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Nébuleuse de l'Aigle (M16) dans la constellation du Serpent - Robert Gendler astronomy collection -
Brigham Young University, West Mountain Observatory, Utah, USA

UPANISHADS GÉNÉRALES

 

Kaushitaki Brahmana Upanishad

Upanishad du Kaushitaki Brahmana


Traduite et annotée par M. Buttex
D'après la version anglaise du Dr. A. G. Krishna Warrier
Publiée par The Theosophical Publishing House, Madras

 

Notes préliminaires : Cette Upanishad très ancienne, extraite du Brahmana du Rig Véda attribué à l'école rituelle Kaushitaki (cf. Glossaire, Shakha), est considérée soit comme une Upanishad majeure, soit – et le plus souvent – comme une Upanishad générale.

             Le premier chapitre traite du séjour lunaire de l'âme après la mort, et présente les épreuves que subit l'âme au moment d'entrer sur le sentier des dieux (Devayana).
             Le deuxième chapitre affirme l'identité du souffle de vie (Prana) et de Brahma(n), et enseigne plusieurs rites permettant de se procurer le trésor suprême et d'autres dons qui, certainement, assureront de fouler plus tard le sentier des dieux; puis certains autres régissant les rapports de filiation, notamment la transmission du père à son fils avant sa mort. Les composants essentiels de l'être humain sont ainsi révélés : les organes sensoriels (Indriyas), les organes moteurs (mains et pieds), les divinités qui les animent et les mondes correspondants, le souffle de vie (Prana) et l'intellect supérieur (Prajnatman).
             Le troisième chapitre relate un enseignement du dieu Indra (le premier des dieux védiques) au sage Pratardana, traitant de l'interdépendance entre les organes sensoriels qui animent l'être physique, le souffle de vie (Prana), et la conscience du Soi suprême (Prajnatman).
             Le quatrième chapitre reprend ce thème dans un nouveau dialogue entre Gargya l'érudit et le roi de Bénarès, Ajatasatru. Le Brahman est d'abord assimilé à huit divinités des forces naturelles, puis aux huit manifestations de l'Atman dans l'être humain. Puis la métaphore de l'homme endormi qui s'éveille met en lumière – au-delà de l'interdépendance vue précédemment – l'identité essentielle : Brahman - Prajnatman -Prana - Indriyas .

             Cette Upanishad présente en certains passages des difficultés inextricables (texte altéré par les copistes), et j'ai recouru aux traductions de Paul Deussen et de Max Müller, outre celle de K. Warrier. Dans les cas de divergences, je me suis fiée avant tout au texte sanskrit. Cf. I-6, II-4, et de nombreux détails dans le chapitre III.

             Tout au long de cet enseignement, le fil est mince qui sépare le dieu Brahma et le concept-limite Brahman. Il est fort probable que cette imprécision est due à l'antiquité d'un texte remontant à une époque où l'analyse conceptuelle qui aboutira quelques siècles plus tard à l'Advaita Vedanta était encore en germe. Si Deussen et Müller ont choisi – ici comme dans toutes leurs traductions – d'utiliser exclusivement le terme Brahman, synthétisant l'aspect personnel (Brahma) et impersonnel (Brahman), j'ai suivi l'exemple des traducteurs hindous qui – plus discriminants ou plus sensibles – ont toujours distingué les deux, permettant ainsi au lecteur de mieux suivre le fil logique de l'enseignement et de progresser de façon plus éclairée vers la transcendance du concept-limite Brahman.

 

Om ! Que mon discours reflète et s'accorde à mon esprit;
Que mon esprit reflète mon discours.
Ô l'Unique, irradiant Ta propre splendeur, révèle-Toi à moi.
Que tous deux, discours et esprit, vous me transmettiez le Véda.
Que tout ce que j'ai entendu ne quitte jamais mon esprit.
Je réunirai et comblerai la différence entre le jour
Et la nuit, grâce à cette étude.
Je prononcerai ce qui est verbalement véridique;
Je prononcerai ce qui est mentalement véridique.
Puisse ce Brahman me protéger;
Puisse-t-Il protéger celui qui parle et enseigne, puisse-t-Il me protéger;
Puisse-t-Il protéger celui qui parle – Puisse-t-Il protéger celui qui parle.

Om ! Que la Paix soit en moi !
Que la Paix gagne mon environnement !
Que la Paix soit en les forces qui agissent sur moi !

 

Adhyaya I - Chapitre I


           I.1: Un jour, le sage Chitra, fils de Gangya (ou Gargya), eut le désir d'accomplir un sacrifice et choisit Aruni comme prêtre. Mais celui-ci envoya son fils Svetaketu officier à sa place. À l'arrivée de Svetaketu, Gangyayani le fit asseoir et lui dit : « Ô fils de Gautama (1), y a-t-il une fin à ce monde (de transmigration de l'âme), à laquelle tu serais capable de me mener ? Ou alors y a-t-il une voie qui mène à cette fin et sur laquelle tu pourrais me conduire ? » Svetaketu répondit : « Je n'en sais rien. Mais je vais m'en enquérir auprès de mon maître. » Il s'en retourna chez son père et lui demanda : « Voilà ce que m'a demandé Chitra. Que dois-je lui répondre ? » Son père lui dit : « Moi non plus, je n'en sais rien. Organisons une session d'études védiques dans sa demeure et nous apprendrons ce que d'autres, plus compétents que nous, révéleront ! Viens, allons-y tous les deux ! »
           Et c'est avec un fagot sacrificiel à la main qu'Aruni s'approcha de Chitra, fils de Gangya, et lui dit : « Accepte-nous tous deux comme tes disciples ! » Celui-ci lui répondit : « Tu es le meilleur des prêtres, ô Gautama, et pourtant tu t'es montré humble. Approche, je vais t'enseigner. »

1 Aruni et son fils Svetaketu sont du clan des Gautamas (rien à voir avec le prince Siddharta Gautama, d'un petit royaume du Nord, qui devint Bouddha).

           I.2: Enseignement de Chitra : « Tous ceux qui quittent ce monde vont sur la lune. Durant sa quinzaine croissante, la lune se nourrit de leur souffle vital (Prana); et durant sa quinzaine décroissante, elle les dirige vers une nouvelle naissance (par le Pitriyana, la voie des ancêtres). Mais la lune est aussi la porte vers les mondes célestes (par le Devayana, la voie des dieux). Qui répond correctement aux questions de la lune, est autorisé à prendre la voie des mondes célestes; par contre, qui ne peut y répondre est transformé en pluie et redescend vers le monde ici-bas. Et il renaît ici-bas, en tel ou tel lieu, en tant que vermisseau, moucheron, poisson, oiseau, lion, sanglier, taureau ou tigre, ou alors en tant qu'être humain – chacun à la mesure de ses actes antérieurs, chacun à la mesure de son savoir.
           Car lorsqu'un être humain parvient au monde lunaire, on lui demande : « Qui es-tu ? » Il doit alors répondre : « C'est de la lune resplendissante, qui ordonne les saisons, lorsqu'elle apparaît constituée de quinze parts, oui, c'est de la lune qui est la demeure de nos ancêtres, que la semence a été recueillie. Moi qui suis cette semence, placez-moi dans un homme qui sera l'agent. Au moyen de cet homme, déposez-moi dans la matrice d'une mère.
           Alors, grandissant en vue de naître, de redevenir un être qui vit au fil des mois, soit douze soit treize (mois solaires ou lunaires de l'année), je fus avec mon père, qui vivait lui aussi au fil des douze ou treize mois, afin de pouvoir soit Le connaître [Cela, Brahman], soit ne pas Le connaître. En conséquence, ô saisons, accordez-moi la possibilité de parvenir à l'immortalité ! Par mes paroles véridiques, par mon épreuve*, je suis moi-même une saison, oui, je suis l'enfant des saisons. »
           « Qui es-tu ? » lui demande-t-on à nouveau.
           « Je suis toi », répond-il.
           Il est alors libre de poursuivre sa route.

* Cette épreuve qui a commencé par son séjour lunaire et s'achève au moment de sa réincarnation, commente Max Müller.
Noter que ce passage est extrêmement opaque, et que chaque traducteur doit l'interpréter tant bien que mal, et le fait à sa façon. Pour A.G.K. Warrier, c'est un être indéfini qui fait subir cette épreuve à l'âme en voie de réincarnation, pour Max Müller c'est un Sage, une sorte de gardien du seuil, et pour Paul Deussen, c'est indéniablement la Lune elle-même qui questionne l'âme entre deux mondes, pour déterminer quelle voie sera adéquate. J'ai préféré respecter l'imprécision du texte sanskrit.

           I.3: Celui qui commence à cheminer sur le sentier des dieux (Devayana) parvient tout d'abord au monde du Feu, puis à celui de l'Air, puis à celui de Varuna, puis à celui d'Indra, puis à celui de Prajapati, et enfin à celui de Brahma. Dans ce monde, on trouve le lac Ara (“aux eaux agitées”), les heures Yeshtihas (“durée du sacrifice”), la large rivière Vijara (“sans âge, immortelle”), l'arbre Ilya (“au suc rafraîchissant”), la cité Salajja (“protégée par des arcs aux cordes aussi solides que l'arbre Sala”), le palais Aparajita (“l'Invincible”), dont les gardiens du seuil sont Indra et Prajapati, avec son hall Vibhu (“qui se déploie sans limites”), son trône Vichakshana (“visible de loin”), son divan Amitaujas (“empli d'une force incommensurable”), ainsi que la bien-aimée Manasi (“la muse de l'intelligence”) et sa compagne Chaksusi (“la muse de l'œil”), qui, des fleurs dans les mains, tissent ensemble la texture du monde (en tant que Nama et Rupa, le Nom et la Forme), et aussi les nymphes Ambas (“les mères”) et Ambayavis (“les nourrices”), et les rivières Ambayas (“les maternelles”).
           C'est de ce monde que s'approche celui qui connaît tout ceci (2). Le dieu Brahma prononce ces mots : « Accourez vers lui, ô serviteurs, avec une vénération égale à celle qui m'est due. Car il est parvenu à la rivière Vijara (“sans âge, immortelle”), et ne vieillira plus jamais.

2 Il s'agit ici de Paryanka-vidya, science de la couche de repos de Brahma, devant qui l'âme doit se présenter pour une ultime épreuve.

           I.4: Accourent alors vers lui cinq cents Apsaras (3) : une centaine d'Apsaras ont les mains emplies de fleurs, une centaine de fruits, une centaine tiennent des onguents, une centaine des vêtements, une centaine des poudres aromatiques. Elles l'ornent des ornements mêmes de Brahma. Car c'est avec les ornements de Brahma que le connaisseur de Brahman se dirige vers Brahman*.
           Tout d'abord, il arrive au lac Ara, qu'il traverse à l'aide de son mental (Manas); mais ceux qui, durant la traversée, ne pensent qu'à l'instant présent, s'y laissent engloutir. Puis il parvient auprès des heures Yeshtihas, qui s'enfuient à son approche. Puis il parvient à la rivière Vijara, qu'il traverse également à l'aide de son mental, en se dépouillant de ses actes passés, positifs comme négatifs. Ceux qu'il a aimés héritent de ses actes positifs, tandis que ceux qu'il n'a pas aimés héritent de ses actes négatifs. Et de même que celui qui conduit un chariot à vive allure garde les yeux baissés sur les roues du chariot (dont les rayons deviennent indistincts), il contemple ainsi le jour et la nuit, les actes bons et mauvais, et les paires d'opposés. C'est ainsi que le connaisseur de Brahman, affranchi de ses actes positifs comme de ses actes négatifs, se dirige vers Brahman*.

3 Les nymphes qui dansent sur les musiques de leurs compagnons, les Gandharvas.
* Cette double phrase donne lieu à bien des confusions. On ne sait plus trop s'il s'agit du neutre Bráhman (le Brahman) ou du masculin Brahmā. Müller et Deussen ont choisi de toujours utiliser le terme Brahman, pour le dieu comme pour le concept-limite. Quel dommage !
J'adopte la lecture la plus logique, celle de Warrier, mais en la nuançant.
brahmalankarenalankrito brahma vidvan (ou vidyan?) brahmaivabhipraiti sa : C'est avec les ornements de Brahma que le connaisseur de Brahman se dirige vers Brahman.
Et : sa esha visukrito vidushkrito brahma vidvan brahmaivabhipraiti : C'est ainsi que le connaisseur de Brahman, affranchi de ses actes positifs comme de ses actes négatifs, se dirige vers Brahman.

           I.5: Il arrive près de l'arbre Ilya, et le parfum de Brahma l'imprègne intimement. Il arrive à la cité Salajja, et la saveur de Brahma l'imprègne intimement. Il arrive au palais Aparajita, et le pouvoir de Brahma l'imprègne intimement. Il arrive aux gardiens du seuil Indra et Prajapati, et ceux-ci s'enfuient à son approche. Il arrive au hall Vibhu, et la gloire de Brahma l'imprègne intimement. Il s'approche du trône Vichakshana : le Brihad Saman (4) et le Rathantara sont ses deux pieds avant, le Syaita Saman et le Naudhasa ses deux pieds arrière, le Vairupa Saman et le Vairaja ses deux côtés d'axe nord-sud, le Shakvara Saman et le Raivata ses deux côtés d'axe est-ouest. Ce trône est, en son essence, la Sagesse omnisciente (Prajna), car qui monte dessus devient clairvoyant.
           Puis il s'approche du divan Amitaujas , qui est énergie vitale (Prana). Passé et futur sont ses deux pieds avant, prospérité et monde physique ses deux pieds arrière, le Bhadra Saman et le Yajnayajniya ses deux côtés d'axe nord-sud, le Brihad Saman et le Rathantara ses deux côtés d'axe est-ouest, à la tête et aux pieds; les versets et les hymnes sont les cordes qui le tendent sur sa longueur, les formules sacrificielles sont les cordes sur sa largeur. Des tiges végétales constituent son rembourrage, le Haut-chant (Udgitha) lui tient lieu de traversin, la Beauté (Shri) est son coussin. C'est là que se repose Brahma.
           Celui qui possède cette connaissance monte vers ce divan et y pose le pied. Brahma lui demande alors : « Qui es-tu ? »

4 Saman : chant védique, psalmodie ou mélodie liturgique, dont les paroles sont généralement un hymne de louanges. Le recueil de ces chants est le Sama Véda, « le Véda des hymnes ».

           I.6: Il doit répondre : « Je suis comme une saison, je suis l'enfant des saisons. Je suis apparu du sein de l'éther sans limite (Akasha) et j'ai jailli de la lumière de Brahman. La lumière, l'origine de l'année, ce qui est le passé, ce qui est le présent, ce qui est toutes les créatures vivantes, et tous les éléments, tout cela est l'Atman. Et ce que Tu es, moi aussi je le suis. »
           Puis Brahma lui demande : « Que suis-je donc ? »
           Il doit répondre : «Tu es le Réel (Satya). »
           « Et qu'est-ce que le Réel ? »
           « Ce qui est autre que les dieux et les souffles vitaux correspondants, c'est cela, le Réel (Sat); mais ce que sont les dieux et les souffles vitaux correspondants (5), c'est cela que Tu es (Tvam). Et cela est exprimé par le mot Satyam, le Réel, qui inclut tout ce qui existe. Et Tu es tout ce qui existe. »
           Puis il ajoutera : « Cette vérité a été exprimée par un verset du Rig Véda :

5 Prana : 1) souffle, respiration, vent; 2) principe de vie, vitalité, énergie, force. L’énergie vitale sous-jacente à toute la manifestation cosmique, individuelle et collective; cette énergie remplit 5 fonctions : - prana : l’appropriation, l'ascension (l‘inspiration);- apana : l’expulsion, la descente (l’expiration);- vyana : la distribution et la circulation (la rétention du souffle);- udana : l’émission de sons; la cohésion des énergies matérielles et subtiles dans tout le corps; le processus de désintégration à la mort physique;- samana : l’assimilation des énergies subtiles transformées par udana (digestion et métabolisme de la nourriture).

           I.7: “Avec le Yajur Véda pour ventre, le Sama Véda pour tête,
           Le Rig Véda pour corps, sous sa forme impérissable,
           Il est le grand Voyant (Rishi), empli de Brahman,
           Il est le Brahman.” »
           Brahma : « Comment as-tu obtenu mes noms masculins ? »
           Le connaisseur : « Par le souffle (Prana). »
           — Et mes noms féminins ?
           — Par la parole (Vak).
           — Et mes noms neutres ?
           — Par le mental (Manas).
           — Comment as-tu connu mes odeurs ?
           — Par l'odorat.
           — Et mes formes ?
           — Par la vue.
           — Et mes sons ?
           — Par l'ouïe.
           — Et mes saveurs nourrissantes ?
           — Par la langue.
           — Et mes actes ?
           — Par les mains.
           — Et mon plaisir et ma douleur ?
           — Par le corps.
           — Et ma félicité, mes désirs et mon acte de procréation ?
           — Par l'organe sexuel.
           — Et mon déplacement d'un lieu à un autre ?
           — Par les pieds.
           — Et mes pensées, les objets de ma recherche et mes désirs ?
           — Par l'intelligence tout-inclusive (Prajna). »
           C'est ainsi qu'il lui faudra répondre.
           Et Brahma lui déclarera : « Les eaux primordiales constituent mon monde, en vérité, et c'est aussi le tien ! »
           Car, en vérité, toute victoire appartient à Brahma, toute réalisation est celle de Brahma, et celui qui possède cette connaissance parvient à cette victoire, accomplit cette réalisation. Oui, il y parvient, celui qui possède cette connaissance.

 

Adhyaya II - Chapitre II


           II.1: Le souffle de vie (Prana) est Brahma (le Créateur), avait coutume de dire le Sage Kaushitaki. À ce Prana, qui est Brahma, le mental (Manas) sert de messager, l'œil sert de gardien, l'oreille sert d'informateur, la parole sert d'assistant. Celui qui sait que le mental est le messager de ce Prana qui est Brahma, devient lui-même le messager. Celui qui sait que l'œil est le gardien de ce Prana qui est Brahma, se voit lui-même en possession d'un gardien. Celui qui sait que l'oreille est l'informateur de ce Prana qui est Brahma, se voit lui-même en possession d'un informateur. Celui qui sait que la parole est l'assistant de ce Prana qui est Brahma, se voit lui-même en possession d'un assistant.
           Toutes ces divinités (mental, œil, oreille, parole) portent des offrandes à ce souffle de vie qui est Brahma, sans qu'Il le demande. De la même façon, à celui qui possède cette connaissance, toutes les créatures portent leurs offrandes, sans qu'il le demande.
           Le mot d'ordre secret (Upanishad) de ce dernier est : « Ne demande pas. Ne sollicite pas. » De même qu'un individu qui a traversé un village en quêtant des aumônes et n'a rien reçu, s'assied et se dit : « Vraiment, je n'aimerais pas manger la nourriture de ces gens, même s'ils venaient me la donner ! », et qu'alors ceux qui avaient refusé de lui donner quoi que ce soit viennent vers lui et l'invitent à manger – de même, telle est la règle pour celui qui ne demande rien. Des bienfaiteurs viennent spontanément lui dire : « Permets-nous de te donner cela ! »

           II.2: Le Prana est Brahma, enseignait le Sage Paingya. Autour de ce Prana qui est Brahma, se situe la parole; au-delà de la parole, se situe l'œil; au-delà de l'œil, se situe l'oreille; au-delà de l'oreille, se situe le mental; et au-delà du mental, se situe le Prana, entourant le Brahman lui-même, l'Atman*.

* Étrange schéma concentrique où le centre est simultanément le cercle extérieur, lequel entoure un centre situé à un plan supérieur (passage de Brahma à Brahman, du différencié et du personnel à l'indifférencié et à l'impersonnel): en vérité, donc, les 4 cercles concentriques des sens finissent par se résoudre en spirale, ouvrant à un niveau supérieur de conscience.

           À ce souffle de vie qui est Brahma, toutes ces divinités (mental, œil, oreille, parole) portent des offrandes, sans qu'Il le demande. De la même façon, à celui qui possède cette connaissance, toutes les créatures portent leurs offrandes, sans qu'il le demande.
           Le mot d'ordre secret (Upanishad) de ce dernier est : « Ne demande pas. Ne sollicite pas. » De même qu'un individu qui a traversé un village en quêtant des aumônes et n'a rien reçu, s'assied et se dit : « Vraiment, je n'aimerais pas manger la nourriture de ces gens, même s'ils venaient me la donner ! », et qu'alors ceux qui avaient refusé de lui donner quoi que ce soit viennent vers lui et l'invitent à manger – de même, telle est la règle pour celui qui ne demande rien. Des bienfaiteurs viennent spontanément lui dire : « Permets-nous de te donner cela ! »

           II.3: Voyons maintenant l'acquisition du trésor suprême.
           Si un homme convoite le trésor suprême, il devra, la nuit de la pleine lune ou celle de la nouvelle lune, ou durant la quinzaine lumineuse de la lune dans une constellation favorable, faire un feu après avoir balayé le sol environnant, l'avoir jonché d'herbe sacrée et l'avoir aspergé; il devra plier le genou droit et, à l'aide d'une cuillère ou d'un bol en bois, ou même d'une tasse en métal, il fera des oblations de beurre clarifié, en les accompagnant de ces paroles :
           « La divinité nommée Parole (Vak) est conquérante. Puisse-t-elle avec ceci [son offrande] acquérir pour moi ce trésor. Salutations !
           La divinité nommée Souffle est conquérante. Puisse-t-elle avec ceci acquérir pour moi ce trésor. Salutations !
           La divinité nommée Œil est conquérante. Puisse-t-elle avec ceci acquérir pour moi ce trésor. Salutations !
           La divinité nommée Oreille est conquérante. Puisse-t-elle avec ceci acquérir pour moi ce trésor. Salutations !
           La divinité nommée Mental (Manas) est conquérante. Puisse-t-elle avec ceci acquérir pour moi ce trésor. Salutations !
           La divinité nommée Sagesse toute-connaissante (Prajna) est conquérante. Puisse-t-elle avec ceci acquérir pour moi ce trésor. Salutations ! »
           Il lui faudra inhaler l'arôme de la fumée et enduire ses membres de beurre fondu. Puis il partira devant lui, déclarant clairement l'objet qu'il souhaite, ou enverra un messager vers lui. Il obtiendra à coup sûr ce qu'il désire.

           II.4: Voyons maintenant le divin désir amoureux (Daiva Smara) (6), stimulé par ces divinités (parole, souffle, œil, oreille, mental, intelligence).
           Si l'on désire être aimé d'un homme ou d'une femme, ou des hommes et des femmes en général, on devra à l'une ou l'autre des périodes ci-dessus procéder comme indiqué à des oblations de beurre clarifié, en les accompagnant de ces paroles :
           « Ta parole, je la sacrifie en moi. Obéissance à toi !*
           Ton souffle, je le sacrifie en moi. Obéissance à toi !
           Ton œil, je le sacrifie en moi. Obéissance à toi !
           Ton oreille, je la sacrifie en moi. Obéissance à toi !
           Ton mental, je le sacrifie en moi. Obéissance à toi !
           Ton intelligence, je la sacrifie en moi. Obéissance à toi !
           Il lui faudra inhaler l'arôme de la fumée et enduire ses membres de beurre fondu. Puis il partira silencieusement vers l'être qu'il désire, afin de l'approcher et le toucher, ou il pourra se tenir dans le sens où souffle le vent et conversera avec l'être aimé. Il sera aimé ou chéri, à coup sûr. Oui, à coup sûr, il sera ardemment désiré.

6 Smara : 1) souvenir, obsession; 2) désir sexuel; 3) « Obsession amoureuse », épithète du dieu de l'amour Kama.
* Max Müller explique ainsi ces paroles mystérieuses : « J'offre et jette dans le feu qui est allumé et se consume par ton indifférence ou ton antipathie, pour faire de moi l'objet de ton amour, l'organe de la parole en toi qui va te mettre à m'aimer. Que mon amour prospère, et que ma parole suscite l'approbation de celui/celle que j'aime ! »

           II.5: Voyons maintenant la maîtrise de soi (7) à la façon de Pratardana (8), également appelé l'Agnihotra intérieur (9).
           Tandis qu'un homme parle, il ne peut respirer; durant ce temps, il sacrifie son souffle dans la parole. Inversement, tandis qu'un homme respire, il ne peut parler; durant ce temps, il sacrifie la parole dans son souffle. Ces sacrifices sont l'un et l'autre sans fin et immortels, car l'homme les accomplit sans cesse, dans l'état de veille comme de sommeil. Par ailleurs, tous les autres sacrifices ont une fin, car ils consistent en actes. En vérité, c'est parce qu'ils possédaient cette connaissance que les sages d'autrefois ne pratiquaient pas l'offrande de l'Agnihotra.

7 Samyama : 1) maîtrise parfaite des pouvoirs du mental; retenue, vérification, contrôle; 2) les 3 stades supérieurs du Raja Yoga : dharana, concentration intensive; dhyana, méditation profonde; samadhi, absorption, union.
8 Pratardana : fils du roi Divodasa; certains hymnes du Rig Véda lui sont attribués.
9 Agnihotra : « Sacrifice du Feu » - Rite domestique, pratiqué quotidiennement, devant l'autel du foyer, au cours duquel une oblation de lait est répandue sur le feu. Cf. Agnihotra mantras.

           II.6: Voyons maintenant ce qu'est Brahman.
           L'Uktha (10) est Brahman, voilà ce que Sushkabhangara se plaisait à répéter. On doit méditer sur lui comme étant le Rig Véda (les hymnes de louange), car en vérité c'est à lui que tous les êtres chantent des hymnes célébrant sa grandeur. On doit méditer sur lui comme étant le Yajur Véda (les formules sacrificielles), car en vérité c'est en lui que tous les êtres sont réunis (yujyante) lorsqu'ils célèbrent sa suprématie. On doit méditer sur lui comme étant le Sama Véda (les chants), car en vérité c'est devant lui que tous les êtres se prosternent (samnamante) lorsqu'ils célèbrent sa suprématie. On doit méditer sur lui comme étant la beauté (Shri), la gloire (Yashas), la splendeur (Tejas). Et de même que cet Uktha est la plus belle, la plus glorieuse et la plus splendide de toutes les incantations d'invocation (Shastra), de même celui qui possède cette connaissance est le plus beau, le plus glorieux et le plus splendide de tous les êtres.
           C'est ainsi que le prêtre Adhvaryu (11) consacre son propre soi, pour le rendre apte à accomplir les rites du sacrifice, lesquels constituent en actes. Ce sacrifice, il le tisse avec son propre soi ritualisé par le Yajur. À ce soi ritualisé par le Yajur, le prêtre Hotir entremêle son soi ritualisé par le Rig. À ce soi ritualisé par le Rig, le prêtre Udgatri entremêle son soi ritualisé par le Saman. Apparaît alors le soi de la triple connaissance (le Brahman, incarné par le prêtre Brahmane). Celui qui possède cette connaissance devient, quant à lui, le Soi suprême*.

10 Uktha : « énonciation » - 1) récitation rituelle, invocation dévotionnelle; 2) hymne de louange, extrait du Sama Veda.
11 Adhvaryu : l'un des quatre prêtres officiant dans un sacrifice védique, dont la fonction est le sacrifice lui-même. Le prêtre Hotri est le sacrificateur qui mène la cérémonie en psalmodiant des hymnes du Rig Véda. Le prêtre Udgatri entonne le Haut-chant, tandis que le prêtre Brahmane est là pour veiller à ce qu'aucune erreur ne soit commise durant la cérémonie, ce qui infirmerait sa portée magique.
* Etadâtmâ bhavati ya evam veda ou Evâsyâtmâ Etadâtmâ bhavati ya evam veda : je suis la première lecture, celle de Müller. « ... devient le soi d'Indra », selon Deussen et Warrier : où donc ont-ils trouvé Indra ?

           II.7: Voici maintenant les trois rites de vénération du tout-victorieux Kaushitaki.
           Le tout-victorieux Kaushitaki avait l'habitude de rendre un culte au soleil levant. Il portait son cordon sacré, se munissait d'eau et la déversait à trois reprises dans un bol, avec ces paroles au soleil : « Tu es Celui qui enlève tout, enlève donc mes actes négatifs ! » De la même manière, il rendait un culte au soleil de midi : « Tu es Celui qui élève tout, élève donc mes actes négatifs ! » Et au soleil couchant : « Tu es Celui qui éloigne tout, éloigne donc mes actes négatifs ! » C'est ainsi que le soleil faisait disparaître tous les actes négatifs qu'il avait commis tout au long du jour et de la nuit. Il en est de même pour celui qui possède cette connaissance et vénère le soleil de cette façon, celui-ci fait disparaître tous les actes négatifs qu'il a commis tout au long du jour et de la nuit.

           II.8: Mois par mois, quand approche la nuit de la nouvelle lune, on doit rendre un culte à la lune qui se lève à l'ouest, à la façon décrite précédemment (cf. II.7), ou l'on peut également jeter vers la lune deux brins d'herbe verte, avec ces paroles :
           « Ce cœur qui est mien, partagé d'une belle raie,
           Qui repose dans la lune, au sein du ciel,
           Est le témoin de ma croyance profonde.
           Puissè-je ne jamais avoir à pleurer la maladie d'un fils ! »
           Assurément, son fils ne décèdera pas avant lui, si du moins si un fils lui est déjà né.
           Dans le cas de celui qui n'a pas encore de fils, il lui faudra murmurer les trois versets suivants :
           « Croîs et gonfle, ô Lune (Soma), que j'entre en toi (Rig 1.96.16) !
           Que le lait et la nourriture s'amassent en toi,
           Que la vigueur vienne à toi (Rig 1.96.18),
           Tu es le rayon que les Adityas (12) réjouissent* ! »
           Puis il ajoutera :
           « Ne croîs ni par mon Prana, ni par ma descendance, ni par mon bétail ! Mais celui qui me hait et que je hais, croîs donc par son Prana, par sa descendance, par son bétail ! Je me tourne vers le retour du dieu, et je tourne en suivant la course d'Aditya (13). » Sur ces mots, il tend son bras droit vers la lune et fait un tour complet sur lui-même.**

12 Adityas : les 12 Principes Souverains majeurs des mondes humain et divin, fils d'Aditi, l'Étendue primordiale, et du Sage Kashyapa (Vision). Ce sont Mitra, « l'Amitié », Aryaman, « l'Honneur », Bhaga, « le Partage », Varuna, « la Loi divine », Daksha, « l'Art rituel », Amsha, « la Part des dieux, la Chance », Tvashtri, « le Façonneur, l'Industrie », Pushan, « le Nourricier, le Progrès », Vivasvat, « la Loi des ancêtres », Savitri, « le Vivifiant », Shakra, « le Puissant »,Vishnu, « l'Immanent, la Loi cosmique ». Cf. Glossaire pour plus ample information.
13 Aditya : « Fils-de-l'Étendue-primordiale », le nom le plus courant du Soleil, avec Surya, « le Brillant ». Sous le nom d'Aditya, le Soleil représente l'origine du monde.
* ou font croître, selon Deussen.
** Passage peu clair. Selon Deussen, le suppliant regarde vers l'ouest (où se trouve alors la lune) puis tourne vers sa droite, tout comme le soleil nocturne se tourne vers l'est (où se trouve le royaume céleste d'Indra, le dieu). Le parcours nocturne du soleil de l'ouest à l'est est ici un symbole de la vie du père se renouvelant à travers sa progéniture.

           II.9: Or donc, la nuit de la pleine lune, on doit rendre un culte similaire à la lune, qui apparaît alors à l'est, avec ces paroles :
           « Tu es Soma, le Seigneur lunaire dont la vue porte loin, tu es Prajapati, le Créateur aux cinq bouches.
           Le Brahmane est l'une de tes bouches. Avec cette bouche, tu dévores les rois (Kshatriyas). Avec cette bouche, fais de moi le consommateur de nourriture !
           Le roi est l'une de tes bouches. Avec cette bouche, tu dévores les possédants (Vaishyas). Avec cette bouche, fais de moi le consommateur de nourriture !
           Le faucon est l'une de tes bouches. Avec cette bouche, tu dévores les oiseaux. Avec cette bouche, fais de moi le consommateur de nourriture !
           Le feu est l'une de tes bouches. Avec cette bouche, tu dévores ce monde. Avec cette bouche, fais de moi le consommateur de nourriture !
           En toi se trouve une cinquième bouche. Avec cette bouche, tu dévores toutes les créatures. Avec cette bouche, fais de moi le consommateur de nourriture !
           Ne décrois pas par mon Prana, ni par ma descendance, ni par mon bétail ! Mais celui qui me hait et que je hais, décrois donc par son Prana, par sa descendance, par son bétail ! Je me tourne vers le retour du dieu, et je tourne en suivant la course d'Aditya. » Sur ces mots, il tend son bras droit vers la lune et fait un tour complet sur lui-même.

           II.10: Puis (après les rites précédents) il ira coucher avec sa femme et devra lui caresser le sein gauche (le cœur) avec ces mots :
           « Avec ce cœur qui est tien, partagé d'une belle raie,
           Qui repose dans le sein du Créateur,
           Ô maîtresse de l'immortalité,
           Puisses-tu ne jamais avoir à pleurer la maladie d'un fils ! »
           Assurément, son fils ne décèdera pas avant lui, si du moins si un fils lui est déjà né.
           Et de cette femme, assurément, les enfants ne seront pas retranchés (par la mort), non, pas avant qu'elle n'ait elle-même décédé.

           II.11: De plus, lorsqu'il revient de voyage, un homme doit embrasser la tête de son fils et lui dire :
           « C'est de mes membres que tu es né,
           C'est en mon cœur qu'est ton origine.
           Oui, tu es véritablement moi, ô mon fils !
           Vis donc une vie de cent automnes ! »
           Ensuite, il prononce son nom :
           « Sois ferme comme le roc, sois tranchant comme la hache,
           Sois solide comme l'or incorruptible.
           Oui, tu es véritablement ma splendeur, ô mon fils !
           Vis donc une vie de cent automnes ! »
           Ce disant, il doit prononcer le nom de son fils.
           Puis il le serre dans ses bras, en disant :
           « Par ce geste, Prajapati étreint les êtres qu'il crée,
           Afin qu'ils demeurent sains et saufs.
           De même, je t'étreins, toi, mon fils (ici encore, il prononce son nom). »
           Puis il murmure à son oreille droite :« Donne-lui des présents, empresse-toi, ô Maghavan (14). »
           Et à son oreille gauche : « Ô Indra, accorde-lui les meilleures possessions qui soient. »
           À voix haute, qu'il déclare :
           « Ne brise pas la lignée de notre race, ne souffre pas,
           Mais vis donc une vie de cent automnes !
           Ô mon fils, avec ton nom, j'embrasse ta tête. »
           Il l'embrasse trois fois sur la tête, disant : « Comme les vaches appellent leurs veaux en mugissant, ainsi je mugis pour toi. » Et trois fois il doit mugir au-dessus de la tête de son fils.

14 Maghavan : « Le Généreux », épithète d'Indra.

           II.12: Voyons maintenant la mort des divinités.
           En vérité, ce Brahman resplendit quand le feu flambe, et il meurt quand le feu s'éteint. Alors son éclat pénètre dans le soleil, et son souffle vital dans le vent.
           En vérité, ce Brahman resplendit quand le soleil brille, et il meurt quand le soleil ne brille plus. Alors son éclat pénètre dans la lune, et son souffle vital dans le vent.
           En vérité, ce Brahman resplendit quand la lune brille, et il meurt quand la lune ne brille plus. Alors son éclat pénètre dans l'éclair, et son souffle vital dans le vent.
           En vérité, ce Brahman resplendit quand l'éclair se manifeste, et il meurt quand l'éclair disparaît. Alors son éclat pénètre dans les régions célestes, et son souffle vital dans le vent.
           En vérité, toutes ces divinités pénètrent dans le vent, et y meurent. Mais en vérité, elles ne périssent pas, elles ne se perdent pas dans le vent, mais s'élèvent de nouveau et en ressortent.
           Voilà pour ce qui concerne les divinités.

           II.13: Et voici pour ce qui concerne l'Atman.
           En vérité, ce Brahman resplendit quand on s'exprime par la parole, et il meurt quand on se tait. Alors son éclat pénètre dans l'œil, et son souffle vital dans le souffle vital.
           En vérité, ce Brahman resplendit quand on regarde par l'œil, et il meurt quand on ne regarde rien. Alors son éclat pénètre dans l'oreille, et son souffle vital dans le souffle vital.
           En vérité, ce Brahman resplendit quand on écoute par l'oreille, et il meurt quand on n'écoute rien. Alors son éclat pénètre dans le mental, et son souffle vital dans le souffle vital.
           En vérité, ce Brahman resplendit quand on pense par le mental, et il meurt quand on ne pense à rien. Alors son éclat pénètre dans le souffle vital, et son souffle vital dans le souffle vital.*
           En vérité, toutes ces divinités pénètrent dans le souffle vital, et y meurent. Mais en vérité, elles ne périssent pas, elles ne se perdent pas dans le Prana, mais s'élèvent de nouveau et en sortent.
           Ainsi, si les deux montagnes, celle du sud et celle du nord, s'ébranlaient pour écraser celui qui possède cette connaissance, elles n'y parviendraient pas. Mais tous ceux qui le haïssent et que lui-même hait, s'effondrent morts tout autour de lui.

* Sic ! C'est bel et bien ce que dit le texte sanskrit, que traduisent fidèlement tous les traducteurs, l'idée essentielle étant bien sûr que tout se résorbe en le souffle vital, Prana, lequel est le Brahman et l'Atman.

           II.14: Voyons maintenant l'attribution de la suprématie.
           Toutes ces divinités, en vérité, au cours d'une dispute pour la suprématie*, sortirent hors du corps. Et le corps gisait sans plus de souffle, sec comme un bout de bois. En premier, la parole réintégra le corps; il parlait en utilisant la parole, mais restait néanmoins gisant. L'œil réintégra le corps; il parlait en utilisant la parole et voyait avec l'œil, mais restait néanmoins gisant. L'oreille réintégra le corps; il parlait en utilisant la parole, voyait avec l'œil et entendait avec l'oreille, mais restait néanmoins gisant. Le mental réintégra le corps; il parlait en utilisant la parole, voyait avec l'œil, entendait avec l'oreille et pensait avec le mental, mais restait néanmoins gisant. Enfin le souffle vital réintégra le corps; immédiatement, celui-ci se mit debout.
           Alors toutes ces divinités reconnurent la suprématie du Prana et, comprenant que le Prana constitue à lui seul la conscience du Soi (Prajnatman), elles se retirèrent toutes ensemble de ce corps. Elles pénétrèrent dans l'air et, constatant qu'elles étaient de la nature de l'éther (Akasha), elles atteignirent les mondes supérieurs.
           De même, celui qui possède cette connaissance, qui a reconnu la suprématie du Prana et compris que le Prana constitue à lui seul la conscience du Soi, se retire de son corps avec toutes ces divinités. Il pénètre dans l'air, constate qu'il possède la nature de l'éther, et atteint les mondes supérieurs. Oui, il va là où se trouvent ces divinités. Et, parvenu là, celui qui possède cette connaissance devient immortel, de cette immortalité même dont jouissent les dieux.

* Cette dispute des organes sensoriels (Indriyas) révélant la prééminence du Prana est narrée dans plusieurs Upanishads, notamment dans la Chandogya (V-1: Suprématie du Prana) et dans la Brihadaranyaka (VI-1 et I-V-21).

           II.15: Voyons maintenant la cérémonie du père et du fils, ou cérémonie de transmission (Sampradana), comme on la nomme.
           Un père, quand il sent qu'approche sa mort, fait venir son fils. Il jonche la maison d'herbes fraîches, prépare le feu, dépose à côté un pot empli d'eau sur un plateau, revêt un vêtement jamais encore lavé (donc neuf), puis va s'installer sur sa couche et y demeure. À son arrivée, le fils se penche vers lui et baisse la tête, puis met ses organes des sens en contact avec ceux de son père. Ou alors, le père peut procéder à la transmission, assis face à son fils.
           Il accomplit cette transmission de la façon suivante :
           Le père : Laisse-moi déposer ma parole en toi.
           Le fils : Je prends ta parole en moi.
           — Laisse-moi déposer mon Prana en toi.
           — Je prends ton Prana en moi.
           — Laisse-moi déposer mes yeux en toi.
           — Je prends tes yeux en moi.
           — Laisse-moi déposer mes oreilles en toi.
           — Je prends tes oreilles en moi.
           — Laisse-moi déposer les saveurs de mon palais en toi.
           — Je prends les saveurs de ton palais en moi.
           — Laisse-moi déposer mes actes en toi.
           — Je prends tes actes en moi.
           — Laisse-moi déposer mes plaisirs et mes douleurs en toi.
           — Je prends tes plaisirs et tes douleurs en moi.
           — Laisse-moi déposer mes voluptés, mes jouissances et ma puissance procréatrice en toi.
           — Je prends tes voluptés, tes jouissances et ta puissance procréatrice en moi.
           — Laisse-moi déposer ma faculté de mouvement en toi.
           — Je prends ta faculté de mouvement en moi.
           — Laisse-moi déposer mes pensées et désirs (Manas) en toi.
           — Je prends tes pensées et désirs en moi.
           — Laisse-moi déposer ma sagesse (Prajna) en toi.
           — Je prends ta sagesse en moi.
           Cependant, si le père doit faire des efforts pour parler, il peut résumer cette transmission par ces mots :
           — Laisse-moi déposer mes souffles vitaux (Pranas) en toi.
           — Je prends tes souffles vitaux en moi.
           Puis le fils décrit un cercle autour de son père situé à sa droite, en partant vers l'est (donc dans le sens des aiguilles d'une montre). Le père l'invoque : « Puissent la splendeur, la gloire et la puissance de Brahman demeurer toujours avec toi ! » Le fils le regarde, par-dessus son épaule gauche, et se cache la face, de ses mains ou du pan de son vêtement, tout en lui répondant : « Puisses-tu parvenir aux mondes célestes et voir tous tes désirs comblés ! »
           Si le père retrouve sa santé, il doit venir résider sous la tutelle de son fils ou adopter la vie itinérante de l'ascète. Mais s'il prend le grand départ, ses forces de vie passent en la possession de son fils, comme cela est approprié, oui, comme cela est approprié.

 

Adhyaya III - Chapitre III


           III.1: Pratardana, le fils de Divodasa, grâce à ses combats et sa force d'âme, parvint au royaume bien-aimé d'Indra. Celui-ci lui déclara : « Pratardana, choisis donc un vœu, Je te l'accorderai. » Pratardana répondit : « Choisis à ma place le vœu que Tu estimes le plus bénéfique à l'être humain. » — « Le supérieur ne choisit jamais pour l'inférieur. Fais toi-même ce choix. » — « Dans ce cas, ce ne serait pas véritablement un vœu pour moi. » Mais Indra ne voulut pas s'écarter de la vérité, étant lui-même la vérité. Il dit donc à Pratardana : « Connais-Moi, et uniquement Moi ! Voilà ce que J'estime être le plus bénéfique à l'être humain. J'ai décapité le fils à trois têtes de Tvashtri (15); J'ai livré aux bêtes sauvages les Arunmukhas et les ascètes; J'ai transgressé maintes promesses en décimant le peuple céleste des Prahladas, le peuple atmophérique des Paulomas, le peuple terrestre des Kalanjas. Et pas un seul cheveu de Ma tête n'en a souffert. Aussi, pour celui qui Me connaît, sa place dans mon monde ne peut-elle être perdue par aucun de ses actes, quels qu'ils soient, ni par le vol, ni par le fait de tuer un embryon, ni par le matricide ou le parricide. Et même s'il a commis un acte mauvais, le brun chaud de son visage ne s'altère pas.

15 Tvashtri : l'industrie, l'un des 12 Principes souverains, les Adityas; il est l'artisan céleste, qui façonne les armes des dieux, mais également le constructeur des organismes vivants et des trois mondes.

           III.2: Indra dit : Je suis le Prana. Vénère-Moi comme étant la conscience du Soi suprême (Prajnatman), la vie, l'immortalité (Amrita). La vie, c'est le souffle vital; et le souffle vital, c'est la vie. Car, tant que le souffle vital demeure dans le corps, celui-ci possède la vie. Car c'est aussi par le souffle vital que l'on obtient l'immortalité en ce monde, assurément, et c'est par l'intelligence soi-consciente (Prajna) qu'on obtient la pensée juste (Satya sankalpa). Aussi celui qui Me vénère comme étant la vie et l'immortalité, parvient-il à la plénitude de sa vie ici-bas; il obtient l'immortalité et l'indestructibilité dans le monde céleste. »
           À ce moment, Pratardana dit : « Certains affirment que les souffles vitaux forment une unité fonctionnelle; autrement, on ne pourrait faire connaître à la conscience tout à la fois un nom par la parole, une forme par l'œil, un son par l'oreille, une pensée par le mental. En vérité, c'est en fonctionnant à l'unisson que les souffles vitaux font connaître toutes choses ici-bas, l'une après l'autre; tous les souffles vitaux s'expriment à l'unisson de la parole quand on parle; à l'unisson de l'œil quand on voit; à l'unisson de l'oreille quand on entend; et tous les souffles vitaux réfléchissent à l'unisson du mental quand on pense, et respirent à l'unisson du souffle quand on respire. »
           « Il en est effectivement ainsi, dit Indra. Il y néanmoins une prééminence parmi les souffles vitaux.

           III.3: L'homme survit à la perte de la parole, les muets en témoignent. Il survit à la perte de la vue, les aveugles en témoignent. Il survit à la perte de l'ouïe, les sourds en témoignent. Il peut vivre dénué de mental, les tout-petits en témoignent. Il survit à l'amputation des bras ou des jambes, les estropiés en témoignent.
           Or c'est le Prana qui est le Soi conscient (16), se saisissant du corps et le faisant se tenir debout. C'est donc lui que l'on doit vénérer comme étant l'énonciation rituelle, l'Uktha (cf. II.6). En cela consiste la pénétration de tous les souffles vitaux au sein du Prana.* Car en vérité, ce qu'est le Prana est aussi la conscience du Soi, et ce qu'est la conscience du Soi est aussi le Prana**; car tous deux cohabitent dans ce corps, et c'est ensemble qu'ils l'abandonnent.

16 Prajnatman : la sagesse du Soi suprême, mais aussi le Soi conscient.
* Phrase peu claire, sur laquelle glisse Müller et que traduisent différemment les autres.
** Ce qu'est le Prana, c'est cela Prajna; et ce qu'est Prajna, c'est cela le Prana, dit textuellement l'original sanskrit.

           En voici la preuve, en voici l'exemple. Lorsque l'homme est si profondément endormi qu'il ne voit plus aucune image onirique, il est alors parvenu à s'unir au Prana. Entrent alors en lui la parole ainsi que tous les mots, la vue ainsi que toutes les formes, l'ouïe ainsi que tous les sons, le mental ainsi que toutes les pensées. Et lorsqu'il se réveille, alors – de même que d'un feu ardent jaillissent en tous sens des étincelles – de son Soi sortent les souffles vitaux (parole, vue, ouïe, mental), chacun regagnant sa place. Puis des souffles vitaux sortent les divinités (Agni, Surya, Disha (17), Chandramah), et des divinités sortent les mondes (noms, formes, sons, pensées).
           Or c'est le Prana qui est le Soi conscient, se saisissant du corps et le faisant se tenir debout. C'est donc lui que l'on doit vénérer comme étant l'énonciation rituelle, l'Uktha (cf. II.6). En cela consiste la pénétration de tous les souffles vitaux au sein du Prana. Car en vérité, ce qu'est le Prana est aussi l'intelligence soi-consciente, et ce qu'est l'intelligence soi-consciente est aussi le Prana.

17 Disha : « quartier du ciel » - 1) direction, point cardinal; 2) région, lieu, endroit; 3) ciel, espace. Il y a 6 dishas ou directions de l'espace céleste : les 4 points cardinaux plus le zénith et le nadir; elles sont les régentes du sens de l'ouïe, par lequel nous nous orientons.
Chandramah : le mois lunaire.

           En voici encore une preuve, en voici encore un exemple. Quand un homme affaibli est sur le point de mourir et quand il en vient à un tel stade de faiblesse qu'il tombe dans l'inconscience, on dit de lui : « Son esprit s'est échappé, il n'entend plus, il ne parle plus, il n'a plus de pensées. » C'est qu'il vient de s'unir au Prana, en lequel entrent alors la parole ainsi que tous les mots, la vue ainsi que toutes les formes, l'ouïe ainsi que tous les sons, le mental ainsi que toutes les pensées. Et quand il abandonne son corps, c'est avec eux qu'il s'en extirpe.

           III.4: Lorsqu'il sort de son corps, la parole déverse tous les noms en lui, et par elle il parvient à la totalité des noms.
           Le nez déverse toutes les odeurs en lui, et par lui il parvient à la totalité des odeurs.
           L'œil déverse toutes les formes en lui, et par lui il parvient à la totalité des formes.
           L'oreille déverse tous les sons en lui, et par elle il parvient à la totalité des sons.
           Le mental déverse toutes les pensées en lui, et par lui il parvient à la totalité des pensées.
           En cela consiste la pénétration de tous les souffles vitaux au sein du Prana. Car en vérité, ce qu'est le Prana est aussi l'intelligence soi-consciente, et ce qu'est l'intelligence soi-consciente est aussi le Prana; car tous deux cohabitent dans ce corps, et c'est ensemble qu'ils l'abandonnent.
           Nous allons maintenant voir comment tous les êtres ne font qu'un avec cette conscience toute-inclusive (Prajna).

           III.5: La parole est à la fois une partie et une extériorisation de l'intelligence soi-consciente; le nom en est l'objet corrélé externe.
           Le nez est à la fois une partie et une extériorisation de l'intelligence soi-consciente; l'odeur en est l'objet corrélé externe.
           L'œil est à la fois une partie et une extériorisation de l'intelligence soi-consciente; la forme en est l'objet corrélé externe.
           L'oreille est à la fois une partie et une extériorisation de l'intelligence soi-consciente; le son en est l'objet corrélé externe.
           La langue est à la fois une partie et une extériorisation de l'intelligence soi-consciente; la saveur en est l'objet corrélé externe.
           Les mains sont à la fois une partie et une extériorisation de l'intelligence soi-consciente; l'action (Karma) en est l'objet corrélé externe.
           Le corps est à la fois une partie et une extériorisation de l'intelligence soi-consciente; plaisir et douleur en sont les objets corrélés externes.
           L'organe sexuel est à la fois une partie et une extériorisation de l'intelligence soi-consciente; voluptés, jouissances et puissance procréatrice en sont les objets corrélés externes.
           Les pieds sont à la fois une partie et une extériorisation de l'intelligence soi-consciente; la faculté de mouvement en est l'objet corrélé externe.
           Le mental est à la fois une partie et une extériorisation de l'intelligence soi-consciente; pensées et désirs en sont les objets corrélés externes.

           III.6: Par la parole, lorsqu'elle est maîtrisée par l'intelligence soi-consciente, on parvient à la totalité des noms.
           Par le nez, lorsqu'il est maîtrisé par l'intelligence soi-consciente, on parvient à la totalité des odeurs.
           Par l'œil, lorsqu'il est maîtrisé par l'intelligence soi-consciente, on parvient à la totalité des formes.
           Par l'oreille, lorsqu'elle est maîtrisée par l'intelligence soi-consciente, on parvient à la totalité des sons.
           Par la langue, lorsqu'elle est maîtrisée par l'intelligence soi-consciente, on parvient à la totalité des saveurs.
           Par les mains, lorsqu'elles sont maîtrisées par l'intelligence soi-consciente, on accomplit la totalité des actes.
           Par le corps, lorsqu'il est maîtrisé par l'intelligence soi-consciente, on connaît la totalité des plaisirs et douleurs.
           Par l'organe sexuel, lorsqu'il est maîtrisé par l'intelligence soi-consciente, on parvient à la totalité des voluptés, jouissances et puissance procréatrice.
           Par les pieds, lorsqu'ils sont maîtrisés par l'intelligence soi-consciente, on accomplit la totalité des déplacements.
           Par le mental, lorsqu'il est maîtrisé par l'intelligence soi-consciente, on parvient à la totalité des pensées et désirs.

           III.7: Car en vérité, sans l'intelligence soi-consciente, la parole ne ferait connaître aucun nom. « Mon esprit était ailleurs, dit-on, je n'ai pas perçu ce nom. »
           Sans l'intelligence soi-consciente, le nez ne ferait connaître aucune odeur. « Mon esprit était ailleurs, dit-on, je n'ai pas perçu cette odeur. »
           Sans l'intelligence soi-consciente, l'œil ne ferait connaître aucune forme. « Mon esprit était ailleurs, dit-on, je n'ai pas perçu cette forme. »
           Sans l'intelligence soi-consciente, l'oreille ne ferait connaître aucun son. « Mon esprit était ailleurs, dit-on, je n'ai pas perçu ce son. »
           Sans l'intelligence soi-consciente, la langue ne ferait connaître aucune saveur. « Mon esprit était ailleurs, dit-on, je n'ai pas perçu cette saveur. »
           Sans l'intelligence soi-consciente, les mains ne feraient connaître aucun acte. « Mon esprit était ailleurs, dit-on, je n'ai pas perçu cet acte. »
           Sans l'intelligence soi-consciente, le corps ne ferait connaître aucun plaisir ni douleur. « Mon esprit était ailleurs, dit-on, je n'ai pas perçu ce plaisir ou cette douleur. »
           Sans l'intelligence soi-consciente, l'organe sexuel ne ferait connaître aucune volupté, jouissance ni puissance procréatrice . « Mon esprit était ailleurs, dit-on, je n'ai pas perçu cette volupté, jouissance et puissance procréatrice. »
           Sans l'intelligence soi-consciente, les pieds ne feraient connaître aucun déplacement. « Mon esprit était ailleurs, dit-on, je n'ai pas perçu ce déplacement. »
           Sans l'intelligence soi-consciente, aucune pensée ne parviendrait au mental, aucun raisonnement ne serait réalisé, et rien ne serait connu, de ce qui doit ou peut l'être.

* Commentaire de Shamkarananda, cité par Müller et Deussen : « L'organe sensoriel n'est rien sans Prajna, l'intelligence soi-consciente, et sans l'organe correspondant, rien de l'objet ne peut être saisi ou perçu. En conséquence, lorsqu'une chose n'existe pas sans une une autre ou ne peut être perçue sans l'autre, on dit que l'une et l'autre sont essentiellement identiques – tout comme l'étoffe, n'étant jamais perçue sans les fils [dont elle est tissée], est essentiellement identique aux fils; ou tout comme l'argent, n'étant jamais perçu sans le chatoiement de la nacre, participe de l'identité de celle-ci. De même, l'objet, en tant qu'il n'existe pas ou ne peut être perçu sans l'organe correspondant, et l'organe lui correspondant, en tant qu'il ne peut engendrer une perception sans conscience toute-inclusive, sont essentiellement de la nature de l'intelligence soi-consciente. »

           III.8: Que l'homme ne cherche pas à comprendre la parole, mais qu'il connaisse celui qui parle.
           Qu'il ne cherche pas à comprendre l'odeur, mais qu'il connaisse celui qui sent.
           Qu'il ne cherche pas à comprendre la forme, mais qu'il connaisse celui qui voit.
           Qu'il ne cherche pas à comprendre le son, mais qu'il connaisse celui qui entend.
           Qu'il ne cherche pas à comprendre la saveur, mais qu'il connaisse celui qui savoure.
           Qu'il ne cherche pas à comprendre l'acte, mais qu'il connaisse celui qui agit.
           Qu'il ne cherche pas à comprendre plaisirs et douleurs, mais qu'il connaisse celui qui les ressent.
           Qu'il ne cherche pas à comprendre voluptés, jouissances et puissance procréatrice, mais qu'il connaisse celui qui les ressent.
           Qu'il ne cherche pas à comprendre la faculté de mouvement, mais qu'il connaisse celui qui se meut.
           Qu'il ne cherche pas à comprendre le mental, mais qu'il connaisse celui qui pense.

           Ainsi donc, les dix éléments de l'être physique sont dépendants de son intelligence soi-consciente, et les dix éléments de l'intelligence soi-consciente sont dépendants de son être physique. Car s'il n'existait aucun élément de l'être physique, il n'existerait non plus aucun élément de l'intelligence soi-consciente; et s'il n'existait aucun élément de l'intelligence soi-consciente, il n'existerait non plus aucun élément de l'être physique. Car en vérité, aucun phénomène ne surgit par l'un sans qu'il n'y ait l'autre.
           Et pourtant, il ne s'agit pas d'une pluralité ou d'une multiplicité. Mais, tout comme à la jante d'une roue sont rivés les rayons et ceux-ci sont rivés au moyeu, ces éléments de l'être physique sont rivés à ceux de l'intelligence soi-consciente et ces derniers sont reliés au Prana, car ce Prana est aussi le Soi conscient (Prajnatman), est aussi félicité, ne vieillit pas, est immortel. Il n'est nullement augmenté par les actes positifs, et nullement diminué par les actes négatifs. C'est lui qui, désirant élever un homme au-dessus du monde, l'incite aux bonnes actions. Et c'est lui qui, désirant abaisser un homme, l'incite aux mauvaises actions.
           Ce Prana est le protecteur du monde, il est le gouverneur du monde, il est le seigneur du monde.
           Et il est Mon Âme (Atman), que l'homme doit connaître. Oui, il est Mon Âme, que l'homme doit connaître. »
           [fin de l'enseignement d'Indra]

 

Adhyaya I V- Chapitre IV


           IV.1: Il existait autrefois un homme nommé Gargya Balaki (18), réputé pour son érudition védique. Il séjournait dans les cités habitées par les Ushinaras, les Satvans, les Matsyas, les Kurus, les Panchalas, les Kashis et les Videhas.
           Un jour, donc, il alla trouver Ajatasatru, le roi de Bénarès, et lui déclara :« Je vais te révéler la nature de Brahman ! » Ajatasatru répondit : « Je te donnerai mille vaches. S'ils entendaient cela, des tas de gens accourraient en criant : « Janaka (19) ! Janaka ! »

18 On rencontre Gargya Balaki, ainsi que son interlocuteur, Ajatasatru de Bénarès, dans la Brihadaranyaka Upanishad, Chap. II, Brahmana I (Les aspects relatifs de Brahman), où ils ont le même dialogue, quoiqu'avec des variantes importantes.
19 Janaka : Roi-philosophe gouvernant le pays de Mithila, qui, tout en vivant dans le monde et en assumant les responsabilités du pouvoir, a été un parfait Connaisseur de Brahman; il fut le père de Sita, qui épousa Rama; il entra dans la légende, notamment par la Brihadaranyaka Upanishad, qui le considère comme l'exemple parfait de celui qui a atteint une réalisation pleine tant au plan matériel qu'au plan spirituel, simultanément et sans léser l'un de ces plans complémentaires.

           IV.2: Dans le soleil, l'Auguste; dans la lune, la Nourriture; dans l'éclair, la Vérité; dans le tonnerre, le Son; dans le vent, Indra Vaikuntha (20); dans l'éther, la Plénitude; dans le feu, le Vainqueur; dans l'eau, la Splendeur – voilà pour ce qui est des divinités. Et pour ce qui est du Soi : dans le miroir, l'image reflétée; dans l'ombre, le double; dans l'écho, la vie; dans le son, la mort; dans le rêveur, Yama, le Seigneur de la mort; dans le corps, Prajapati; dans l'œil droit, la parole; dans l'œil gauche, la vérité.

20 Vaikuntha (Svarga): 1) ciel où réside Vishnu, qui figure un paradis pour les âmes libérées, où ne sévissent ni la peur ni les difficultés; 2) “l'Invincible”, épithète d'Indra et de Krishna.

           IV.3: Balaki dit : « Cet être qui est dans le soleil, c'est sur lui que je médite. » Ajatasatru répondit : « Ce n'est pas ainsi que tu engageras une discussion avec moi ! Je médite sur lui en tant que l'Auguste à la robe blanche, le Suprême, le meneur de tous les êtres. » 
           Qui médite ainsi sur le soleil devient lui-même le Suprême, le meneur de tous les êtres.

           IV.4: Balaki : « Cet être qui est dans la lune, c'est sur lui que je médite. » Ajatasatru : « Ce n'est pas ainsi que tu engageras une discussion avec moi ! Je médite sur lui en tant que le roi du Soma (21), l'âme de la nourriture. » 
           Qui médite ainsi sur la lune devient lui-même l'âme de la nourriture.

21 Soma :1) la Lune. Cf. Chandra. - 2) plante dont on tire le vin mystique pour le sacrificeVédique; le vin lui-même, qui procure l'ivresse de l'ananda, divin délice d'être; Soma personnifie aussi le Seigneur de ce vin de délices et d'immortalité, déité représentative de la béatitude. Le Soma, élixir de béatitude et d'immortalité, est la boisson des dieux, dont la consommation régulière leur assure l'immortalité. 3) le long de la colonne vertébrale, la soma (ou Ida) nadi transporte l'énergie lunaire, tandis que dans le cerveau le soma chakra est le centre de transmutation de cette énergie dans tout l'organisme physique, subtil et psychique. Cf. Amrita.

           IV.5: Balaki : « Cet être qui est dans l'éclair, c'est sur lui que je médite. » Ajatasatru : « Ce n'est pas ainsi que tu engageras une discussion avec moi ! Je médite sur lui en tant que le Soi dans la lumière [ou la Vérité qui, à l'instar de l'éclair, déverse la lumière dans les ténèbres de la nescience]. » 
           Qui médite ainsi sur l'éclair devient lui-même le Soi dans la lumière.

           IV.6: Balaki : « Cet être qui est dans le tonnerre, c'est sur lui que je médite. » Ajatasatru : « Ce n'est pas ainsi que tu engageras une discussion avec moi ! Je médite sur lui en tant que le Soi du son. » 
           Qui médite ainsi sur le tonnerre devient lui-même le Soi du son.

           IV.7: Balaki : « Cet être qui est dans le vent, c'est sur lui que je médite. » Ajatasatru : « Ce n'est pas ainsi que tu engageras une discussion avec moi ! Je médite sur lui en tant qu'Indra Vaikuntha ou l'armée invaincue. » 
           Qui médite ainsi sur le vent devient lui-même le Triomphant, l'Invincible, victorieux de ses adversaires.

           IV.8: Balaki : « Cet être qui est dans l'éther (22), c'est sur lui que je médite. » Ajatasatru : « Ce n'est pas ainsi que tu engageras une discussion avec moi ! Je médite sur lui en tant que le Brahman de plénitude et de paix. » 
           Qui médite ainsi sur l'éther possède en abondance descendants, bétail, renommée, splendeur spirituelle et appartenance au monde céleste, et il parvient à la plénitude de sa vie.

22 Akasha : « qui n'est pas visible » - L'espace, l'éther, le ciel cosmique. Le milieu spirituel dans lequel la manifestation se déploie. Principe de la matière ultra-subtile qui est le substrat de l’univers, qui sous-tend, soutient et pénètre tout. C'est le plus subtil des cinq éléments-racines, dont la vibration donne naissance au son (shabda), puis à la parole et à l'audition; c'est à partir de ses multiples combinaisons avec les autres éléments-racines que toute la Création a opéré, en utilisant ce véhicule de la Vie et du Son primordial qu'est l'éther; cf. bhuta et les 36 tattvas.

           IV.9: Balaki : « Cet être qui est dans le feu, c'est sur lui que je médite. » Ajatasatru : « Ce n'est pas ainsi que tu engageras une discussion avec moi ! Je médite sur lui en tant que le Vainqueur. » 
           Qui médite ainsi sur le feu devient lui-même le Vainqueur.

           IV.10: Balaki : « Cet être qui est dans l'eau, c'est sur lui que je médite. » Ajatasatru : « Ce n'est pas ainsi que tu engageras une discussion avec moi ! Je médite sur lui en tant que la Splendeur. » 
           Qui médite ainsi sur le feu devient lui-même le Soi de la Splendeur.

           Voilà pour ce qui est des divinités. Et pour ce qui est du Soi :

           IV.11: Balaki : « Cet être qui se reflète dans le miroir, c'est sur lui que je médite. » Ajatasatru : « Ce n'est pas ainsi que tu engageras une discussion avec moi ! Je médite sur lui en tant que l'image reflétée. » 
           Qui médite ainsi sur le reflet du miroir devient lui-même reflété par un fils, qui lui ressemble sans aucune dissemblance.

           IV.12. Balaki : « Cet être qui apparaît avec notre ombre, c'est sur lui que je médite. » Ajatasatru : « Ce n'est pas ainsi que tu engageras une discussion avec moi ! Je médite sur lui en tant que le double inséparable. » 
           Qui médite ainsi sur l'ombre obtient un second [lui-même] de sa seconde [sa femme] et devient ainsi double.

           IV.13: Balaki : « Cet être qui est dans l'écho, c'est sur lui que je médite. » Ajatasatru : « Ce n'est pas ainsi que tu engageras une discussion avec moi ! Je médite sur lui en tant que la vie. » 
           Qui médite ainsi sur l'écho ne tombe pas dans l'inconscience avant que son temps ne soit accompli.

           IV.14: Balaki : « Cet être qui est dans le son, c'est sur lui que je médite. » Ajatasatru : « Ce n'est pas ainsi que tu engageras une discussion avec moi ! Je médite sur lui en tant que la mort. » 
           Qui médite ainsi sur le son ne quitte pas ce monde avant que son temps ne soit accompli.

           IV.15: Balaki : « Cet être qui, tout en dormant, se déplace dans ses rêves, c'est sur lui que je médite. » Ajatasatru : « Ce n'est pas ainsi que tu engageras une discussion avec moi ! Je médite sur lui en tant que Yama, le Seigneur de la mort. » 
           Qui médite ainsi sur le rêveur voit toute chose ici-bas assujettie à sa suprématie.

           IV.16: Balaki : « Cet être incarné dans le corps, c'est sur lui que je médite. » Ajatasatru : « Ce n'est pas ainsi que tu engageras une discussion avec moi ! Je médite sur lui en tant que Prajapati, le Seigneur des créatures (23). » 
           Qui médite ainsi sur l'être incarné dans le corps possède lui-même en abondance descendants, bétail, renommée, splendeur spirituelle et appartenance au monde céleste, et il parvient à la plénitude de sa vie.

23 Prajapati : « le Seigneur des créatures, le Progéniteur » - épithète divine, notamment de Brahma, le Créateur, mais aussi de Shiva. Prajapati représente Virat, la moitié mâle de Brahma, le Créateur; il est le cosmos, mais aussi, en tant que démiurge, le maître de la faculté de reproduction chez les vivants. Au pl., les prajapatyah sont les progéniteurs des créatures, au temps des origines.
Ici, selon Deussen, Prajapati est le principe corporel, qui opère dans la matrice maternelle, afin que le non-né renaisse encore et encore.

           IV.17: Balaki : « Cet être qui est dans l'œil droit, c'est sur lui que je médite. » Ajatasatru : « Ce n'est pas ainsi que tu engageras une discussion avec moi ! Je médite sur lui en tant que le Soi de la parole, le Soi du feu (Agni), le Soi de la lumière. »
           Qui médite ainsi sur l'œil droit devient lui-même le Soi de la parole, le Soi du feu, le Soi de la lumière.

           IV.18: Balaki : « Cet être qui est dans l'œil gauche, c'est sur lui que je médite. » Ajatasatru : « Ce n'est pas ainsi que tu engageras une discussion avec moi ! Je médite sur lui en tant que le Soi de la vérité, le Soi de l'éclair, le Soi de la splendeur. »
           Qui médite ainsi sur l'œil gauche devient lui-même le Soi de la vérité, le Soi de l'éclair, le Soi de la splendeur.

           IV.19: Balaki demeura alors silencieux. Ajatasatru lui demanda : « Est-ce là tout, Balaki ? » — « Oui, c'est tout », répliqua Balaki. Ajatasatru reprit : « C'est en vain que tu as engagé la discussion avec moi, prétendant me révéler la nature de Brahman. Car sache-le, ô Balaki, ce monde est l'œuvre de Celui qui est le Créateur de ces êtres, oui, c'est Lui qui opère, et c'est Lui seul qu'il faut connaître. »
           À ces paroles, Balaki se munit de fagot sacrificiel et s'approcha d'Ajatasatru : « Accepte-moi comme élève ! » Mais ce dernier remarqua : « C'est, je le crains, contraire à la coutume qu'un homme politique (Kshatriya) prenne un Brahmane pour élève. Mais viens, je vais quand même te le faire comprendre. » Il prit Balaki par la main et tous deux sortirent.
           Au dehors, ils rencontrèrent un homme qui dormait. Le roi Ajatasatru s'adressa au dormeur : « Ô l'Auguste à la robe blanche, ô roi, ô Soma ! » Mais l'homme continuait de dormir. Le roi le poussa avec sa canne, et l'homme bondit sur ses pieds. Le roi se tourna vers Balaki : « Ô Balaki, où donc se trouvait cet homme [juste avant] ? Que vient-il de lui arriver ? Et d'où est-il revenu ? » Balaki ne sut que répondre.
           Ajatasatru reprit : « Où se trouvait cet homme [durant son sommeil], ce qui vient de lui arriver et d'où il est revenu, en voici l'explication : dans le cœur de l'homme se trouvent des artères subtiles, nommées les bénéfiques (Hita), qui se déploient dans le corps. Aussi ténues qu'un cheveu coupé un millier de fois en longueur, elles véhiculent une essence ultra-subtile, de couleur brun-rouge, blanc, noir, jaune ou rouge. C'est en elles que l'homme se retire dans son sommeil profond, lorsqu'il ne rêve pas.

           IV.20: Alors, il ne fait plus qu'un avec son souffle de vie (Prana). La parole ainsi que tous les noms se rétractent en lui*; la vue ainsi que toutes les formes se rétractent en lui; l'ouïe ainsi que tous les sons se rétractent en lui; le mental ainsi que toutes les pensées se rétractent en lui.

* en lui : dans l'homme uni à son Prana. Cf. Brihadaranyaka Upanishad, II-i-17: « Quand cet être empli de conscience (vijnanamaya) dort ainsi, les fonctions des organes sont rétractées dans sa conscience propre, et il repose dans l'akasha du Soi suprême, lequel réside dans le cœur. Lorsqu'un être rétracte ses organes sensoriels, on le dit endormi : pendant ce temps, l'odorat est rétracté, de même pour l'organe de la parole, la vue, l'ouïe et l'activité mentale. »

           À son réveil, de même que d'un feu ardent jaillissent en tous sens des étincelles, de même depuis l'Atman tous les souffles vitaux vont regagner leurs postes respectifs; et des souffles vitaux, émergent de nouveau les divinités (des organes sensoriels); des organes sensoriels, émergent de nouveau les mondes (des noms, formes, sons et pensées). Car c'est le souffle de vie, et même la conscience du Soi (Prajnatman), qui sont entrés dans ce soi incarné, jusqu'à la pointe des cheveux, jusqu'au bout des ongles. Et de même qu'un rasoir est dissimulé dans son étui, ou que le feu est latent dans le bois, de même la conscience du Soi est occultée dans ce soi incarné, jusqu'à la pointe des cheveux, jusqu'au bout des ongles. De cette conscience du Soi dépendent les autres sois des souffles vitaux (et des organes sensoriels), tout comme les serviteurs dépendent de leur maître. Et tout comme le maître tire sa subsistance de ses serviteurs, et les serviteurs tirent leur subsistance de leur maître, cette conscience du Soi vit de ces autres sois et ceux-ci vivent de la conscience du Soi.
           En vérité, tant qu'Indra n'eut pas réalisé le Soi suprême (Atman), il continua d'être vaincu par les anti-dieux (Asuras). Mais lorsqu'il le réalisa, il frappa et défit les Asuras, et par sa victoire il gagna la suprématie, l'indépendance et la prééminence sur tous les dieux et tous les êtres. De même, quiconque possède cette connaissance repousse tous les maux et obtient la suprématie, l'indépendance et la prééminence sur tous les êtres. Oui, il obtient tout cela, celui qui possède cette connaissance. »

 

Om ! Que mon discours reflète et s'accorde à mon esprit;
Que mon esprit reflète mon discours.
Ô l'Unique, irradiant Ta propre splendeur, révèle-Toi à moi.
Que tous deux, discours et esprit, vous me transmettiez le Véda.
Que tout ce que j'ai entendu ne quitte jamais mon esprit.
Je réunirai et comblerai la différence entre le jour
Et la nuit, grâce à cette étude.
Je prononcerai ce qui est verbalement véridique;
Je prononcerai ce qui est mentalement véridique.
Puisse ce Brahman me protéger;
Puisse-t-Il protéger celui qui parle et enseigne, puisse-t-Il me protéger;
Puisse-t-Il protéger celui qui parle – Puisse-t-Il protéger celui qui parle.

Om ! Que la Paix soit en moi !
Que la Paix gagne mon environnement !
Que la Paix soit en les forces qui agissent sur moi !

 

Ici se termine la Kaushitaki-Brahmanopanishad, appartenant au Rig Véda.

 

 

 

                                                                                                                                                                                                
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