshurikopanishad, appartenant au Krishna Yajur Véda.*

* selon la Muktika Upanishad. Selon d'autres classifications, elle appartiendrait à l'Atharva Véda.

 

 

                                                                                                                                                                                                
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