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Folio 61 du Ramayana de Valmiki – Envoyée par Indra, la nymphe Rambha s'approche
du Sage Vishvamitra pour le détourner de son ascèse. Dynastie moghole, fin du 16ème siècle.

UPANISHADS GÉNÉRALES

 

Maitrayani Upanishad

Upanishad de l'école védique de Maitri


Traduite et annotée par M. Buttex
1) D'après la version anglaise du Dr. A. G. Krishna Warrier
Publiée par The Theosophical Publishing House, Madras
2) D'après la version de Paul Deussen, reprise par les Prof. V.M. Bedekar et G.B. Palsule

 

Notes préliminaires : MAITRI : 1) amitié, doublée d‘un sentiment d‘unité; fraternité; 2) le sage Maitri, “l'Amical”, qui fut l'auteur du Maitrayani Samhita, auquel est adjointe la Maitrayani Upanishad; il fonda une nouvelle école (Shakha) du Krishna Yajur Véda, le Maitrayana, qui est l'une des six écoles védiques du Yajur Véda toujours existantes de nos jours.

SHAKHA : 1) branche, rameau; membre; 2) école rituelle védique.
           Un shakha est une école théologique qui s'est spécialisé dans l'étude approfondie de certains textes des Védas (corpus trop vaste pour être parfaitement maîtrisé dans sa totalité par un seul individu). Le shakha désigne également l'ensemble des textes choisis par une école particulière, auquel cas il est souvent traduit par le terme “recension”. Chaque école étudie un Samhita particulier (soit l'un des quatre Védas), accompagné de son Brahmana (recueil liturgique), de son Aranyaka (“traité des étendues sauvages”), de ses Shrauta sutras (codes de procédure rituelle), de ses Grihya sutras (codes domestiques) et de ses Upanishads. Chaque école théologique développe donc son propre point de vue, dérivé des textes sélectionnés, mais ces différences ne sont pas des divergences, et n'ont pas l'ampleur des différends entre écoles philosophiques (darshana).
           Dans la société hindoue traditionnelle, l'affiliation à une école védique précise constitue une donnée importante de l'identité sociale, et de l'appartenance à une sous-caste au sein du système de castes. Ainsi, la caste des Brahmanes (les spécialistes des Brahmanas) présentait des subdivisions importantes, basées sur la branche d'études védiques (Shakha) à laquelle le brahmane est affilié. L'affiliation à telle ou telle branche ne se choisissait pas par goût personnel ou par affinité élective, mais était imposée par la tradition familiale et locale dans lequel le brahmane est né.

           Cette Upanishad est apparue sous de nombreux titres : Maitrayana-Brahmaya Upanishad, Maitrayana-Brahmana pour Max Müller, Maitri, Maitrayana ou Maitrayani. Elle est difficile à classer et à dater. Trois certitudes : 1) elle est assez récente pour faire une synthèse aisée des Upanishads anciennes et du bouddhisme; 2) elle est assez ancienne pour mentionner un Yoga à six membres (et non huit, comme le développeront Patanjali et le Samkhya ultérieur); 3) elle n'est ni une Upanishad majeure, ni une mineure, mais pas non plus une Upanishad générale.
           Elle se divise en sept leçons ou Prapathakas, toutes consacrées à la recherche de l'Atman et aux rapports entre celui-ci et Brahman. C'est dans le cadre classique d'un dialogue entre un roi et un sage, empruntant de nombreuses citations à d'autres Upanishads, que l'auteur de cette Upanishad développe son étude de l'Atman et de Brahman. Par ailleurs, les citations choisies et les extraits d'autres passages des Écritures, font la part belle aux diverses écoles philosophiques, sans toutefois mentionner leur source ou sans situer clairement le débat (que l'on supposait familier à un auditeur de l'époque). Cela crée un éparpillement des points de vue, une multiplication de concepts plus ou moins équivalents qui se chevauchent constamment, qui élargissent le mode d'approche traditionnel des Upanishads, et peuvent entraîner une certaine confusion pour le lecteur. Mais par l'ampleur des thèmes qu'elle aborde, et par son insistance à forer de multiples approches au mystère de l'Atman, cette Upanishad approfondit – de façon unique et essentielle – les concepts d'Atman et de Brahman, la primauté du Prana dans l'éveil de la conscience, et la fonction réunificatrice du Pranava Om.

 

SOMMAIRE


PRAPATHAKA UN – LEÇON UN
           I.1-4 : Préambule à la connaissance de l'Atman
           Misères de la vie dans le corps et dans le monde

PRAPATHAKA DEUX – LEÇON DEUX
           II.1-7 : La connaissance de Brahman est le privilège de l'Atman
           Comment Prajapati inséra une partie de Lui-même dans le corps humain

PRAPATHAKA TROIS – LEÇON TROIS
           III.1-5 : L'âme élémentale (Jiva) et l'Atman ou Purusha intérieur

PRAPATHAKA QUATRE – LEÇON QUATRE
           IV.1-6 : Moyens de réunir les deux Atmans
           Brahman suprême et Brahman manifesté à travers les divinités

PRAPATHAKA CINQ – LEÇON CINQ
           V.1-2 : Hymne à l'Être universel
           La Totalité issue de l'Unique, les trois parts de Brahman

PRAPATHAKA SIX – LEÇON SIX
           VI.1-8 : Prana et Aditya, le Soleil
           VI.9-17 : Sacrifice du Pranagnihotra, et symbolisme occulte de la nourriture
           VI.18-30 : Les fruits du Yoga - Libération parfaite de Brihadratha
           VI.31-32 : Atman et organes des sens
           VI.33-38 : Sacrifice du Pranagnihotra

PRAPATHAKA SEPT – LEÇON SEPT
           VII.1-7 : L'Atman, le Soleil universel et ses rayons
           VII.8-10 : Polémique contre les hérésies
           VII.11 : La syllabe Om dans l'Akasha du cœur

 

 

Om ! Que mes membres et mon discours, Prana, yeux, oreilles, vitalité
Ainsi que tous mes sens, se développent en force.
Toute existence est le Brahman des Upanishads.
Que jamais je ne renie Brahman, ni que Brahman me renie.
Qu'il n'y ait jamais aucun reniement:
Qu'il n'y ait jamais aucun reniement, en tout cas de ma part.
Puissent les vertus que proclament les Upanishads devenir miennes,
Moi qui suis dévoué à l'Atman; puissent ces vertus résider en moi.

Om ! Que la Paix soit en moi !
Que la Paix gagne mon environnement !
Que la Paix soit en les forces qui agissent sur moi !

 

PRAPATHAKA UN – LEÇON UN

I.1-4 : Préambule à la connaissance de l'Atman
Misères de la vie dans le corps et dans le monde

           1. Faire un sacrifice à Brahman, c'est en vérité disposer le feu rituel pour les ancêtres. Aussi, après avoir disposé ce feu, le donateur du sacrifice doit-il méditer sur l'Atman. C'est seulement ainsi que le sacrifice sera complet et parfait. — Mais sur quoi l'homme doit-il méditer ? — Sur ce qu'on appelle le souffle de vie, Prana. À ce sujet, on trouve le récit suivant.

           2. Il advint qu'un roi du nom de Brihadratha, après avoir établi son fils à la tête de son royaume, prit la voie du renoncement, sachant que ce corps est voué à la mort; il prit donc le chemin des ermites forestiers (Aranyaka). Là, il s'engagea dans la plus haute des ascèses et demeura sur place à fixer le soleil, les bras haut levés. Au bout de mille jours, s'approcha de lui Shakayanya, le grand sage libéré des souffrances, semblable à une flamme se consumant sans fumée, dont l'éclat était éblouissant, et qui possédait la connaissance de l'Atman. « Lève-toi, lève-toi et choisis un vœu, dit-il au roi. Celui-ci lui témoigna les marques de respect requises, le salua et répondit : — Ô vénérable sage, je n'ai aucune connaissance sur l'Atman ! Nous croyons que tu connais sa nature essentielle. Je t'en prie, explique-la à notre intention. — Oh ! Mais cela se passait il y a bien longtemps*. Il est pratiquement impossible de répondre à telle question. Ô rejeton d'Ikshivaku, choisis-toi donc un autre vœu ! » dit Shakayanya. Alors le roi se prosterna devant le sage, posa sa tête sur ses pieds, et déclama la complainte suivante :

* C'est à dire qu'à l'époque où se déroule ce dialogue, la théorie de l'Atman est dépassée. C'est que le bouddhisme s'est répandu et a imprégné tous les débats philosophiques au sein des diverses écoles de pensée.

           3. « Ô vénérable sage ! Dans ce corps empli de ces souillures que sont les os, la peau, les muscles, la moelle, la chair, la semence, le sang, le mucus, les larmes qui montent aux yeux, qui n'est qu'un amas d'excréments, d'urine, de bile et de phlegme, qui est empuanti de mauvaises odeurs, et qui est néanmoins sans substance, comment pourrait-on connaître la pure félicité ?
           Dans ce même corps, infecté de ces passions que sont la colère, la cupidité, l'illusion, la peur, l'abattement, la rancune, la séparation de ce qu'on aime et désire, l'assujettissement à ce qu'on n'aime et ne désire pas, la faim et la soif, la vieillesse, la mort, la maladie, la souffrance, etc., comment pourrait-on connaître la pure félicité ?

           4. Nous voyons également que ce monde entier est aussi périssable que ces taons, ces moustiques et autres insectes, aussi périssable que ces plantes et ces arbres, qui naissent et puis s'effondrent.
           Mais que dire à propos de ces êtres-ci ! En existe-t-il de plus grands que ces héros puissants, de souche royale, dont certains furent des conquérants du monde – Sudyumna, Bhuridyumna, Indradyumna, Kuvalayasva, Yauvanasva, Vadhryashva et Ashvapati, Shashabindu et Harischandra, Ambarisa, Nahusa et Saryati, Yayati, Anaranya, Ukshasena et tant d'autres ! Oui, et aussi des rois tels que Marutta et Bharata – ils durent tous abdiquer leur souveraineté et, sous les yeux de leurs courtisans et de leurs proches, ils durent partir errer loin de ce monde-ci, en quête de cet autre monde de l'au-delà.
           Et que pourrais-je dire à propos de ceux-là ! Car il en est d'autres, encore plus grands – les Gandharvas, les démons, les demi-dieux, les lutins, les hordes d'esprits, les monstres, les reptiles, les créatures maléfiques, et encore d'autres de cet acabit, dont nous voyons actuellement la destruction !
           Et que pourrais-je dire à propos de ceux-là encore ! Car il est encore d'autres phénomènes – l'assèchement des grands océans, l'écroulement des montagnes, l'instabilité de l'étoile polaire, la déchirure des cordes célestes
[qui arriment les constellations à l'étoile polaire], l'effondrement et l'émergence de la croûte terrestre, la chute des dieux au bas de leur trône – et dans un monde où de telles choses se produisent, comment pourrait-on connaître la pure félicité ? Celui qui se satisfait d'un tel état de choses devra tout spécialement revenir ici-bas maintes et maintes fois !
           Sauve-moi donc ! Car dans ce monde d'existence transitoire, je me sens comme une grenouille dans la cavité obscure d'un puits asséché. Ô vénérable sage, tu es notre refuge – oui, tu es notre refuge ! »

 

PRAPATHAKA DEUX – LEÇON DEUX

II.1-7 : La connaissance de Brahman est le privilège de l'Atman
Comment Prajapati inséra une partie de Lui-même dans le corps humain

           1. Sur ce, le sage Shakayanya, hautement satisfait, déclara au roi : « Ô grand roi Brihadratha, toi qui es la bannière de la famille des Ikshivaku, tu vas bientôt posséder la connaissance de Brahman, tu réaliseras ton but et seras largement renommé sous le nom de Marut, le vent (1). Assurément, l'Atman est ton propre Soi. — De quel soi parles-tu, ô Vénérable ? » Shakayanya répondit au roi ce qui suit :

1 Maruts : dieux des vents, principes d'immortalité et souffle vital universel, qui président au prana dans les créatures vivantes.

           2. Celui qui, sans immobiliser son souffle, le dirige vers le haut, le laisse s'échapper sans pourtant qu'il s'échappe, fait se dissiper les ténèbres — c'est l'Atman, le Soi. C'est ainsi que l'expliqua le vénérable Maitri. Car, comme le disent les Écritures : “Celui qui est maintenant parfaite sérénité (l'âme en sommeil profond), se hisse en dehors du corps, pénètre dans la lumière suprême et y apparaît sous sa forme authentique — c'est l'Atman.” C'est ce qu'a déclaré le Maître (Maitri); c'est lui l'Immortel, le Sans-peur, c'est le Brahman.

           3. C'est là en vérité, ô roi, la science de Brahman (2), la gnose de toutes les Upanishads, telle qu'elle nous a été élucidée par le vénérable Maitri. Et je vais t'en communiquer la suite, à la façon même dont Maitri le fit. Ainsi que le rapporte la chronique, il y avait à cette époque les Valakhilyas (3), comme on les appelait, qui s'étaient libérés de toute négativité, étaient empreints d'un éclat puissant et évident à tous, et avaient inversé vers le haut le fluide séminal (4). Ces Valakhilyas dirent à Kratu Prajapati (5) : “Ô Vénérable, ce corps est comme un chariot, dépourvu de conscience. Qui est donc cet Être, au-delà des sens, qui possède un pouvoir tel qu'il put emplir de conscience ce corps qui a été créé, le faire se tenir debout et être celui qui l'anime ? Ô Vénérable, ce que tu sais à son sujet, communique-le nous !” Alors, Maitri* leur répondit :

2 BrahmaVidya : Connaissance de Brahman par l’expérience intime; science sacrée du Brahman, de la Réalité absolue.
3 Valakhilyas : “amas de poils” - Race de sages (Rishis) de taille naine, engendrés par les cheveux de Prajapati, le Créateur, tandis qu'il pratiquait son ascèse initiale à la création des êtres vivants; il y en eut 60.000, dit-on, que l'on peut voir entourant le char de Surya, le Soleil.
4 Urdhva Retas (urdhva = vers le haut; retas = sperme): celui qui vit dans un constant célibat et s’abstient de tout rapport sexuel; celui qui a sublimé le désir sexuel.
5 Kratu Prajapati : Kratu (“Intellect”) est un Prajapati, un démiurge, né du mental de Brahma, qui personnifie l'Intelligence divine; il est également considéré comme l'un des sept Rishis, les Voyants fondateurs de la civilisation. Il engendra 60.000 fils, les Rishis nains nommés Valakhilyas (“amas de poils”).
* Est-ce une erreur dans le texte sanskrit ? Les Valakhilyas questionnent leur père Prajapati, et c'est Maitri qui leur répond. Comme par la suite, le nom Maitri est toujours maintenu, et qu'il parle de Prajapati à la troisième personne, le doute se dissipe. Mais rien ne vient expliquer le fait que les Valakhilyas questionnent Prajapati et que c'est le Sage Maitri qui leur réponde. Ceci dit, la vénération pour le Maître est telle que, si on l'a vu au shloka 2 assimilé à “l'Immortel, le Sans-peur, ... le Brahman”, on peut tout aussi bien l'accepter ici comme représentant Prajapati tout aussi bien.

           4. “Celui qui est réputé éminent et transcendant la vie dans le monde, se tient comme les ascètes, au-dessus et par-delà les impressions sensorielles; c'est lui qui est pur, immaculé, qui est vacuité (Shunya), qui est paisible, dont le souffle est imperceptible, qui est dénué du sens de l'ego, infini, impérissable, stable, éternel, non-né, libre, “établi en sa propre majesté” (Chandogya, 7,24,1), et c'est lui qui emplit ce corps-ci de conscience, le fait se tenir debout, est celui qui l'anime.”
           Les Valakhilyas reprirent : “Ô Vénérable, comment ce corps qui a été créé peut-il être empli de conscience et mis debout par celui-là, puisqu'il n'est en rien dépendant de la vie dans le monde, mais se situe au-delà, et comment peut-il être celui qui anime ce corps ?” Alors, Maitri poursuivit :

           5. “Certes, cet Être subtil, insaisissable, invisible, qui est appelé le Purusha (6), dépose une parcelle de Lui-même dans ce corps à son insu, de même que dans le cas d'une personne endormie, l'éveil se prépare à son insu. Mais cela, qui est également ce pur esprit, présent en tout homme, est le connaisseur du champ (7), qui se fait connaître au moyen de la pensée (Manas), de la discrimination (Buddhi) et du sens de l'ego (Ahamkara), de même que Prajapati se fait connaître sous le nom de Vishva (8). Et c'est à travers Lui (Prajapati) en tant que conscience, que ce corps est empli de conscience, se tient debout et est animé.”
           Les Valakhilyas reprirent : “Ô Vénérable, le fait que c'est par celui qui n'est en rien dépendant de la vie dans le monde, mais se situe au-delà, que ce corps est empli de conscience, mis debout et animé – comment est-ce possible ?” Alors, Maitri poursuivit :

6 Purusha : « homme, mâle, personne; héros; humanité » - 1) Le Principe psychique universel; s’oppose à Prakriti dans le système dualiste du Samkhya. 2) le véritable Moi, l'âme qui réside dans le corps physique; 3) la Conscience suprême, substrat de toutes les opérations de la substance, Prakriti. Il est alors synonyme d'Être Suprême, d'Âme Suprême ou universelle.
7 Kshetrajna : 1) le cultivateur; 2) celui qui connaît le corps, l’âme individuelle (jiva) tout autant que l'Âme suprême, Atman; 3) le souverain du champ de la Nature, l'aspect de Shiva qui regarde vers le zénith.
8 Vishva : « tout, la totalité, l'univers » - 1) l'Esprit de l'univers manifesté, la Totalité universelle; 2) le maître de la conscience, correspondant à l'état de veille (jagrat), également appelé Vaishvanara. Cf. Les quatre dimensions de la conscience.

           6. “Certes, Prajapati existait seul au commencement. Il n'avait aucune joie, étant solitaire. Quand Il dirigea sa pensée sur Lui-même [c-à-d. qu'il s'instaura lui-même objet de connaissance], Il créa de nombreux êtres. Il vit qu'ils étaient dépourvus de conscience, inertes comme les pierres, gisant sans mouvement comme les troncs d'arbres. Il n'en retira aucune joie. Et Il résolut : Je vais entrer en eux afin de les éveiller à la conscience. Il se transforma en quelque chose de comparable au vent et entra en eux. Mais il était l'Un, et cela ne fut possible qu'après qu'il se fût divisé en cinq souffles, nommés Prana, Apana, Samana, Udana et Vyana (9). Le souffle qui se dirige vers le haut est le Prana; celui qui se dirige vers le bas est l'Apana; celui qui tient ensemble ces deux souffles est le Vyana; celui qui constitue en grande part la nourriture, qui se déverse dans l'Apana, qui est le plus subtil, qui parcourt chaque membre, est le Samana; enfin, celui qui régurgite ce qui est bu ou mangé, ou qui l'avale, est l'Udana.
           Quand on presse le Soma, la coupe Upamshu est placée à côté de la coupe Antaryama, de part et d'autre de la meule Upamshusavana; de même, entre le Prana et l'Apana (comparables aux coupes Upamshu et Antaryama, respectivement), le dieu génère de la chaleur (comparable au Soma), et cette chaleur est le Purusha; mais le Purusha est l'Agni Vaishvanara (10). C'est pourquoi il est dit dans un autre passage : “Ceci est le feu Vaishvanara (commun à tous les hommes) qui se tient à l'intérieur de l'homme, et digère la nourriture que l'homme ingère. C'est lui qui produit ce bruit que l'on perçoit lorsqu'on se bouche les oreilles. Lorsque l'Atman est sur le point de quitter ce corps, on n'entend plus ce bruit.” (Brihad 5,9 et Chandogya 3,13.8)
           Lorsqu'Il se divisa en cinq souffles, Prajapati se dissimula dans la cavité du cœur (11). “Le mental est l'étoffe dont il est fait, la vie est son corps, la lumière est sa forme, sa résolution ou sa détermination est la vérité, son Soi est l'éther (akasha)”, comme dit la Chandogya (3,14,2). Mais comme Il n'avait pas atteint son but, il pria du plus profond de son cœur : « Que ces objets soient objets de jouissance ! » Voilà pourquoi Il fit ces ouvertures (Katha 4,1), passa à travers elles et put jouir, à travers elles, des objets des sens. En particulier, les sens cognitifs (buddhi-indriyani) sont ses rênes, les organes d'action (karma-indriyani) sont ses chevaux, le corps est son chariot, le mental (Manas) est le conducteur, et Prakriti (12) est le fouet qui dirige la course du chariot. Ainsi équipé, il s'active alentour, dans son corps, semblable à un tour mené par un potier (Svet. 1,6), et c'est ainsi que ce corps est empli de conscience et mis debout, et c'est Lui qui l'anime.

9 Prana : 1) souffle, respiration, vent; 2) principe de vie, vitalité, énergie, force. L’énergie vitale sous-jacente à toute la manifestation cosmique, individuelle et collective; cette énergie remplit 5 fonctions : - prana : l’appropriation, l'ascension (l‘inspiration);- apana : l’expulsion, la descente (l’expiration);- vyana : la distribution et la circulation (la rétention du souffle);- udana : l’émission de sons; la cohésion des énergies matérielles et subtiles dans tout le corps; le processus de désintégration à la mort physique;- samana : l’assimilation des énergies subtiles transformées par udana (digestion et métabolisme de la nourriture). Cf. Glossaire pour plus ample information.
10 Vaishvanara : « qui appartient à tous les hommes » - 1) L'Être universel; le Soi à l'état de veille (jagrat), qui est le support de l'état de veille ou conscience du corps physique (sthula sharira); la conscience du monde extérieur; 2) épithète d'Agni, en tant que « Celui-qui-pénètre-tout », en rapportant la science qui explique tout l'occulte. Il est alors le Dieu de la Science, la puissance d'Illumination, intérieure comme extérieure; 3) Vaishvanara-Agni est à comprendre comme l'étincelle qui allume le bûcher de la destruction cosmique.
11 Hridaya Guha : « la grotte du cœur ». Selon la physiologie yoguique, l'atome-germe de la conscience est situé dans le chakra du cœur, l'anahata.
12 Prakriti : La Matière. Le pouvoir fondamental (shakti) de la Divinité, dont le cosmos est l'expression créatrice. C'est donc : 1) la base-racine de tous les éléments; 2) la matière indifférenciée; 3) la Nature, source primordiale du monde manifesté, constituée des 3 gunas (sattva, rajas et tamas). Équivalent de Maya, d’Avyakta ou de Pradhana.

           7. En vérité, comme l'enseignent les Sages, cet Atman n'est pas tenu captif en ce monde par les fruits de l'action, qu'ils soient lumineux (désirables) ou obscurs (indésirables). Il ne fait que se mouvoir, si l'on peut dire, à travers des corps individuels, car Il est et demeure non-manifesté, subtil, invisible, insaisissable, dénué d'ego. Dépourvu de localisation, Il demeure pourtant dans l'irréel, comme un acteur, alors qu'Il est non-agissant. Mais en tant que l'Un, pur, stable, inébranlable, qui ne peut être souillé, qui est vierge de tout désir, Il se tient là en tant que témoin, tout en restant Lui-même établi en Son propre Soi. Il cueille le fruit des actes (c-à-d. la rétribution karmique) et demeure de Lui-même inséré dans l'étoffe que tissent les attributs de l'énergie universelle (13).”

13 Gunas : Qualités, attributs ou caractéristiques de l’énergie universelle, au nombre de 3, dont la combinaison crée les divers éléments d’où procède la nature multiforme. Ces 3 qualités ou modes d'être sont inhérents à l'univers phénoménal, et déterminent les caractéristiques propres à chaque créature (animée ou inanimée) : Sattva, ou la qualité du bien, de lumière, pureté et calme; Rajas, ou la qualité d'activité, convoitise, passion et agitation; Tamas, ou la qualité de ténèbres, inertie, illusion et ignorance.

 

PRAPATHAKA TROIS – LEÇON TROIS

III.1-5 : L'âme élémentale (Jiva) et l'Atman ou Purusha intérieur

           1. Les Valakhilyas demandèrent : “Ô Vénérable, si tu caractérises ainsi la majesté et la grandeur de l'Atman, qui donc alors est cet autre, qui est tenu captif en ce monde par les fruits de l'action, qu'ils soient lumineux (désirables) ou obscurs (indésirables), qui pénètre dans la matrice d'une mère bonne ou mauvaise, rebondit ainsi de haut en bas, et qui, pris par les opposés ou les contrastes (chaud et froid, respect et disgrâce, joie et souffrance, etc.), migre à travers les cycles de naissance et de mort ?”

           2. Kratu Prajapati leur répondit : “Oui, il existe bien cet autre, c'est l'âme individuelle (Jiva), qui est différente de Lui. On l'appelle l'âme élémentale (1), et c'est celui qui, saisi par les fruits lumineux ou obscurs des actes, pénètre dans des matrices bonnes ou mauvaises, rebondit de haut en bas dans le cycles des naissances et des morts ; c'est lui qui, pris par les opposés, transmigre. Et en voici l'explication.
           Les cinq essences subtiles (2) sont nommées d'après les noms des éléments (3); mais les cinq grands éléments (Mahabhutas) sont aussi nommés d'après les noms des éléments ; et ce qui constitue l'agrégat de tous ceux-ci est le corps, comme on dit; et celui qui réside dans le corps est l'Atman naturel, comme on dit, ou l'âme élémentale. L'Atman immortel d'un homme continue d'exister, sans être touché ni se mélanger, pas plus qu'une goutte d'eau sur un pétale de lotus ne se mélange à lui, mais cependant cet Atman est saisi par les attributs de l'énergie universelle (les Gunas de Prakriti). Or, parce qu'il est ainsi saisi, il entre dans la confusion, et parce qu'il est dans la confusion, il ne connaît pas le créateur sublime et sacré qui réside en son propre Soi. Par ailleurs, il est entraîné par le torrent des attributs de l'énergie universelle, souillé et aveuglé par l'illusion; il devient instable, hésitant, brisé, avide, agité; il se dégrade en tombant dans l'illusion de l'ego (Ahamkara) et se met à imaginer : Je suis ceci, et cela est à moi. Et il s'enchaîne lui-même à son propre soi, comme un oiseau pris au piège. Tenu captif par les conséquences de ses actes, il pénètre dans la bonne matrice puis dans la mauvaise, et transmigre du haut en bas du cycle des renaissances, emprisonné par les opposés ou les contrastes.” — “Mais enfin, qui est-il ?” demandèrent les Valakhilyas.

1 BhutAtman : le Soi constitué par les éléments.
2 Tanmatra : 1) particule d’essence subtile; la substance invisible, qui est lumière subtile; 2) première différenciation de Mahat, le Mental cosmique.
Les 5 tanmatras des sens sont : shabda, l’essence du son; sparsha, l’essence du toucher; rupa, l’essence de la forme; rasa, l’essence du goût; et gandha, l’essence de l’odeur. Ce sont les objets subtils des facultés sensorielles (indriyas), c-à-d. la faculté d’entendre (shrota), de tâter (tvak), de voir (chaksu), de goûter (rasana) et de sentir (ghrana).
Les tanmatras composent, en se mélangeant les uns aux autres dans une proportion déterminée (cf. panci karana), les mahabhutas, les objets du monde grossier; les 2 termes tanmatra et sukshuma bhuta peuvent être tenus pour synonymes.
3 Bhuta (Pancha Bhuta) : « élément physique (les 5 éléments) » - Du plus grossier au plus subtil, ce sont : 1) prithivi ou bhumi, la terre; 2) apas, l'eau; 3) tejas, le feu; 4) vayu, l'air; 5) akasha, l'éther (ou l'espace). Cf. Diagramme "Les 36 Tattva".

           3. Kratu Prajapati leur répondit : “À un autre endroit, les Écritures disent : Celui qui accomplit les actions est l'Atman naturel et celui qui le fait agir à travers les organes (des sens et de l'action) est le Purusha intérieur. En particulier, tout comme un morceau de fer, maîtrisé par le feu, martelé par les forgerons, prend diverses formes, de même l'Atman naturel, maîtrisé par le Purusha intérieur et martelé par les attributs de l'énergie universelle (Gunas), prend de multiples formes. Cette multiplicité de formes consiste en un assemblage d'éléments formant quatre groupes, existant en quatorze variétés, et présentant quatre-vingt-quatre types de modifications.* Mais toutes ces modifications sont mises en mouvement par le Purusha, tout comme le potier met en branle sa roue.

* Impossible d'éclaircir réellement ce passage ! Les quatre groupes correspondent aux quatre classes d'êtres : nés d'une matrice, nés d'un œuf, nés de la sueur (chaleur et feu) et nés d'une semence (végétal); quant aux quatorze classes d'êtres, on les trouve énumérées dans le Samkhya Karika, 53. Quant au chiffre 84, il symbolise une multiplication soit des quatre (4 x 21) ou des 14 (14 x 6).

           4. À un autre endroit, les Écritures disent : Ce corps, engendré par copulation, se développe dans l'enfer embryonnaire de la matrice, est expulsé par la voie urinaire [sic!], et c'est un assemblage d'os colmaté de chairs, revêtu par une couverture de peau et rempli – comme peut être remplie une cassette de joyaux précieux – d'excréments, d'urine, de bile, de phlegme, de moelle, de graisse et de lard, auxquels viennent s'ajouter d'innombrables maladies.

           5. Encore ailleurs, les Écritures disent aussi : Illusion, peur, désespoir, torpeur, paresse, insouciance, vieillesse, chagrin, faim, soif, avarice, colère, nihilisme, ignorance, mauvaise volonté ou jalousie, férocité, stupidité, effronterie, instabilité, arrogance – tous découlent de Tamas, l'inertie (cf. II,7, n.13). Cupidité, affection, passion, désir, manie de blesser les autres, volupté, haine, ruse, jalousie, naturel hostile à l'amour, manque de fermeté, inconstance, étourderie, ténacité ou obstination dans l'instinct de possession, flatter ses amis, être asservi à sa femme, se détourner des impressions sensorielles désagréables, rechercher les impressions sensorielles agréables, parler sur un ton grincheux, être glouton – tous découlent de Rajas, l'ardeur. L'Atman naturel est empli de ces traits de caractère, est tenu en captivité par eux; et c'est pourquoi il revêt de multiples formes – oui, il revêt de multiples formes.”

 

PRAPATHAKA QUATRE – LEÇON QUATRE

IV.1-6 : Moyens de réunir les deux Atmans
Brahman suprême et Brahman manifesté à travers les divinités

           1. Il advint encore que tous ces sages, qui avaient transcendé le stade de l'instinct de procréation (Urdhva Retas), se réunirent et, saisis d'une grande admiration, s'écrièrent : « Ô Vénérable ! Obéissance à toi ! Donne-nous encore un enseignement. Tu es notre refuge, et il n'en est pas d'autre que toi. De quelle façon l'Atman naturel (Bhutatman) peut-il, lui qui réside en l'Atman, laisser derrière lui ce monde-ci et parvenir à la communion avec Brahman ? »
           Il leur répondit alors :*

* Le texte ne donnant aucune précision, on peut présumer qu'ici c'est le dialogue initial qui se poursuit, celui entre le roi Brihadratha accompagné des autres ermites forestiers, d'une part, et le sage Shakayanya, d'autre part.

           2. « À un autre endroit, les Écritures disent aussi : “On (l'Atman naturel) ne peut pas tourner le dos aux actes que l'on a déjà accomplis, pas plus qu'on ne peut inverser le cours d'une rivière; la mort qui approche ne peut pas être évitée, pas plus qu'on ne peut arrêter la marée déferlante de l'océan; tout comme un homme estropié, on est enchaîné par le karma rétributif de nos actes, bons et mauvais; tout comme un homme entravé par des liens, on n'a aucune liberté; tout comme celui qui se tient à l'entrée du royaume de Yama, la Mort, on est saisi de peurs innombrables; tout comme un ivrogne s'est enivré de boissons intoxicantes, on est entiché de nos illusions; tout comme celui qui est possédé d'un esprit mauvais, on est, cahin-caha, obligé d'aller de l'avant; tout comme celui qui a été piqué par un serpent, on est piqué par les objets des sens et aussi aveuglé par nos passions que si l'on se trouvait dans les ténèbres; tout comme si on était captivé par les sortilèges d'un magicien, on est happé par l'illusion; tout comme si on rêvait, on contemple les fantômes surgis de notre fantaisie; tout comme l'intérieur du bananier*, on est dénué de substance réelle; tout comme un baladin, on est déguisé et maquillé pour la représentation actuelle, qui ne dure qu'un certain temps; comme un décor de théâtre peint, la joie qu'on ressent n'est qu'illusion.” Et elles disent aussi :

“Les impressions que font sur les hommes
Les objets extérieurs, comme les sons et les sensations tactiles,
Sont toutes dénuées de substance;
Cependant, l'Atman, parce qu'il leur est attaché,
Devient oublieux du monde supérieur.”

* qui n'est pas comestible (seul le fruit du bananier l'est), et est donc sans substance réelle pour l'être humain.

           3. Mais voici le remède indiqué pour l'Atman naturel : étude de la tradition védique, observance de ses devoirs de caste, mode de vie conforme à son étape de vie (Ashrama); tout le reste n'a pas plus de valeur que les ramifications d'une touffe d'herbe. Par ce remède, l'individu participe à ce qui est supérieur, autrement il ne fait que s'enfoncer [dans la matière]. Et c'est bel et bien le devoir de caste qui est recommandé par les Védas; celui qui transgresse ces devoirs ne peut dès lors observer les devoirs de son étape de vie. Lorsqu'on se détache de son étape de vie pour devenir ce que l'on nomme un ascète, cela est absurde, et incorrect. Mais sans devenir un ascète, on ne peut ni parvenir à la connaissance de l'Atman, ni remplir complètement ses devoirs. C'est pourquoi il est dit :

“Au moyen de l'ascèse (Tapas), on parvient à Sattva (pureté et luminosité);
Au moyen de Sattva, on parvient à Manas (pensée rationnelle);
Au moyen de Manas, on parvient à l'Atman (le Soi supérieur).
Qui est parvenu à Lui, ne retourne jamais à l'existence dans le monde.”

           4. “Brahman existe” — c'est ce que déclare celui qui possède la science de Brahman; “Voici la porte qui ouvre à Brahman” — ainsi caractérise-t-on les actes de celui qui s'est libéré du négatif par l'ascèse; “Om ! Telle est l'auguste majesté de Brahman” — par ces mots, on exprime les actes de celui qui, après s'être bien préparé, pratique la méditation continue; c'est p0urquoi Brahman peut être connu au moyen de la science adéquate (Brahma vidya), de l'ascèse et de la méditation. Celui qui les pratique dépasse le Brahman inférieur et va vers la divinité suprême, qui transcende toutes les divinités; et celui qui possède cette connaissance adore Brahman en utilisant ces trois moyens (Vidya, ascèse et méditation continuelle), et il parvient ainsi à cette félicité libre de toute souffrance, impérissable et incommensurable. Bien qu'empli par la triade des attributs de l'énergie universelle (cf. II,7) et même dominé par elle, il parvient, au moyen de cette triade de remèdes, à la libération et fusionne alors avec l'Atman. »

           5. Les sages reprirent : « Ô Vénérable, c'est la vérité qui parle par ta bouche, oh oui ! Tout ce que tu nous a dit a bien été enregistré par notre esprit. Cependant, nous te prions de répondre encore à une nouvelle question : Agni, Vayu, l'Aditya qui est le Temps (Prajapati), Prana, la nourriture, Brahma, Rudra, Vishnu... Parmi ceux-ci, certains adorent et méditent sur l'un, d'autres sur un autre. Alors, indique-nous lequel d'entre eux mérite le plus notre adoration. Lequel est-ce ? »

           6. Le sage Shakayanya leur répondit : « Ceux-ci sont les formes manifestées en tout premier par le suprême Brahman, immortel et incorporel. Et il est dit : “Celui qui éprouve de l'affection pour l'une de ces formes, se réjouit ici-bas, en ce monde.” Car en vérité Brahman est la totalité de ce monde; mais ces formes manifestées en tout premier par Lui, il faut les méditer, les adorer puis les abandonner. Car c'est ainsi que l'on sera uni à elles, qu'avec elles on traversera les mondes de plus en plus subtils, puis tandis que s'accomplira la dissolution de la totalité, on entrera en communion avec le Purusha – oui, avec le Purusha (cf. II,5). »

 

PRAPATHAKA CINQ – LEÇON CINQ

V.1-2 : Hymne à l'Être universel
La Totalité issue de l'Unique, les trois parts de Brahman

           1. Il existe un hymne de louange composé par Kautsyayana, qui dit ceci :

“Tu es Brahma, et Tu es Vishnu,
Tu es Rudra, et Tu es Prajapati,
Tu es Agni, Varuna et Vayu,
Tu es Indra, Tu es le luminaire nocturne (la Lune).
Tu es l'essence de la nourriture, Tu es la mort,
Tu es la terre, Tu es l'univers et Tu es l'Immuable.
C'est afin de finaliser le but de Ton propre Soi et celui de la Nature (Prakriti),
Que la diversité du monde créé repose sur Toi.
Que l'adoration Te soit rendue, ô Seigneur de la Totalité,
Tu es l'âme universelle, c'est Toi qui accomplis tous les actes,
Tu es Celui qui jouit de la totalité, Tu es la vie universelle,
Tu es le Seigneur de toutes les félicités et des jeux plaisants.
Que l'adoration Te soit rendue, à Toi dont l'esprit est serein,
À Toi qui es occulté dans les profondeurs de la matière,
À Toi qui es l'Inconcevable et l'Incommensurable,
À Toi qui es sans commencement ni fin.”

           2. À l'origine, ce monde-ci était uniquement ténèbres inertes, Tamas (cf. II,7), qui devaient exister aussi au sein de l'Être suprême. Sous l'impulsion de cet Être suprême, les ténèbres perdirent leur homogénéité et se muèrent en dynamisme, Rajas. De nouveau sous l'impulsion de l'Être suprême, le dynamisme perdit son homogénéité et se mua en pure lumière, Sattva. Cette pure lumière, sous l'impulsion de l'Être suprême, s'écoula comme une sève, ou une liqueur; c'est cette partie qui constitue la pure conscience (ou le connaisseur du champ, Kshetrajna cf. II,5) dans les âmes individuelles, et qui possède la pensée (Manas), le jugement (Buddhi) et le sens de l'ego illusoire (Ahamkara) en tant que signes caractéristiques; Prajapati (le Démiurge) et Vishva (l'Esprit de la Totalité universelle) sont ses formes apparentes, déjà mentionnées auparavant (cf. II,5). Et maintenant, ô vous qui vivez en Brahman (Brahmacharin), cela qui est Sa part ténébreuse, c'est Rudra, le Destructeur; cela qui est Sa part dynamique, c'est Brahma, le Créateur; et cela qui est Sa part lumineuse, c'est Vishnu, le Préservateur. Et cet Unique, après s'être manifesté sous huit formes, puis sous onze, puis sous douze, s'est répandu en une infinité de formes. Parce qu'Il est devenu innombrable, Il est l'essence de l'âme naturelle. Il se meut et agit en tous les êtres, après avoir pénétré en eux, et c'est donc Lui qui est devenu le Maître absolu de tous ces êtres. Ainsi continue de vivre l'Atman, au plan intérieur et au plan extérieur – oui, sur ces deux plans simultanément.

 

PRAPATHAKA SIX – LEÇON SIX

VI.1-8 : Prana et Aditya, le Soleil

           1. Cet Atman, en vérité, se meut sous une double forme : en tant qu'énergie vitale (Prana) ici, et en tant que Soleil là-bas; ce sont là ses deux chemins, l'intérieur et l'extérieur; tous deux vont et viennent à travers le cycle jour-nuit. Le Soleil est précisément l'Atman extérieur, et le souffle de vie (Prana) l'Atman intérieur. Voilà pourquoi c'est par le cheminement de l'Atman extérieur (jour et nuit) que se mesure celui de l'Atman intérieur (veille et sommeil); car il est dit : “Tout homme possédant la connaissance, libéré du mal, maîtrisant ses sens, l'esprit purifié, recueilli en soi-même, son regard tourné vers l'intérieur, est l'Atman.” De même, c'est par le cheminement de l'Atman intérieur que se mesure celui de l'Atman extérieur; car il est dit : “Mais cet homme d'or à l'intérieur du Soleil, qui laisse tomber ses regards sur cette terre depuis son trône d'or – c'est Lui qui, résidant dans le lotus épanoui du cœur, consomme la nourriture.”

           2. Et celui qui réside dans le lotus épanoui du cœur, consommant la nourriture, c'est aussi Lui qui, feu solaire résidant dans les cieux, consomme tous les êtres en tant que nourriture, tout en demeurant invisible, sous le nom de Kala, le Temps. Vous me demanderez : Quel est le lotus épanoui de l'univers ? Et en quoi consiste-t-il ? — Eh bien, voici ce qu'est le lotus épanoui : l'espace éthéré (Akasha), avec ses quatre directions principales et ses quatre directions intermédiaires, a donné forme aux pétales du lotus, qui font leur rotation, l'un suivant l'autre, à la façon dont le souffle vital et le Soleil accomplissent leur course.
           Il faut les adorer tous deux au moyen de la syllabe Om, des exclamations Bhur, Bhuvah et Svah (1), et du mantra de Savitri*.

1 Vyahriti : « énonciation, proclamation » - Paroles prononcées rituellement; proclamation du nom des 7 mondes (lokas), ou du mantra “Om Bhur Bhuvah Svah”, représentant respectivement la Terre, l'Atmosphère (ou monde intermédiaire) et les Cieux.
* C'est le Gayatri Mantra. Cf. plus bas, shloka 7.

           3. Il y a deux aspects de Brahman, en vérité : l'aspect avec forme et l'aspect sans forme; l'aspect avec forme est irréel, l'aspect sans forme est réel, c'est l'authentique Brahman. De même que la lumière est Brahman, la lumière est aussi le Soleil. Et c'est la syllabe sacrée Om qui est le Soi, mais le Soi manifesté sous trois formes, car dans le son Om il y a trois unités phonétiques (A,U,M); par ces trois formes, ce monde entier est tissé en long et en large. Comme il est dit : “Le Soleil, en réalité, est cet Om.” Aussi doit-on méditer et se préparer à l'union avec le Soleil.

           4.  À un autre endroit, les Écritures disent aussi : “Le Haut-Chant (2) est le Pranava (3) et le Pranava est le Haut-Chant. Voilà pourquoi le Haut-chant est le Soleil, ainsi que le Pranava. Car il est dit : “Il faut méditer sur ce Haut-Chant, que l'on nomme le son sacré (Om), qui est le guide ou l'incitateur, qui a la forme de la lumière, qui est sans souffrance, sans âge, libéré de la mort, qui possède trois pieds [soit Bhur, Bhuvah et Svah, soit veille, rêve, sommeil], trois syllabes (A,U,M), qu'il faut reconnaître comme quintuple [prana, apana, vyana, samana, udana], et qui demeure occulté dans la cavité du cœur.” Et il est également dit : “Avec sa racine plantée en haut, c'est le Brahman à trois pieds; l'éther, le vent, le feu, l'eau et la terre (ainsi que leurs produits) sont ses branches; cet arbre que l'on appelle figuier, c'est le Brahman, et sa splendeur est celle du Soleil, mais aussi celle de la syllabe Om; c'est pourquoi on doit Le vénérer continuellement au moyen de la syllabe Om !” Car le Om est l'unique lumière qui éclaire l'être humain. Comme on le dit :

“En vérité, cette syllabe est sacrée,
Cette syllabe est la plus éminente de toutes;
Quiconque connaît cette syllabe,
Se voit accorder tout ce qu'il peut désirer.” (Katha, 2.16)

2 Udgitha : « le Haut-chant » - hymne solaire que chante l'udgatri, le haut-chantre, lors de cérémonies védiques. Dans la Chandogya et d'autres Upanishads, comme dans les Brahma Sutras, l'udgitha est le pranava Om, lancé avec force comme invocation, et le Soleil lui-même entame cette salutation à Brahma, le Créateur, en se levant chaque matin. Une autre lecture le voit comme le prana divin émanant du Créateur.
3 Pranava : « bourdonnement » - Le Son primordial, la syllabe mystique Om. On peut le percevoir comme un son bourdonnant, grésillant ou électrique, associé à notre propre système nerveux. Le méditant apprend à transmuter ce son intérieur en lumière subtile. Le Pranava est aussi connu comme son du nada-nadi shakti. Cf. nada, Om, Shabda et ShabdaBrahman.

           5. Il est dit ailleurs : “La syllabe Om est la forme sonore de l'Atman; le féminin, le masculin et le neutre sont ses formes sexuées; le feu, le vent et le soleil sont ses formes lumineuses; Brahma, Rudra et Vishnu sont ses formes souveraines; le feu Garhapatya du foyer domestique, le Dakshinagni des ancêtres et l'Ahavaniya du rituel védique sont les formes de ses bouches sacrificielles; les Rig, Yajur et Sama Védas sont ses formes de connaissance; Bhur, Bhuvah et Svah sont ses formes spatiales et universelles; le passé, le présent et le futur sont ses formes temporelles; Prana, Agni (le Feu) et Surya (le Soleil) sont ses formes ignées; la nourriture, l'eau et la Lune sont ses formes de croissance et de dilatation; Buddhi (l'intellect), Manas (le mental) et Ahamkara (l'ego) sont ses formes conscientes; Prana (inspir), Apana (expir) et Vyana (rétention) sont ses formes de souffle de vie.” En conséquence, lorsqu'on psalmodie le Om, toutes les formes ci-dessus mentionnées sont vénérées simultanément, car inclues dans la syllabe sacrée. Comme il est dit : “Oui vraiment, ô Satyakama, cette syllabe Om est le Brahman supérieur et inférieur.”

           6. Autrefois, ce monde n'avait pas reçu de nom. Mais Prajapati, qui est la Vérité incarnée, après avoir pratiqué une ascèse, proclama ces mots : Bhur, Bhuvah, Svah, désignant ainsi la terre, l'espace intermédiaire et les cieux. L'univers est la forme la plus tangible et la plus grossière de Prajapati : Svah est sa tête, Bhuvah son ombilic, Bhur ses pieds, et le Soleil est son œil. Pour l'être humain (Purusha), la grande masse de matière qu'est le monde est interdépendante de ses yeux, car c'est par la vue qu'il parcourt la masse entière d'objets et de matière; vraiment, les yeux sont le Réel, parce que le Purusha s'y installe pour parcourir toutes choses en tous sens. Et c'est là pourquoi nous devons honorer la proclamation rituelle Bhur, Bhuvah, Svah; simultanément à elle, c'est Prajapati, qui est l'âme et l'œil de l'univers, que nous honorons. Comme il est dit : “Ceci, en vérité, est la forme de Prajapati qui soutient et maintient la totalité; c'est en elle que se résout ce monde entier, de même que c'est en ce monde entier que se résout cette forme universelle de Prajapati.” Voilà donc pourquoi c'est la forme que nous devons vénérer.

           7. “Tat Savitur varenyam” (cette radieuse splendeur de Savitri) (4) — ce Soleil est Savitri (5), et c'est donc Lui que doit vénérer celui qui vénère l'Atman; c'est ce qu'affirment les enseignants du Brahman. “Bhargo devasya dhimahi” (prosternons-nous devant la splendeur de ce dieu) — Ce dieu est Savitri, et ce qu'on appelle Sa splendeur, je réfléchis et médite dessus; c'est ce qu'affirment les enseignants du Brahman.
           “Bhargas” (la splendeur) signifie cet éclat resplendissant qui se trouve dans le Soleil, ou l'étoile qui se trouve dans l'œil [pupille, dirions-nous]; on l'appelle bhargas en raison de sa course ou de son déplacement sur les rayons de lumière (bhabhih); ou encore bhargah, car on l'appelle la splendeur ardente qui écorche le monde – notamment celle de Rudra; c'est ce qu'affirment les enseignants du Brahman. Ou encore, bha signifie qu'Il illumine le monde entier, ra signifie qu'Il rend joyeux tous les êtres, ga signifie que toutes les créatures entrent en Son sein puis ressurgissent de Lui; voilà pourquoi en tant que bha-ra-ga, Il est splendeur. Surya, le Soleil, est ainsi nommé parce qu'on presse (su) continuellement le Soma; Savitri est ainsi nommé en raison de son pouvoir de stimulation (su), Aditya est ainsi nommé parce qu'il retire (ada) les fluides de la terre ou les vies des créatures, Pavana (le feu) est ainsi nommé en raison de son pouvoir de purification (pavanam), Apah (l'eau) est ainsi nommé en raison de son pouvoir de croissance (pyayanam) sur les êtres. Les enseignements ajoutent : “L'Atman est indéniablement le principe directeur (Khalu atma neta), qui passe pour immortel, pour l'entité qui perçoit, pense, se meut, évacue, engendre, agit, parle, goûte, sent, entend, touche et – par son pouvoir d'omnipénétration – se glisse à l'intérieur des corps.” Puis il est dit : “Là où il y a connaissance par perception de la dualité, là se trouve l'Atman qui entend, voit, sent, goûte et touche toutes les formes, et ainsi les connaît; mais là où il y a connaissance par perception de la non-dualité, là l'Atman est libéré de la cause et de l'effet, ainsi que de l'action, il se trouve au-delà des mots, au-delà de toute comparaison, de toute description. —Qu'est-Il alors ? — L'Indescriptible !”

4 Gayatri (Mantra) : 1) hymne védique à Savitri, le Soleil, dont il invoque les pouvoirs de fécondation et d'illumination, et que l'on considère également comme donneur des Védas: « Om [bhur bhuvah svah] tat savitur varenyam, bhargo devasya dhimahi, dhiyo yo nah prachodayat. » « Om ! O divinités des trois mondes, nous nous prosternons devant la radieuse splendeur du Donneur de vie. Puisse-t-Il illuminer les pensées de notre esprit. Om ! » 2) en versification, nom du mètre sur lequel est bâti ce mantra, consistant en trois vers de huit syllabes, rythme propice à la communication divine, que l'on trouve exclusivement dans le Rig Véda.
La Gayatri est introduite par le Vyahrititraya, proclamation rituelle des 3 mondes (triloka) : bhur, bhuvah, svah. Cf. Triloka.
5 Savitri ou Savitar : 1) Le Soleil, en tant que Créateur, agent de la volonté de manifestation, et Nourricier universel; Savitri est l'une des épithètes de Surya, le Soleil, en tant que Procréateur et Nourricier. Savitri est également le Pouvoir magique du Verbe (l'un des 12 Adityas, les Principes souverains, fils d'Aditi, l'Étendue primordiale), l'une des prérogatives du Soleil en tant que Créateur. En ce sens, Savitri est l'essence de la parole magique, notamment du mantra, en particulier du Gayatri Mantra, récité à l'aube. 2) La déesse de la Parole divine, fille du Soleil, qui descend vers les hommes afin de leur donner la Révélation et les sauver.

           8. En vérité, cet Atman est Ishana (Seigneur de la Totalité), Shambhu (Lieu de félicité), Bhava (l'Être, aspect bienveillant de Shiva), Rudra (Destructeur), Prajapati (Progéniteur), Vishvasrij (le Souverain universel), Hiranyagarbha (l'Œuf d'or), la Vérité, la Vie, Hamsa (le Cygne ou Âme suprême), Isha (le Gouverneur), Vishnu (le Préservateur), Narayana (Seigneur du Non-manifesté), Arka (Rayon solaire), Savitri (Soleil), le Créateur, le Régulateur, le Seigneur des seigneurs, Indra, Indu (Lune). Il est l'Unique, qui brille là, dans le Soleil, c'est un feu entouré d'un autre feu : l'Œuf d'or aux mille yeux. Il faut essayer de Le connaître véritablement, il faut L'étudier.
           Après avoir rassuré toutes les créatures [qu'on ne représente aucun danger pour elles], avoir gagné les forêts et abandonné tous les objets de plaisir sensoriel, on doit s'efforcer de parvenir à Lui tout en restant dans notre propre corps [soit une réalisation de son vivant, Jivanmukta]:

“Il prend toutes les formes, l'Être d'or qui comprend tous les êtres.
En ce lieu où Il est le suprême bastion, Il scintille, lumière unique !
Avec Ses milliers de rayons et Ses milliers de métamorphoses,
Le Soleil, souffle vital de tous les êtres, se lève en ce lieu.”

VI.9-17 : Sacrifice du Pranagnihotra, et symbolisme occulte de la nourriture

           9. C'est pourquoi l'un de ces deux, Prana ou le Soleil, possède en propre le Soi. Quiconque, possédant cette connaissance, pratique la méditation uniquement sur le Soi, offre son sacrifice uniquement au Soi. Cette méditation, à pratiquer avec une détermination croissante, a toujours été prônée par les sages.
           Puis le sacrifiant doit épurer les souillures du cœur au moyen de l'incantation qui commence par “lorsqu'on est pollué par des restes de nourriture infectés...”. Voici l'incantation à réciter :

“Les restes de nourriture, qu'ils aient été pollués par infection naturelle, qu'ils aient été donnés par un homme mauvais, qu'ils aient été offerts aux ancêtres ou donnés à l'occasion d'une naissance – puissent le filtre de Soma du Vasu Agni (6) et les rayons du soleil purifier cette nourriture que je prends, et purifier mon propre soi de toutes les conséquences des actions négatives que j'ai pu commettre !”

6 Vasus ou Ashta Vasus : les 8 sphères d'existence : 1) la Terre, Prithivi, où réside 2) le Feu, Agni, principe de la nutrition; 3) l'Espace, Antariksha, où réside 4) le Vent, Vayu, principe de la Vie; 5) le Ciel, Dyaus, où réside 6) le Soleil, Surya, principe de la Conscience; 7) les Constellations, Nakshatra, où réside 8) la Lune, Soma, principe d'immortalité. Les Vasus sont aussi considérés comme les 8 Trésors, caractérisés par leur brillance.

           Puis le sacrifiant revêt d'eau l'Atman tandis qu'il se rince la bouche, puis prononce ces paroles : “ Salutations (Svaha) au Prana ! Salutations à l'Apana ! Salutations au Vyana ! Salutations au Samana ! Salutations à l'Udana !” Il fait ainsi une offrande, accompagnée de ces cinq invocations de nourriture spirituelle pour lui-même. Le restant de l'offrande, qu'il l'avale en silence. Puis, de nouveau il revêt d'eau l'Atman. Après s'être rincé la bouche et avoir accompli son offrande de nourriture à l'Atman, le sacrifiant doit méditer sur l'Atman en s'aidant des deux versets qui commencent respectivement par “Comme un souffle de vie, comme un feu...” et “Tu es Vishva...” :

“Comme un souffle de vie, comme un feu, le Soi suprême
Repose en moi sous forme de cinq souffles.
Lui, qui consomme tout, qu'Il soit satisfait,
Et qu'il satisfasse l'univers entier !”

“Tu es Vishva (la Totalité universelle), Tu es Vaishvanara (l'Être universel),
Tu préserves l'univers qui est né de Toi;
Puisse le flot des oblations se déverser en Toi !
Partout où Tu te trouves, éclot la vie des créatures,
Ò Toi, l'Âme immortelle qui anime tout.”

           Assurément, celui qui ingère la nourriture de cette façon ne sera jamais plus lui-même nourriture pour les autres.

           10. Outre ceci, il faut prendre en compte encore autre chose. L'étape ultérieure de ce sacrifice à l'Atman concerne Son aspect de nourriture tout aussi bien que de consommateur de la nourriture. En voici l'explication : le Purusha spirituel (cf. II,5) réside dans la matière primordiale (7). Il est donc le consommateur, car il consomme la nourriture dérivée de la Nature primordiale (Prakriti). L'Atman naturel (Bhutatman) lui sert de nourriture, parce que sa génitrice femelle est la Matière primordiale (Prakriti). Donc, toute chose, étant constituée des trois attributs de l'énergie universelle (Sattva, Rajas, Tamas), devient de la nourriture à consommer, le consommateur étant le Purusha qui réside en son sein. La perception directe en fournit la preuve : du fait que les animaux tirent leur origine de la semence, il s'ensuit que la semence est ce qui doit être consommé (c-à-d. ce qui appartient au monde phénoménal). D'où également le fait que la Matière primordiale, en tant que semence du monde, est aussi ce qui doit être consommé. Ainsi donc, le Purusha est le consommateur, tandis que la Matière primordiale est ce qui doit être consommé; le Purusha, tandis qu'il se tient au sein de la Matière, la consomme. Quant à la nourriture, elle dérive de la Matière primordiale ; elle évolue à partir de Mahat (8) et en passant par les différenciations qui aboutissent aux éléments de la matière, elle s'incorpore au corps subtil (Linga) en épousant les modifications dues aux spécificités des trois Gunas. Cela donne l'explication des quatorze voies que parcourt la Matière primordiale à travers Mahat (l'Intelligence cosmique), Buddhi (l'intellect analytique), Ahamkara (sens de l'ego), Manas (l'esprit inférieur), puis les dix sens (9).

“Ce monde, qui nous apparaît sous le signe de la joie, de la souffrance et de l'illusion, est de la nature même de la nourriture.”

7 Pradhana : l'état non-manifesté de la matière primordiale (synonyme d’avyakta); se transforme ensuite en Prakriti travaillée par l'activité de Maya.
8 Mahat : 1) le premier-né; le germe originel non évolué du principe créateur d'où sont issus tous les phénomènes du monde matériel. 2) l'Intelligence cosmique, selon le Samkhya, à distinguer de manas, l'intellect abstrait et concret; le 2ème des 25 éléments ou tattvas dénombrés par le Samkhya; 3) synonyme de Hiranyagarbha, selon le Védanta.
9 Indriya : L'organe, et la modification mentale (vritti) associée à son fonctionnement. Les 5 organes de perception (jnanendriyas) sont : les oreilles, la peau, les yeux, la langue et le nez. Les 5 organes d'action (karmendriyas) sont : la voix ou organe de la parole, les mains, les pieds, l'anus et le sexe.

           On dit que le goût savoureux de la graine ne peut être apprécié tant qu'aucune métamorphose n'a eu lieu en celle-ci [ce n'est pas la Matière primordiale et non-évoluée, mais le monde qui se déploie à partir d'elle, qui constitue la nourriture, en devenant objet pour les sens]. C'est aussi dans les trois âges de la vie, enfance, jeunesse et vieillesse, que la Matière se mue en nourriture. Que ces âges soient un processus de transformation de la Matière, est le résultat logique du fait qu'ils sont constitués de nourriture [à travers le corps constitué autour du linga sharira – cf. ci-dessus]. Dès lors que la Matière primordiale s'est ainsi métamorphosée en manifestations diversifiées, il devient possible de la percevoir. C'est à partir de leurs perceptions du monde extérieur, que les trois composants de la conscience (10) se mettent en activité et fonctionnent comme discrimination (Buddhi), pensée (Manas) et sens de l'ego (Ahamkara). Ensuite, par contact avec les objets du monde, les cinq sens de perception se mettent en activité; c'est là l'origine de toutes les activités des cinq sens, mais aussi des cinq souffles vitaux (cf. II,6) [car ils sont aussi impliqués dans la saisie du monde phénoménal]. Ainsi donc, la Matière manifestée (à travers Mahat, etc.) est de la nourriture, et la Matière non-manifestée l'est également. Mais le consommateur, c'est le Purusha dénué des trois attributs de l'énergie universelle (Sattva, Rajas, Tamas); de ce fait, sa nature de conscience supérieure (11) est prouvée.

10 Antahkarana : « Anta = point ultime, limite finale - karana = organe des sens, instrument ou moyen d’action » - L'organe interne, doué de sens et de conscience, qui constitue l'ego individuel et possède 4 fonctions différentes, répondant chacune à un des termes suivants : buddhi, l'intellect; ahamkara, l'ego; manas, le mental instinctif, qui sont la triple expression de chitta, la conscience. Il est quintuple quand on lui adjoint chaitanya, la conscience supérieure.
Bien que ce terme ne soit pas utilisé ici, il éclaircit au mieux ce passage, qui se contente de la mention “Buddhi, etc.”
11 Chaitanya: 1) Esprit, Conscience; 2) Conscience supérieures pleinement éveillée, Esprit suprême. Ce terme est le plus fréquemment associé à un type de conscience, ainsi sakshi chaitanya, la conscience du Témoin; bhakti chaitanya, la conscience de Dévotion suprême; Shivachaitanya, la Conscience divine, etc.

           Assurément, tout comme le feu est le consommateur de cette nourriture des dieux qu'est le Soma (élixir d'immortalité), ainsi celui qui possède cette connaissance mange ou consomme cette même nourriture par l'intermédiaire du feu [sacrificiel]. Ainsi, “l'Atman naturel revêt le nom de Soma et celui qui possède le Non-manifesté pour bouche revêt le nom de Feu.”— C'est ce qu'on affirme. Plus particulièrement, c'est le Purusha qui, à travers cette bouche du Non-manifesté qui est sienne, consomme la matière imprégnée des trois attributs de l'énergie universelle.
           Quiconque possède une telle connaissance vit en ascète, est un être dévoué au Soi, qui sacrifie à son propre Soi. Et, de même que dans une maison désertée et sans témoins, il ne toucherait pas des femmes aguicheuses qui l'y auraient suivi, de même il n'entre pas en contact avec les objets des sens qui l'avoisinent – car il est un ascète, un être dévoué au Soi, qui sacrifie à son propre Soi.

           11. Telle est, en vérité, la forme apparente la plus sublime de Brahman : sa forme de nourriture. Car l'énergie de vie (Prana) consiste en nourriture; lorsqu'on est dépourvu de nourriture, “on ne peut plus penser, plus entendre, plus toucher, plus voir, plus parler, plus sentir, plus goûter, on exhale alors son dernier soupir”, dit la Chandogya (7,91), qui ajoute :

“Mais lorsqu'il se nourrit, il réveille sa puissance vitale, et devient un individu qui pense, entend, touche, parle, goûte, sent et voit.”

           Comme le dit encore la Chandogya (2,2) :

“De la nourriture naissent les créatures,
—Oui, toutes celles qui sont sur terre
Vivent au moyen de la nourriture,
Et c'est en elle qu'elles entrent à leur mort.”

           12. À un autre endroit, il est dit : “Assurément, toutes ces créatures s'envolent jour après jour, comme des oiseaux, afin de s'emparer de leur nourriture; le soleil capte la nourriture à travers ses rayons, d'où son éclat; aspergées de sucs nutritifs, les forces vitales accomplissent ici-bas leur fonction digestive; le feu lui-même s'élance en flammes ardentes grâce à la nourriture, et c'est par désir d'une nourriture que Brahma a créé ce monde.” C'est pourquoi il faut vénérer la nourriture à l'égal de l'Atman. Et il est encore dit :

“De la nourriture, naissent les créatures,
Par la nourriture, elles se développent;
La nourriture rassasie les créatures,
Et elle-même se rassasie des créatures.
Et c'est pour cela qu'on l'appelle nourriture.” (Taittiriya, 2,2)

           13. À un autre endroit, on dit encore : “Assurément, est nourriture tout ce qui procède de l'aspect préservateur de Vishnu, le Très-Haut.” En particulier, le souffle de vie (Prana) est l'essence de la nourriture, la pensée (Manas) est l'essence du souffle de vie, la connaissance (12) est l'essence de la pensée, la félicité (Ananda) est l'essence de la connaissance. Celui qui possède une telle connaissance devient riche en nourriture, riche en énergie vitale, riche en pensées, riche en connaissance et riche en félicité. Indéniablement, innombrables sont les créatures qui vivent de nourriture; celui qui possède une telle connaissance demeure au sein de toutes ces créatures et vit aussi de leur nourriture.

“La nourriture prémunit contre la décrépitude,
La nourriture procure un adoucissement,
La nourriture constitue l'énergie vitale des animaux;
Elle a été prescrite comme la plus primordiale des nécessités,
Elle a été prescrite comme le remède universel.”

12 Vijnana : 1) connaissance, savoir; discernement, intellect; 2) connaissance sacrée, science infuse. Vijnana est souvent synonyme de buddhi, connaissance, sagesse, réalisation, étant ses trois caractéristiques.

           14. Il est dit, néanmoins, à un autre endroit : “La nourriture, en vérité, est l'origine ou la source de ce monde entier, et l'origine de la nourriture est le Temps, et l'origine du temps, c'est le Soleil.” La visibilité du Temps est cette multiplication qui, à partir de la durée d'un clin d'œil, donne le temps d'une année de douze mois. Dans cette année, une moitié [de Juin à Décembre, quand la course du soleil se déplace vers le sud-est, qui est la région d'Agni] est consacrée à Agni, l'autre moitié [de Décembre à Juin, quand la course du soleil se déplace vers le nord-est, qui est la région de Soma, la Lune] est consacrée à Varuna (13). Depuis la course vers le sud de Janvier jusqu'à fin juillet, le temps en cours est consacré à Agni, et depuis la course vers le nord de la constellation des Serpents jusqu'à mi-août, il est consacré à la Lune. Chaque mois de l'année est divisé en neuf quartiers, nommé en accord avec la constellation qui accompagne le Soleil. Compte tenu de la subtilité du Temps, c'est bien là la preuve de sa réalité. Et cette réalité suffit à démontrer l'existence du Temps. Car une proposition sans preuve reste à prouver et n'est pas recevable. Mais le Temps, qui exige en soi une preuve ou une démonstration, lorsqu'on le comprend dans ses moindres parties (comme la durée d'un clin d'œil, etc.), devient lui-même l'argument nécessaire à sa propre démonstration, et c'est par la voie de l'induction qu'il se démontre spontanément à notre conscience. Car, ainsi qu'on le dit :

“Comme il existe de nombreux moments dans le Temps,
C'est bien par eux qu'il se déploie.”

           Pour celui qui vénère le Temps comme étant Brahman, l'aspect transitoire du temps cesse tout à fait. Car il est dit :

“Les créatures sont déversées par le Temps,
Et c'est dans le Temps qu'elles se mettent à croître,
Puis elles disparaissent au sein du Temps.
Le Temps est cette Réalité sans réalité.”

13 Varuna : Dieu des Eaux (océaniques, pluviales et souterraines), il détient les pouvoirs magiques de la Création et représente la loi divine à l'œuvre dans le processus alchimique de la vie. C'est un démiurge préhistorique et son pouvoir absolu concerne les hommes, par leur dépendance aux conditions naturelles planétaires. « Seigneur de l'Étendue primordiale », il est l'immensité et la pureté de la Divinité primordiale qui sert de trame à la Création; il représente également la pureté éthérée et l'immensité océanique de la Vérité absolue. En tant qu'Aditya, il est la Loi divine, qui régit les rapports des divins aux humains, la mystérieuse destinée de l'homme, la justice divine, totalisant les lois naturelles, morales et cosmiques, toutes trois immuables.

           15. En vérité, il existe deux formes de Brahman, le Temps et le Non-temps. En fait, ce qui se trouvait là avant l'apparition du Soleil, c'est le Non-temps, et il est indivisible; et ce qui a commencé avec l'apparition du Soleil, c'est le Temps, et il est divisible. La forme apparente du Temps divisible, c'est l'année, et c'est de l'année que les créatures naissent; et c'est aussi par l'année que les créatures, une fois nées, se développent; et c'est toujours en l'année que de nouveau elles se dissolvent et disparaissent. C'est pourquoi l'année est tout à la fois Prajapati (le Démiurge), le Temps, la nourriture, la résidence de Brahman, et l'Atman. Ainsi, il est dit :

“Le Temps fait mûrir les créatures;
Les créatures, ainsi que tout le créé, demeurent dans l'immense Atman;
Mais en son propre sein, le Temps mûrit (puis se dissout);
Celui qui connaît ceci est fermement établi en le Véda.”

           16. Le Temps prend donc une forme corporelle, et l'océan dont émergent les créatures est celui que l'on nomme Savitri (le Procréateur), dont la demeure est le Temps; c'est bien par tous deux (Savitri et le Temps) que sont engendrées ces créatures, ainsi que la lune, les constellations, les planètes, l'année, etc. Et de ceux-ci proviennent à leur tour ce monde entier, ainsi que tout ce qui est propice ou adverse au sein de ce monde. En conséquence, le Soleil est le Soi de Brahman, ce Soleil que l'on nomme également le Temps, et qu'il faut vénérer. En fait, quelqu'un a dit : “Le Soleil est Brahman.” Par conséquent, il a été ajouté :

“Le sacrificateur, la divinité,
La boisson ou l'offrande sacrificielle, le chant,
Le sacrifice, Vishnu, Prajapati,
— Tout cela est le Seigneur de la totalité,
Témoin de toute chose, qui resplendit dans l'orbe du Soleil. ”

           17. Le Brahman, en vérité, était ce monde en son commencement, Il était l'Unique, le Sans-limites, il était illimité vers l'est, illimité vers le sud, illimité vers l'ouest, illimité vers le nord, illimité vers le haut comme vers le bas, oui, illimité de toutes parts. Pour Lui, il ne se trouve rien en direction de l'est, rien en direction du zénith, rien dans les directions obliques, rien au-dessus, rien en-dessous. Il est l'Atman suprême que l'on ne peut se représenter, incommensurable, non-né, inexplorable, impensable; Il est “celui dont le Soi est l'infini (akashatman)” (Chandogya, 3,14,2). Lorsque le monde entier se résorbe, Il est celui qui demeure éveillé; et c'est Lui qui, de nouveau, éveille le Mental cosmique (Mahat); et c'est en Lui que pense ce dernier, comme c'est en Lui qu'à nouveau il se dissout. Telle est Sa forme apparente, emplie de splendeur, celle qui resplendit dans l'orbe du Soleil, ainsi que la lumière qui joue en teintes diaprées au sein de la flamme se consumant sans fumée (cf. I,2); et on Le trouve également au sein du corps, en tant que feu qui digère la nourriture. Aussi les Écritures disent-elles : “Celui qui réside dans le feu, celui qui réside dans le cœur et celui qui réside dans le soleil – ceux-là sont simplement Celui-là, l'Unique, et uniquement Lui.” Celui qui possède cette connaissance parvient à ne plus faire qu'un avec l'Unique.

VI.18-30 : Les fruits du Yoga - Libération parfaite de Brihadratha

           18. Suivent maintenant, dans l'ordre, les pratiques visant à parvenir à cette union : contrôle du souffle, retrait des sens, méditation, concentration, maîtrise du mental et immersion extatique – l'ensemble est appelé le sextuple Yoga. Grâce à lui, il se produit ceci :

“Lorsque le sage L'aperçoit, resplendissant à l'égal d'un ornement d'or,
Lui, le Créateur, le Seigneur et l'Esprit suprême, la source de Brahman,
Alors le sage se détache du bien et du mal,
Et accomplit la fusion de toutes choses au sein de l'Éternel et Unique.”

           On dit aussi ceci :

“Lorsqu'une montagne entre en conflagration,
Les cerfs et les oiseaux s'enfuient prestement;
De même, s'enfuient prestement les actes négatifs
Pour celui qui est un connaisseur de Brahman.”

           19. Ailleurs, les Écritures disent aussi : “Assurément, lorsque celui qui est un connaisseur rétracte son mental (Manas) du monde extérieur et, s'identifiant à son souffle de vie (Prana), immobilise les sens et demeure ainsi sans pensées, du fait que l'âme individuelle (maintenant identifiée à Prana) s'est abstraite de ce qui n'est pas le souffle de vie, — il doit alors, toujours s'identifiant à son souffle de vie (Prana), maintenir celui-ci dans ce que l'on nomme le quatrième état, Turiya (14).

14 Turiya : «  le quatrième » - état transcendantal qui, à la fois combine et outrepasse veille, rêve et sommeil profond (jagrat, svapna et sushupti) et constitue le substrat de ces 3 états. C'est donc un état d'unité avec la Divinité, état de pure conscience, qui transcende les trois états de veille, sommeil profond et rêve, et qui est caractéristique du samadhi absolu.

           Puis on ajoute :

“Ce qui est inconscient demeure dans la conscience,
Impensable et empli de mystère;
C'est là qu'il faut plonger la conscience
Et le corps subtil, alors privé de tout support.”

           20. À un autre endroit, on trouve aussi : “Une concentration (dharana) encore plus forte se produit lorsqu'on appuie le bout de la langue [sur le palais], supprime le discours du mental et suspend le souffle : on voit le Brahman grâce à ces contrôles. Celui qui voit ainsi le Soi à travers son propre soi*, radieux, plus subtil que l'infiniment subtil, et cela grâce au contrôle du mental, —ayant alors vu le Soi à travers son propre soi, se dépouille de son soi individuel (niratman) et, en vertu de son dépouillement du soi individuel, doit être considéré comme incommensurable et sans aucune origine ou cause.” Tel est le secret suprême, la caractéristique qui dénote la libération. Car il est également dit :

“Par la purification de l'esprit,
On se détache de ses actes, bons ou mauvais;
Avec un esprit pur, s'établissant en le Soi suprême,
On parvient à la joie qui ne finit jamais.”

* le soi est bien sûr l'âme individuelle (jiva), le petit soi, l'Atman naturel ou élémental (Bhutatman).

           21. Ailleurs, il est dit : “Un canal subtil nommé Sushumna (15), qui dirige le souffle vital vers le haut, se sépare de part et d'autre du palais [vers la luette]. Celui qui accomplit l'union du souffle à la syllabe sacrée Om et au mental, s'élève le long de Sushumna vers les plans supérieurs; s'il tourne la pointe de sa langue vers le palais et rassemble ses organes sensoriels en une unité, il peut contempler la majesté qui se révèle à sa vision macrocosmique*.” Il parvient ainsi à l'état dépouillé de soi individuel, en vertu duquel il ne participe plus de la joie ni de la souffrance, mais parvient à l'état de transcendance absolue (16). Comme il est dit :

“Alors, après être resté longuement immobile
En tenant sous contrôle le souffle de sa respiration,
Il fait une percée à travers les limitations,
Et s'unit mentalement à Cela qui est sans limites.”

15 Sushumna Nadi : principal canal subtil qui longe la moelle épinière dans toute sa longueur. C’est par ce canal que s’élève la kundalini, c'est par lui que s'écoule la Connaissance une fois l'ouverture de Brahman (Brahmarandra) descellée et la communication spirituelle pleinement établie.
*Ici ce sont deux sens du mot Mahima qui sont juxtaposés : 1) grandeur, majesté; 2) l'un des 8 pouvoirs yoguiques (siddhis), celui de grandir à volonté ou de voir l'infiniment grand.
16 Kaivalya : 1) état transcendant d'indépendance absolue; isolement, non-conditionnement, par détachement ou exclusion du non-Réel par l’âme; 2) délivrance, libération, union avec l’Être Absolu (Brahman) que réalise le pur jnanin; béatitude suprême.

           22. Ailleurs encore, il est dit : “Deux Brahmans, en vérité, doivent être contemplés, le sonore et le non-sonore, sachant que même à travers le sonore, le non-sonore se manifeste.” Ici, le sonore se réfère à la syllabe sacrée Om; lorsqu'on s'élève vers les plans supérieurs au moyen de ce mot, on parvient au sans-mot, ou au non-sonore, à l'annihilation. Plus loin, il est ajouté : “Telle est la voie, telle est l'immortalité, telle est l'union et telle est la félicité bénie.” Comme une araignée grimpe sur son propre fil pour se tirer du cachot ou du cloaque où elle a chuté, et monte à l'air libre, celui qui médite et prend son essor sur la syllabe Om, parvient à la libération.
D'une autre façon, les maîtres qui enseignent le Brahman sonore pensent que lorsqu'ils bouchent leurs oreilles avec leurs pouces, ils entendent le bruit de l'éther (Akasha) qui se trouve dans le cœur, dont les similitudes sont au nombre de sept : une rivière, une clochette, un pot d'étain, une roue, le coassement des grenouilles, le bruit de la pluie, la résonance de la voix dans un lieu clos. Transcendant ce Brahman sonore, qui comporte en soi des caractéristiques individuelles, ils s'engouffrent alors au sein du Brahman suprême, non-sonore, non-manifesté; en ce lieu, ils sont dénués des qualités qui les différenciaient individuellement, ils sont comme les nombreux sucs de fleurs qui ont été réunis en pur miel. Car il est dit :

“Il faut connaître deux Brahmans,
Le Brahman sonore et le Brahman suprême;
Celui qui est compétent dans le Brahman sonore
Peut aussi parvenir au Brahman suprême.”

           23. Ailleurs encore, il est dit : “Le Brahman sonore, c'est la syllabe Om; mais la partie la plus exaltée de ce Brahman, c'est cela qui est paisible, sans mot, dénué de peur et de souffrance, cela qui est félicité, satisfaction, cela qui est inébranlable, fixe, immortel, stable, permanent, qui porte le nom de Vishnu et mène au lieu le plus éminent de tous; c'est pourquoi il faut vénérer l'un et l'autre Brahman.” Comme on le dit :

“Le Dieu suprême et le dieu inférieur
À qui l'on donne le nom de Om,
Il faut – se faisant silencieux et l'esprit vacant,
Méditer sur eux, en son mental, dans le séjour suprême.”

           24. Et encore ailleurs, on trouve ceci : “Le corps est l'arc, la syllabe Om est la flèche, le mental est la pointe de la flèche, l'obscurité [l'ignorance] est la cible; quand on transperce l'obscurité, on atteint ce lieu qui n'est pas obscurci par les ténèbres. Celui qui a transpercé l'obscurité contemple Brahman, qui est comme une roue jetant des étincelles, dont la splendeur égale celle du Soleil, qui est pétri de puissance et se trouve par-delà les ténèbres. Ce Brahman scintille au sein de ce Soleil lointain, mais aussi dans la Lune, dans le feu, dans l'éclair, et celui qui L'a vu entre dans l'immortalité. Comme il est dit :

“L'absorption méditative centrée sur le Soi intérieur
Saisit néanmoins les objets extérieurs, tout aussi bien;
Donc la conscience sans objet
Est de nouveau rendue objective.
Malgré cela, la félicité qui survient
Lorsque l'esprit est absorbé au sein du Soi,
Avec le Soi comme unique témoin,
—Cette félicité, c'est Brahman, le Pur, l'Éternel, l'Unique,
C'est la voie authentique, c'est le monde authentique.”

           25. Ailleurs encore, il est dit : “Lorsque celui dont les sens sont réprimés ou mis en latence comme dans le sommeil, regarde dans la cavité des organes sensoriels*, tout en restant hors de l'emprise des impressions sensorielles, c'est à travers la pensée la plus pure, comme dans un rêve, qu'il y voit ce guide lumineux, cet Atman nommé comme le Pranava Om, qui est formé de pure lumière, qui est éveillé, sans âge, immortel et bienheureux.”

* Quelle est cette cavité ? Mystère. On a déjà vu, en II,6, la cavité du cœur, où réside l'atome-germe de la conscience, et c'est peut-être d'elle qu'il s'agit, dans la mesure où c'est à travers la conscience que les organes sensoriels s'animent et que les perceptions trouvent un écho.

           Il est aussi dit :

“Parce qu'elle lie l'un à l'autre le souffle de vie, la syllabe Om ainsi que toute la diversité du monde,
Ou parce qu'elle les unit en son sein,
Cette discipline est appelée Yoga
[union].
L'union du souffle de vie et de l'esprit,
Ainsi que de tous les organes sensoriels,
Le renoncement à tout ce qui existe,
Voilà ce que l'on nomme Yoga.”

           26. À un autre endroit, on trouve également : “Tout comme le pécheur, au moyen de son filet, retire de l'eau les créatures qui y vivent et les sacrifient au feu de ses entrailles, de même on retire – si l'on peut dire – les souffles vitaux au moyen de la syllabe Om et on les sacrifie dans le feu sans souffrance (de Brahman ou de l'Atman). Ce feu est semblable à un récipient de terre (empli de beurre fondu); et tout comme le beurre, une fois le récipient de terre mis au feu, s'embrase au contact des herbes ou du bois qui flambent, cet Atman que l'on désigne comme le non-Prana s'embrase au contact du souffle vital; donc ce qui s'embrase est la forme phénoménale de Brahman, c'est la demeure suprême de Vishnu,” autrement dit l'essence intime de Rudra (17), et c'est aussi ce qui, se divisant en un nombre incalculable d'êtres, peuple ce monde.

17 Rudra est l'aspect destructeur de Shiva, c'est lui qui attise la violence des combats, c'est aussi lui qui détruit les mondes au moment de la désintégration finale. De façon générale, il personnifie toutes les formes de destruction, naturelles comme volontaires, mais aussi le processus d'entropie à l'œuvre dans toute la Création.

           Aussi est-il dit :

“De même qu'une étincelle jaillit du feu et scintille,
Et que des rayons brillants s'élancent du soleil,
De même, dans le cas présent
[on parle ici du Purusha],
Tous les souffles vitaux sont issus
De Lui, dans un ordre bien déterminé.”

           27. À un autre endroit, on trouve également : “En vérité, voici ce qu'est la splendeur de Brahman, le Suprême, l'Immortel et l'Incorporel : c'est la chaleur interne du corps. Car ce corps sert (au Brahman incorporel) de beurre fondu (qui transforme sa chaleur en flamboiement et la rend ainsi manifeste); quand cette chaleur devient perceptible et manifeste, elle demeure néanmoins enveloppée par l'éther du cœur. C'est pourquoi on refoule l'éther dans la cavité du cœur par une concentration parfaite; c'est ainsi qu'émerge la lumière de cette chaleur (qui est Brahman); à la faveur de cette lumière, on pénètre sur le champ dans Son essence, tout comme un morceau de fer enfoui en terre passe bientôt à l'état de matière terreuse; et de même que ce morceau de fer transformé en terre ne peut plus subir les violences du feu et du forgeron, ou de tout autre agent similaire, de même la conscience individuelle entre en extinction, avec tout ce qui est son substrat. Car il est dit :

“Le voile d'éther qui est dans le cœur,
C'est lui la félicité, c'est lui la demeure suprême,
C'est notre Soi, notre union (Yoga),
C'est la splendeur du feu et du soleil.”

           28. Ailleurs, il est dit ceci : “Celui qui passe par-delà (en les transcendant) les éléments (qui constituent le corps), les organes sensoriels et les objets des sens, se saisit de l'arc dont la corde est appelée pèlerinage (menant à la vie errante du renonçant) et dont le bois est appelé force de caractère. Puis avec la flèche du non-égoïsme, il abat le gardien du seuil (l'ego) qui se tient au portail de Brahman; ce gardien du seuil porte sur sa tête la couronne de l'infatuation, aux oreilles les pendants de la cupidité et de l'envie ou de la jalousie, et tient dans la main le bâton de la somnolence, de l'ivrognerie et de la fausseté; oui, il est le maître accompli de la duplicité, et brandit l'arc dont la corde est appelée colère, dont le bois est appelé avarice, et c'est avec la flèche du désir impérieux qu'il met habituellement à mort les créatures. Chez celui qui abat cet ego et part en pèlerinage sur la nef du Om par-delà l'éther du cœur, cet éther ne tarde pas à devenir manifeste; alors, comme un montagnard à la recherche de minéraux creuse et progresse péniblement dans les puits rocheux, il progresse péniblement jusqu'à ce qu'il arrive dans la salle de Brahman, fasse sa percée dans les fourreaux de Brahman qui consistent en quatre filets (celui de la nourriture, celui de la respiration, celui du mental et celui de la connaissance) en suivant les instructions d'un maître; alors, pur et assaini, vacant (Shunya), paisible, dépouillé de souffle de vie, dépouillé d'Atman, infini, impérissable, ferme, éternel, non-né, et libre, il demeure enraciné en sa propre majesté, et lorsqu'il se voit ainsi établi en sa propre majesté, il jette un coup d'œil à la roue des renaissances (Samsara) qui déroule ses cycles de-ci de-là.” Ainsi qu'on le dit :

“Celui qui s'évertue durant six mois
À rester continuellement détaché de la vie dans le monde,
Devient le réceptacle des pouvoirs du Yoga parfait,
Illimités, suprêmes, occultes.
Au contraire, celui qui est plein de passions (Rajas) et d'ignorance (Tamas),
Ou soit prend de la nourriture en abondance,
Soit est pris par les liens du mariage, de la paternité et de l'amitié,
Ne sera jamais le réceptacle de ce Yoga.”

           29. Le sage Shakayanya, après avoir parlé et médité en silence tout en offrant sa vénération à Brahman, dit au roi Brihadratha : “Par la connaissance de Brahman, les fils de Prajapati, les Valakhilyas, se sont tracé un sentier montant vers Brahman; car, par le Yoga, on devient insensible aux couples d'opposés, on parvient au contentement parfait et à la paix de l'esprit.” Et il ajouta : “Cette science secrète de Brahman, on ne doit pas la révéler à qui n'est ni un fils ni un disciple et n'a pas maîtrisé son mental. Mais on doit la communiquer à celui qui s'est attaché avec une dévotion exclusive à son maître et s'est paré de toutes les vertus.”

           30. Om ! Dans un lieu pur, et en tant qu'être pur, on doit demeurer fermement dans le Réel, parler du Réel, méditer sur le Réel, sacrifier au Réel [à la manière décrite en VI,9]. De cette façon, on pénètre au sein de Brahman le Réel, qui entretient le désir du Réel, on devient parfait et différent; la récompense est le relâchement des liens; sans espoirs, sans plus de peur face à quiconque que face à soi-même, sans désirer rien de plus, on parvient à Brahman et l'on continue de demeurer en Lui. Car se libérer de tout désir, c'est comme effectuer une grande élévation ou déterrer un trésor de grande valeur. C'est que, par nature, l'être humain (Purusha) participe de tous les désirs, et dans la mesure où il assume et accepte la volonté, la pensée et l'illusion du moi (Buddhi, Manas et Ahamkara) comme étant son corps psychique, il tombe dans la servitude; dans la mesure où c'est l'inverse qui se produit, il s'émancipe de cette servitude.
           Or, certains enseignent ceci : “Ce sont peut-être les attributs de l'énergie universelle qui, à cause de la différenciation au sein de la Matière primordiale, tombe dans la servitude de la volonté, de la pensée et de l'illusion du moi; quand cette erreur ou ce défaut sont supprimés, la libération devrait s'ensuivre.” Mais ce n'est pas le cas ! “Car c'est uniquement au moyen du mental que l'on voit et entend; désir, jugement, doute, foi, défiance, fermeté, instabilité, honte ou timidité, connaissance, peur — tout cela est purement le mental.”
“Entraîné et pollué par le flot des attributs de l'énergie universelle, l'être humain est déraciné, vacillant, brisé, avide, agité, il chute dans l'illusion du moi et s'imagine « Je suis ceci, et cela m'appartient », il se lie ainsi lui-même, comme un oiseau pris au piège.” — C'est donc l'être humain qui crée sa servitude; il la maintient tant qu'il assume et accepte la volonté, la pensée et l'illusion du moi comme étant son corps psychique, et il s'en émancipe dès qu'il inverse ce processus. C'est pourquoi il faut demeurer sans volonté, ni pensée ni illusion du moi; telle est la caractéristique de l'état de libération, et c'est cela qui, ici-bas, nous met sur la voie vers Brahman, nous ouvre le portail de Brahman, à travers lequel on passe sur l'autre rive, au-delà des ténèbres, car en Lui “tous les désirs sont comblés”
(Chandogya, 8,1,5). À ce propos, on cite le verset suivant :

“C'est seulement lorsque le mental, avec les cinq sens,
Est parvenu au stade où il demeure silencieux,
Et que la conscience demeure impassible,
Que se dévoile la voie vers l'état suprême.”

           Ainsi parla Shakayanya, puis il médita en silence. Le Marut (le roi Brihadratha, cf. II,1) lui rendit hommage comme il convenait et put parvenir à son but. Il emprunta la voie nord du Soleil (uttarayana), sur laquelle ne se trouve aucune distraction, et mène exclusivement vers la voie de Brahman; après avoir franchi le portail du Soleil, il poursuivit son ascension. À ce propos, on cite le verset suivant :

“Infinis sont les rayons
De Celui qui demeure comme une torche dans notre cœur:
Blancs, sinon jaunes sombre, ou noirs,
Mais aussi bruns-rouge et d'un rouge pâle.
Parmi ces rayons, il en est un qui se dirige vers le haut
Et pénètre à l'intérieur du disque solaire,
S'élevant plus haut que le monde de Brahman;
C'est par lui que l'on atteint au lieu suprême.
Il est encore des centaines d'autres rayons
Qui se déploient vers le haut;
Et par eux, on atteint
Les résidences des myriades de divinités.
Mais il est encore d'autres rayons
Qui se déploient vers le bas;
Ils sont innombrables, mais leur luminosité est tamisée;
Par eux, l'âme se précipite vers le monde d'ici-bas,
Même contre son gré, pour y cueillir le fruit de ses actes antérieurs.”
Et c'est pourquoi l'adorable Aditya (le Soleil), cette torche illuminant le cœur, est celui qui détermine la renaissance, ou l'entrée dans les mondes célestes, ou la libération.

VI.31-32 : Atman et organes des sens

           31. En quoi consistent ces organes des sens qui s'en vont errer au loin ? Qui est-il, celui qui s'éveille à travers eux et les contrôle ? Telle est la question. La réponse est la suivante : ils sont tous l'Atman. Car c'est l'Atman qui s'éveille à travers les organes des sens et les contrôle. En eux, on trouve notamment les séductions des sens, mais aussi les ondes lumineuses émanées du soleil; il suffit de cinq rayons solaires pour consumer les objets, comme de cinq sens pour consommer les objets. Vous demandez : lequel d'entre eux est l'Atman ? Or, l'Atman, en vertu de ses caractéristiques, est pur, immaculé, est vacuité (Shunya), est paisible (cf. II,4), et il peut être compris grâce à ces caractéristiques. Quant à l'Atman qui est sans caractéristiques (alinga), il est mentionné comme étant la chaleur dans le feu, et la saveur extraordinairement pure de l'eau. D'autres caractéristiques lui sont ajoutées : parole, ouïe, vue, pensée et souffle de vie. Et d'autres encore : raison, volonté, mémoire, conscience. Or, toutes ces caractéristiques sont dans le même rapport à l'Atman que les plantes aux graines, que la fumée au feu et les étincelles à la flamme. À ce propos, on cite le verset suivant :

“De même qu'une étincelle jaillit du feu et scintille,
Et que des rayons brillants s'élancent du soleil,
De même, dans le cas de l'Atman,
Tous les souffles vitaux sont issus
De Lui, dans un ordre bien déterminé.” (cf. VI,26)

           32. En vérité, c'est de l'Atman que surgissent tous les souffles vitaux, tous les mondes, tous les Védas, tous les dieux et toutes les créatures; son nom secret est “la réalité des réalités”. Tout comme, lorsqu'on allume un feu avec du bois humide, il s'en dégage des fumées qui se répandent alentour, ainsi furent exhalés par ce Grand Être les Rig, Yajur, Sama et Atharva Védas, les hymnes d'Atharvan et d'Angiras (18), les récits, les annales, les traditions, les doctrines secrètes (Upanishads), les œuvres poétiques, les aphorismes, les commentaires et les explications — oui, tout cela a été exhalé par Son souffle.

18 Angiras : 1) L'un des sept Rishis, les Voyants à qui fut révélé la Tradition sacrée. Il collabora avec Atharvan à la rédaction de l'Atharva Véda, et les parties qui lui sont dues sont désignées par son nom : les Angiras. Cf. Rishis. 2) une classe de Pitris, ancêtres de l'humanité actuelle, qui descendait probablement du légendaire Rishi Angiras.

VI.33-38 : Sacrifice du Pranagnihotra

           33. Cet Agni, préparé avec cinq briques, représente l'année, et ses briques représentent les saisons [printemps, été, mousson, automne et hiver]; il est doté d'une tête, deux ailes, un dos et une queue. Pour qui connaît le Purusha, le sol terreux de ce feu est la première pile de bois, offerte en hommage à Prajapati; celui-ci soulève de ses propres mains le maître du sacrifice dans l'espace atmosphérique (Antariksha) et l'offre à Vayu, le vent.
           Le vent, c'est le souffle de vie (Prana); et ce second feu est le Prana, dont les briques sont les cinq souffles vitaux; celui-ci aussi est doté d'une tête, deux ailes, un dos et une queue. Pour qui connaît le Purusha, l'espace atmosphérique de ce feu est la deuxième pile de bois, offerte en hommage à Prajapati; celui-ci soulève de ses propres mains le maître du sacrifice dans l'espace céleste (Dyaus) et l'offre à Indra, la lumière solaire.
           Cet Indra est ce lointain Aditya, et il est le troisième feu, dont les briques sont les Rig, Yajur, Sama et Atharva Védas, et les Puranas; celui-ci aussi est doté d'une tête, deux ailes, un dos et une queue. Pour qui connaît le Purusha, l'espace céleste de ce feu est la troisième pile de bois, offerte en hommage à Prajapati; celle-ci accomplit le transfert du maître du sacrifice au Connaisseur de l'Atman (Prajapati), et celui-ci soulève de ses propres mains le maître du sacrifice et l'offre à Brahman, en qui le maître du sacrifice trouve paix et félicité.

           34. Le feu du foyer domestique est la terre, le feu des ancêtres est l'espace atmosphérique, le feu du rituel védique (19) est l'espace céleste. Voici pourquoi on les appelle le Purifiant (Pavamana), le Purificateur (Pavaka) et le Pur (Shuci) : par leur intermédiaire, le sacrifice du sacrificateur (que celui-ci offre comme Pranagnihotra (20) à l'intérieur de son corps) devient manifeste; le feu digestif (dans lequel on offre le Pranagnihotra) est un composé de Purifiant, de Purificateur et de Pur. Voilà pourquoi le feu sacrificiel doit être vénéré, doit être préparé, doit être porté aux nues et doit être médité. Le maître du sacrifice [celui qui l'accomplit] saisit la nourriture sacrificielle et désire méditer sur la divinité, en prononçant ces paroles :

“Cet oiseau, qui a la couleur de l'or,
Qui demeure dans le cœur et dans le Soleil,
Cormoran (Madgu) ou oiseau de passage (l'oie sauvage, Hamsa),
Dont la splendeur se déverse comme une pluie,
— C'est lui que nous vénérons ici-même dans ce feu.”

19 Le triple feu rituel : 1) Garhapatya-Agni : le feu du foyer domestique; 2) Ahavaniya-Agni : le feu du rituel védique; 3) Dakshina-Agni : le feu des ancêtres.
20 Pranagnihotra : Sacrifice au feu du souffle vital (Prana-Agni, ou Pranāgni). Cf. l'Upanishad générale du même nom.

           Ce faisant, il clarifie également la signification du mantra de Savitri (cf. Gayatri mantra, VI,2 et 7): c'est sur “cette radieuse splendeur du Donneur de vie” qu'il faut méditer, c'est sur Savitri qui réside, en tant qu'entité pensante, dans la partie la plus intime de la conscience; le mental se fond en l'Atman, se hâtant de gagner le royaume de la paix. À ce propos, on trouve les versets suivants :

“De même qu'un feu qui n'est plus alimenté
Arrive à extinction en son propre foyer,
De même le mental qui est inactif et passif
Arrive à se tarir en sa propre source;
Aussitôt que le mental parvient au repos
En sa propre source, aussitôt son désir du Réel
Devient authentique;
À l'inverse, lorsqu'il est enivré par les objets sensoriels,
Il chute loin du Réel, et se trouve assujetti aux fruits de l'action.
Le mental seul engendre le Samsara [la ronde des naissances],
C'est donc lui qu'il faut purifier de toute urgence.
Tu es ce que ton mental pense !
C'est là un mystère, oui, un mystère à jamais insondable.
Le mental qui est parvenu à la sérénité
Annule tous les actes antérieurs, bons et mauvais;
Celui qui, serein, demeure fermement établi en lui-même,
Celui-là parvient à la félicité qui ne tarit jamais.
Mais le mental qui est à ce point attaché
Aux objets de plaisir des sens,
S'il était attaché à ce point à Brahman,
Qui donc ne serait pas libéré de sa servitude !
Le mental, a-t-on dit, est double,
Il est soit pur, soit impur.
S'il est pollué par les désirs, il est impur;
S'il est dénué de tout désir, il est pur.
Celui qui développe un mental qui ne vacille pas,
Libre de distractions comme d'attachements,
Et atteint ainsi à l'état de non-mental,
Celui-là pénètre dans le séjour suprême.
Gardez votre esprit sous contrôle, aussi longtemps
Qu'il ne s'est pas dissous dans le cœur;
C'est cela, la connaissance, c'est cela, la libération,
Tout le reste n'est qu'argumentation et verbiage.
Celui qui s'est absorbé au sein de l'Atman,
Avec un esprit purifié par la réflexion et la concentration,
Fait l'expérience de la félicité,
Les mots dès lors ne sont plus adéquats pour la décrire,
Il faut en faire l'expérience au plus intime de son cœur !
De l'eau dans l'eau, du feu dans le feu,
De l'espace dans l'espace — ne sont plus perceptibles séparément;
De même, celui dont le mental s'est absorbé en son Soi,
Parvient à la libération.
Donc c'est bien le mental qui est cause
De l'asservissement et de la délivrance des êtres humains,
De cet asservissement consistant à être attaché aux objets des sens.

           Ainsi donc, à celui qui n'accomplit pas l'Agnihotra (21), ne dispose pas le feu, n'a aucune connaissance et ne médite pas, les réminiscences de l'éther du séjour de Brahman sont inaccessibles. Voilà pourquoi le feu sacrificiel doit être vénéré, doit être préparé, doit être porté aux nues et doit être médité.

21 Agnihotra : « Sacrifice du Feu » - Rite domestique, pratiqué quotidiennement, devant l'autel du foyer, au cours duquel une oblation de lait est répandue sur le feu. Cf. Agnihotra mantras.

           35. Obéissance à Agni, au gouverneur de la terre, au protecteur du monde ! Accorde ton monde à celui qui accomplit le sacrifice !
           Obéissance à Vayu, au gouverneur de l'espace, au protecteur du monde ! Accorde ton monde à celui qui accomplit le sacrifice !
           Obéissance à Aditya (le Soleil), au gouverneur de la région céleste, au protecteur du monde ! Accorde ton monde à celui qui accomplit le sacrifice !
           Obéissance à Brahman, au gouverneur de la totalité, au protecteur universel ! Accorde tout à celui qui accomplit le sacrifice !

“Un masque d'or
Recouvre la bouche de la Vérité.
Ouvre-la pour moi, ô Pushan (22),
Introduis-moi en présence de la Loi de Vérité (23), Vishnu !”

22 Pushan : « le Nourricier », patron des troupeaux – dieu de l'abondance, à l'image du Soleil nourricier; maître des chemins, protégeant le voyageur; gardien des portes, menant la fiancée vers son époux; repousse les voleurs, fait retrouver les objets égarés; 2) épithète de Surya, le Soleil nourricier.
23 SatyaDharma : la Loi de Vérité, qui est la Loi authentique, ainsi que le devoir de véracité. L'accomplissement de jnana, la connaissance spirituelle, par la façon de se comporter (bhava) et d'agir (karma).

           En vérité, “Je suis ce Purusha, qui réside au sein du soleil.” C'est bien la Loi de Vérité qui constitue l'essence propre de ce Purusha au sein du soleil; c'est la pureté, c'est l'essence du Purusha, c'est le non-sexué.
Seule une partie du pouvoir qui sous-tend l'univers resplendit au centre du soleil, dans l'œil et dans le feu; ce pouvoir est Brahman, c'est l'Immortel, c'est la splendeur, c'est la Loi de Vérité.
           Seule une partie du pouvoir qui sous-tend l'univers est ce nectar au centre du soleil; ce pouvoir, dont le Soma et le souffle vital sont des surgeons, est Brahman, c'est l'Immortel, c'est la splendeur, c'est la Loi de Vérité.
           Seule une partie du pouvoir qui sous-tend l'univers scintille au centre du soleil, à l'égal du Yajur, l'ultime Véda; ce pouvoir est Om ! C'est l'eau, c'est la lumière, c'est l'essence de l'Immortel, c'est Brahman, Bhur, Bhuvah, Svah, Om !

“Le Cygne pur, marchant sur huit pieds [les huit directions],
Apprivoisé par trois liens [les trois Védas], immortel, invisible,
Ni bon ni mauvais, éclatant de lumière —
Seul peut le voir qui peut voir la Totalité universelle.”

           Seule une partie du pouvoir qui sous-tend l'univers s'élève jusqu'au centre du soleil et devient deux rayons de lumière; ce pouvoir est le connaisseur du Non-duel, c'est la Loi de Vérité, c'est le Yajur, c'est le feu de l'ascèse (Tapas), c'est Vayu, c'est le souffle de vie, c'est l'eau, c'est la lune, c'est l'Être pur, l'Immortel, c'est le royaume de Brahman, les jaillissements de splendeur; là les sacrificateurs sont unis par dissolution, comme les cristaux de sel; c'est l'unité de Brahman, là tous les désirs sont comblés. Ici, on récite l'hymne suivant :

“Comme une lampe à huile munie d'une mèche,
Si elle est agitée par un vent léger, ne vacille que doucement,
Il en est de même pour celui qui est parvenu chez les dieux;
Celui qui possède une telle connaissance
Est aussi celui qui connaît le Non-duel et la dualité;
Il est parvenu au séjour de l'Un et connaît Son essence.
Mais ces autres, semblables aux gouttelettes d'eau s'élevant sans cesse,
Semblables aux éclairs au sein des nuées au plus haut de l'espace,
Tandis qu'ils sont établis dans la glorieuse splendeur de la Lumière,
Ne sont en Lui pas plus que des mèches de cheveux dans un brasier ardent.”

           36. En vérité, deux sont les formes apparentes de la lumière en Brahman : la forme paisible et reposante, la forme opulente. Celle qui est paisible a pour support l'espace, celle qui est opulente a pour support la nourriture. Voilà pourquoi il faut sacrifier sur l'autel, à l'aide des mantras, la nourriture préparée à base de plantes, de chair animale, de boulettes sacrificielles, de riz au lait, etc. Par ailleurs, on doit offrir le sacrifice en poussant la nourriture et la boisson des libations dans la bouche (car la bouche est considérée comme le feu du rituel védique, Ahavaniya), afin d'obtenir du pouvoir en abondance, de conquérir les mondes purs et d'atteindre à l'immortalité.
           À ce propos, on cite le passage suivant : “Celui qui désire les royaumes célestes doit accomplir l'Agnihotra; on gagne le royaume de Yama, la Mort, par la louange à Agni (Agnistoma), le royaume de Soma, la Lune, par la récitation rituelle (Uktha), le royaume du Soleil par le mantra de seize syllabes (Shodasi), la souveraineté du Soi par l'Atiratra, et le royaume de Prajapati par le sacrifice du Soma répété pendant mille ans.”

“De même qu'une lampe est la combinaison d'une mèche, d'un récipient et d'huile,
De même, en entrant en contact avec l'Œuf du monde,
L'Atman et Sa splendeur entrent en manifestation.”

           37. C'est pourquoi il faut vénérer au moyen de la syllabe Om cet incommensurable pouvoir qui se manifeste sous une triple forme : le feu, le soleil et le souffle vital. Il circule entre ces formes un canal qui charrie le flot de nourriture, laquelle est offerte au soleil à travers le feu; et la sève qui s'égoutte, ou qui se déverse comme une pluie dans le Haut-Chant (cf. VI,2), c'est par elle que vivent les souffles vitaux, et c'est par ceux-ci que vivent les créatures. À ce propos, on cite le passage suivant : “La nourriture sacrificielle qui est offerte à travers le feu est conduite jusqu'au soleil; le soleil la déverse dans une pluie de rayons, laquelle engendre la nourriture dont sont issues les créatures.” C'est ainsi qu'il est dit :

“L'oblation, qui jaillit hors du feu où elle est offerte,
S'élève droit vers le Soleil;
Du Soleil, surgit de la pluie,
De cette pluie, surgit de la nourriture,
De cette nourriture, surgissent les créatures animées.”

           38. Celui qui accomplit l'Agnihotra tranche le filet de la convoitise, transperce l'illusion. Il ne consent plus à la colère, il réfléchit sur la vraie nature du désir de libération, il pénètre plus avant les fourreaux de Brahman qui consistent en quatre filets [de la nourriture, de la respiration, du mental et de la connaissance]; poursuivant sa route, il pénètre dans les les quatre cercles concentriques du Soleil, de la Lune, du feu et de la pure Lumière (Sattva). Alors purifié, il parvient en vue de cette entité qui se trouve en la pure Lumière, qui est immuable, immortelle, inébranlable, fixe, que l'on nomme Vishnu, le séjour qui accueille tous ceux qui ont le désir du Réel. Là se trouve l'Esprit suprême, libre et omniscient, qui s'enracine en Sa propre majesté. À ce propos, on cite le verset suivant :

“Dans le Soleil, il y a la Lune;
Dans la Lune, il y a le feu;
Dans le feu, il y a la pure Lumière;
Dans la pure Lumière, il y a l'Inébranlable (Brahman).”

           Ayant médité sur cela qui a la taille d'une cellule du corps ou d'un pouce, et qui est infiniment plus subtil que le plus subtil, il parvient enfin à l'état le plus haut, suprême parce qu'en lui tous les désirs sont comblés. À ce propos, on cite le verset suivant :

“Cela qui a la taille d'un pouce,
Qui a seulement la taille d'une cellule du corps,
Prend la splendeur d'une torche, lorsqu'il double ou triple;
Cela – porté aux nues sous le nom de Brahman,
S'est répandu à travers tous les mondes comme un dieu majestueux.”
Om ! Salutations à Brahman !

 

PRAPATHAKA SEPT – LEÇON SEPT

VII.1-7 : L'Atman, le Soleil universel et ses rayons

           1. Agni, le mètre Gayatri, le Stoma Trivriti*, le Saman Rathantaram*, le printemps, le souffle vital (Prana), les étoiles, les Vasus (cf. VI,9) – tous se lèvent à l'est du Soleil, ils brillent, ils pleuvent, ils chantent les louanges du Soleil, puis de nouveau ils sombrent en lui, et luisent doucement en regardant furtivement à travers ses fentes. Mais lui, le Soleil, est inconcevable, car sans forme et d'une profondeur absolue; il est occulté, totalement pur, compact, insondable, dépourvu d'attributs de l'énergie universelle (Gunas); il est plénitude et splendeur, c'est lui qui jouit des attributs de l'énergie universelle, il est effrayant, car sans devenir; c'est lui, le Seigneur des yogis; omniscient, d'une puissance incommensurable, sans commencement ni fin, bienheureux, non-né, sage, indescriptible, il est celui qui crée tout, anime tout, consume tout et règne sur tout; il est l'être le plus intime de toute créature.

* Ici, comme dans les shlokas suivants, il s'agit de chants de louange (Stomas) et d'hymnes extraits du Sama Véda.

           2. Indra, le mètre Trishtub, le Stoma Pancadasha, le Saman Brihat, l'été, le souffle Vyana, la Lune, les Rudras (1) – tous se lèvent au sud du Soleil, ils brillent, ils pleuvent, ils chantent les louanges du Soleil, puis de nouveau ils sombrent en lui, et luisent doucement en regardant furtivement à travers ses fentes. Mais lui, le Soleil, est sans commencement ni fin, il est incommensurable, infini; il ne peut être mû par aucune force extérieure, car il est libre, sans caractéristiques ni forme; son pouvoir est illimité, c'est lui, le Créateur et l'Illuminateur.

1 Rudras : les 11 Rudras sont un groupe de 5 abstractions (Ananda, la Félicité; Vijnana, la Connaissance; Manas, la Pensée; Prana, le souffle de vie; Vak, la Parole), des 5 aspects de Shiva (Ishana, le Gouverneur; Tat-Purusha, l'Âme suprême; Aghora, le Non-terrifiant; Vamadeva, l'Adorable; Saydojata, le Procréateur rapide ou Né rapidement), et de l'Atman, le Soi.

           3. Les Maruts (cf. II,1), le mètre Jagati, le Stoma Saptadasha, le Saman Vairupam, la saison des pluies, le souffle Apana, Vénus, les Adityas (2) – tous se lèvent à l'ouest du Soleil, ils brillent, ils pleuvent, ils chantent les louanges du Soleil, puis de nouveau ils sombrent en lui, et luisent doucement en regardant furtivement à travers ses fentes. Mais lui, le Soleil, est paisible, silencieux ou taciturne, il est sans peurs ni souffrances, il est la joie incarnée, car il est comblé, fixe, immuable, immortel, inébranlable, permanent; il porte le nom de Vishnu, car il est le refuge suprême de tous les êtres.

2 Adityas : les 12 Principes Souverains majeurs des mondes humain et divin, fils d'Aditi, l'Étendue primordiale, et du Sage Kashyapa (Vision). Ce sont Mitra, « l'Amitié », Aryaman, « l'Honneur », Bhaga, « le Partage », Varuna, « la Loi divine », Daksha, « l'Art rituel », Amsha, « la Part des dieux, la Chance », Tvashtri, « le Façonneur, l'Industrie », Pushan, « le Nourricier, le Progrès », Vivasvat, « la Loi des ancêtres », Savitri, « le Vivifiant », Shakra, « le Puissant »,Vishnu, « l'Immanent, la Loi cosmique ».

           4. Les Vishvadevas (3), le mètre Anushtub, le Stoma Ekavimsha, le Saman Vairajam, l'automne, le souffle Samana, Varuna, les Sadhyas (4) – tous se lèvent au nord du Soleil, ils brillent, ils pleuvent, ils chantent les louanges du Soleil, puis de nouveau ils sombrent en lui, et luisent doucement en regardant furtivement à travers ses fentes. Mais lui, le Soleil, est intérieurement pur, purifié, vacant (Shunya), paisible, il est dépourvu de souffle vital, dépourvu d'Atman, et il est sans fin.

3 Vishvadevas : « les Principes universels » - Au nombre de 10 : Vasu, Demeure; Satya, Vérité; Kratu, Volonté-intelligente-du sacrifice; Daksha, Art rituel; Kala, Temps; Kama, Plaisir; Dhriti, Patience; Kuru, Ancêtre-du-Nord; Pururava, Cri d'Abondance; Madrava, Cri de Joie.
4 Sadhyas : Les Réalisations. Groupe d'esprits hautement évolués, faisant partie de la suite de Shiva. Abstraitement, ce sont les Moyens de Réalisation, associés aux siddhis (pouvoirs spéciaux), et ils sont au nombre de 12 : Manas, le mental; Manta, la pensée; Prana, l'énergie vitale, la vie; Nara, l'homme; Apana, le feu digestif; Viryava, la virilité; Vibhu, la puissance; Haya, le cheval, symbole de la fougue; Naya, la prudence; Hamsa, le cygne, symbole de la sagesse; Narayana, le Maître du Savoir; Prabhu, la gouvernance.

           5. Mitra-Varuna (5), le mètre Pankti, les Stomas Trinava et Trayastrimsha, les Saman Shakvaram et Raivatam, l'hiver et la saison froide, le souffle Udana, Varuna, les Angirasas (6) et la Lune – tous se lèvent au zénith du Soleil, ils brillent, ils pleuvent, ils chantent les louanges du Soleil, puis de nouveau ils sombrent en lui, et luisent doucement en regardant furtivement à travers ses fentes. Mais lui, le Soleil, est connu comme le Pranava Om, comme le Régent; il brille d'une splendeur radieuse, il n'a pas besoin de sommeil, il est sans âge, ne connaît pas la mort, ni la souffrance.

5 Mitra : « Amitié, solidarité » - L'un des 12 Adityas, principes souverains majeurs du monde humain, fils d'Aditi, l'Étendue primordiale. Il représente la solidarité entre humains, la parole donnée et la loyauté, la sacralité des valeurs et lois qui fondent la société. Il trouve son complément indissociable en Varuna, incarnation de la Loi divine.
6 Angirasas : une classe de Pitris, ancêtres de l'humanité actuelle, qui descendait probablement du légendaire Rishi Angiras.

           6. Saturne, la Tête et la Queue du Dragon [nœuds lunaires nord et sud], les démons Rakshasas, les génies Yakshas , les humains, les oiseaux, les créatures monstrueuses, les éléphants, etc. – tous se lèvent au nadir du Soleil, ils brillent, ils pleuvent, ils chantent les louanges du Soleil, puis de nouveau ils sombrent en lui, et luisent doucement en regardant furtivement à travers ses fentes. Mais c'est de lui, le Soleil, qu'émane l'Être de sagesse, il est le soutien des créatures qui vivent dans la séparation, l'être le plus intime de toute créature, il est immortel, pur, purifié, il est plénitude et splendeur, patient et paisible.

           7. Oui, vraiment, le Soleil est “l'Atman au plus intime de l'être (dans la cavité du cœur), entièrement pur” (Chandogya, 3,14,3), semblable à un feu qui s'embrase et prend toutes les formes (Vishvarupa). Cet univers constitue sa nourriture, toutes les créatures en sont tissés de la trame à la chaîne, il est l'Atman, l'Immaculé, exempt du vieillissement, de la mort, de la souffrance, du doute, et n'est entravé par aucune chaîne; ses résolutions se réalisent toujours, ainsi que ses désirs. Il est le Tout-puissant, il est le Gouverneur de tous les êtres et leur Protecteur, car il est le pont qui maintient la liaison entre les parties séparées ou découpées. Cet Atman est à juste titre appelé Ishana (Seigneur de la Totalité), Shambhu (Lieu de félicité), Bhava (l'Être, aspect bienveillant de Shiva), Rudra (Destructeur), Prajapati (Progéniteur), Vishvasrij (le Souverain universel), Hiranyagarbha (l'Œuf d'or), la Vérité, la Vie, Hamsa (le Cygne ou Âme suprême), Isha (le Gouverneur), Vishnu (le Préservateur), Narayana (Seigneur du Non-manifesté) (cf. VI,8). Ici-bas, l'Atman demeure dans le feu, dans le cœur et dans le Soleil.
           Salutations à Toi, qui prends toutes les formes et demeures néanmoins occulté dans l'éther du cœur !

VII.8-10 : Polémique contre les hérésies

           8. Et maintenant, ô roi, voici les vues erronées qui constituent une attaque ou une pollution de la connaissance.
           La source de ce réseau de vues erronées (ou illusions), c'est que celui qui est digne du séjour céleste entre en contact avec ceux qui n'en sont pas dignes. Ainsi vont les choses : le feuillage profus d'un banyan se déploie devant un individu, mais celui-ci va plutôt s'accrocher aux buissons qui poussent à son ombre !
           Il y a encore ceux qui sont constamment d'une gaieté tapageuse, toujours à courir de-ci de-là, toujours à quémander, et qui vivent de leur art ou d'un quelconque talent.
           Plus loin, ce sont ceux qui mendient dans les villes, organisent des sacrifices pour ceux qui n'y sont pas autorisés, s'instituent disciples d'un serviteur* pour leur instruction spirituelle, ou – étant de la caste des serviteurs – se targuent de connaître la toile de fond des Écritures.

* Un membre de la caste la plus basse, les Shudras, alors que l'instruction spirituelle est dévolue à la caste des Brahmanes.

           Là, on trouve les filous, les hypocrites, les danseurs et les mimes, les soldats mercenaires, les vagabonds, les comédiens, ainsi que ceux qui ont commis des actes répréhensibles ou tout autre faute alors qu'ils étaient fonctionnaires du roi.
           Encore plus loin, ce sont ceux qui, en cas de danger provenant d'un génie Yaksha, d'un démon Rakshasa, d'un fantôme, d'une horde de mauvais esprits, de lutins, de serpents, etc., proposent par esprit de lucre : « Et si nous les apprivoisions ? »
           On trouve encore ceux qui, sans y être aucunement habilités, se revêtent avec prétention du vêtement rouge, des pendants d'oreille et du collier de crânes, typiques de certains ascètes.
           Et puis il y a ceux qui, par des tours de passe-passe et des arguments spécieux dont ils tirent des conclusions abusives, se plaisent à leurrer les fidèles du Véda; il faut éviter tout contact avec de telle personnes, car de toute évidence ce ne sont que des escrocs, indignes du séjour céleste. Comme il est dit :

“Par des arguments trompeurs en faveur du nihilisme,
Et par des applications concrètes faussées,
Les gens se laissent séduire
Et ne savent bientôt plus faire de distinction
Entre le Véda et les sophismes à la mode.”

           9. Ainsi par exemple, ce fut Brihaspati (7) qui, prenant la forme de Shukra (le précepteur des anti-dieux, Asuras), communiqua cette nescience (8) aux Asuras pour les mener à la destruction, aux seules fins de protéger le dieu Indra; selon cette fausse doctrine, le mal est désigné comme étant le bien, et inversement. Car les Asuras avaient réclamé des règles d'études clairement prescrites, qui devaient fatalement renverser l'édifice doctrinal du Véda et de tous les traités. Il ne faut donc pas étudier cette doctrine, car elle est pervertie et stérile, si ce n'est le bénéfice de simples plaisirs transitoires, proches de ceux que connaît celui qui s'écarte du droit chemin. En conséquence, on ne doit pas avoir affaire à cette fausse doctrine.

7 Brihaspati : le Grand Maître, précepteur des dieux, divinité présidant à l'intelligence, instructeur de la “science des luminaires” (astronomie et astrologie), divinité tutélaire des sacrifices, où il joue le rôle d'intercesseur entre les humains et les dieux.
8 Avidya : 1) l’Ignorance primordiale; la nescience; 2) l’ignorance par méconnaissance de la Réalité, qui fait prendre l'illusion et l'impermanence pour la vérité et la permanence. Cf. Ajnana, Maya. Avidya comporte 5 nœuds (ou vagues d'impulsion, vrittis) : 1) Maha-Moha, l'illusion extrême; 2) Moha, l'illusion courante; 3) Tamisra, l'obcurité; 4) Andha-Tamisra, l'obscurité complète; 5) Tamas, la semi-obscurité.

           Car, comme le disent les Écritures :

“Différentes et diamétralement opposées
Sont la connaissance et l'ignorance, comme on les nomme.
J'estime fort, ô Nachiketas, ton aspiration à la connaissance,
La foule des désirs ne t'a pas fait dévier de ton but.” (Katha, 2,4)

“Mais celui qui possède la connaissance aussi bien que la non-connaissance,
Parvient à être sauvé de la mort imputable à la non-connaissance,
Et gagne l'immortalité que procure la connaissance.”

“Tâtonnant ici-bas dans les profondeurs de l'ignorance,
Mais s'imaginant être sages et savants,
Les insensés courent sans but, de-ci de-là,
Comme un aveugle mené par un autre aveugle.”

           10. Il advint une fois que les dieux et les démons, désireux de connaître l'Atman, allèrent trouver Brahma* et, après lui avoir rendu les hommages de circonstance, lui demandèrent : « Révéré Seigneur, nous sommes en quête de l'Atman. Pourrais-tu nous nous communiquer toute la connaissance à son propos ? » Mais Brahman, après mûre réflexion, estima que les démons cherchaient l'Atman là où ils ne le trouveraient pas; aussi leur indiqua-t-il une direction erronée où chercher l'Atman. C'est pourquoi les démons vivent dans l'illusion, en s'accrochant aux choses de ce monde; ils brisent et battent le bateau salvateur [qui mène vers l'autre rive] et, comme ils rendent hommage au faux [le non-Réel], ils prennent, sous l'effet de l'illusion et du mirage, le faux pour le vrai [le non-Réel pour le Réel]. C'est aussi pourquoi tout ce qui est dit dans les Védas est la vérité, et les hommes sensés vivent selon les enseignements des Védas. Donc, un brahmane ne doit étudier rien d'autre que les Védas, sinon cela entraînerait les mêmes conséquences que pour les démons.

* Brahman, selon certains traducteurs. Mais Brahma s'impose, d'autant plus que la même anecdote figure dans la Chandogya Up., et là c'est bel et bien Prajapati (le Démiurge), alias Brahma, le Créateur, que dieux et anti-dieux vont trouver. Brahman est bien trop abstrait pour s'anthropomorphiser à ce point.


VII.11 : La syllabe Om dans l'Akasha du cœur

           11. La nature essentielle de l'éther qui se trouve dans la cavité du cœur est ce pouvoir suprême, dont la nature est triple : celle du feu, celle du Soleil et celle de l'énergie vitale (Prana). Oui, la nature essentielle de l'éther qui se trouve dans la cavité du cœur est cette syllabe sacrée Om. Grâce à elle, ce pouvoir fait sa percée et se libère avec force, entame son ascension et est rejeté par le souffle; cela peut se pratiquer sans pause, ou alors servir de support à la méditation sur Brahman.
           Dans ce processus, ce pouvoir émerge durant la dilatation du souffle (inspir) et se manifeste comme une chaleur qui projette de la lumière sur l'arrière-plan; et, comme cela se produit lorsque la fumée s'élève et se déploie de tous côtés, ce pouvoir – après avoir surgi dans la cavité du cœur sous forme d'une brindille – se déploie plus amplement et produit une autre brindille, et ainsi de suite; d'embranchement en embranchement, il s'élève de plus en plus, vers l'infini; c'est comme lorsqu'on jette un morceau de sel dans de l'eau, ou que le beurre fondu se met à grésiller, ou comme la pensée de celui qui médite, se déployant à l'infini.
           On cite à ce propos le passage suivant : “Mais pourquoi donc la syllabe Om est-elle dite semblable à l'éclair ? — Parce qu'à peine est-elle émise, qu'elle illumine le corps entier comme un éclair.”
Voici pourquoi et comment il faut vénérer ce pouvoir incommensurable au moyen de la syllabe Om :

1. Le Purusha au plus profond de l'œil,
    Qui ici-bas se tient dans l'œil droit,
    Son nom est Indra,
    Et son épouse se tient dans l'œil gauche.

2. Et dans la cavité du cœur,
    Se tient leur pouvoir (Tejas);
    Un caillot de sang se trouve là,
    Qui leur sert de nourriture à tous deux.

3. S'élevant du cœur
    Et s'installant dans l'œil,
    Un canal subtil (Nadi) sert de conduit,
    Un seul pour les deux, qui ensuite se dédouble.

4. Le mental va frapper le feu du corps et l'attise,
    Et ce feu force le souffle à l'intérieur du corps;
    Ce souffle circule dans la poitrine,
    Tout en produisant un son grave et feutré.

5. Un feu se lève dans le cœur, attisé par l'éther
    Plus subtil que le plus subtil, qui se dédouble au niveau de la gorge;
    Et à la pointe de la langue, il est déjà triple,
    Puis il se répand à flots, étant alors la matrice de la parole.

6. Celui qui est devenu voyant ne voit plus la mort
    Et ne connaît plus la maladie, ni la souffrance;
    Seul celui qui est devenu voyant voit la Totalité
    Et il pénètre en toute chose par tous les côtés.

7. Celui de la vision ordinaire et celui du rêve,
    Celui du sommeil profond et celui qui est le suprême,
    — Tels sont les quatre visages de l'homme,
    Mais c'est le quatrième qui est le plus noble.

8. Un quart de Brahman anime ces trois premiers visages,
    Dans le dernier visage sont contenus les trois quarts de Brahman.
    C'est afin de faire l'expérience du Réel et du non-Réel
    Que le Soi suprême a revêtu la dualité.


Om ! Que mes membres et mon discours, Prana, yeux, oreilles, vitalité
Ainsi que tous mes sens, se développent en force.
Toute existence est le Brahman des Upanishads.
Que jamais je ne renie Brahman, ni que Brahman me renie.
Qu'il n'y ait jamais aucun reniement:
Qu'il n'y ait jamais aucun reniement, en tout cas de ma part.
Puissent les vertus que proclament les Upanishads devenir miennes,
Moi qui suis dévoué à l'Atman; puissent ces vertus résider en moi.

Om ! Que la Paix soit en moi !
Que la Paix gagne mon environnement !
Que la Paix soit en les forces qui agissent sur moi !

Ici se termine la Maitrayanopanishad, appartenant au Sama Véda.

 

 

                                                                                                                                                                                                
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