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Maha Upanishad

La Grande Upanishad


Traduite et annotée par M. Buttex
D'après la version anglaise du Dr. A. G. Krishna Warrier
Publiée par The Theosophical Publishing House, Madras

 

 

Om ! Que mes membres et mon discours, Prana, yeux, oreilles, vitalité
Ainsi que tous mes sens, se développent en force.
Toute existence est le Brahman des Upanishads.
Que jamais je ne renie Brahman, ni que Brahman me Renie.
Qu'il n'y ait jamais aucun reniement:
Qu'il n'y ait jamais aucun reniement, en tout cas de ma part.
Puissent les vertus que proclament les Upanishads devenir miennes,
Moi qui suis dévoué à l'Atman; puissent ces vertus résider en moi.

Om ! Que la Paix soit en moi !
Que la Paix gagne mon environnement !
Que la Paix soit en les forces qui agissent sur moi !


Adhyaya I - Chapitre I

 

I.1-4. Nous allons exposer la Grande Upanishad. Narayana (1), dit-on, était le seul à exister. N'existaient alors ni Brahma, ni Shiva, ni les Eaux, ni le Feu ni le Soma (2), ni Ciel ni Terre, ni les étoiles, ni le Soleil ni la Lune. Il ne pouvait donc être heureux.
              On dit que c'est du désir du Paramatman (3) que naquit le Yajnastoma (4), cet hymne que l'on connaît aussi sous le nom d'Avyakta (5).

1 Narayana : « Reposant sur les eaux », est l'aspect de Vishnu endormi, lors d'une résorption de l'univers (pralaya) en son état informel, l'Océan causal. Les restes de la manifestation se sont coagulés pour former le serpent Shesa, qui sert de couche au dieu, devenu « le Seigneur du Non-manifesté ». Dans d'autres contextes, en tant que nom de Brahma, Narayana signifie « Demeure du Savoir ».
2 Soma : 1) la Lune. Cf. Chandra. 2) plante dont on tire le vin mystique pour le sacrifice Védique; le vin lui-même, qui procure l'ivresse de l'ananda, divin délice d'être; Soma personnifie aussi le Seigneur de ce vin de délices et d'immortalité, déité représentative de la béatitude.
3 Paramatman ou Paratman : le Soi suprême; synonyme de ParaBrahman, l'Être suprême.
4 Yajnastoma : hymne de louange, chant sacrificiel.
5 Avyakta : le non-développé; le non-manifesté, l’Indifférencié; l’état causal. Dans cet état, les trois gunas sont en équilibre parfait. Synonyme de Prakriti, dans le Samkhya.

I.5-6. De cet hymne, s'élevèrent quatorze Purushas (1) (Brahman, Vishnu, Rudra, Ishana, Sadashiva et neuf Prajapatis (2), tel Daksha), une vierge (Mula-Prakriti), les dix organes (cinq organes de perception et cinq d'action), auxquels s'ajoutèrent Manas – le mental – en tant que onzième, Chaitanya - l'intellect supérieur – en tant que douzième, Ahamkara – le sens de l'ego – en tant que treizième, Prana – l'énergie vitale – en tant que quatorzième, Atma – le Soi, l'âme – en tant que quinzième organe, Buddhi – la raison, Kama – le désir, Karma - l'action et Tamas – l'ignorance, les cinq Tanmatras (3) avec les éléments matériels, et enfin le Sutratman (4) – l'Être cosmique subtil, qui fut le vingt-cinquième.
              L'Être suprême, tout en s'affairant aux œuvres de la Création, demeurait dans le détachement. Il fit venir à l'existence toutes choses.

1 Purusha : « personne, esprit conscient » - 1) Le Principe psychique universel; s’oppose à Prakriti dans le système dualiste du Samkhya. Esprit et Matière, respectivement, mais aussi principes mâle et femelle, Purusha est la pure Conscience non-manifestée, par opposition à Prakriti, la nature naturante, l'énergie de la manifestation à travers laquelle les univers se déploient; 2) le véritable Moi, l'âme qui réside dans le corps physique; 3) la Conscience suprême, substrat de toutes les opérations de la substance, Prakriti. Il est alors synonyme d'Être Suprême, d'Âme Suprême ou universelle; Adi Purusha est la Personne-archétype, Parama Purusha est l'Être suprême, et Purushottama est le meilleur parmi les Purushas.
L'Être suprême dont parle abondamment cette Upanishad est, bien sûr, ce Purusha.
2 Prajapati : « le Seigneur des créatures, le Progéniteur » - épithète divine, notamment de Brahma, le Créateur, mais aussi de Shiva. Au pl., les prajapatyah sont les progéniteurs des créatures, au temps des origines.
3 Tanmatra : Particule d’essence subtile; la substance invisible, qui est lumière subtile.Les 5 tanmatras sont : shabda, l’essence du son; sparsha, l’essence du toucher; rupa, l’essence de la forme; rasa, l’essence du goût; et gandha, l’essence de l’odeur. Ce sont les objets subtils des facultés sensorielles (indriyas), c-à-d. la faculté d’entendre (shrota), de tâter (tvak), de voir (chaksu), de goûter (rasana) et de sentir (ghrana). Les tanmatras composent, en se mélangeant les uns aux autres dans une proportion déterminée (cf. panci karana), les mahabhutas, les objets du monde grossier; les 2 termes tanmatra et sukshuma bhuta peuvent être tenus pour synonymes.

I.7. Puis, de nouveau Narayana eut le désir de quelque chose d'autre, et il y réfléchit. De son front surgit un être doté de trois yeux et d'un trident, qui avait en sa possession gloire, célébrité, véracité, célibat, austérité, détachement, conscience mentale, souveraineté, les sept Vyahritis (1), ainsi que le Pranava (2), le Rig puis les autres Védas, et tous les mètres poétiques, qui étaient Son propre corps – oui, tel est le Seigneur suprême.

1 Vyahriti : « énonciation, proclamation » - Paroles prononcées rituellement; proclamation du nom des 7 mondes (lokas), ou du mantra “Om bhur bhuvah svah”, représentant respectivement la Terre, l'Atmosphère (ou monde intermédiaire) et les Cieux.
2 Pranava : « bourdonnement » - Le Son primordial, la syllabe mystique Om. On peut le percevoir comme un son bourdonnant, grésillant ou électrique, associé à notre propre système nerveux. Le méditant apprend à transmuer ce son intérieur en lumière subtile. Le Pranava est aussi connu comme son du nada-nadi shakti. Cf. nada, Om.

I.8-9. De nouveau, Narayana eut le désir de quelque chose d'autre, et il y réfléchit. Sur son front, la sueur perla et se transforma en grandes plaines d'eaux, qui recelaient en leur sein un œuf d'or, Hiranyagarbha (1), dont naquit Brahma aux quatre visages : regardant en direction de l'est, Narayana devint la Vyahriti Bhuvar (Entremonde), le Chanda (2) Gayatri, le Rig Véda et le dieu du feu, Agni; regardant en direction de l'ouest, Narayana devint la Vyahriti Bhur (Terre), le Chanda Trishtub, le Yajur Véda et le dieu des vents, Vayu; regardant en direction du nord, Narayana devint la Vyahriti Suvar (Ciel), le Chanda Jagati, le Sama Véda et le dieu solaire, Surya; regardant en direction du sud, Narayana devint la Vyahriti Mahar (Monde divin), le Chanda Anustub, l'Atharva Véda et le dieu lunaire, Soma.

1 Hiranyagarbha (hiranya = or; garbha = embryon, œuf) : 1) « Celui qui est né de l’Œuf d’or », l’une des épithètes de Brahma; 2) état subtil de l’être; 3) la manifestation considéré sous son aspect subtil; équivalent de sutratma. Cf. Ishvara et virat.
2 Chanda (Védanga) : Traités de métrique védique, exposant l'art et les règles des compositions des Védas et des poèmes profanes. Le mètre poétique, chanda, est l'un des 4 éléments linguistiques dont la maîtrise est essentielle à une parfaite connaissance des Védas et des rites appropriés du Yajna, l'art du sacrifice.

I.10-13. Méditez sur le dieu aux milliers de têtes et d'yeux, source de la plénitude universelle, qui se tient au-delà de la totalité, Narayana l'Éternel – car c'est sur Lui que repose l'univers manifesté. Semblable au calice d'un lotus, le cœur humain pend, égouttant de l'eau froide pour entretenir la vitalité. En son centre, une flamme vive ondule dans toutes les directions, subtile, bien érigée : là est présent le Grand Être – Il est Brahma, Shiva, Indra, Il est immortel et rayonne de Sa propre splendeur.


Adhyaya II - Chapitre II

 

II.1-11. Suka, intelligence éminemment brillante, s'étant consacré à la Félicité naturelle (1), prince parmi les sages, réalisa la Vérité dès sa naissance (donc sans instruction préalable !). Ainsi, une personne peut acquérir une certaine connaissance du Soi par elle-même au prix d'une longue auto-analyse. Il en est ainsi parce que le Soi est au-delà de toute description, qu'il n'est pas réalisable par les moyens du monde, ni par l'intellect ni par les organes des sens. La pure Félicité, d'essence atomique (donc subtilissime - NdT), est encore plus subtile que l'éther (Akasha) (2). Les milliards de particules sont entraînées dans le tourbillon génération-existence-dissolution dans le sein de l'Être suprême, suivant la rotation du pouvoir de Prakriti (3).
              L'Être suprême est l'Akasha, car rien n'existe en dehors de ce substrat universel, et simultanément Il n'est pas l'Akasha, car Il est pure conscience et il n'est rien en Lui qui puisse être qualifié ou spécifié en tant qu'existant ou objet réel.
              Il possède simultanément conscience et luminosité, et reste néanmoins aussi impénétrable que la pierre; sur l'écran cosmique de l'Akasha, comme dans un rêve, apparaît la manifestation de ce qui passe en Son esprit.
              Ce cosmos est la manifestation de cet Être, et il n'existe rien en dehors de Lui; et toutes les différences qui se rencontrent en cet univers sont aussi Sa manifestation.
              Omniprésent, intimement relié à tout ce qui existe, Il est néanmoins immobile, car où irait-Il ? S'Il est non-existant du fait qu'il n'est aucun lieu ni substrat en lesquels exister, Il est néanmoins existant du fait qu'Il est l'Existence en son essence.
              Brahman est Connaissance, Félicité et en Lui se trouve la source de Jivanmukti, la libération de son vivant (4). L'abandon de tout désir du mental est la voie qui y mène. Les sages disent que la compréhension véritable de cet Être consiste en l'absence de toute conception mentale relative à ce monde. Car la dissolution et la création de l'univers sont les conséquences d'une contraction et d'une expansion, respectivement, du pouvoir de Prakriti.
              Le fondement de toute déclaration d'inspiration védantique, bien qu'il soit en réalité au-delà de la parole, est “Je suis Existence-Conscience-Félicité absolues (5), et rien d'autre”.

1 Ananda : suprême béatitude; bonheur, joie, félicité.
2 Akasha : « qui n'est pas visible » - L'espace, l'éther, le ciel cosmique. Le milieu spirituel dans lequel la manifestation se déploie. Principe de la matière ultra-subtile qui est le substrat de l’univers, qui sous-tend, soutient et pénètre tout. C'est le plus subtil des cinq éléments-racines, dont la vibration donne naissance au son (shabda), puis à la parole et à l'audition; c'est à partir de ses multiples combinaisons avec les autres éléments-racines que toute la Création a opéré, en utilisant ce véhicule de la Vie et du Son primordial qu'est l'éther; cf. bhuta et les 36 tattvas.
3 Prakriti : La Matière. Le pouvoir fondamental (shakti) de la Divinité, dont le cosmos est l'expression créatrice. C'est donc : 1) la base-racine de tous les éléments; 2) la matière indifférenciée; 3) la Nature, source primordiale du monde manifesté, constituée des 3 gunas (sattva, rajas et tamas). Équivalent de Maya, d’Avyakta ou de Pradhana.
4 Jivanmukti : Libération dans son corps, de son vivant; s’oppose à videha mukti, la libération hors du corps, désincarnée.
5 Sat Chit Ananda : Existence-Conscience-Félicité absolues, la triple caractéristique de la Réalité absolue, Brahman; terme traduisant la nature du Nirguna Brahman, (le Brahman sans attribut), adopté par la Shruti et considéré comme concept essentiel par la philosophie Advaita.

II.12-13. Suka sut tout cela d'emblée, grâce à son intellect subtil; et il demeura en cet état d'esprit, sans discontinuer, tant il fut captivé !
              Il n'entretint pas de conception sur la réalité de l'Atman; simplement, son esprit se détourna des tentations du monde, ces innombrables plaisirs matériels qui se brisent tout aussitôt, à l'image de l'oiseau Chataka (1) penché sur les eaux d'un torrent.

1 Chataka : Oiseau noir et blanc, de la famille du coucou (Clamator Jacobinus), qui s'abreuve de gouttes de pluie tant il est perpétuellement assoiffé; symbole de la vie de l'âme dans le monde, perpétuellement avide de nouvelles satisfactions, aux désirs renouvelés aussitôt que satisfaits.

II.14-37. Il savait d'emblée tout, mais par respect pour la tradition, il suivit les étapes usuelles.
              Un jour, Suka-à-la-pure-Connaissance demanda avec dévotion à son père, le voyant Vyasa, qui méditait dans la solitude du mont Méru (1) : « Ô Rishi (2), dis-moi de quelle manière cette pompe élaborée de la vie mondaine fut engendrée, et dis-moi comment la dissoudre, jusque dans quelle mesure peut-on le faire et en quelles circonstances ? »
              Ainsi sollicité, Vyasa donna une instruction complète à son fils.
              Connaissant déjà parfaitement tout cela en son for intérieur, Suka n'attacha pas une grande valeur à la verbalisation de cet enseignement.
              Le sage Vyasa, lisant dans les pensées de son fils, lui dit : « Je ne connais pas tout, c'est vrai; mais tu peux tout apprendre de Janaka, le roi de Mithila (3), qui lui, a une connaissance droite de la vérité. » Sur ces conseils, Suka s'en alla vers le territoire de Mithila, à la ville de Videha, que gouvernait le roi Janaka.
Là, il fut annoncé à Janaka par les huissiers : « Roi bien-aimé, Suka, le fils de Vyasa, est là qui attend aux portes du palais. » Bien que désireux de faire sa connaissance, Janaka leur répondit : « Plus tard », et le fit attendre sept jours. Puis il l'autorisa à faire son entrée au milieu de sa cour, et le régala de femmes et de plaisirs luxueux. Ni les unes, ni les autres n'attirèrent Suka, pas plus qu'une douce brise ne peut ébranler une montagne. Il demeura pur, tout simplement, telle la pleine lune, d'une parfaite égalité d'humeur, silencieux et posé. Janaka l'examina attentivement puis s'inclina devant lui, ayant compris la nature de son hôte. Il lui dit : « Tu as renoncé à toutes les actions de ce monde, et malgré l'absence de désirs en toi, je vais te demander ce que tu désires de moi. » Suka répondit : « Ce monde grandiose – comment fut-il engendré et comment le dissoudre ? » Janaka fit une narration complète et correcte sur ces points – avec les mêmes termes qu'avait utilisés Vyasa, le père de Suka.
              « Je connaissais déjà tout cela par moi-même, rétorqua celui-ci, et mon père me dit exactement la même chose, ainsi que tu viens de le faire, ô très éloquent orateur ! Et c'est aussi la matière que l'on trouve dans les Shastras (4). La masse des fantaisies mentales s'éteindra un jour avec la mort de [ceux qui créent et propagent] ces fantaisies ! La vie mondaine aussi est enterrée [avec celui qui la menait] – c'est évident ! Aussi, ô Roi Janaka aux bras si longs, vais-je te prier de me dire la vérité, et sans détours – le monde entier attend de toi la paix pour cet esprit humain qui tourne et se démène. »
              « Ô Suka, écoute alors ce que je vais te dire, ce sont les détails de la connaissance vraie, l'essence même de la sagesse, dont l'acquisition permet d'atteindre au statut de la libération de son vivant (jivanmukti). »

1 Meru : le mont Méru, équivalent de Kula. Vertigineusement haute, surplombant tous les mondes, c'est la montagne où résident les dieux, où Shiva s'est établi à jamais en méditation profonde. Le mont Méru est l'axe du monde, il supporte le ciel. C'est un symbole yoguique, au surplus, ainsi que la graine centrale sur un japa mala, rosaire à litanies.
2 Rishi : 1) Sage de l’ancien temps, à qui a été révélée la Shruti. Au nombre de 7, ils sont considérés comme les fondateurs de l’ordre social et de la religion. Ce sont les sages Vaikhanasa, Vishvamitra, Vasistha, Angiras, Atharvan, Atri et Atharvangiras; 2) sage qui se maintient face à la Vérité, donc toujours inspiré par la sagesse de Brahman.
3 Janaka : Roi-philosophe gouvernant le pays de Mithila, qui, tout en vivant dans le monde et en assumant les responsabilités du pouvoir, a été un parfait Connaisseur de Brahman; il fut le père de Sita, qui épousa Rama; il entra dans la légende, notamment par la Brihadaranyaka Upanishad, qui le considère comme l'exemple parfait de celui qui a atteint une réalisation pleine tant au plan matériel qu'au plan spirituel, simultanément et sans léser l'un de ces plans complémentaires.
4 Shastras : Le savoir systématisé et élaboré en traités. Par extension, tout manuel ou recueil de règles, tout livre ou traité, en particulier un traité religieux ou scientifique, toute œuvre sacrée d’autorité divine. Les shastras incluent notamment les codes moraux et sociaux, les traités de connaissance, action et vie justes, les disciplines artistiques, les méthodes de yogas.

II.38-41. « Dès lors que l'on nettoie le miroir de la conscience du reflet des phénomènes visibles, en réalisant qu'ils n'ont en vérité aucune réalité, se lève alors la grande paix du Nirvana (1), l'extinction qui est libération.
Abjurer totalement et optimalement ses tendances et impressions mentales (2), c'est, selon les sages, la libération en soi, et c'est un procédé de purification radical, à l'inverse du procédé de sublimation des tendances sans abandon total. Ceux-ci ne sont plus assujettis aux dangers d'une renaissance – et ce sont eux que l'on appelle les Illuminés, les Jivanmuktas, libérés de leur vivant. Ruminer intensément sur les objets mentaux, c'est – dit-on – rester dans les chaînes de la servitude; affiner à l'extrême ses pensées et préoccupations, telle est la libération, ô Brahman !

1 Nirvana : « fin, achèvement, conclusion » - L’extinction du monde empirique, équivalent du nirvikalpa samadhi. Synonyme d'émancipation finale, de libération du samsara et d'épuisement du karma, consécutifs à la réalisation de Brahman; synonyme d'expérience absolue, de réalisation et de félicité. Cf. moksha.
2 Samskara : 1) arrangement, apprêt, décoration; 2) impression; 3) rite, cérémonie, sacrement, initiation; 4) prédisposition, impulsion innée, disposition acquise; formation mentale rémanente.
Les empreintes laissées sur le subsconscient par l'expérience de cette vie-ci ou de vies antérieures, donnent une coloration à toute la mentalité, aux réponses instinctives, aux états d'âme, aux dispositions acquises, etc. On doit les sublimer pour parvenir à la libération. Cf. glossaire, samskara et vasanas.

II.42-62. Est réputé jivanmukta, celui qui a perdu le goût du divertissement en s'éprenant de l'austérité, et pour nulle autre raison;
              Qui ne se réjouit pas, ne languit après rien, et reste détaché alors que des événements plaisants ou désagréables surviennent au gré du destin;
              Dont la conscience demeure vierge de toute exaltation, colère, crainte, convoitise ou mesquinerie;
              Qui abandonne, comme en se jouant des difficultés, les tendances égoïstes et demeure serein, sans rien ruminer;
              Qui s'est libéré du désir comme du non-désir, car il est introverti et ne reflète que la pure sérénité du sommeil profond;
              Qui est assis, trouvant ses délices au plan spirituel, amplement satisfait, le mental parfaitement pur et en repos, ne désirant rien dans le monde matériel et se passant de tout ce qui adoucit la vie;
              Dont la région cardiaque (1) n'est maculée d'aucun objet de connaissance, et dont la conscience néanmoins n'est pas du tout inerte;
              Qui accomplit les actes nécessaires sans attentes préconçues, sans préférences ni rejets, sans joie ni chagrin, sans vertu ni vice, sans succès ni échec;
              Qui est silencieux, sans ego, sans amour-propre, évitant toute jalousie et vaquant à ses occupations sans agitation;
              Qui se contente d'exister, tel un témoin impartial, et qui fonctionne sans attachement ni désir, libre en tout lieu;
              Qui a abandonné en son for intérieur tout ce qui fut Dharma et Adharma (2), pensée et désir;
              Qui a abandonné totalement le point de vue du monde humain;
              Qui se nourrit avec une égale indifférence pour les six saveurs : amer, aigre, salé, astringent, épicé et doux;
              Qui a laissé tomber Dharma et Adharma, joie et chagrin, mort et naissance;
              Qui, vierge de toute tension comme de toute joie, ne devient ni déprimé ni exalté, regardant tout avec un intellect purifié;
              Qui s'est délesté de tous les désirs, tous les doutes, toutes les volontés personnelles et toutes les idées rigides;
              Qui est équanime en ce qui concerne naissance, existence et mort, croissance et déclin;
              Qui n'éprouve d'aversion pour rien, ne languit après rien, mais jouit du plaisir comme il se présente;
              Dont la préoccupation pour la vie dans le monde s'est bien apaisée, qui présente des particularités individuelles et pourtant est sans individualité, qui possède un mental et demeure néanmoins sans pensées;
              Qui a un rapport dynamique avec tous les objets et les êtres, tout en demeurant sans désirs, profondément étranger à ce qui l'entoure, et néanmoins empli de vigueur spirituelle et mentale.

1 Hridaya : le cœur, l’âme, l’esprit; l’intérieur ou essence de toute chose. Selon la physiologie yoguique, l'atome-germe de la conscience est situé dans le chakra du cœur, l'anahata.
2 Dharma : Dérivé de la racine « dhri » = porter, soutenir, maintenir, dharma signifie religion, loi, mérite moral, rectitude, bonnes œuvres, code de conduite; ce qui est conforme à l’ordre, à la loi, au devoir, à la justice, dans leur plus haute acception. Cette notion, très large et complexe, est fondamentale à la pensée hindoue.
Dans le langage courant, dharma signifie droiture, vertu et religion, se résumant en la voie qui sera propice à l'évolution spirituelle maximale dans cette incarnation; c'est l'un des 4 buts de la vie humaine, les 3 autres buts étant Kama (les plaisirs des sens), Artha (l'acquisition de biens  matériels) et Moksha (la libération), ce dernier étant considéré comme le plus noble, mais impliquant l'accomplissement préalable de dharma.
Adharma : (opposé ou négatif de dharma) – Pensées, paroles ou actes qui transgressent la Loi divine. L'iniquité, l'irréligion, le démérite. L'échec dans l'accomplissement de son devoir, l'illégalité, l'amoralisme.

II.63-69. Cet état de Jivanmukta, il l'abandonne quand ce corps physique a atteint le terme alloué, et il entre dans l'état de Videhamukta, libéré sans corps, semblable à un vent immobile.
              Un tel être ne se lève pas, ne se couche pas, n'est ni réel ni irréel, n'est ni lointain, ni un individu, ni un autre. En dehors de lui, il n'est aucune brillance, aucune obscurité, qui soit stable et profonde, ineffable et si peu extériorisée ! Il n'est ni pure vacuité, ni forme; ni visible, ni doté de vision; sans masse de cellules agglomérées, il existe, infiniment...
              Rien, dans la nature, n'en donne une idée; il est cependant plus plein que toute plénitude; ni réel, ni irréel, ni étant ni en processus d'être, il est pure conscience; n'étant en rien le Chaitya, cette âme individuelle créée par la conscience, il est sans fin, sans âge, bienveillant, ne possédant ni commencement, ni milieu, ni fin, sain de corps et d'esprit. On le considère comme étant la vision, au sein de la triplicité voyant-vision-objet vu (1). Ô sage, il n'existe à coup sûr rien qui surpasse cet être !

1 Triputi : « la triple forme » - triade métaphysique, composée du connaissant, du connu et de la connaissance, ou du voyant, de l'objet vu et de la vision, etc.

II.70-73. Tu peux découvrir ce savoir par toi-même, ou l'apprendre de la bouche d'un instructeur : l'homme est pris aux filets de ses idées et opinions, et il s'en libère en s'en débarrassant – le détachement à l'égard du plaisir que procurent tous les objets visibles du monde extérieur, commence d'opérer; tout ce qui est nécessaire (à la vision juste et à la libération – NdT), tu l'as rassemblé, dans un esprit de perfection; tu réalises que tu as longuement erré, eu égard à ta nature fondamentale, mais maintenant tu es libéré, et tu abandonnes l'errance et l'erreur; tu réalises que tu es Brahman en personne, au-delà de tout ce qui se trouve sur le plan extérieur comme intérieur – tu vois, mais tu ne vois pas, tu es l'unique et parfait témoin, celui qui regarde mais ne participe pas.

II.74-77. Suka, dans son état normal et coutumier, reposait dans le silence paisible de l'Être suprême, libre de toute souffrance, crainte ou épreuve. Puis il se dirigea vers le sommet du mont Méru (cf. II.14-37), sans rencontrer d'obstacles dans son ascension, pour y entrer en samadhi (1). Et là, durant plusieurs milliers d'années, il demeura en samadhi « indéterminé » (2) et trouva le repos absolu en lui-même, semblable à une flamme brûlant sans huile.
              Purifié des innombrables pensées qui ternissent le miroir de la pure conscience, établi dans la condition originelle immaculée, il atteignit à l'unicité absolue, et toutes les tendances karmiques (3) vers la vie dans le monde se dissolvaient comme la goutte se fond dans l'océan.

1 Samadhi : état d’union avec le Dieu personnel (Ishvara) ou d’absorption dans le Dieu impersonnel (Atman ou Brahman), la conscience étant extraordinairement vigoureuse, avec une certitude d'omniscience, s'accompagnant d‘un sentiment de joie et de paix indicibles. C'est la 8ème et dernière étape du Yoga; l'esprit s'identifie avec l'objet médité : méditant et objet de méditation, penseur et pensée fusionnent dans cette absorption extatique de l'esprit. On distingue 2 degrés de samadhi: - le savikalpa samadhi, où l’aspirant conserve le sentiment de dualité; - le nirvikalpa samadhi, où toute différenciation est exclue. On distingue également entre Samprajñata samadhi et Asamprajñata samadhi.
2 Nirvikalpa Samadhi : « nir: sans – vi: changement, différenciation; kalpa: ordre, durée – samadhi sans distinction, sans perceptions différenciées » - 1) état supra-conscient caractérisé par l’arrêt complet du mental; 2) le plus haut degré d’absorption (samadhi) dans lequel il n'y a plus d'expérience objective, dans lequel la triade connaisseur-connaissance-connu n'existe plus. La conscience expérimente la réalité purement subjective, sans forme ni qualité ni conditionnement de l'Absolu, de Brahman, ou de ParaShiva.
3 Cf. II.38-41.


Adhyaya III - Chapitre III

 

III.1-15. Un jeune garçon, Nidagha, prince des voyants et des illuminés, obtint de son père la permission de partir pour un pélerinage; il se purifia dans trois crores (1) et demi de lieux sacrés, puis il confia à Ribhu : « Après m'être baigné dans tant de lieux sacrés, une question hante mon esprit :
              Le monde ne naît que pour mourir, et ne meurt que pour renaître... et toutes les actions des êtres — mobiles et immobiles — sont éphémères. Des choses peuvent être source de splendeur comme elles peuvent engendrer du karma négatif et donner lieu à toutes sortes de calamités; sans lien les unes avec les autres, telles des barres d'acier, ces choses peuvent néanmoins s'assembler, sous le simple fait de la fantaisie mentale. J'ai, pour ma part, perdu le goût de bien des choses ! Et, tel un voyageur dans le désert, mon esprit est tourmenté par la question : comment et quand cette souffrance cessera-t-elle ? Les richesses ne me plaisent nullement, elles ne font que conférer des cycles de soucis, tout comme la possession de demeures habitées d'enfants et d'épouses est source de dangers latents.
              Cette gloire du monde, toute matérielle, est fragile et n'entraîne qu'illusions, sans apporter de bonheur stable. La vie est aussi instable que la goutte d'eau suspendue à la pointe de la feuille tendre et souple; aussi imprévisible qu'une personne démente, elle peut s'en aller à tout moment, désertant le corps sans crier gare ! La vie met à rude épreuve ceux dont la conscience est bouleversée par le venin de ce serpent qu'est le monde avec tous les objets qui l'emplissent, dont la conscience manque de discernement et de maturité dans la connaissance de soi.
              Il est raisonnablement plus faisable d'envelopper du vent, de couper de l'espace ou de lier ensemble un paquet de vagues ondoyantes, que d'abandonner l'attachement à cette vie dans le monde.
Au contraire, lorsque l'esprit a atteint Brahman, tout ce à quoi il peut aspirer est réalisé, il n'est de ce fait plus de souffrance possible : c'est un lieu de joie suprême.
              Les arbres même vivent, et les animaux, et les oiseaux ! Seul possède la vie véritable celui dont l'esprit est soutenu par la contemplation; quant aux autres, tous ceux qui ne se sont pas procuré une renaissance spirituelle, ce ne sont que de vieux ânes !
              Les traités (shastra – cf. II.14-37) sont un fardeau pour qui manque de discernement spirituel, la connaissance est un fardeau pour qui est attaché à la vie dans le monde; le mental est un fardeau pour qui manque de stabilité, et le corps est un fardeau pour qui est ignorant de son Soi.

1 Crore : dix millions.

III.16-26. C'est de l'ego (1) que provient le danger, ainsi que les maladies mentales et le désir (2) – il n'est pas d'ennemi plus dangereux que l'ego; quel que soit, dans le monde des objets mobiles et immobiles, ce dont l'ego a pu jouir – tout cela est irréel; seule est réelle la libération de l'emprise de l'ego. L'intellect court de-ci de-là, en vain mais avec grand zèle, tel un chien de village. Ô Brahmane, j'ai été rendu inerte par la poursuite de mes désirs et j'ai été mordu par mon mental comme par un chien !
              La maîtrise du mental est impossible, même si l'on entreprend pour cela de boire jusqu'à la dernière goutte l'océan où s'enracine le mont Méru (cf. II.14-37) et de se nourrir de feu. Le mental est à l'origine des objets dans le monde; dès lors qu'il se met à exister, les trois mondes (3) existent également; dès lors qu'il cesse d'exister, ainsi des trois mondes, aussi doit-il être traité avec un effort considérable.
              Quelle que soit la richesse de mérites que j'ai accumulée, le désir des objets du monde la réduit peu à peu, de même qu'une souris ronge une corde. Trishna, la soif de plaisirs, est un singe capricieux – il s'aventure en des lieux inextricables, rêve continuellement de fruits même lorsqu'il est repu, et ne tient jamais en place.
              Oui, trishna est telle une abeille butinant le lotus du cœur; un moment, elle fonce droit sur Patala (4); l'instant d'après, elle bifurque vers le ciel; tout aussitôt, elle plane au-dessus du buisson d'akasha (5). Parmi toutes les douleurs de la vie dans le monde, les plus persistantes sont causées par la soif de plaisirs; même celui qui se tient sur ses gardes, s'il est introduit dans un harem, encourra de sérieux ennuis !
              Arrêter de ruminer ses convoitises, voilà déjà un talisman qui protège de ce choléra qu'est trishna !

1 Aham (Je) : « Je suis; Moi » - conscience du “je”, sens de l’Ego voilé par Maya; le Moi tel qu’il se présente à notre conscience. Ahamkara : « le faiseur de Moi » : 1) le sens de l’ego, le sentiment du moi, l’ipséité; 2) le sens de séparativité égoïste qui fait que chaque être se pense comme une entité personnelle et indépendante.
2 Trishna : soif; envie irrésistible; désir.
3 Triloka : « les trois mondes » regroupent les 3 premières plans cosmiques : 1) Bhuloka : « monde de terre », le plan physique; 2) Antarloka : « entre-deux mondes », le plan astral ou kama-manasique, correspondant aux plans astral, mental inférieur et supérieur, en ésotérisme; 3) Shivaloka (ou S(u)valoka) : « monde de Shiva », monde céleste où demeurent les dieux et les âmes hautement évoluées, correspondant au plan causal en ésotérisme.
A noter que selon l'Upanishad, ou l'auteur ésotérique, il y a des variations – non pas sur la hiérarchie des plans, qui est la même partout – mais sur les définitions de ces mondes, ainsi que sur le groupe des « trois mondes ».
4 Patala : les régions inférieures.
5 Cf. II.1-11, pour la définition générale du mot akasha, éther. Quant à ce " buisson d'akasha dans le lotus du coeur ", j'avoue ne pas bien le connaître... et encore moins le localiser ! Mais il s'agit, sans aucun doute, de l'atome-germe de la conscience, par quoi débute la nouvelle incarnation dans l'embryon en gestation.

III.27-38. Il n'est rien d'aussi pitoyable que ce corps, vu sa bassesse et son absence de mérites : il exulte pour un rien, et souffre pour un rien. Le corps est la demeure du maître de maison, l'ego. Alors, qu'il soit en train de tanguer ou qu'il soit stable, que m'importe, ô précepteur !
              Ce corps ne me plaît pas : les sens, ces animaux, sont liés par six cordes, les vices; dans sa cour, l'ego saute de-ci de-là, dans cette cour bondée de serviteurs, les pensées du mental. Il est effrayant avec son vestibule gardé par ce singe qu'est la langue, on y aperçoit les dents à nu et les os. Dis-le moi, qu'y a-t-il d'attirant dans ce corps composé de sang et de chair, dedans comme dehors, et qui n'est là que pour périr un jour ou l'autre ? Laissons-le se fier à son corps, celui qui voit de la stabilité dans les éclairs et des cités célestes dans les nuages d'automne ! L'enfance, quant à elle, est le royaume des peurs inspirées par le maître, la mère, le père, les autres adultes et les autres enfants.
              On est accablé par le lutin de la convoitise qui vit dans la caverne de notre propre conscience et y cause de nombreuses illusions. Esclaves, fils, épouses, relations et amis rient d'un homme diminué par le grand âge, de même qu'ils rient d'un fou. Le désir, comme eux, est plein de lacunes, totalement désarmé, mais il vit jusqu'à un grand âge, restant le seul ami de tous les dangers et fomentant des complots confus dans le cœur.
Le bonheur que l'on attribue à la vie dans le monde – même lui se voit diminué par le temps, qui le ronge comme un rat le fait de l'herbe. Oui, le temps essaye de prendre égoïstement possession de tout, depuis l'herbe et la poussière jusqu'au dieu Indra et son or, cette poussière du mont Méru – et il détruit tout, occupant au surplus les trois mondes !

III.39-48. Qu'est qui est favorable chez la femme – cette marionnette de chair mue par un mécanisme dans la cage de son corps et qui possède des nerfs, des os et des tendons ?
              Pourquoi se bercer d'illusions ? Séparez la peau et la chair, le sang et les larmes, puis contemplez ce corps. Est-il attirant ?
              Le collier de perles qui roule sur les seins est comme le flot du Gange dévalant le mont Méru, évanescent, éphémère – puis ce sein est dévoré par les chiens au moment fatidique, mis en lambeaux dans le coin d'un cimetière et dépecé à tous les vents.
              La femme est la flamme brûlante des actes vils, sa chevelure est de la suie, elle attire le regard mais il ne faut pas la toucher; elle consume l'homme, comme s'il était de l'herbe.
              La femme est une torche adorable, bien que nuisible, qui met le feu à tous, même de loin, qu'on y ait goûté ou non, qu'on s'y soit attaché ou non.
              La femme est un piège pour attraper ces oiseaux que sont les hommes, qu'a tendu le dieu à l'arc, Manmatha (1); la femme est le morceau qui appâte, l'entrave de bassesse pour l'homme qui est comme du menu fretin dans l'océan des naissances et se meut dans la boue de son esprit.
              Je ne veux avoir aucun rapport avec aucune femme, c'est un panier renfermant tous les défauts – tous les anneaux de la chaîne des misères. Seul celui qui est en compagnie d'une femme se met à désirer des jouissances; où est la jouissance pour celui qui est sans femme ? Aussi, renoncer au commerce de la femme, c'est renoncer au monde; c'est par cette renonciation que l'on gagne le bonheur.

1 Manmatha : « Celui qui trouble l'esprit », épithète de Kama, dieu de l'amour et du désir.

III.49-54. Même les quatre directions de l'espace deviendront invisibles, les régions deviendront floues; même les océans et les étoiles s'assècheront, même le permanent se transformera en impermanent, même les pouvoirs magiques développés par les yogis périront, même les démons et les autres demi-dieux entreront en décomposition; même Brahma sera réduit à néant, de même que Vishnu le non-né; Shiva deviendra inexistant, et les seigneurs des quatre horizons tomberont en décrépitude. Brahma, Vishnu, Rudra et toutes les catégories de créatures se précipiteront vers leur destruction, de même que les fleuves et les rivières se précipiteront vers le feu qui couve sous les océans. Les dangers ne durent qu'un moment, de même la prospérité; naissance et mort ne prennent qu'un court instant – tout se meurt. Les braves sont tués par ceux qui ne le sont pas – une centaine d'hommes sont tués par un seul d'entre eux. Même le poison peut changer de virulence – et le poison n'est plus un poison !

III.55-57. La vie dans le monde et ses objets ne peuvent ruiner qu'une incarnation de plus, quant au poison, il ne peut faire son oeuvre de destruction vitale qu'une seule fois; il est cependant temps que mon esprit soit consumé sur le bûcher de mes défauts. Les désirs de jouissance ne font pas irruption brusquement, même devant les fées de l'illusion; aussi, ô précepteur, je te prie de m'éveiller promptement à l'aide de ta connaissance de la vérité. Si tu n'y consens pas, je me vouerai au silence, sans fierté ni jalousie, je me livrerai à la contemplation de Vishnu, avec un esprit semblable à celui d'une image peinte, totalement immobile. »


Adhyaya IV - Chapitre IV

 

IV.1-24. Ribhu, le grand sage, répondit : « Nidagha, il n'y a rien d'autre que tu doives connaître, tu es bien le meilleur des illuminés – tu possèdes la connaissance par l'intellect, ainsi que par grâce divine – et je n'ai qu'à nettoyer la marge d'erreur causée par l'impureté de la conscience :
              Le contrôle des sens internes et externes, la recherche spirituelle, le contentement de ce qui nous échoit, et la fréquentation de personnes vertueuses – aie recours au moins à l'un de ces quatre moyens, en abandonnant toute autre activité et en le pratiquant de toute ta force : quand l'un est accompli, tous les autres le sont simultanément.
              On doit tout d'abord chercher à développer la sagesse, uniquement; en premier, en s'émancipant de la vie dans le monde au moyen des Écritures, en fréquentant des personnes engagées sur la voie spirituelle, en pratiquant la pénitence et la maîtrise de soi. L'expérience personnelle, les Shastras (cf. II.14-37, n.4) et l'enseignement du maître convergent vers un but unique, et c'est en pratiquant assidûment selon leurs directives que le Soi sera un jour réalisé.
              Si tu parviens à établir constamment l'évitement du flot d'images et d'illusions, et des désirs [qui les accompagnent], tu auras alors atteint à l'état sacré, sans mental. Le samadhi est réputé être la libération de l'esprit de toute activité [en tant qu'ego – NdT]. Cet état est unicité, cet état est suprématie, et promesse de joie.
Tu dois demeurer tel un aveugle, sourd et muet, abandonnant en même temps que ton mental la pensée que toute chose est le Soi.
              La vision que tu as retirée des enseignements du Védanta (1), te montrant comme un agrégat composé, non-né, sans commencement ni fin, lumineux, de la saveur unique de la Félicité, vierge de tout symptôme d'activité mentale – tout cela constitue un savoir de niveau inférieur, de moindre utilité – seul le Pranava Om (cf. I.7, n.2) est réel !
              Tous les objets du monde perceptibles à l'œil ne sont rien de plus que la conscience sans vibrations – médite sur ceci.
              Ou, avec un esprit à jamais illuminé, tandis que tu accomplis les fonctions de la vie dans le monde, tu demeures dans la connaissance de l'unicité du Soi, semblable à un océan paisible.
              Seule la connaissance de la Vérité est le feu qui brûle la mauvaise herbe des impressions mentales – c'est cela qu'on appelle Samadhi, et non le simple silence.
              Tout comme le monde se met en activité lorsque le soleil tant attendu s'est levé, ainsi se comportent les créatures du monde lorsque la Réalité suprême est présente. C'est alors, ô sage, que se manifeste la double qualité d'agent et de non-agent du Soi : l'esprit, en effet, est un non-agent quand il n'y a aucun désir – il est néanmoins un agent, de par sa simple présence.
              Ce double aspect se trouve au sein de l'Être suprême – agent et non-agent. Aie recours, quant à toi, à Cela qui en est la cause ultime, saisis-le fermement. Ainsi, attise bien la pensée « Je suis toujours un non-agent », et il ne restera que cet état d'équanimité que l'on nomme l'Immortalité suprême.
              Écoute attentivement, Nidagha, il naît en ce monde des hommes aux nobles qualités, demeurant en samadhi « indéterminé » (cf. II.74-77), et c'est toujours aux lunes croissantes et sereines de l'automne qu'ils viennent au monde; ils ne sont nullement déprimés par le danger, semblables à des lotus d'or brillant dans la nuit, n'ayant aucune aspiration au-delà du sort qui leur est échu, trouvant leurs délices à fouler le sentier des bonnes âmes. Ils brillent par cette personnalité bien trempée qui mérite l'amitié; d'humeur égale, conciliants, plaisants, d'une conduite toujours bonne, oui, ils attirent l'amitié. Ils sont, dans leurs limites, tels des océans par leur placidité d'esprit, et aussi réguliers que des soleils dans leur discipline.
              Celui qui aspire à la sagesse doit lancer l'enquête sur sa propre nature : « Qui suis-je ? Comment cette imperfection qui ternit le Samsara (2) s'est-elle développée ? » Il ne doit pas prendre goût aux vices, ni fréquenter ou cohabiter avec des êtres de basse moralité. La mort, la tueuse universelle, il ne doit pas la provoquer, même par jeu. Il doit diriger son regard uniquement vers la pure conscience, évitant le corps, avec ses os, sa chair et son sang, de mauvais augure; car la conscience est le fil qui relie toutes les créatures, comme en un collier. Poursuivre ce qui est favorable et éviter totalement ce qui ne l'est pas – telle est la nature authentique de l'intellect. Le voyant constate qu'il est débarrassé de tout chagrin dès lors qu'il se sait être Brahman, de par sa propre réalisation, sur le sentier que lui a prescrit son maître.

1 Védanta : le couronnement, la fin (anta) des Védas : les Upanishads. Une des 6 darshanas, écoles classiques de la philosophie hindoue.
Nom populaire du système philosophique Uttara Mimamsa, signifiant « la dernière investigation des Védas » puisqu’il a pour thème central les enseignements métaphysiques des Upanishads. Ces enseignements concernent la nature et la relation des 3 principes, à savoir: (a) Brahman, le Principe Ultime, (b) jagrat, le monde, et (c) jivatma, l’Ame individuelle; également la relation entre Paramatma, l’Âme universelle et jivatma, l’âme individuelle.
2 Samsara : « roue des naissances et des morts » - la roue d'activités incessantes dans l'univers manifesté, royaume de l'éternelle Maya. C'est l’existence phénoménale, via l’océan de la transmigration, perpétuant le cycle indéfini de morts et de renaissances, auquel l’homme ne peut échapper que par la réalisation (libération, en conséquence !), fruit de la sadhana.

IV.25. L'illumination surgit de l'état de détachement, en lequel un assaut d'une centaine d'épées acérées est supporté comme les caresses des lis, la brûlure cuisante d'un feu comme si on était trempé par la neige, le charbon comme si c'était du bois de santal, une pluie incessante de flèches comme si c'était une ondée rafraîchissante durant les chaleurs de l'été, voir sa propre tête coupée comme s'il s'agissait d'un sommeil paisible, la perte de la parole comme un simple silence, la surdité comme une bénédiction.

IV.26-27. Le Soi se manifeste toujours lors de la réalisation, à l'issue de la pratique assidue des instructions du maître. Tout comme les directions de l'espace se manifestent une fois de plus, en tout point similaires à ce qu'elles étaient avant l'illusion, ainsi l'illusion du monde cède, détruite par la connaissance – médite bien sur ceci.

IV.28. Les richesses ne sont d'aucune aide, ni les amis ni les parents, ni l'entraînement du corps, ni le recours aux eaux sacrées ou aux temples, mais c'est uniquement par la conquête de l'esprit que cet état est atteint.

IV.29-38. Toutes les misères, les rêves vains, l'insupportable souffrance psychique, se perdent dans l'oubli chez les êtres dont l'esprit est apaisé, comme l'obscurité se perd dans la lumière solaire. Toute créature s'apaise et devient calme auprès d'une personne sereine, de même que les enfants, malicieux ou dociles, s'apaisent spontanément auprès de leur mère.
              Ce n'est ni en buvant des élixirs, ni en embrassant la voie des richesses qu'une personne connaîtra autant de joie qu'en donne la paix intérieure.
              Est réputée sereine toute personne qui n'exulte pas devant le bien ou ne se sent pas déprimée devant le mal, que ce soit en les entendant, les touchant, les mangeant, les voyant, ou en les reconnaissant.
              Ou dont l'esprit n'est pas agité mais demeure clair comme le disque lunaire, devant la mort, lors d'un festival ou d'un combat.
              Seule la personne sereine répand un rayonnement, qui la distingue au milieu des ascètes, des connaisseurs, des sacrificateurs, des rois, des hommes de courage et de haute vertu.
              Ils touchent à la grandeur, ces êtres calmes qui ont acquis le contentement en buvant l'Amrita (1) et trouvent leurs délices en le Soi.
              Il a acquis le contentement, celui qui a renoncé aux attentes vaines de ce qu'il ne possède pas et se montre détaché face à ce qu'il possède, qui ignore les humeurs chagrines ou joyeuses, qui ne ressent pas d'admiration pour ce que possède autrui, qui jouit paisiblement, au gré de ses envies ou besoins, de ce qu'il possède et adopte une conduite bienveillante en toutes circonstances.
              La libération de son vivant (jivanmukti) se produit dès lors que son mental aussi se délecte de ce qui lui échoit ou qu'il possède, car cette attitude libère la joie spirituelle dans son état le plus authentique.

1 Amrita : « absence de mort (mrita), immortalité » - Le nectar d’immortalité qui fut produit, selon le Mahabharata, lors du barattage de l'océan par les dieux et les anti-dieux (Suras et Asuras), ce qui est une métaphore du développement spirituel résultant du conflit fondamental entre notre double nature, supérieure et inférieure. L'amrita est la boisson de soma, cette boisson que les Védas attribuent exclusivement aux dieux et qui est en soi une divinité, d'ailleurs, en tant qu'elle procure béatitude et immortalité; c'est aussi le symbole de l'ensemble des immortels, de la lumière suprême et de la libération finale. Mais il existe un amrita spontané, engendré par la méditation profonde : c'est le nectar de félicité divine qui s'écoule à flots du sahasrara chakra (le coronal) durant le samadhi.

IV.39-43. La personne sage doit réfléchir sur le sentier qui la mène à la libération, à tout moment, à la manière des traités (shastras - cf. II.14-37), en respectant leurs conseils quant aux convenances de lieu, d'attitude et de fréquentation, et ce jusqu'à ce qu'elle soit parvenue à une constante tranquillité d'esprit. Celui qui a établi son repos au stade du quatrième état, Turiya (1), et s'est totalement affranchi de l'océan de la vie mondaine, qu'il soit en vie ou non, qu'il soit maître de maison ou ermite, ne cultive plus aucune intention en faisant ou ne faisant pas telle ou telle chose, n'entretient aucune illusion, qu'elle soit nommée Véda et Smriti (2); il demeure dans sa condition immaculée (vierge de tout remous émotif ou mental - NdT), semblable à l'océan que ne baratte nulle montagne (3), il est en état de transcendance absolue.
              Lorsque surgit la pure réalisation que tout est l'Esprit suprême, resplendit alors le corps de la conscience absolue, au-delà de l'origine, de l'espace et du temps.

1 Turiya : «  le quatrième » - état transcendantal qui, à la fois combine et outrepasse veille, rêve et sommeil profond (jagrat, svapna et sushupti) et constitue le substrat de ces 3 états. C'est donc un état d'unité avec la Divinité, état de pure conscience, qui transcende les trois états de veille, sommeil profond et rêve, et qui est caractéristique du samadhi absolu.
2 Smriti : 1) la mémoire; 2) code législatif; 3) la tradition canonique, d'origine humaine; distincte de Shruti, la révélation divine, mais venant tout de suite après elle en tant qu'autorité; toutes les injonctions qui sont communes à la Shruti et à la Smriti sont considérées comme incontournables.
3 Mandara : montagne qui servit de bâton à baratter aux dieux et aux démons lors du barattage de l’Océan Cosmique pour obtenir le nectar d’amrita, liqueur d’immortalité.

IV.44-49. Le cosmos visible, avec ses objets mobiles et immobiles, se désagrège au loin, tel un rêve à l'abord de la phase de sommeil profond. Les sages, pour des raisons pratiques, attribuèrent des dénominations à l'Être suprême : ainsi Rita Atma (1), Parabrahman (2), la Vérité (3), etc. Tout comme les bracelets et autres bijoux ne sont rien de plus que des mots avec diverses significations, mais ne se différencient en rien de l'or, ainsi cette illusion magique du cosmos a été déployée dans l'espace par l'Être suprême.
              L'Être que l'on perçoit à travers le cosmos visible à l'état de veille, c'est notre propre servitude; mais en l'absence de notre conscience, durant la dissolution du visible par le sommeil, cet Être est alors réalisé. Ce que nous appelons le visible est une projection, du style « Ceci est l'univers, ceci est est toi et ceci est moi ». Cette illusion du monde est projetée uniquement par l'intellect – et tant que cela dure, il ne peut y avoir de libération.

1 Rita (Atma) : « Vérité et Conscience » - La Droiture, la Vérité de l'être divin qui régule l'œuvre divine, le dynamisme parfaitement réglé qui anime le monde, et qui – dans l'être humain – se révèle comme « conscience de la vérité ». Rita est un concept védique fondamental, désignant l'ordre sacré, la loi cosmique dans l'être humain, et la loi morale (dharma) qui anime sa conscience.
2 Parabrahman : L’Esprit (Brahman) suprême.
3 Satya : « vérité » - 1) véracité, sincérité; 2) vérité ontologique (ce qui est – cf. rita); la Vérité éternelle.

IV.50-57. Le cosmos est projeté à travers la conscience par l'Être suprême qui s'engendra lui-même et naquit de lui-même. Aussi le cosmos que nous voyons est-il mental par nature. Il n'existe pas de conscience réelle; elle est uniquement l'illumination subite des objets du monde. Connais désormais le mental comme le faiseur d'idéations. Comprends donc que là où il y a idéation, il y a le mental. Le mental et l'idéation ne diffèrent jamais – lorsque la masse des idéations s'éteint peu à peu, seule demeure la nature immaculée de l'esprit.
              Quand l'excitation mentale devant le monde visible, du style « Moi et toi, nous sommes le cosmos », se calme et disparaît, seule la condition originelle et unique demeure : la pureté. Lorsque s'achève une grande dissolution cosmique (1), et que toute la création visible a sombré dans le néant, seule demeure la paix. Ce qui existe alors est le non-né, le sans-souffrances, l'Être divin, soleil qui jamais ne se couche, à jamais lumineux, le grand architecte, et c'est Lui que l'on déclare être le Soi suprême, et dont les mondes se détournent, incapables de L'atteindre, que seuls les êtres libérés peuvent réaliser, et dont les dénominations, à l'instar des âmes individuelles, sont des identités d'emprunt, non naturelles.

1 Pralaya : « dissolution, réabsorption; destruction, mort » - 1) Synonyme de samhara (« dissolution, destruction »), une des 5 fonctions de Shiva-Nataraja (le Danseur cosmique), symbolisée par le feu qu'il tient dans sa main gauche supérieure; 2) Destruction partielle de l'univers à la fin d'un kalpa ou jour de Brahma (ou éon), soit 4.294.080.000 années solaires, caractérisé par la réabsorption des mondes physiques et subtils dans le monde causal.
Il y a 3 sortes de périodes de dissolution : a) le laya, à la fin d'un mahayuga, caractérisé par la destruction du monde physique; b) le pralaya, à la fin d'un kalpa; c) le mahapralaya, à la fin d'un mahakalpa ou vie de Brahma, soit 309,173,760,000,000 années solaires, caractérisé par la destructions des 3 mondes : physique, subtil et causal, qui sont réabsorbés en Shiva.

IV.58-63. Ô grand sage, parmi les trois types d'éther (akasha), à savoir le mental, le spirituel et le physique, sache que l'éther spirituel est le plus subtil. Quand la perception passe d'un monde à un autre, l'intervalle [c-à-d. l'entremonde] est connu comme région spirituelle. Lorsque le méditant atteint en un instant le stade où toutes les idéations sont rejetées, alors il est sûr de parvenir à l'état de paix absolue.
              Cet état est le Samadhi qui exclut la félicité et contient l'essence du détachement vis à vis de la Noblesse (1) et de la Beauté - dans lequel la joie afflue avec force dès lors qu'est réalisée la fausseté illusoire du monde visible, et que l'attirance et l'aversion s'atténuent puis s'évanouissent.
              Cette réalisation, c'est indéniablement la Connaissance et son objet, spirituel par nature – et cela seul est l'état d'unicité absolue – tout le reste est fausseté.

1 Arya(n): « qui sert avec zèle » - 1) dévoué, loyal; noble; 2) qui appartient à la 3ème caste, vaishya, les commerçants et artisans; 3) dans un contexte spirituel, est Arya(n) celui qui lutte pour se perfectionner; c'est alors un terme purement psychologique, sans connotation sociologique, raciale ou nationaliste ! Même si c'est le sens prédominant qu'on lui a donné en Occident (depuis Hitler, de sinistre mémoire !), il est important de ne pas oublier que « les Quatre Nobles Vérités » et « le Noble Sentier Octuple » du Bouddhisme étaient – selon les propres mots du Bouddha – les quatre vérités aryennes et le sentier aryen octuple... Respectons l'usage qui prévaut, disons « noble », mais en rattachant ce concept français à son homologue sanskrit.

IV.64-69. Nidagha, sache-le, ce monde n'est qu'illusion, c'est Airavata (1) en rut que l'on a confiné dans le coin d'une graine de moutarde ! C'est un moustique qui se bat contre des troupeaux de lions à l'intérieur d'un atome ! C'est le mont Méru mis à l'intérieur d'un lotus qui est recraché par une abeille !
              Seule la conscience rendue impure par les implications, les engagements, etc., constitue la vie dans le monde. La même conscience, libérée d'eux, est alors considérée comme la cessation de la vie dans le monde. Un être incarné a atteint cet état sur lequel son mental a ruminé – libéré des tendances naturelles [qui sont instinctives à la conscience corporelle], il n'est donc plus entaché ou affecté par les attributs de ce corps qui est « sien ».
              Je suis ce mental qui peut transformer l'éternité d'un éon en un instant, et vice versa, qui ne peut atteindre à la Vérité sans rupture totale avec ses mauvaises habitudes de vie, sans le développement de la paix intérieure et de la concentration, mais ne la réalise vraiment que par l'illumination (2).

1 Airavata : « Enfant de l'Eau », l'éléphant blanc qui est la monture d'Indra, et qui fut engendré par le barattage de l'Océan de lait.
2 Bodhi: l'Illumination; état d'éveil spirituel (d'un bouddha).

IV.70-72. Il n'a plus aucune crainte, à aucun sujet que ce soit, celui qui connaît la nature du Soi, laquelle est Félicité sans pareille, laquelle est sans attributs, masse compacte de Vérité et de Conscience (cf. Sat-Chit-Ananda, II.1-11). Cela (1), le Soi, est au-delà de l'infiniment lointain, plus grand que l'infiniment grand, d'une extrême brillance, éternel par nature, sage, Cela est l'Ancien des Jours (2), vénéré par toutes les divinités. En règle générale, la sentence « Je suis Brahman » (3) opère pour la libération de ceux qui sont avancés sur le sentier, tandis que les concepts « non mien » et « mien » opèrent dans le sens de la libération et de la servitude, respectivement.

1 Tat : « Cela » – L’Absolu dont on ne peut rien dire, sinon que Lui seul est, en vérité.
2 Adi Sanat : « l’Ancien des Jours », une épithète de Brahma, le Créateur.
3 AHAM BRAHMASMI : « Je suis Brahman », mantra par lequel est affirmée l’identité du jiva et de Brahman. Cf. Mahavakyas.

IV.73-75. La Création universelle est l'œuvre de l'Être divin, qui commence par projeter sa vision, pour terminer au moment où Il fait son entrée dans la forme du Jiva (1), d'Ishvara (2), etc... qu'Il habitera depuis la période de création jusqu'à la période de dissolution. Quant à la nature de la vie dans le monde (animé et inanimé), elle est la projection du Jiva, depuis son éveil à la conscience jusqu'à son émancipation finale.
Les écoles de pensée, depuis le Trinachiketa (3) jusqu'au Yoga, reposent sur les illusions d'Ishvara, à un niveau encore inférieur; du Lokayata (4) jusqu'au Sankhya (5), elles reposent sur les illusions du Jiva. Du fait de leurs bases illusoires, les aspirants à la libération ne devraient pas tenir compte de ces écoles de pensée, mais s'en tenir à la vérité essentielle sur Brahman et l'approfondir avec constance.

1 Jiva : L’individualité vivante, l’âme individuelle, dans son état de non-réalisation de son identité avec Brahman. Jivatman : Le Soi éternel, l’Atman qui réside en un jiva, le Témoin de la buddhi.
2 Ishvara : « Dieu ou Seigneur suprême » - Dieu personnel; aspect relatif et formel de Brahman, par opposition à son caractère d’Absolu, hors de la manifestation. C'est alors l'aspect personnifié, anthropomorphique du Saguna Brahman. Ishvara est le Pouvoir suprême, le Maître du manifesté et du non-manifesté, le Régent cosmique, et il possède les pouvoirs d'omnipotence, d'omniprésence et d'omniscience. Cf. Bhagavan.
3 Trinachiketa : le triple sacrifice par le feu de Nachiketas, dans la Katha Upanishad, shlokas 1-III-1 et 2.
4 Lokayata : « amélioration du monde » - doctrine philosophique du matérialisme.
5 Samkhya (ou Sankhya) : Un des 6 grands systèmes philosophiques hindous; a parfois le sens de Jnana Yoga. Cf. darshana. Le Samkhya est la philosophie védique originelle, celle que prône Krishna dans la Bhagavad Gita. (Gita 2:39; 3:3,5; 18:13,19).

IV.76-82. Seul celui qui considère toutes choses en relation avec la Conscience (Chit) est le connaisseur à proprement parler, aussi bien de Shiva, de Vishnu que de Brahma. Sans la grâce d'un précepteur compétent, il est difficile de lâcher prise face aux objets du monde, de percevoir la vérité et de réaliser l'état de pureté absolue. Cet état de pureté absolue est réalisé de façon naturelle dans le cas d'un yogi qui a accumulé du pouvoir personnel tout en ayant renoncé à l'activité dans le monde.
              Aussi longtemps qu'un aspirant continue de percevoir ne serait-ce que de menues différences entre les êtres et les choses, il y aura des craintes pour lui, c'est indéniable. Quant à celui dont l'œil est sagesse, il voit le Suprême présent en tous et en tout – alors que celui qui est dépourvu de sagesse, à l'instar de l'aveugle, ne voit pas même le soleil.
              L'Être suprême est connaissance, et rien que connaissance - aussi suffit-il de la vision de Brahman pour que l'immortalité soit acquise au mortel. Quand le grand Au-delà est devenu visible, le nœud du cœur (1) se rompt d'un seul coup, tous les doutes sont pulvérisés, toutes les activités mondaines s'arrêtent.

1 Granthi : « noeud; jointure, articulation » - nœud de vêtement; glande (anatomie). Selon la physiologie yoguique et le Kundalini Yoga, il y a 3 noeuds qui sont tissés par l'illusion de Maya et font un obstacle puissant au progrès spirituel et à la réalisation : ce sont l'ignorance fondamentale, avidya (et son corollaire immédiat, ahamkara, le sens de l'ego et de la séparativité), lesquels entraînent le désir de ce qui est extérieur à l'ego, kama, et l'activité déployée afin de combler ses désirs, karma. Avidya, kama et karma : ignorance, désir et action... telle est la triple citadelle (tripura) d'or, d'argent et de fer, qui tient l'âme incarnée en servitude, prisonnière du samsara. Respectivement dénommés Brahma-granthi, Vishnu-granthi et Rudra-granthi, ces noeuds se trouvent dans les chakras suivants : muladhara, manipura et ajna, respectivement. Le Om est chanté trois fois pour faire vibrer ces 3 granthis successivement, ce qui affine leur structure atomique, jusqu'à ce qu'enfin ils cèdent sous la poussée de kundalini.

IV.83-87. Dévoue-toi à Samvid, la Connaissance (1), avec une attention pointue, en abandonnant toute attitude non-spirituelle et sans te laisser affecter par l'état du monde. Dans un désert, toute l'eau des mirages n'est qu'illusion – seul le désert est réel; de façon similaire, les trois mondes en entier ne sont rien de plus que de la conscience (2).
              Celui-là qui reste lorsque sont abandonnés tout ce qui est impliqué et tout ce qui est exprimé, est Shiva lui-même, le meilleur des Connaisseurs de Brahman. Cet Être impérissable est le substrat de la totalité, sans aucune comparaison possible, au-delà de la parole et du mental; Il est éternel, omnipotent, omniprésent et infiniment subtil.
              Le mental et le monde sont en fait la fleur éclose de l'Être suprême; et la vie dans ce monde se trouve réduite du fait de la restriction du mental et de la non-restriction de l'esprit.

1 Samvid : 1) Connaissance absolue, caractéristique de la Conscience absolue (chaitanya). 2) Théorie de la connaissance, " sama vid(ya) ", visant à établir la réalité du monde par la conséquence et par la perception.
2 Chit : « pensée, perception, intellect, esprit » - 1) l’Intelligence, la Conscience universelle, ou la Connaissance absolue; 2) l’Âme, l’esprit, le principe de vie dans le jiva, qui s'est uni à la pure Conscience du Purusha.

IV.88-106. Je vais te dire quels sont les moyens de guérir les affections mentales – c'est en renonçant à tout objet qui nous attire que l'on atteint à la libération. Aie de la pitié pour ce ver qu'est l'homme incapable d'accomplir ce renoncement, bien qu'il soit d'une extrême efficacité et qu'il ne dépende que de nous.
              Le sentier propice ne peut être foulé si l'on ne dompte pas son mental, ce qui consiste à abandonner ses désirs, et cela peut être accompli par nos propres efforts. Quand le mental est coupé par l'épée de la non-projection, c'est alors que l'on atteint à Brahman, paisible, omniprésent. Tiens-toi fermement, sans excitation, libéré de toute pensée ou souci de l'existence dans le monde, possédant une grande sagesse – l'intellect qui a ravalé toute son agitation est devenu un esprit maîtrisé, un lieu pour la connaissance.
              Avec de gros efforts si nécessaire, fais de ton mental un non-mental, médite en ton coeur (1), demeurant au bord de la roue de la conscience. Tue le mental sans hésitation aucune, afin que tes ennemis intérieurs ne viennent pas te ligoter.
              « Je suis Lui, ceci est mien », l'intellect est uniquement cette collection de clichés – tout cela est tranché net par l'épée de la non-projection. L'intellect est balayé et éteint par le vent de la non-projection, et uniquement par cela, ainsi que des flotilles de nuages balayées dans le ciel d'automne. Laisse souffler les tempêtes du déluge, laisse les océans fusionner afin d'engloutir le monde, laisse les douze soleils flamboyer de concert : l'esprit n'en sera nullement affecté.
              Demeure résolument avec ton esprit fixé sur cet empire de la Vérité, qui ne peut être que non-projection et qui est gage de succès.
              Nulle part on ne trouvera de mental qui ne soit entaché d'inconstance – telle est la nature du mental, tout comme la chaleur est celle du feu. Ce pouvoir de pulsation qui existe en tant que mental – sache qu'il est le pouvoir de manifestation du monde. Le mental qui demeure sans vagues, on l'appelle Amrita, le nectar d'immortalité (cf. IV.29-38). On l'appelle aussi libération, dans les enseignements des Shastras (cf. II.14-37, n.4).
              Cette activité par pulsations mentales, qui est un autre nom de l'ignorance – détruis-la au moyen de la réflexion. Ô toi sans péché, sois libre de toute projection (vikalpas) (2) en atteignant, au prix d'un effort, cette posture du mental où l'esprit trouve son unité.
              Dans cette posture, au prix d'un nouvel effort, possède ton mental sous le contrôle de ton esprit, et tiens-toi fermement, libéré de toute anxiété, en ce lieu sans souffrance. Seul l'esprit peut contrôler le mental fermement – qui peut assujettir un roi si ce n'est un autre souverain ?
              Pour tous ceux qui ont été happés par le crocodile du désir et qui ont chu dans l'océan de la vie dans le monde où ils sont ballottés par les tourbillons, seul l'esprit est le radeau de sauvetage. Brise le mental au moyen de l'esprit, saisis-le comme une corde pour te hisser au-dessus de la vie dans le monde – qui ne peut être traversée par un autre à ta place !

1 Hridaya : le cœur, l’âme, l’esprit; l’intérieur ou essence de toute chose. Selon la physiologie yoguique, l'atome-germe de la conscience est situé dans le chakra du cœur, l'anahata.
2 Vikalpa : Imagination; construction mentale; abstraction; conceptualisation; hallucination; distinction; expérience; pensée; oscillation du mental.

IV.107-115. Toute nouvelle tendance mentale qui s'élève d'impulsions préalables (samskara - cf. II.38-41), quelle qu'elle soit, il est avisé de l'éviter, de ne pas l'intégrer à la conscience, et ainsi il y aura réduction progressive de l'ignorance. Abandonne la tendance à la différenciation, de même que l'instinct vers la jouissance du monde; en cumulant l'abandon des tendances positives comme négatives, tu connaîtras la félicité sans projection mentale.
              L'évitement de tout désir vis à vis de ce qui apparaît à tes yeux, c'est la destruction du mental, de son ignorance. La libération vis à vis du désir, c'est l'extinction de la servitude; l'acceptation des désirs, c'est la misère.
              Chez les êtres non-illuminés, on voit bien que l'ignorance existe. Comment peut-elle exister chez un être de bon sens et de sagesse, chez qui elle n'est acceptée qu'en tant que mot ? L'ignorance fait tourbillonner un être sur les récifs escarpés du samsara (cf. IV.1-24) qui portent les buissons épineux de la misère, mais il n'en est plus ainsi lorsque l'ignorance décroît, laissant place au désir d'expérimenter directement le Soi, ce qui réduit les illusions. Lorsque le Soi en sa totalité est apparu, ce désir-là fond, lui aussi.
              Cette ignorance est uniquement le désir, sa destruction est réputée être la libération – et ceci résulte en l'extinction des projections. L'intense ténèbre qu'est l'ignorance s'estompe dès lors que, dans le ciel du mental, la nuit des tendances innées (samskara - cf. II.38-41) cède la place au soleil de la conscience, qui devient visible.

IV.116-121. Le Seigneur suprême est le principe conscient ineffable, présent en tout lieu, dénué de toute misère mentale. Ce cosmos tout entier est Brahman, éternellement conscient, sans déclin. Tout le reste, à savoir les projections mentales, n'existe pas en réalité.
              Rien n'est véritablement né, ni ne meurt, dans cette triade de mondes (triloka – cf. III.16-26), et il n'y a pas plus de réalité dans les divers états de choses; seule la pure Conscience est réelle, laquelle est hors d'atteinte, auto-luminescente, commune à tous les êtres, et dénuée de toute souffrance mentale.
              Quand cette pure Conscience est à jamais réalisée, connue comme pure, non troublée, sereine, paisible et sans changement, l'esprit est réalisé en vertu de sa réflexion - l'esprit est ainsi nommé parce qu'il est un miroir apte à la réflexion.

IV.122-125. Ainsi cette pensée, dont la force karmique fut la cause, peut être détruite par la résolution. Le mental est fortement assujetti par la résolution « Je ne suis pas Brahman », et il est libéré par la résolution inverse « Je suis Brahman »; il est assujetti par les concepts concomitants à la pensée « Je suis ... (telles et telles caractéristiques)..., assujetti à la souffrance, et je possède ces mains, ces pieds, etc. », tandis qu'il est libéré par la conviction accompagnant la pensée « Je ne suis pas misérable, je ne suis pas ce corps, l'âme ne peut être assujettie. » On est libéré dès que l'ignorance s'éteint, par la conviction intérieure : « Je ne suis pas la chair, ni les os; je suis au-delà du corps. »

IV.126-131. Cette ignorance est due à l'imagination, laquelle conçoit le non-esprit comme étant l'esprit. Au prix d'un grand effort, avec une résolution extrême, abandonne loin de toi tous les désirs et connais la félicité sans imagination.
              « Mon fils... mes biens... ceci est à moi... » De telles tendances mentales s'élancent de l'enchevêtrement des informations sensorielles. Ne sois plus ignorant, mais sage; abandonne toute participation au samsara (cf. IV.1-24) – pourquoi donc geindre comme l'ignorant victime de ses attachements ? Que vaut en réalité ce corps qui est tien, borné, stupide, morceau impur de viande ? Est-ce pour lui que tu te laisses dominer par les plaisirs du monde et leurs inévitables souffrances ?
              Comme c'est étrange, le véritable Brahman est oublié par les gens du monde ! Puisses-tu ne pas être rattrapé par l'attachement lorsque tu y es actif !
              Étrange aussi que des montagnes soient liées par des fibres de lotus ! Et que cet univers soit perturbé par l'ignorance, laquelle est non-existante ! De la simple herbe est devenue du diamant !


Adhyaya V - Chapitre V

 

[Rihbu à Nidagha, poursuivant son enseignement :]

V.1-7. « Maintenant, je vais te parler franchement des sept degrés de l'ignorance, et des sept degrés de la sagesse. Les étapes intermédiaires sont innombrables et ont des origines différentes.
              La libération, c'est l'existence dans sa condition naturelle, c'est à dire spirituelle; c'est le concept “Je” qui nous a fait glisser hors de celle-ci; les attributs tels que le désir et l'aversion, engendrés par l'ignorance, ne se trouvent plus chez ceux qui, ayant réalisé la Conscience pure, ne s'écartent désormais plus de leur condition naturelle.
              La chute de notre nature spirituelle originelle, l'immersion de la conscience dans les activités mentales : il n'existe pas d'autre illusion, dans le présent comme dans le futur.
              La vie selon la nature spirituelle, c'est – dit-on – la destruction de toute activité mentale, la conscience restant vers le milieu, non affectée par les couples d'opposés ou par le vagabondage mental. L'existence suprême selon la nature, c'est demeurer telle une pierre, toute idéation éteinte, l'esprit libéré de la vie éveillée comme du sommeil.
              Telle est notre nature spirituelle authentique, qui n'est nullement inerte, mais plutôt une non-pulsation du mental, lorsque l'ego est vaincu.

V.8-20. La vie éveillée à l'état latent [de “germe”, dit l'Upanishad - NdT], la veille simple, la grande veille, etc, soit la septuple illusion fondamentale... Lorsque ces sept conditions se combinent entre elles, elles manifestent une grande diversité; écoute donc ce que je vais t'enseigner.
              La première condition est celle de la conscience non désirante, dans son état originel, qui prend la dénomination d'esprit, de Jiva (cf. IV.73-75), etc., et qui va prendre une existence autonome individualisée. Cet état de veille qui existe en tant que germe (état potentiel), on le nomme aussi “éveil-en-germe” - et c'est l'apparition de la nouvelle conscience dans sa condition première.
              La seconde condition est la vie éveillée : après l'apparition de la nouvelle conscience, le concept “Je, mien” surgit au plan mental subtil, dans toute sa pureté – et c'est la veille, qui n'existait pas précédemment.
              La grande veille : le concept “Je, mien”, surgit au plan mental grossier, d'une incarnation précédente.
              Le rêve éveillé : C'est le “royaume” du mental qui s'est développé, plus ou moins, en identifiant son propre Soi à ces images mentales.
              Le rêve : c'est un état d'une extrême variété provenant de la veille, sous forme de doubles lunes, de coquillages d'argent, de mirages, etc.
              La vie éveillée comme en état de rêve : c'est la condition inerte du Jiva lorsqu'il abandonne les six autres conditions de conscience.
              Le sommeil profond est plein de toutes les souffrances futures – dans cette condition de conscience, le monde s'est fondu dans les ténèbres.
              Ces sept conditions, j'en ai parlé comme étant de l'ignorance – et chacune d'elles présente des centaines de variétés, d'une grande richesse d'apparences.

V.21-35. Connaître les sept étapes de la connaissance, permet de ne pas se laisser submerger dans le bourbier des illusions. De nombreuses écoles parlent diversement des étapes du Yoga, mais seules les explications suivantes me semblent acceptables : quant à la libération, elle suit ces sept étapes.
              La première étape de la connaissance est le désir qui se présente sous d'heureux auspices, la seconde est la réflexion, la troisième est l'affinement du mental, la quatrième est l'obtention de Sattva (1), la cinquième est le détachement, la sixième est la réflexion sur les objets et la septième est celle de Turiya, l'état transcendental (cf. IV.39-43).
              Voici les explications des sages : le désir qui se présente sous d'heureux auspices est le désir spirituel qui suit le détachement – et la méditation « Pourquoi est-ce que je reste ainsi comme un idiot, me donnant en spectacle aux braves gens ? »
              La réflexion, c'est l'activité qui vient juste après la pratique du détachement : la lecture des Écritures et la fréquentation de personnes spirituellement développées.
              L'affinement du mental, est la condition où l'attachement aux objets des sens est réduit au moyen des désirs spirituels et de la réflexion.
              La réalisation, Sattvapatti (2), c'est l'esprit dans la pure condition du Sattva, grâce à la pratique des trois étapes précédentes.
              L'étape de l'indifférence à sa réputation, Asamsakti (3), est la condition qui s'est développée sans aucune trace d'effort ou d'engagement en ce sens, grâce à la pratique des quatre étapes précédentes.
              L'étape de la vacuité phénoménale, Padarthabhavana (4), est la sixième, résultant des cinq précédentes : l'esprit s'établit fermement dans la non-contemplation de quelque objet que ce soit, interne ou externe, et s'en réjouit.
              La quatrième condition, Turiya, l'état transcendental (cf. IV.39-43), septième dans l'énumération présente, conclusion d'une longue pratique des six étapes qui précèdent, est la concentration (samadhi) sur sa propre nature, où l'on ne voit plus aucune différence réelle entre Soi et non-Soi – c'est là la condition de Jivanmukti, la libération de son vivant (cf. II.1-11).
              Quant à l'ultime étape, dite “au-delà du quatrième état”, c'est celle de la libération hors de son corps, videhamukti.

1 Sattva : le premier des 3 Gunas de la Prakriti primordiale; la prime essence, caractérisée par la pureté, la luminosité, l’harmonie et l’équilibre. Le sattva, à l’état pur, se désintègre. Cf. rajas et tamas.
2 Sattvapatti : réalisation du Soi.
3 Asamsakta : indifférent (asakta) aux compliments ou aux injures (shams).
4 Padarthabhava(na) (abhava = non-existence, absence; padartha = choses, objets) : 1) l’absence de la création phénoménale; 2) l’émancipation finale du purusha ou âme (le 25ème tattva) des liens de l’existence matérielle, des chaînes de la création phénoménale, en communiquant la connaissance juste des 24 autres tattvas et en distinguant correctement l’âme de ceux-ci.

V.36-40. Nidagha, ceux qui ont atteint à cette septième étape, trouvent leur jouissance en l'esprit – ils ne se noient plus dans les plaisirs et les peines. Ils agissent – ou n'agissent pas – uniquement à bon escient et au minimum. Ils accomplissent des actes découlant de leur passé ou suscités par leurs proches actuels, tels des dormeurs qui émergent d'un sommeil sans rêve.
              Ces sept étapes, seuls les illuminés peuvent les connaître – et s'ils atteignent ces conditions respectives, même les animaux, même les barbares, sont libérés à coup sûr, de leur vivant ou hors de leur corps.
La sagesse, en vérité, c'est la rupture des liens et la libération qui s'ensuit – et c'est la mort de l'illusion et du mirage.

V.41. Ceux qui ont accompli la traversée de l'océan des illusions, se sont hissés à une position éminente.

V.42-43. Les moyens de pacifier le mental sont rassemblés sous le terme de “Yoga”. Il est réputé posséder sept étapes, qui mènent au statut de Brahman.

V.44. Là, en cet état, il n'y a aucun sentiment de “toi” et “moi”, aucune identité propre ni altérité, pas plus que de perception d'existence ou de non-existence.

V.45. Tout y est paisible, sans besoin d'aucun soutien, vibrant dans l'akasha du cœur (cf. III.16-26), éternel, empli de félicité, dénué de souffrance ou d'illusion, de nom et de relation de cause à effet.

V.46. Ni existant, ni non-existant, ni entre les deux, ni la négation de ces trois alternatives; hors d'atteinte de la pensée et de la parole, plus plein que la plénitude, plus joyeux que la joie.

V.47. Au-delà de la perception du monde, là où les limites de l'espoir apparaissent vastes comme l'horizon toujours repoussé, il n'existe rien que ce soit en dehors de la Connaissance pure.

V.48. Le corps entre en existence seulement à partir du moment où il existe une relation entre celui qui perçoit, ce qui est perçu et la faculté sensorielle qui les connecte, tandis que cet état de libération est dénué d'une telle relation de triade (triputi, cf. II.63-69).

V.49. Entre les mouvements du mental qui va d'un objet à l'autre, se trouve l'essence non qualifiée de l'intellect supérieur, buddhi (1). Celui-ci est une perception immatérielle, un reflet sans support; toujours, à tout moment, identifie-toi à Cela (Tat, cf. IV.70-72).

1 Buddhi – La Raison, l'Intellect, le facteur dans l'appareil psychique qui perçoit et détermine. 1) L’intellect supérieur : raison, discrimination, jugement; 2) une des 4 fonctions de l’organe interne, l’antahkarana; 3) aptitude à juger et à décider selon la sagesse; 4) souvent traduit par « le mental » avec connotation de sagesse, d’intellect supérieur.

V.50. Ton essence éternelle est dénuée d'états similaires à la veille, au rêve et au sommeil profond, ou de qualités telles que l'intellect ou l'inertie mentale; à tout moment identifie-toi à Cela.

V-51. Exclusion faite de ce cœur de pierre qu'est l'inertie, à tout moment identifie-toi à Cela qui se trouve au-delà de la pensée. Rejetant au loin le fardeau du mental, tu découvres que tu es Cela qui est; en Cela, demeure établi.

V.52. Tout d'abord, le mental fut formé à partir du principe premier, le Soi suprême; c'est par ce mental que fut déployé cet univers, avec ses multitudes de détails. Hommes sages ! La vacuité, avec son nom fascinant, brille en se détachant du néant, tout comme le bleu se détache du ciel !

V.53. L'intellect sera dissous en même temps que s'estompent les constructions mentales, mais la nuée des images cosmiques restera sans se dissoudre. L'Esprit universel, un, infini, non-né, immaculé et pur, brille au sein de cette nuée, semblable à un ciel d'automne sans nuages.

V.54. Sur ce ciel a surgi un tableau, sans auteur ni support matériel. Il n'est perçu par personne; ainsi de notre propre expérience du Soi, sans le support du sommeil ou du rêve.

V.55. Dans le Soi conscient qui est le témoin universel, transparent et indiscutable, se reflètent comme dans un miroir tous les mondes, sans manifestation de volonté, quelle qu'elle soit.

V.56. Pour guérir l'esprit de son inconstance, qui provient de son agitation perpétuelle, médite en réfléchissant délibérément sur le fait que Brahman, l'unique, est le ciel de l'Esprit, le Soi sans divisions qu'est le cosmos.

V.57. Un immense rocher, couvert de veines principales et de multiples lignes secondaires : apprends à considérer ainsi Brahman, l'unique, avec les trois mondes (triloka, cf. III.16-26) superposés sur Lui.

V.58. C'est maintenant un fait notoire que ce monde n'a pas été créé comme problématique, puisqu'il n'existe pas de seconde entité créatrice qui pourrait causer un conflit. Et ce monde aux mille séductions, on comprend qu'il puisse être considéré comme une merveille.

V-59. Aussi longtemps agité que j'aie pu être, je suis maintenant paisible; il n'est rien d'autre que le pur Esprit. Mets de côté tous tes doutes, rejette tout esprit d'étonnement et regarde !

V.60(a). Répudie toute construction mentale et le principe de non-réflexion se dévoilera comme ayant le plus haut statut.

V.60(b). Les sages, après avoir liquidé leurs tendances négatives, ont atteint à l'infinitude...

V.61(a). ...ces sages, dont l'esprit est vaste et paisible, et qui se sont hissés au-dessus du mental.

V.61(b)-62. Celui qui a éclairci au moyen de la raison la nature ultime des choses selon le Védanta (cf. IV.1-24), dont les modifications d'esprit induites par les objets du monde ont cessé, qui a abandonné tout raisonnement, qui a répudié le domaine objectif comme dénué de valeur mais s'est emparé de cela seul qui possède une valeur éternelle, celui-là possède un esprit conforme à l'éternelle Réalité.

V.63-66. Lorsque le réseau d'impressions empiriques profondément ancrées dans les strates de la conscience est déchiré comme l'est le filet de l'oiseleur sous les dents d'un rat, lorsque sous l'effet du détachement et de la neutralité le nœud du cœur (cf. V.76-82) se rompt, notre nature de Brahman devient claire comme le cristal, en vertu de la Connaissance expérimentale, semblable à de l'eau boueuse traitée avec de la poudre de Kataka (1). On fait alors l'expérience du Témoin éternel; notre contemplation ne capte plus le registre de l'inerte, du non-Soi. Toujours de son vivant, on s'éveille à la Vérité suprême, celle-là même qui – seule – doit être réalisée. On a totalement laissé tomber les us et coutumes du monde, disparues avec les illusions sous un épais linceul d'oubli; de plus, en raison d'un détachement porté à maturité et à un degré éminent, on cesse de se délecter, pas même un tant soit peu, des nourritures terrestres, et même des prétendus délices, qui se sont révélés éventés et fades.

1 Kataka : capitale du Kalinga, actuellement Cuttack.

V.67. Comme l'0iseau s'échappe de sa cage, des illusions se libère d'un vigoureux coup d'aile l'esprit dépouillé d'attachements, de faiblesses, de notions opposées et d'artifices de l'intellect.

V.68. L'esprit qui est empli de la Vérité diffuse son éclat à la façon d'une pleine lune, il vainc toutes les mesquineries engendrées par la perplexité et chasse tous les dilemmes engendrés par les curiosités oisives.

V.69. « Ni moi ni personne n'existons ici; je suis uniquement Brahman, et Brahman est la Paix » — c'est ce que perçoit celui qui contemple l'articulation entre l'être et le néant.

V.70. De même que la conscience entre indifféremment en contact avec tout objet, quel que soit le sens concerné, et cela au gré des circonstances, de même l'homme qui maîtrise fermement son intellect, regarde avec une égale indifférence le cours des événements ou des actes à accomplir au quotidien.

V.71. L'expérience vivante qui s'est transformée en connaissance, s'avère seule satisfaisante. Le voleur que l'on reconnaît et avec qui on se lie d'amitié, n'est plus un voleur mais se révèle être un ami.

V.72. De même qu'un déplacement imprévu vers un village lointain, une fois qu'il a été accompli, est considéré sans allégresse par les voyageurs, de même la splendeur de la félicité (ananda, cf. II.1-11) qui leur a été échue en partage est considérée à sa juste valeur par les Connaisseurs de Brahman.

V.73. Même une légère diversion du mental bien contrôlé est considérée comme amplement suffisante; aucune élaboration à son propos n'est à rechercher [pour la maîtriser, par exemple, ou pour la clarifier ! NdT], une telle élaboration étant source d'afflictions futures.

V.74. Tel roi, tout juste libéré de captivité, se réjouit à l'idée de manger, ne serait-ce qu'une bouchée ! Tel autre roi, qui n'a pas été attaqué et jouit toujours de toute sa liberté, se soucie à peine de son royaume, aussi vaste soit-il !

V.75. Immobilise tes bras en les emboîtant l'un dans l'autre, pose de même une rangée de dents sur l'autre, replie tes jambes l'une sur l'autre, et attelle-toi à la tâche de conquérir ton mental.

V.76. Dans cet océan de la vie dans la matière, il n'y a aucune porte de sortie, si ce n'est dans la victoire sur le mental. Dans ce vaste empire des enfers, on ne rencontre que des habitants (dont nous-mêmes) et des adversaires (les organes des sens) durs à soumettre, qui montent des éléphants non apprivoisés (les actes négatifs) et sont armés de flèches de longue portée (les désirs irrésistibles).

V.77. Dans le cas d'un aspirant dont le vigoureux sens de l'ego s'est atténuée et qui a vaincu ses ennemis, les organes sensoriels, on voit que les impressions latentes (samskara - cf. II.38-41) qui étaient résolument tournées vers les plaisirs, se fanent, tels des lotus en hiver.

V.78. Tels des feux follets, les impressions latentes font des cabrioles, et ce tant que le mental demeure invaincu, en conséquence d'une culture insuffisante de la Vérité non-duelle.

V.79. Chez les hommes de discrimination, le mental, à mon avis, est un serviteur docile qui accomplit ce qui est voulu; c'est aussi un ministre, car il est prouvé que c'est lui qui est cause de tous ces bénéfices; et c'est un chef de troupes loyal, car c'est lui qui régule les assauts des organes sensoriels.

V.80. L'esprit du sage, à mon avis, est une épouse aimante, car il veille à faire plaisir; c'est aussi un parent et protecteur, car il veille à la sécurité, et un ami car il rassemble les meilleurs arguments pour mieux convaincre.

V.81. L'esprit de paternité, lorsqu'il procède d'une bonne étude du point de vue des traités (shastras - cf. II.14-37) et est pratiqué à la lumière de son jugement personnel, en vient à s'abolir de lui-même dès lors qu'il produit la perfection suprême.

V.82. En soi extrêmement pervers et égoïste invétéré au départ, une fois qu'il s'est bien éveillé, s'est maîtrisé et s'est purifié, le mental dévoile le joyau de l'esprit qui resplendit dans la grotte du cœur, attisé par ses propres vertus.

V.83. Ô Brahmane (cf III.16-26) ! Si tu veux gagner la perfection, accrois ta luminosité après avoir décrassé, dans les eaux de la discrimination, le joyau de l'esprit qui a longtemps macéré dans le bourbier de tes nombreuses imperfections.

V.84. C'est en venant totalement à bout des sens ennemis, en recourant à la souveraine discrimination et en contemplant la Vérité à la lumière de l'intellect, que tu traverseras l'océan de l'existence dans la matière.

V.85. Le sage sait que l'inquiétude, en soi, regorge de souffrances sans fin; il sait aussi que l'insouciance est la demeure de joies multiples, aussi bien ici-bas que dans l'au-delà.

V.86. Liée par les cordes des impressions latentes (samskara - cf. II.38-41), ce monde tourne autour du soleil, constituant le support de la vie dans la matière. Lorsqu'elles se manifestent, ces impressions causent bien des tourments; lorsqu'elles sont oblitérées, elles contribuent puissamment au bien-être.

V.87. Même si l'on est très intelligent, possédant une culture vaste et très poussée, de bonne naissance et placé à un poste éminent, on est ligoté par des désirs irrésistibles, comme un lion par une chaîne.

V.88. S'il recourt à un effort personnel intense, avec persévérance et en se conformant inébranlablement au code de conduite des Shastras, qui donc ne pourrait pas gagner la perfection ?

V.89. « Je suis cet univers dans sa totalité; Je suis le suprême Soi qui jamais ne cesse d'être. Rien n'existe en dehors de Moi. » — Cette vision est le mode initial d'affirmation du Soi en tant que Conscience suprême.

V.90. « Je transcende tout; Je suis plus subtil que la pointe d'un cheveu. » — Telle est, ô Brahmane, le second et salutaire mode d'affirmation du Soi.

V.91. Cette affirmation, salutaire dans son mode d'action, favorise la libération et non la servitude. Observe attentivement le cas de ceux qui se sont libérés de leur vivant, les jivanmukta.

V.92. La conviction de n'être pas plus qu'un agglomérat de parties, telles des mains, des pieds, etc., voilà le troisième mode d'affirmation du Soi – il est matériel et étriqué.

V.93. La racine de cet arbre du mal qu'est la vie dans la matière, est diabolique et il faut y renoncer. Épris de cette vie, l'homme du monde chute rapidement encore plus bas.

V.94. Écartant résolument ce mode vicieux d'affirmation du Soi, au moment opportun et en vertu de son mode d'affirmation salutaire (cf. V.90), on obtient la libération et la paix.

V.95. Il faut recourir aux deux premiers modes d'affirmation du Soi, non mondains; quant au troisième mode, le mondain, cause de souffrance, il faut y renoncer.

V.96. Il faut ensuite écarter même les deux premiers et l'on devient ainsi libre de tout mode d'affirmation du Soi, entamant ainsi l'ascension vers le statut de liberté transcendante.

V.97. La servitude n'est rien d'autre que l'envie impérieuse de jouissances dérivées des objects; y renoncer, c'est cela qu'on appelle libération. L'affirmation du mental est périlleuse; sa négation est une grande aubaine. L'esprit du Connaisseur tend vers la négation; le mental de l'ignorant est la chaîne qui le met en servitude.

V.98. L'esprit intemporel du Connaisseur n'est ni de félicité, ni sans félicité; ni inconstant, ni immobile. Il n'est ni existant, ni non-existant. Il n'occupe pas non plus la position du mental parmi toutes ces antinomies – c'est ce que maintient le sage.

V.99. Du fait de son extrême subtilité, l'akasha (cf. II.1-11) n'est pas perçu objectivement, lorsqu'il est illuminé par l'Esprit (1); de même, l'Atman indivis ne peut être observé, bien qu'il perçoive tout.

1 Atman : le Soi, le principe spirituel universel qui est le substrat des individualités vivantes. L'Atman est le Soi éternel et universel, l’Âme suprême, l’Absolu, Brahman.

V.100. À l'Atman impérissable, libre de toutes les chimères et au-dessus de toutes les nomenclatures, il a néanmoins été assigné certaines désignations, telles que le Soi, l'Esprit, etc.

V.101-102. Aussi transparent que la centième partie d'une particule d'éther (akasha), non composé, manifeste pour les Connaisseurs, toujours conscient de l'unique Soi de tout ce qui est pur dans la vie dans la matière, cet Esprit jamais ne se couche ni ne se lève; jamais Il ne s'élève ni ne s'abaisse; jamais Il ne disparaît ni ne réapparaît; Il n'est ni présent ni absent.

V.103. Cet Esprit possède un mode de perfection bien à lui, incontestable et sans appui d'aucune sorte.

V.104. Au tout début, purifie ton disciple par la quête de l'excellence, par exemple dans la tranquillité d'esprit, dans la retenue des organes sensoriels, etc. Par la suite, communique-lui ton enseignement, à savoir que ce monde tout entier est Brahman, c'est à dire le Soi dans sa pureté absolue.

V.105. Celui qui par malheur enseigne à un ignorant ou à un disciple semi-éveillé que « tout ceci est Brahman », le fera en fait plonger dans une série d'enfers sans fin.

V-106. Mais un disciple dont l'intellect a été bien éveillé, dont le désir de jouissances dérivées d'objets a été bien éteint et qui est libre de toute attente préconçue, se retrouve débarrassé de toutes les impuretés nées de l'ignorance fondamentale; le maître avisé est en droit de lui prodiguer son enseignement.

V.107. Comme un rayonnement là où se trouve la lumière, comme du jour là où se trouve le soleil, comme un parfum là où se trouve une fleur, ainsi il est un monde là où se trouve l'Esprit.

V.108. Quand le point de vue de la Connaissance a été épuré, quand l'aube de l'éveil se lève sur un vaste horizon, alors ce même monde cesse de paraître réel.

V.109. Établi en toi-même, tu réaliseras avec justesse la force et la faiblesse du flot de mes paroles – oui, tu le réaliseras par le mode supérieur de nescience, qui éperonne l'ardeur à dépasser la sphère du petit soi.

V.110. Par ce mode supérieur de nescience, est acquise la connaissance qui consume toutes les erreurs, ô Brahmane ! Un projectile en met un autre hors d'action; un défaut détruit son opposé.

V.111. Un poison peut être neutralisé par un autre; un ennemi peut en détruire un autre. Telle est la merveilleuse énigme des éléments qui se plaisent à la destruction de leur semblable !

V.112. Le sens réel de cette énigme ne peut être perçu. Tandis qu'on la scrute, elle cesse d'être – si on l'observe avec la flamme de l'imagination, qui contient la certitude qu'en vérité, rien de tout cela n'existe.

V.113. Celui qui chérit la pensée, secondée par l'imagination créatrice et libératrice, que tout ceci est l'esprit, l'Atman (cf. V.99), et que la perception d'une différence constitue la nescience, celui-là doit renoncer à cette nescience de toutes les manières possible.

V.114. Ô sage ! Cet état ultime, que l'on dit immortel, en vérité on ne le gagne pas ! Ô deux fois né ! Ne spécule pas sur l'origine de cette nescience.

V.115. Mais spécule plutôt sur la manière de la détruire. Une fois cette nescience dissipée et détruite, tu connaîtras alors cet état de renonciation ultime.

V.116. Cet état de plénitude intégrale inclut la connaissance de l'origine de Maya (1) et des moyens qui l'ont fait disparaître. En conséquence, évertue-toi à traiter avec les remèdes adéquats ce domaine de maux qu'est le royaume de Maya.

1 Maya : Le pouvoir de l'Illusion cosmique. La Puissance (shakti) de Brahman se manifestant en tant qu’univers phénoménal; la manifestation sous son aspect grossier, subtil et causal. Maya est synonyme d’ignorance (avidya), les illusions découlant de la confusion entre l'existence relative et la réalité; car elle est la grande Enchanteresse qui possède 2 pouvoirs : avriti ou avarana shakti ( pouvoir d’obnubilation) et vikshepa shakti ( pouvoir de projection).

V.117-118(a). Cela afin qu'elle ne puisse plus t'assujettir aux affres d'une renaissance, etc. L'océan de l'Esprit lance ses vagues de lumière en ton propre Soi, avec la splendeur de ses vibrations internes. Médite avec assurance et sans l'ombre d'un seul doute, dans l'intime de ta conscience, sur Cela (Tat, cf. IV.70-72) qui est homogène et infini.

V.118(b). Le pouvoir de l'Esprit, au sein de l'océan de l'Esprit, est un état légèrement agité de ce dernier.

V.119. Telle la vague de l'océan, ce pur pouvoir de l'Esprit lance son éclat là-même où il se trouve, tout comme le vent souffle automatiquement dans l'espace du ciel.

V.120. De façon analogue, le Soi lui-même, par Son propre pouvoir, acquiert la mobilité. Et cette Divinité omnipotente lance des éclairs durant un moment.

V.121. Les potentiels de cette Divinité en espace, temps et action, ne sont augmentés en aucune façon que ce soit; car Elle est majestueusement établie en Son infinitude, pleinement consciente de Sa nature essentielle.

V.122. Au-delà de toute compréhension, Elle fait naître à l'existence une forme finie. Quand cette Divinité, suprême enchanteresse, a fait naître cette forme finie, d'autres idées, points de vue, noms, nombres, etc., viennent à sa suite.

V.123-124(a). Le soi individuel (jiva), le « Connaisseur du champ », telle est la désignation de cette forme qu'a prise l'Esprit, ô Brahmane (cf III.16-26); c'est là la base de l'espace, du temps et de l'action, et c'est là que s'enracinent les constructions mentales ultérieures.

V.124(b). Et lui, le « Connaisseur du champ », ensemence la conscience avec les impressions latentes (samskaras, cf. II.38-41), et de nouveau assume le sens de l'ego (ahamkara, cf. III.16-26).

V.125. Le mental, entaché par le fort sens de l'ego en tant que déterminant d'identité, est ce qu'on nomme l'intellect, lequel, imaginant des formes et des relations entre elles, devient la base des cogitations.

V.126. Sous la profusion des images qui le traversent, l'esprit est graduellement transmué en conscience sensorielle liée aux organes. Le sage estime que le corps, incluant les membres locomoteurs, n'est en réalité que l'agrégat des sens.

V.127. C'est ainsi, en vérité, par étapes successives que descend le Jiva, tiré par les cordes de ses imaginations et impressions, enveloppé par une multitude de souffrances.

V.128. Ainsi l'Esprit au pouvoir infini a dégénéré en égoïsme dense, et c'est volontairement qu'il s'est enrobé de ses entraves, telle la chenille à soie dans son cocon.

V.129. Et, tel un lion enchaîné, il devient totalement dépendant de cette entrave qu'est le filet de ses propres imaginations, tissé par rien d'autre.

V.130. Parfois il opère en tant qu'esprit, parfois en tant qu'intellect; parfois en tant que connaissance, parfois en tant qu'action. Parfois il est égoïsme, parfois il est confondu avec l'objet de sa pensée.

V.131. Parfois on le nomme Prakriti (cf. II.1-11), et parfois il est considéré comme Maya (cf. V.116). Parfois, il est désigné sous l'étiquette « imperfection », et d'autre fois on en parle comme de « l'action ».

V.132. Parfois on proclame qu'il est une entrave, parfois il est pris en compte comme « octuple vers » (1). Parfois on le nomme ignorance (2), parfois on l'identifie au désir (3).

1 Gayatri (Mantra) : 1) hymne védique à Savitri, le Soleil, dont on invoque les pouvoirs de fécondation et d'illumination, et que l'on considéré également comme donneur des Védas: « Om ! Ô divinités des trois mondes, nous nous prosternons devant la radieuse splendeur du Donneur de vie. Puisse-t-Il illuminer les pensées de notre esprit. Om ! » 2) en versification, nom du mètre sur lequel est bâti ce mantra, consistant en trois vers de huit syllabes, rythme propice à la communication divine, que l'on trouve exclusivement dans le Rig Véda.
2 Avidya : 1) l’Ignorance primordiale; 2) l’ignorance par méconnaissance de la Réalité.
3 Trishna : soif; envie irrésistible; désir.

V.133. C'est à l'intérieur de lui-même, tel le figuier et ses graines, qu'il porte cette sphère de l'expérience empirique dans sa totalité, laquelle façonne les liens que sont ses désirs... oui, en vérité le Jiva est un arbre aux fruits stériles !

V.134-135(a). Ô Brahmane ! Cet éléphant enlisé dans un marais, c'est l'esprit que consument les flammes des soucis, qu'écrase le python de la rage, que ballottent les vagues de l'océan des désirs, et qui est oublieux de son géniteur grandiose : va le secourir !

V.135(b)-136. Ainsi les êtres humains (Jivas) sont des étapes sur l'échelle de l'Esprit, ils s'y sont établis en projetant à l'existence leur sphère individuelle. Leurs formes, sur des millénaires et des éternités, leur ont été assignées par Brahma. Innombrables sont les Jivas qui naquirent dans le passé, et maintenant encore ils surgissent de tous côtés.

V.137. D'autres encore seront portés par la vague de vie, myriade de gouttelettes jaillissant de la cascade ! Certains en sont à leur première naissance, d'autres ont eu des naissances par centaines.

V.138. D'autres ont déjà eu des naissances incalculables. Pour d'autres encore, il n'y aura que deux ou trois naissances supplémentaires. Pour d'autres, ils se sont réincarnés dans les règnes sous-humains ou sur-humains, tels les prestigieux Gandharvas (1), ou les maîtres de la Connaissance, ou encore les puissants Nagas (2).

1 Gandharvas : Musiciens et chanteurs célestes, compagnons des nymphes Apsaras qui les accompagnent de leurs danses, extrêmement beaux et talentueux. Ensemble, ils réjouissent les dieux, dont ils sont les demi-frères. Leurs villes sont réputées pour leur beauté extraordinaire, et tout ce qui les entoure ou les caractérise est d'un raffinement extrême. Ils se nourrissent exclusivement d'odeurs suaves, de parfums. Ils sont donc l'emblème de la vie paradisiaque, de l'hédonisme, de l'esthétisme raffiné et de l'érotisme délicat.
2 Nagas : « serpent » - 1) Divinités mineures, les nagas sont un terme générique englobant les « rampants » : pythons, cobras, dragons, et ils furent engendrés par le Rishi Kashyapa. Tout d'abord créatures de l'Océan primordial et des eaux montagneuses, ayant pour roi Varuna, le dieu prévédique de la foudre, ils furent assimilés aux génies souterrains, les Yakshas, gardiens des trésors de la Terre; leur symbolisme est très riche, ils sont aussi des symboles phalliques, utilisés dans les cultes de fertilité; 2) en tant que symbole de l'énergie vitale (ou kundalini), enroulée dans les 4 pétales du muladhara chakra, les nagas sont attaqués par l'oiseau Garuda, symbole de l'énergie sexuelle; l'un et l'autre étant des émanations de Vishnu, c'est donc à un parfait équilibrage de ces énergies complémentaires que visent les pratiques tantriques.

V.139. Parmi les êtres conscients, quelques Jivas sont identifiés au Soleil, à la Lune et au Seigneur des eaux, Varuna (1); d'autres, à Shiva, Vishnu et Brahma. D'autres encore se divisent eux-mêmes en castes : Brahmanas, Kshatriyas, Vaishyas, Shudras.

1 Varuna : Dieu des Eaux (océaniques, pluviales et souterraines), il détient les pouvoirs magiques de la Création et représente la loi divine à l'œuvre dans le processus alchimique de la vie. C'est un démiurge préhistorique et son pouvoir absolu concerne les hommes, par leur dépendance aux conditions naturelles planétaires. « Seigneur de l'Étendue primordiale », il est la vastitude et la pureté de la Divinité primordiale qui sert de trame à la Création; il représente également la pureté éthérée et l'immensité océanique de la Vérité absolue. En tant qu'Aditya, il est la Loi divine, qui régit les rapports des divins aux humains, la mystérieuse destinée de l'homme, la justice divine, totalisant les lois naturelles, morales et cosmiques, toutes trois immuables.

V.140. D'autres encore sont identifiés aux plantes, aux herbes, aux arbres, ainsi qu'à leurs fruits et à leurs racines, ou encore aux insectes ailés. Et d'autres encore sont identifiés à ces arbres : Kadamba, Jambira, Sama, Tala et Tamala.

V.141. Ou à ces montagnes : Mahendra, Malaya, Sahya, Mandara et Meru; ou encore aux océans d'eau salée, de lait, de ghee (beurre clarifié) et de jus de canne à sucre.

V.142. Mais aussi aux vastes horizons des quartiers de l'espace, et aux rivières aux flot rapide; ou à ces créatures qui s'ébattent bien au-dessus de la terre pour certains, et pour d'autres descendent en piqué et remontent tout aussitôt.

V.143-144(a). Frappés sans cesse par la mort, comme s'ils étaient des balles entre les mains de joueurs agiles, ces Jivas sont terrassés par la mort dans cet assaut sempiternel. Après avoir enduré des milliers d'incarnations, ceux qui ne sont pas des sages accomplis en dépit d'un degré certain de discrimination, tombent de nouveau dans les remous de la vie dans le monde.

V.144(b)-145. Le principe du Soi, l'Atman (cf. V.99), ne comporte aucune détermination d'espace, de temps, etc.; mais en vertu de Son pouvoir créatif, c'est par jeu qu'il assume un corps manifesté dans l'espace et le temps. Bien qu'Il possède la faculté innée de manifester un large éventail de créatures diversifiées, Il demeure néanmoins le Seigneur et Créateur suprême, même s'il devient l'esprit manifesté, lequel est instable et enclin à la construction suivie de dissolution.

V.146-148(a). À l'origine, en un instant, le pouvoir constructeur du Mental universel (1) façonne l'image de l'espace transparent (akasha - cf. II.1-11), apte à recéler, en tant que sa propre essence, la semence du son. Puis, gagnant progressivement en densité par le procédé des vibrations, le Mental fait surgir les vibrations de l'air, apte à recéler la semence du toucher.

1 Mahat : 1) le premier-né; le germe originel non évolué du principe créateur d'où sont issus tous les phénomènes du monde matériel. 2) l'Intelligence cosmique, selon le Samkhya, à distinguer de manas, l'intellect abstrait et concret; le 2ème des 25 éléments ou tattvas dénombrés par le Samkhya; 3) synonyme de Hiranyagarbha, selon le Védanta.

V.148(b)-149(a). À partir de ces deux, espace et air, qui sont les bases du son et du toucher, c'est par des frictions intenses et répétées que le feu est engendré.

V.149(b)-150. Puis, enrichi par ces trois (espace, air, feu) qui incluent une forme rudimentaire, le Mental procède à l'élaboration de la notion de liquide, et il devient instantanément conscient de la fraîcheur caractéristique de l'eau pure, ce qui est suivi tout aussitôt par la perception de l'eau.

V.151. Ainsi enrichi de tels attributs, le Mental enchaîne tout de suite en méditant sur les rudiments du concept d'odeur, d'où il s'ensuit la perception de l'élément terre.

V.152. Ensuite ce corps esquissé par les éléments rudimentaires [dans les variations associatives auxquelles ils procèdent – NdT], se dépouille de son extrême subtilité lorsqu'il capte dans l'espace céleste un éclair qui semble une étincelle de feu.

V.153. Unie à l'élément de l'égoïsme et au germe du mental individuel, cette abeille dans le lotus du cœur subtil est désormais dénommé le Puryashtaka (1).

1 Puryashtaka : « l'octuple citadelle » - Le corps physique et ses 8 ouvertures alimentent au plan subtil les 28 fonctions qui le constituent. Selon le MahaNirvana Tantra (Tantra de la Grande Libération), traduit par Arthur Avalon (Sir John Woodroffe) : « L'être humain est appelé jiva – ce qui signifie que l'Atma pourvu d'un corps, est possédé par l'égoïsme et par la certitude que c'est lui qui dirige le puryashtaka, à savoir les 5 organes d'action (karmendriya), les 5 organes de perception (jnanendriya), le quadruple antahkarana ou soi mental (Manas, Buddhi, Ahangkara, Chitta), les 5 souffles vitaux (Prana), les 5 éléments, Kama (le désir), Karma (l'action et ses conséquences), et Avidya (l'ignorance). Lorsque ces notions erronées sont détruites, l'incarnation n'a plus de raison d'être et l'entité qui avait revêtu le voile de maya peut atteindre le nirvana. Lorsque le jiva est absorbé en Brahman, il ne reste alors plus de jiva à proprement parler. »

V.154. En fonction de l'intensité du désir qui l'étreint, et en visualisant une incarnation resplendissante, l'esprit revêt progressivement de la matière grossière, tout comme le fruit de l'arbre sacré Bilva durant sa maturation.

V.155. Cette splendeur lumineuse dans le ciel, brillant comme l'or liquide dans le creuset, assume ensuite une forme dont les contours sont définis en vertu de sa nature inhérente [héritée de son karma accumulé antérieurement et parvenu à maturité – NdT].

V.156. Vers le haut pointe la tête, vers le bas les pieds. Des flancs partent les bras, et au milieu l'abdomen, avec ses diverses fonctions.

V.157(a). Avec le temps, le corps héberge l'esprit qui l'anime peu à peu, puis il atteint son développement complet, sans défaut.

V.157(b)-158(a). De façon semblable, le divin Brahma, ancêtre auguste de tout l'univers, S'est établi dans les manifestations de l'intelligence, de la pureté, de la force, de l'énergie, de toutes les formes de connaissance et de seigneurie.

V.158(b)-160(a). Contemplant Son propre corps, tout en séduction et en prééminence, le bienheureux Seigneur, dont la riche gamme de perceptions embrasse les trois dimensions du temps dans leur intégralité, se demanda ce qui ferait en premier son apparition dans cet espace suprême, dont l'essence est le pur Esprit, dont les limites ne sont nulle part.

V.160(b). Ainsi spéculait Brahma, dont la vision était aussi impeccable que celle de Shiva.

V.161. Par pans entiers, Il contemplait les ordres révolus de manifestations cosmiques précédentes. Puis Il se les remémora plus à fond, et les examina dans l'ordre déterminé par la totalité de leurs attributs respectifs.

V.162. Puis, dans un esprit ludique et par pure imagination, Il façonna une grande variété d'êtres vivants, chacun ayant son schéma unique et personnel de fonctionnement – et la totalité de ces êtres emplit, plus ou moins, une ville céleste.

V.163. Afin de leur procurer non seulement le bonheur mais la libération, afin qu'ils puissent développer la droiture, l'amour et le bien-être matériel, Il édifia les codes et traités (Shastras - cf. II.14-37) en abondance et en variété infinies.

V.164. Du fait que l'existence de l'univers a été fondée sur un projet initial qui se manifesta tout d'abord sous la forme de Brahma, cet univers ne dure que le temps que dure Brahma lui-même; avec Sa destruction, c'est aussi l'univers qui périt.

V.165. Ô meilleur des Brahmanes, en réalité il n'est rien, nulle part, à nul moment, qui naisse ou qui meure. La totalité du visible est irréel, ni existant, ni non existant.

V.166. Abandonne le vain théâtre de la vie dans la matière, c'est la fosse aux serpents que sont les désirs. Conscient de cette irréalité, réduis-les tous à leur trame essentielle, sur leur propre terrain.

V.167. Vis-à-vis de « la cité céleste », ornée de joyaux ou non, quels que soient les attributs qui la constituent (la nescience, l'instinct de procréation, et.), quelle est la logique derrière les plaisirs et les souffrances qui y sont vécus (1)?

1 Les épopées hindoues témoignent de la vie agité des royaumes célestes : conflits, trahisons, combats, carnages, etc. Par ailleurs, le statut d'être divin est karmiquement provisoire : tôt ou tard, ce karma s'épuise, et l'entité retourne vers des plans inférieurs : le classique Jeu de l'Oie, originaire de l'Inde antique, est un symbole ludique de la « roue des naissances et des morts », mais aussi de la précarité des situations, telles que figurées par deux lames majeures du Tarot (également originaire de l'Inde) : la Roue de la fortune et la Tour fracassée. (NdT)

V.168. C'est la peine – et non le sens de la satisfaction – qui est dans l'ordre régulier des choses en ce qui concerne les biens matériels et la vie conjugale, dans la partie ascendante de la vie. Qui peut développer un sens de la sécurité en ce domaine, alors que la nescience et l'illusion fondamentale s'enracinent de plus en plus fermement ?

V.169. Quant aux expériences agréables de la vie dans la matière, dans leur abondance elles causent l'attachement de l'insensé à cette existence, tandis qu'elle sont à la source de la froideur objective qui caractérise l'homme sage.

V.170. Aussi, Nidagha, avec ton degré d'éveil face à la Vérité, dois-tu cultiver l'indifférence face à tout ce qui a pu disparaître dans les activités qui faisaient ta vie, et accepter sereinement tout ce qui peut se présenter spontanément.

V.171. Ce qui signale un homme de discrimination, c'est son indifférence spontanée dans les situations qui ne rencontrent pas l'assentiment ni une réponse chaleureuse de la part de ceux qui les partagent avec lui.

V.172. Capable de reconnaître le juste milieu entre le réel et l'irréel, et même d'y recourir à volonté, tu ne dois ni t'accrocher au domaine objectif, externe ou interne, ni le fuir.

V.173. L'intellect d'un homme sage et toujours actif, libéré de l'attachement comme de l'aversion, demeure sans tache, semblable à la feuille du lotus que ne peut mouiller l'eau de l'étang.

V.174. Ô sage deux-fois né, si l'éclat et le mirage des objets ne charment pas ton cœur, et si tu as bien saisi ce qui est absolument à connaître, alors tu as traversé l'océan de l'existence empirique, de la vie dans la matière.

V.175. Afin de gagner le statut de prééminence, il te faut séparer, au moyen de la sagesse suprême, le fonctionnement propre de ton esprit avec toutes les impressions latentes (samskara - cf. II.38-41), comme tu le fais d'une odeur suave et de la fleur qui la dégage.

V.176. L'homme de discrimination supérieure qui monte à bord du radeau de la Sagesse, traverse cet océan de la vie empirique alimenté par les eaux des impressions latentes.

V.177. Quant à ces hommes qui connaissent ce monde et tout autant ce qui est au-delà, ils se conforment à tous les usages. Ils ne fuient ni ne recherchent en rien les voies du monde.

V-178. Un véritable bourgeonnement de constructions mentales découle de la propension de l'Esprit à produire des objets connaissables – ce même Esprit qui est infini, qui est la Vérité de l'Atman, qui est l'Être universel.

V.179. Ce bourgeonnement se dessine d'abord en touches légères, puis graduellement emplit l'espace mental, se développant en esprit individuel; c'est ensuite qu'il produit l'inertie, comme un formation nuageuse.

V.180. Imaginant des objets et les voyant comme autres que le Soi, l'Esprit est pour ainsi dire transformé en un processus constructif, tout comme la graine est transformée en jeune pousse.

V.181. La construction mentale est indéniablement un procédé qui consiste à juxtaposer et fusionner des constituants divers; elle entre automatiquement en action et croît rapidement en direction de la souffrance, jamais de l'allégresse.

V.182. Ne t'adonne pas à la construction mentale; demeure en équilibre sur le juste milieu, sans t'attarder sur le versant positif de l'existence. Et persévère dans l'arrêt des constructions mentales. C'est ainsi qu'on ne poursuit plus jamais la piste de telle ou telle construction.

V.183. Il suffit de la simple absence d'imagination, et le procédé de construction mentale diminue automatiquement. Un acte de construction en cristallise un autre. L'esprit s'enrichit à ses propres dépens, ô sage !

V.184. Le pouvoir de répudier la construction mentale réside dans le Soi. Une fois ceci accompli, qu'est-ce qui s'avérerait difficile ? Tout comme est vide le ciel, est vide le cosmos tout entier.

V.185. Sage Brahmane ! Tout comme la balle sur le grain ou le vert-de-gris sur le cuivre sont ôtés au prix d'un petit effort, de même les impuretés mentales de l'homme sont réversibles.

V.186. Tout comme le grain de paddy [riz pas encore décortiqué - NdT], l'impureté native du Jiva peut elle aussi être évacuée dans une large mesure. Il n'y a aucun doute à ce propos. En conséquence, mène ton combat vers la libération ! »

 

Adhyaya VI - Chapitre VI

[Suite et fin de l'enseignement de Rihbu à Nidagha :]

VI.1. Abandonne le mirage séduisant à l'impact profond, qui est tissé par ton imagination face à la vie empirique, et demeure ce que tu es en réalité, ô toi, sans souillure ! Comme en te jouant, parcours le monde.

VI.2. En s'imprégnant avec une détermination incisive de la pensée « En tout contexte, je suis un non-acteur », il ne demeure plus que la perception de l'identité unique, que l'on nomme l'immortalité suprême.

VI.3. En regard de toutes les souffrances élaborées uniquement par notre conviction d'être l'auteur de notre vie, il ne reste au final qu'une identité unique, lorsque nos constructions mentales se raréfient.

VI.4. Cette unique identité, équanimité parmi toutes les humeurs et émotions, est l'état en lequel s'enracine la Vérité. Lorsqu'il s'y est ancré profondément, l'esprit ne connaît plus de renaissance.

VI.5. Ô sage ! Renonce aux concepts d'acteur et de non-acteur sous toutes leurs formes, abolis le mental, et demeure ce que tu es en réalité; sois inébranlable.

VI.6-7. Fermement établi en l'ultime équilibre, abandonne jusqu'à la tendance même à la renonciation. Abandonne toute chose ainsi que ses causes – la dichotomie entre l'Esprit et le mental individuel, la lumière et les ténèbres, etc., les impressions latentes et ce qui les engendre, aussi bien que les vibrations des souffles vitaux – et sois toi-même, semblable à l'espace céleste, avec un intellect parfaitement immobilisé.

VI.8. Celui qui, après avoir totalement essuyé du miroir de son esprit les rangées amassées de ses impressions latentes, demeure libre de tout souci, c'est lui, l'être libéré, c'est la Divinité suprême.

VI.9. J'ai contemplé tout ce qui valait la peine d'être vu; jouet de l'illusion, j'ai déambulé dans les dix directions de l'espace. Pour l'ignorant qui erre, de raisonnement en raisonnement, dans les régions de l'existence empirique, celle-ci finit par se rétrécir aux dimensions d'un sabot de vache.

VI.10. Dans le corps avec son intérieur et son extérieur, ses zones supérieure et inférieure, dans les régions intermédiaires, ici et là, se trouve le Soi; il n'est pas un seul monde qui ne soit le Soi, de part en part.

VI.11. Il n'est rien en lequel je ne me trouve pas; il n'est rien qui ne soit pas Tat, Cela (cf. IV.70-72), de part en part. Que désirer de plus ? Toute chose est essentiellement Être et Esprit, imprégnée de Cela.

VI.12. Tout ceci est Brahman, indéniablement; toute cette réalité qui a été déployée, est le Soi. Je suis un et celui-là est un autre – abandonne d'urgence cette illusion, ô sans souillure !

VI.13. Il est absolument impossible que les objets surimposés puissent se trouver également en Brahman, l'éternel, le déployé, l'indivis. En Lui, il n'est ni chagrin, ni illusion, ni vieillesse, ni mort suivie de renaissance.

VI.14. En réalité, ce qui se trouve ici est uniquement Cela, Tat. Sois calme en toutes circonstances, fais l'expérience des choses comme elles se présentent et n'entretiens aucun désir, quel qu'il soit.

VI.15(a). Sans rien rejeter, sans rien t'approprier, sois calme en toutes circonstances.

VI.15(b)-16. Ô grande âme ! Des connaissances sans défaut volent prestement vers celui qui se trouve dans sa dernière incarnation, tout comme des perles à l'éclat pur se logent dans les meilleures bambous. Cet exemple est donné avec l'intention de s'adapter au mieux à ceux qui développent l'impartialité (1).

1 Cette grossière erreur (une perle dans du bambou), est lancée pour tester leur flegme, leur renoncement à montrer qu'ils savent mieux, leur dépassement de l'irritation devant les erreurs d'autrui, qu'il fallait autrefois corriger à tout propos !

VI.17. La certitude qu'il s'agit de cette connaissance sans défaut, qui s'accompagne de joie, provient du contact intime entre celui qui perçoit et l'objet perçu. Nous méditons comme il convient sur ce Soi, tout de stabilité, qui est manifeste dans la vérité de notre propre soi et qui est à la source de cette joie qui accompagne la connaissance innée.

VI.18. Abandonnant la perception du voyant et de l'objet vu, en même temps que nous nous détachons de nos impressions latentes (samskara - cf. II.38-41), nous méditons comme il convient sur ce Soi qui se manifeste tout d'abord en tant que perception.

VI.19. Nous méditons comme il convient sur le Soi éternel, l'illumination de toutes les lumières, qui occupe le juste milieu entre "exister" et "ne pas exister".

VI.20. En se débarrassant du Seigneur qui trône dans le lotus du cœur, certains se mettent à courir après une autre divinité : en fait, ils partent à la chasse au trésor après avoir rejeté le joyau Kaushtubha (1) déjà en leur possession !

1 Kaushtubha : variété de gemme ou joyau que certaines divinités portent sur la poitrine.

VI.21. De même qu'Indra frappe les pics montagneux de ses coups de foudre, de même doit-on frapper avec le bâton de la discrimination ces adversaires qui ont pris la forme des organes des sens, tant actifs que passifs.

VI.22. Dans ce mauvais rêve que l'on visionne dans la nuit de la vie dans la matière, dans cette illusion vide qu'est le corps, tout ce qui est expérimenté comme faux-semblant, projeté par la vie empirique, ne peut être qu'impur.

VI.23. Dans l'enfance, on est stupéfait par l'ignorance; dans la jeunesse, on est vaincu par une femme. Pour le restant de son temps, on est inquiété par son épouse. Que peut-on accomplir en tant qu'homme de moyenne capacité ?

VI.24. Mais la suite a de quoi faire hurler : L'irréalité chevauche sur les vagues de l'existence; la laideur sur celles des jolies choses; la peine sur celle des plaisirs. Y a-t-il une seule entité à laquelle on puisse se raccrocher ?

VI.25. Ils trépassent eux aussi, ces hommes si importants que, du moindre cillement de leurs paupières, ils décident de la prospérité ou du désastre du monde. En regard, que représente un humble citoyen comme moi ?

VI.26. Cette vie empirique de l'être humain se trouve, dit-on, à la limite où commence la souffrance [des mondes inférieurs, traditionnellement dénommés “enfers” - NdT]. Dès lors que le corps s'y est profondément incarné, comment le plaisir peut-il devenir une victoire définitivement acquise ?

VI.27. Je suis éveillé ! Je suis éveillé ! Le voici, cet infâme voleur qui a empoisonné ma vie, le mental ! Je vais le détruire : trop longtemps, j'ai supporté ses attaques.

VI.28. Ne sois pas déprimé. Ne cherche pas à saisir, c'est ce qui est justement à éviter. Abandonne l'idée de rejet autant que de saisie, enracine-toi profondément dans ce qui n'est ni à saisir ni à rejeter, et demeure intégralement ferme.

VI.29-30. Le Connaisseur, qui s'est délesté de toute chose susceptible de rejet ou de saisie, possède, tout en étant dépouillé d'impressions latentes, les attributs suivantes : libération du désir et de la peur, de l'impulsion et de l'action; éternité, égalité, sagesse, douceur, certitude, fermeté, amabilité, contentement, charité, voix douce et posée.

VI.31-32. De la pointe acérée de ton intelligence pénétrante, déchire le filet que jettent les désirs irrésistibles, telle une pêcheuse, dans les eaux de la vie transmigratoire – un filet tissé par les cordelettes des innombrables pensées, et disperse-les de même que les forts vents éparpillent le vaste filet de nuages. Puis demeure établi dans ce vaste espace, tel l'immuable Brahman.

VI.33. Fends le mental avec le mental lui-même, comme on fend un tronc avec une hache. Puis atteins au statut de sainteté, sans tarder, et demeures-y fermement.

VI.34. Debout ou en mouvement, dormant ou marchant, demeurant à un endroit, t'élevant dans les hauteurs ou retombant bas, mais toujours empreint de la certitude intérieure que tout cela est profondément irréel, évite tout attachement.

VI.35. Si tu entretiens la moindre dépendance vis-à-vis du monde des objets, alors tu possèdes encore un mental qui t'enchaîne. Si au contraire tu rejettes ce monde des objets, tu n'es pas possédé par ton mental : tu es libéré.

VI.36. « Ni moi ni ceci, ne sommes réels » - pénétré de cette vérité, demeure absolument immuable, durant les intervalles de conscience subjective ou objective.

VI.37. Débarrassé de ce qui jouit et de ce dont il jouit, fixé dans le moyen terme entre l'objet et celui qui en jouit, adonne-toi toujours à la contemplation de ton propre Soi, qui est pure conscience.

VI.38. Demeurant dans la saveur de l'Unique, sois empli du Soi suprême; ressaisis-toi de temps à autre, en recourant à ce qui est sans support.

VI.39. Ceux qui sont entravés par des cordes physiques, on peut les libérer; mais nul ne peut être libéré par personne, qui est entre les griffes de l'insatiable avidité. Aussi, Nidagha, dois-tu te débarrasser de toute envie tenace, en reniant toutes les constructions mentales, quelles qu'elles soient.

VI.40. Taille ton chemin à travers cet insatiable avidité qui est tout autant nuisible qu'innée, à la pointe de l'épée de l'abnégation, et poste-toi dans la zone limitrophe du présent et du futur, où tu dissiperas entièrement et immédiatement toute crainte, quelle qu'elle soit.

VI.41-43. Rejette la conviction invétérée « Je suis la vie même de ces objets, et ces objets sont ma vie même ! » ou « Sans tout ceci je ne serais rien, et tout ceci ne serait rien sans moi », mais réfléchis plutôt en ces termes : « Je n'appartiens à aucun objet que ce soit, et aucun objet ne m'appartient ». Ainsi, l'intellect gagne en quiétude et les actions nécessaires sont accomplies dans l'esprit qu'il s'agit d'un simple jeu plaisant. Les impressions latentes, chez un tel agent actif, demeurent non accueillies. Et cette renonciation, ô Brahmane (cf III.16-26), est à ce point prônée qu'elle vaut l'apprentissage de la méditation profonde !

VI.44. En celle-ci, l'équilibre parfait de l'intellect entraîne une oblitération totale des impressions latentes. Et on juge celle-ci accomplie, dès lors que son acquisition a pour conséquence le renoncement allant jusqu'au corps, dans une perte totale du sens de possession.

VI.45. Oui, on l'appelle libéré-vivant, Jivanmukta, celui qui continue de vivre après avoir abandonné jusqu'au dernier des objets concevables, en conséquence du fait qu'il a, comme en se jouant, renoncé à toutes les impressions latentes d'identité personnelle.

VI.46. Ayant renoncé à toutes les constructions mentales sans fondements, ainsi qu'aux impressions latentes, celui qui a ainsi conquis la quiétude d'esprit est bien le meilleur parmi les Connaisseurs de Brahman; oui, il est le libéré ! Son renoncement est si entier qu'il ne peut qu'être déduit par autrui.

VI.47-48. Deux types de disciples intrépides, indifférents aux plaisirs et aux souffrances qui se présentent dans le cours normal de toute vie, sont parvenus au stade de Brahman – le renonçant, de type passif, et le yogin, de type actif, qui sont l'un et l'autre auto-disciplinés et sereins. Ô Seigneur des sages ! Car en vérité ils ne luttent ni pour obtenir ni pour rejeter la moindre pensée parmi la masse des modifications mentales internes.

VI.49-50(a). Il est appelé à juste titre Jivanmukta celui qui vit comme dans un sommeil sans rêves, qui n'est ni exalté ni déprimé par les émotions courantes – joie, intolérance, crainte, colère, convoitise, impuissance – et qui est dégagé de toute préoccupation sur aucun objet que ce soit.

VI.50(b). L'insatiable avidité qu'engendrent les impressions latentes dirigées vers les objets extérieurs, est réputée maintenue en servitude.

VI.51-52(a). La même avidité, dégagée des impressions latentes liées aux objets, est réputée libérée. Sache-le, le désir qui culmine dans la prière fervente « Que ceci soit mien ! », est une chaîne puissante qui pérennise souffrance, renaissance et peur.

VI.52(b)-53(a). L'homme magnanime renonce au désir en soi, qui enchaîne aux objets tant abstraits que matériels, et il gagne ainsi l'état sublime.

VI.53(b)-54(a). Puis il dépasse l'étape de l'attachement aux concepts de servitude et libération, de plaisir et de souffrance, de réel et d'irréel, et il demeure absolument inébranlable, tel l'océan étale, sans ride ni vague.

VI.54(b). Ô homme de bien ! Quatre certitudes sont possibles à l'être humain.

VI.55. « Engendré par mes père et mère, je suis mon corps – de la tête aux pieds. » Cette certitude, ô Brahmane, résulte de la simple observation des soucis qu'entraîne la servitude !

VI.56. Les hommes de bien possèdent une deuxième sorte de certitude qui favorise la libération : « Je me trouve au-delà de tous les objets et de tous les êtres, et je suis plus subtil que la pointe d'un cheveu. »

VI-57. Ô le meilleur des Brahmanes, une troisième sorte de certitude favorise la libération, à ce qu'on affirme : « Ce monde matériel et cet univers indestructible ne sont, dans leur totalité, rien d'autre que moi-même ! »

VI.58. Il y aussi une quatrième sorte de certitude, qui entraîne la libération, consistant en l'assertion suivante : « Moi et le monde entier sommes vides, et semblables au ciel, en permanence. »

VI.59. Voici ce qu'on ajoute : la première sorte de certitude résulte de cette inextinguible avidité qui n'apporte que servitude. Ceux qui possèdent les trois autres sortes sont désintéressés, extrêmement purs et gagnent la libération dans leur vie actuelle. Leurs désirs ont été totalement purifiés.

VI.60. Le sage à la grande âme, le Mahatma (1), dont l'esprit est saisi de la certitude « Je suis la totalité », ne renaîtra plus jamais ni ne connaîtra de nouveau le goût de la souffrance.

1 Mahatma: « grande âme » - Désignation usuelle et titre honorifique pour un renonçant (sannyasin), un saint et tout personnage tenu en haute estime.

VI.61. Brahman a été identifié à la vacuité, d'où surgirent Prakriti, Maya, ainsi que la Conscience. On l'a également décrit comme étant « Shiva, le pur Esprit, le Seigneur, l'Éternel et le Soi. »

VI.62. Là, en Brahman, s'épanouit le Pouvoir non-duel, qui est le Soi suprême de part en part; comme en se jouant, Il projette l'univers et le construit au moyen d'éléments issus autant de la dualité que de la non-dualité.

VI.63. Celui qui recourt à l'état de vacuité au-delà de tous les objets, qui est imprégné de part en part de l'Esprit qui est perfection, qui n'est ni agité, ni content de soi – celui-là ne connaît plus aucune souffrance dans cette vie dans la matière .

VI.64. Celui qui accomplit l'action qui convient selon ce qui échoit, regardant du même œil ami ou ennemi, libéré de ses goûts comme de ses dégoûts – celui-là n'est jamais pris de tristesse ni d'espoir.

VI.65. Celui qui prononce les paroles qui font plaisir à tous, qui s'exprime agréablement quand on s'adresse à lui, qui est au courant des pensées de tous ceux qui l'entourent – celui-là ne connaît jamais la souffrance de la vie dans la matière.

VI.66. Aie recours à la vision primordiale de la Réalité, qui se signale par la renonciation à tout objet et par une ferme assise en le Soi, et parcours sans crainte le monde, comme un authentique Jivanmukta.

VI.67. Bannis intérieurement tous les désirs et, libéré de tout attachement, débarrassé de toute impression latente, mais extérieurement te conformant aux schémas établis de conduite, parcours sans crainte le monde.

VI.68. Extérieurement semblable à l'activité enjouée, mais, au fond de ton cœur, libre de tout enthousiasme; apparemment l'auteur de tes actes, mais en réalité un non-auteur – parcours le monde, avec une compréhension épurée.

VI.69. Ayant renoncé à tout égoïsme, ayant conservé toutes les apparences de la raison, brillant d'un éclat céleste, sans aucune souillure – parcours le monde, avec une compréhension épurée.

VI.70. L'esprit élevé, la conduite claire, conforme aux normes établies, dégagé de toute obsession, menant en apparence la vie usuelle dans la matière, ...

VI.71. ... recourant à l'esprit intérieur de renonciation, cet homme agit apparemment pour accomplir quelque but. Seul un homme mesquin fera une discrimination, affirmant que l'un est un esprit-frère, l'autre un étranger.

VI.72-73(a). Pour tous ceux qui vivent en grandes âmes, l'humanité entière ne constitue qu'une seule famille. Réfugie-toi en cet état de liberté vis à vis de toutes les considérations du monde, par-delà la vieillesse et la mort, là où toutes les constructions mentales sont taries, où nul attachement ne peut trouver un point d'ancrage.

VI.73(b). Cet état est celui de Brahman, d'une pureté absolue, au-delà de l'inextinguible avidité comme de la souffrance.

VI.74(a). Ainsi équipé, on parcourt librement la terre sans être abattu par les crises qui peuvent survenir.

VI.74(b)-75. À l'aide du détachement, excelle en magnanimité (cf. Mahatma, VI.60), élève ton esprit par tes propres efforts, et persévère afin de jouir du fruit de la libération en Brahman.
Grâce au détachement, la perfection s'accomplit par la voie de la négation [du monde matériel et des désirs – NdT].

VI.76-77(a). Alors, l'esprit est vidé de toute convoitise et semble un lac aux eaux pures sous le ciel d'automne.
Pourquoi donc est-ce qu'un homme intelligent n'a pas honte de s'accrocher aux mêmes routines insipides, jour après jour ?

VI.77(b). La servitude est façonnée par la conscience en fonction des objets qui l'animent; une fois libérée de ceux-ci, la conscience voit la libération succéder à la servitude.

VI.78. « La Conscience, ou Esprit, n'est jamais en soi un objet; tout est le Soi » – telle est l'essence de toutes les doctrines affiliées au Védanta. Recourant à cette doctrine sûre, pose sur le monde un regard maîtrisé par l'intellect discriminateur, et libre.

VI.79. Tu parviendras à coup sûr au Soi et à son statut de félicité (ananda, cf. II.1-11), si tu maintiens la pensée : « Je suis l'Atman (l'Esprit), ces mondes sont l'Atman, les points cardinaux mènent tous à l'Atman, et toutes ces créatures appartenant à la manifestation sont l'Atman ! »

VI.80-81. « Je suis la Gloire (1), vierge du moindre objet ou perception, intégralement pure, éternellement manifestée, libre de toutes les apparences, celle du voyant comme celle du témoin; Je suis l'Esprit, indépendant de tous les objets; Je suis la lumière en son essence et dans la plénitude de son orbe; il n'est rien que Je doive connaître, car Je suis la Connaissance, pure et absolue. »

1 Mahas : grandeur, puissance, gloire.

VI.82. Roi parmi les sages ! C'est avec toutes tes constructions mentales démantelées, avec tous tes désirs ardents abolis, que tu dois pénétrer dans l'état de certitude afin de t'établir à demeure dans le Soi.

VI.83. Tout Brahmane en quête de la Vérité, qui étudie longuement cette Grande Upanishad, deviendra un érudit versé dans les Védas. S'il n'était pas un initié, il en deviendra un; il sera purifié par le feu, l'air, le soleil, la lune, la Vérité, et par tous les autres agents de purification. Il sera connu de tous les dieux; il sera propre, comme s'il s'était baigné dans toutes les eaux sacrées. Il demeurera dans les pensées de tous les dieux. Il sera considéré comme ayant accompli tous les sacrifices. C'est à lui que reviendront les fruits que procurent les soixante mille récitations de la Gayatri (cf. V.132), et les lacks (1) de répétitions de l'Itihasa (2), des Puranas et du Shri Rudra, au surplus des dizaines de milliers de répétitions de l'Omkara (3). Sa présence bénira des files d'êtres humains, aussi loin que portent les regards; également, il pourra bénir sept générations, dans le passé comme dans le futur. C'est ce que déclare Celui qui est né de l'Œuf d'or (4). « Par la répétition des paroles sacrées, on aborde à l'immortalité. »

1 Lack : cent mille.
2 Itihasa : « comme on le rapporte », l'histoire, les chroniques du passé; terme englobant le Ramayana et le Mahabharata, les deux grandes épopées retraçant les origines de la civilisation indienne.
3 Omkara : 1) le mot sacré Om, le Verbe, appelé aussi pranava; 2) la vibration primordiale.
4 Hiranyagarbha (hiranya = or; garbha = embryon, œuf) : 1) « Celui qui est né de l’Œuf d’or », l’une des épithètes de Brahma; 2) état subtil de l’être; 3) la manifestation considéré sous son aspect subtil; équivalent de sutratma. Cf. Ishvara et virat.

Telle est la Grande Upanishad.

 

Om ! Que mes membres et mon discours, Prana, yeux, oreilles, vitalité
Ainsi que tous mes sens, se développent en force.
Toute existence est le Brahman des Upanishads.
Que jamais je ne renie Brahman, ni que Brahman me Renie.
Qu'il n'y ait jamais aucun reniement:
Qu'il n'y ait jamais aucun reniement, en tout cas de ma part.
Puissent les vertus que proclament les Upanishads devenir miennes,
Moi qui suis dévoué à l'Atman; puissent ces vertus résider en moi.

Om ! Que la Paix soit en moi !
Que la Paix gagne mon environnement !
Que la Paix soit en les forces qui agissent sur moi !

 

Ici se termine la Mahopanishad, appartenant au Sama Véda.

 

 

                                                                                                                                                                                                
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