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UPANISHADS MAJEURES

Kena Upanishad


Upanishad de l'interrogation sur Brahman


Traduite et annotée par
M. Buttex
D'après la version anglaise de Vidyavachaspati V. Panol
i,
et celle de Paul Deussen, reprise par les Prof. V.M. Bedekar et G.B. Palsule

 

             Deuxième Upanishad du canon Muktika, appartenant au Sama Véda et classée comme Upanishad majeure.

             La Kena tire son nom de l'interrogation initiale au shloka 1 : Kena-ishitam, "par qui dirigé... par qui voulu...?" Elle provient du Brahmana Talava-karas du Sama Véda, et Shankara, qui l'a commentée à deux reprises, s'y réfère comme Talavakara Upanishad. Partant de la recherche du véritable agent derrière les opérations de la nature et les sens de l'homme, l'Upanishad démontre que tout pouvoir à l'œuvre, en la nature comme en l'homme, est celui de Brahman. Mais Brahman est-il vraiment connaissable ? Il faut le réaliser, y pensant en permanence, afin de parvenir à l'immortalité après sa mort. Dans cette Upanishad très ancienne, les concepts-clés de méditation, de yoga, de libération de son vivant, etc. n'apparaissent pas. Mais l'essentiel du Jnana Yoga est déjà là, exprimé avec force et beauté. Aussi cette Upanishad est-elle toujours l'une des plus estimées, des plus lues et des plus traduites !

 

Om ! Que mes membres et mon discours, Prana, yeux, oreilles, vitalité,
Ainsi que tous mes sens, se développent en force.
Toute existence est le Brahman des Upanishads.
Que jamais je ne renie Brahman, ni que Brahman me renie.
Qu'il n'y ait jamais aucun reniement:
Qu'il n'y ait jamais aucun reniement, en tout cas de ma part.
Puissent les vertus que proclament les Upanishads devenir miennes,
Moi qui suis dévoué à l'Atman; puissent ces vertus résider en moi.

Om ! Que la Paix soit en moi !
Que la Paix gagne mon environnement !
Que la Paix soit en les forces qui agissent sur moi !

 

             I-1. Om ! Par qui la pensée (manas) a-t-elle été envoyée voleter de-ci de-là ? Par qui attelé au départ, le souffle vital (prana) erre-t-il de-ci de-là ? Qui émet les paroles que nous prononçons ? Qui est-il, cet Être lumineux (deva) qui attelle l'œil et l'oreille (aux objets qu'ils captent) ?

             I-2. Il est l'oreille de l'oreille, la pensée de la pensée, la parole de la parole, le souffle du souffle, et le regard du regard. le sage se libère (de l'identification aux sens) et, lorsqu'il quitte ce monde, devient immortel.

             I-3. L'œil ne peut parvenir jusque là, ni la parole, ni la pensée. Nous ne connaissons pas Cela (Tat) et ne comprenons pas comment on peut nous l'enseigner. Car Cela est différent du connu, mais est aussi au-delà de l'inconnu. Voilà ce que les Voyants (Rishis) nous ont enseigné à son sujet.

             I-4. Cela qui n'est pas exprimable par la parole, mais par quoi la parole peut être exprimée, Cela seul, connais-le comme Brahman, et non ce que la parole vénère (ou exprime).

             I-5. Cela qui n'est pas pensable par la pensée, mais par quoi la pensée peut être élaborée, Cela seul, connais-le comme Brahman, et non ce que la pensée vénère (ou pense).

             I-6. Cela qui n'est pas visible pour l'œil, mais par quoi l'œil peut voir, Cela seul, connais-le comme Brahman, et non ce que l'œil vénère (ou voit).

             I-7. Cela qui n'est pas audible pour l'oreille, mais par quoi l'oreille peut entendre, Cela seul, connais-le comme Brahman, et non ce que l'oreille vénère (ou entend).

             I-8. Cela qui n'est pas respiré par le souffle, mais par quoi le souffle respire, Cela seul, connais-le comme Brahman, et non ce que le souffle vénère (ou respire).

 

              II-1. Si tu penses : “Je connais bien Brahman”, c'est que tu n'as compris que bien peu de la vraie nature de Brahman; tu ne connais que sa forme, conditionnée par l'être humain ou par les dieux. Aussi te faut-il chercher encore plus loin.

             II-2. Je ne pense pas que je le connaisse bien, je ne pense pas non plus qu'il m'est inconnu. Je le connais, pourtant ! Celui parmi nous qui prétend bien le connaître, ne le connaît pas; mais pas celui qui dit qu'il ne le connaît pas bien, le connaît.

             II-3. Celui pour qui Brahman n'est pas connu, celui-ci le connaît; et celui pour qui Brahman est connu, celui-là ne le connaît pas. Il est inconnu de ceux qui pensent le connaître, et il est connu de ceux qui pensent ne pas le connaître.

             II-4. Brahman est connu lorsqu'il est réalisé en tous les états de conscience (en permanence), ce qui mène à l'immortalité. Par l'Atman, on acquiert la force intérieure; par la connaissance (de Brahman), on obtient l'immortalité.

             II-5. En cette vie-ci, si on le réalise, c'est l'accomplissement de la Vérité (Satya). Si on ne le réalise pas en cette vie-ci, la ruine est totale (1). Le sage discerne la présence de Brahman en toutes les créatures et, au départ de ce monde, devient immortel.

1 Ce jugement semble excessivement sévère, voire injuste, le processus de maturation de l'âme étant notoirement évolutif, d'une incarnation à l'autre. Ici, il pourrait s'agir uniquement de ceux qui se sont engagés très avant sur la Voie et y rencontrent l'échec. Nul n'est tenu, si sa maturation ne l'y engage pas, de tenter l'impossible.

 

             III-1. Un jour, Brahman remporta une victoire en faveur des dieux. Ceux-ci se glorifiaient de la victoire de Brahman et proclamaient : « C'est de nous que provient la victoire, à nous seuls en revient la gloire ! »

             III-2.Cela (Brahman) comprit exactement leur mentalité, et se manifesta devant eux; mais les dieux ne le reconnurent pas et se demandèrent : « Quel est cet être surnaturel (Yaksha) ? »

             III-3. Ils dirent à Agni : « Ô l'Omniscient (Jataveda), va t'enquérir de l'identité de ce Yaksha. — D'accord ! » répondit-il.

             III-4. Agni s'approcha du Yaksha, qui lui demanda « Qui es-tu ? — Je suis Agni, connaisseur de tout ce qui fut créé ! », répondit ce dernier.

             III-5. — « Quel pouvoir possèdes-tu ? — Je peux brûler tout ce qui se trouve sur la terre. »

             III-6. Cela déposa un brin d'herbe devant Agni : « Brûle-le ! » Agni courut vers le brin d'herbe, usa de toutes ses forces pour le brûler, mais en vain. Il s'en retourna vers les dieux : « Je n'ai pu découvrir qui est ce Yaksha. »

             III-7. Alors les dieux s'adressèrent à Vayu : « Ô Vent, va t'enquérir de l'identité de ce Yaksha. — D'accord ! » répondit-il.

             III-8. Vayu s'approcha du Yaksha, qui lui demanda « Qui es-tu ? — Je suis le dieu du Vent, connu aussi comme le Voyageur de l'espace (Matarishva). »

             III-9. — « Quel pouvoir possèdes-tu ? — Je peux emporter (soulever) tout ce qui se trouve sur la terre. »

             III-10. Cela déposa un brin d'herbe devant Vayu : « Fais-le s'envoler ! ». Vayu courut vers le brin d'herbe, usa de toutes ses forces pour le faire s'envoler, mais en vain. Il s'en retourna vers les dieux : « Je n'ai pu découvrir qui est ce Yaksha. »

             III-11. Alors les dieux s'adressèrent à Indra : « Ô L'Honorable (Maghavan), va t'enquérir de l'identité de ce Yaksha. — D'accord ! » répondit-il. Il s'approcha du Yaksha, qui disparut aussitôt.

             III-12. À cet instant, une femme d'une grande beauté parut au ciel. C'était Uma au teint d'or, fille des Himalayas*. Indra s'adressa à elle : « Qui était donc ce Yaksha ? »

* Ici Uma apparaît comme la Shakti de Brahman. D'après Shri Aurobindo : "Ici les trois dieux, Indra, Vayu, Agni, représentent le Divin cosmique sur chacun des trois plans, Indra sur le plan mental, Vayu sur le plan vital, et Agni sur le plan matériel. Uma représente la Nature suprême d'où prend naissance toute l'activité cosmique; elle est le pur sommet et le pouvoir le plus haut de l'Un, qui resplendit ici sous plusieurs formes. C'est de cette suprême Nature, qui est aussi suprême Conscience, que les dieux doivent apprendre la vérité."

 

             IV-1. « C'était Brahman », répondit Uma à Indra. « De la victoire qui était celle du Suprême, vous, les dieux, tiriez gloire ! » Indra comprit ainsi que c'était là Brahman.

             IV-2. Aussi ces dieux, Agni, Vayu et Indra, surpassèrent-ils les autres dieux, pour avoir touché Brahman de près et avoir su les premiers que c'était là Brahman.

             IV-3. En conséquence, Indra est prééminent parmi les dieux, car il a touché Brahman de près et a su le premier que c'était là Brahman.

             IV-4. L'enseignement par analogie (adesha) sur le suprême Brahman va comme suit : d'abord, en termes se référant aux dieux (de la nature); ce Suprême (ou Cela, Tat) illumine soudainement l'éclair et les autres luminaires, et tout aussi soudainement se dissimule à nouveau.

             IV-5. Ensuite en termes se référant au microcosme (Adhyatma); c'est par l'entremise de ce Suprême que la pensée se met à agir, se souvient et peut réfléchir constamment.

             IV-6. Ce Suprême est aussi nommé Tadvanam, l'Adorable*, et c'est en tant que Tadvana qu'il faut le vénérer et méditer sur lui. Celui qui connaît ainsi le Suprême est recherché partout et par tous les êtres.

* l'Adorable pour le Swami Nikhilananda, ou le Délice transcendant pour Shri Aurobindo, ou la Félicité pour Ganga Prasadji; par contre, pour Deussen, c'est ”le désir de Cela, Tat”.

             IV-7. « Maître, donne-moi l'enseignement secret (Upanishad). — Cet enseignement que je viens de te donner est bien la doctrine secrète sur Brahman.

             IV-8. Elle se fonde sur une pratique ardente (tapas), le contrôle des sens (dama) et l'accomplissement des actes prescrits (karma). Les Védas en sont tous les membres, et la Vérité en est la demeure. »

             IV-9. Qui acquiert ainsi cette connaissance, voit ses imperfections effacées et s'établit fermement dans le monde divin, infini et prééminent (Svarga loka). Oui, c'est là qu'il s'établit.

Om ! Que mes membres et mon discours, Prana, yeux, oreilles, vitalité,
Ainsi que tous mes sens, se développent en force.
Toute existence est le Brahman des Upanishads.
Que jamais je ne renie Brahman, ni que Brahman me renie.
Qu'il n'y ait jamais aucun reniement:
Qu'il n'y ait jamais aucun reniement, en tout cas de ma part.
Puissent les vertus que proclament les Upanishads devenir miennes,
Moi qui suis dévoué à l'Atman; puissent ces vertus résider en moi.

Om ! Que la Paix soit en moi !
Que la Paix gagne mon environnement !
Que la Paix soit en les forces qui agissent sur moi !

Ici se termine la Kenopanishad, appartenant au Sama Véda.

 

 

                                                                                                                                                                                                
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