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UPANISHADS GÉNÉRALES Maha Upanishad La Grande Upanishad
Om ! Que mes membres et mon discours, Prana, yeux, oreilles, vitalité Om ! Que la Paix soit en moi !
Adhyaya I - Chapitre I
I.1-4. Nous allons exposer la Grande Upanishad. Narayana (1), dit-on, était le seul à exister. N'existaient alors ni Brahma, ni Shiva, ni les Eaux, ni le Feu ni le Soma (2), ni Ciel ni Terre, ni les étoiles, ni le Soleil ni la Lune. Il ne pouvait donc être heureux.
I.5-6. De cet hymne, s'élevèrent quatorze Purushas (1) (Brahman, Vishnu, Rudra, Ishana, Sadashiva et neuf Prajapatis (2), tel Daksha), une vierge (Mula-Prakriti), les dix organes (cinq organes de perception et cinq d'action), auxquels s'ajoutèrent Manas – le mental – en tant que onzième, Chaitanya - l'intellect supérieur – en tant que douzième, Ahamkara – le sens de l'ego – en tant que treizième, Prana – l'énergie vitale – en tant que quatorzième, Atma – le Soi, l'âme – en tant que quinzième organe, Buddhi – la raison, Kama – le désir, Karma - l'action et Tamas – l'ignorance, les cinq Tanmatras (3) avec les éléments matériels, et enfin le Sutratman (4) – l'Être cosmique subtil, qui fut le vingt-cinquième.
I.7. Puis, de nouveau Narayana eut le désir de quelque chose d'autre, et il y réfléchit. De son front surgit un être doté de trois yeux et d'un trident, qui avait en sa possession gloire, célébrité, véracité, célibat, austérité, détachement, conscience mentale, souveraineté, les sept Vyahritis (1), ainsi que le Pranava (2), le Rig puis les autres Védas, et tous les mètres poétiques, qui étaient Son propre corps – oui, tel est le Seigneur suprême.
I.8-9. De nouveau, Narayana eut le désir de quelque chose d'autre, et il y réfléchit. Sur son front, la sueur perla et se transforma en grandes plaines d'eaux, qui recelaient en leur sein un œuf d'or, Hiranyagarbha (1), dont naquit Brahma aux quatre visages : regardant en direction de l'est, Narayana devint la Vyahriti Bhuvar (Entremonde), le Chanda (2) Gayatri, le Rig Véda et le dieu du feu, Agni; regardant en direction de l'ouest, Narayana devint la Vyahriti Bhur (Terre), le Chanda Trishtub, le Yajur Véda et le dieu des vents, Vayu; regardant en direction du nord, Narayana devint la Vyahriti Suvar (Ciel), le Chanda Jagati, le Sama Véda et le dieu solaire, Surya; regardant en direction du sud, Narayana devint la Vyahriti Mahar (Monde divin), le Chanda Anustub, l'Atharva Véda et le dieu lunaire, Soma.
I.10-13. Méditez sur le dieu aux milliers de têtes et d'yeux, source de la plénitude universelle, qui se tient au-delà de la totalité, Narayana l'Éternel – car c'est sur Lui que repose l'univers manifesté. Semblable au calice d'un lotus, le cœur humain pend, égouttant de l'eau froide pour entretenir la vitalité. En son centre, une flamme vive ondule dans toutes les directions, subtile, bien érigée : là est présent le Grand Être – Il est Brahma, Shiva, Indra, Il est immortel et rayonne de Sa propre splendeur.
Adhyaya II - Chapitre II
II.1-11. Suka, intelligence éminemment brillante, s'étant consacré à la Félicité naturelle (1), prince parmi les sages, réalisa la Vérité dès sa naissance (donc sans instruction préalable !). Ainsi, une personne peut acquérir une certaine connaissance du Soi par elle-même au prix d'une longue auto-analyse. Il en est ainsi parce que le Soi est au-delà de toute description, qu'il n'est pas réalisable par les moyens du monde, ni par l'intellect ni par les organes des sens. La pure Félicité, d'essence atomique (donc subtilissime - NdT), est encore plus subtile que l'éther (Akasha) (2). Les milliards de particules sont entraînées dans le tourbillon génération-existence-dissolution dans le sein de l'Être suprême, suivant la rotation du pouvoir de Prakriti (3).
II.12-13. Suka sut tout cela d'emblée, grâce à son intellect subtil; et il demeura en cet état d'esprit, sans discontinuer, tant il fut captivé !
II.14-37. Il savait d'emblée tout, mais par respect pour la tradition, il suivit les étapes usuelles.
II.38-41. « Dès lors que l'on nettoie le miroir de la conscience du reflet des phénomènes visibles, en réalisant qu'ils n'ont en vérité aucune réalité, se lève alors la grande paix du Nirvana (1), l'extinction qui est libération.
II.42-62. Est réputé jivanmukta, celui qui a perdu le goût du divertissement en s'éprenant de l'austérité, et pour nulle autre raison;
II.63-69. Cet état de Jivanmukta, il l'abandonne quand ce corps physique a atteint le terme alloué, et il entre dans l'état de Videhamukta, libéré sans corps, semblable à un vent immobile.
II.70-73. Tu peux découvrir ce savoir par toi-même, ou l'apprendre de la bouche d'un instructeur : l'homme est pris aux filets de ses idées et opinions, et il s'en libère en s'en débarrassant – le détachement à l'égard du plaisir que procurent tous les objets visibles du monde extérieur, commence d'opérer; tout ce qui est nécessaire (à la vision juste et à la libération – NdT), tu l'as rassemblé, dans un esprit de perfection; tu réalises que tu as longuement erré, eu égard à ta nature fondamentale, mais maintenant tu es libéré, et tu abandonnes l'errance et l'erreur; tu réalises que tu es Brahman en personne, au-delà de tout ce qui se trouve sur le plan extérieur comme intérieur – tu vois, mais tu ne vois pas, tu es l'unique et parfait témoin, celui qui regarde mais ne participe pas. II.74-77. Suka, dans son état normal et coutumier, reposait dans le silence paisible de l'Être suprême, libre de toute souffrance, crainte ou épreuve. Puis il se dirigea vers le sommet du mont Méru (cf. II.14-37), sans rencontrer d'obstacles dans son ascension, pour y entrer en samadhi (1). Et là, durant plusieurs milliers d'années, il demeura en samadhi « indéterminé » (2) et trouva le repos absolu en lui-même, semblable à une flamme brûlant sans huile.
Adhyaya III - Chapitre III
III.1-15. Un jeune garçon, Nidagha, prince des voyants et des illuminés, obtint de son père la permission de partir pour un pélerinage; il se purifia dans trois crores (1) et demi de lieux sacrés, puis il confia à Ribhu : « Après m'être baigné dans tant de lieux sacrés, une question hante mon esprit :
III.16-26. C'est de l'ego (1) que provient le danger, ainsi que les maladies mentales et le désir (2) – il n'est pas d'ennemi plus dangereux que l'ego; quel que soit, dans le monde des objets mobiles et immobiles, ce dont l'ego a pu jouir – tout cela est irréel; seule est réelle la libération de l'emprise de l'ego. L'intellect court de-ci de-là, en vain mais avec grand zèle, tel un chien de village. Ô Brahmane, j'ai été rendu inerte par la poursuite de mes désirs et j'ai été mordu par mon mental comme par un chien !
III.27-38. Il n'est rien d'aussi pitoyable que ce corps, vu sa bassesse et son absence de mérites : il exulte pour un rien, et souffre pour un rien. Le corps est la demeure du maître de maison, l'ego. Alors, qu'il soit en train de tanguer ou qu'il soit stable, que m'importe, ô précepteur ! III.39-48. Qu'est qui est favorable chez la femme – cette marionnette de chair mue par un mécanisme dans la cage de son corps et qui possède des nerfs, des os et des tendons ?
III.49-54. Même les quatre directions de l'espace deviendront invisibles, les régions deviendront floues; même les océans et les étoiles s'assècheront, même le permanent se transformera en impermanent, même les pouvoirs magiques développés par les yogis périront, même les démons et les autres demi-dieux entreront en décomposition; même Brahma sera réduit à néant, de même que Vishnu le non-né; Shiva deviendra inexistant, et les seigneurs des quatre horizons tomberont en décrépitude. Brahma, Vishnu, Rudra et toutes les catégories de créatures se précipiteront vers leur destruction, de même que les fleuves et les rivières se précipiteront vers le feu qui couve sous les océans. Les dangers ne durent qu'un moment, de même la prospérité; naissance et mort ne prennent qu'un court instant – tout se meurt. Les braves sont tués par ceux qui ne le sont pas – une centaine d'hommes sont tués par un seul d'entre eux. Même le poison peut changer de virulence – et le poison n'est plus un poison ! III.55-57. La vie dans le monde et ses objets ne peuvent ruiner qu'une incarnation de plus, quant au poison, il ne peut faire son oeuvre de destruction vitale qu'une seule fois; il est cependant temps que mon esprit soit consumé sur le bûcher de mes défauts. Les désirs de jouissance ne font pas irruption brusquement, même devant les fées de l'illusion; aussi, ô précepteur, je te prie de m'éveiller promptement à l'aide de ta connaissance de la vérité. Si tu n'y consens pas, je me vouerai au silence, sans fierté ni jalousie, je me livrerai à la contemplation de Vishnu, avec un esprit semblable à celui d'une image peinte, totalement immobile. »
Adhyaya IV - Chapitre IV
IV.1-24. Ribhu, le grand sage, répondit : « Nidagha, il n'y a rien d'autre que tu doives connaître, tu es bien le meilleur des illuminés – tu possèdes la connaissance par l'intellect, ainsi que par grâce divine – et je n'ai qu'à nettoyer la marge d'erreur causée par l'impureté de la conscience :
IV.25. L'illumination surgit de l'état de détachement, en lequel un assaut d'une centaine d'épées acérées est supporté comme les caresses des lis, la brûlure cuisante d'un feu comme si on était trempé par la neige, le charbon comme si c'était du bois de santal, une pluie incessante de flèches comme si c'était une ondée rafraîchissante durant les chaleurs de l'été, voir sa propre tête coupée comme s'il s'agissait d'un sommeil paisible, la perte de la parole comme un simple silence, la surdité comme une bénédiction. IV.26-27. Le Soi se manifeste toujours lors de la réalisation, à l'issue de la pratique assidue des instructions du maître. Tout comme les directions de l'espace se manifestent une fois de plus, en tout point similaires à ce qu'elles étaient avant l'illusion, ainsi l'illusion du monde cède, détruite par la connaissance – médite bien sur ceci. IV.28. Les richesses ne sont d'aucune aide, ni les amis ni les parents, ni l'entraînement du corps, ni le recours aux eaux sacrées ou aux temples, mais c'est uniquement par la conquête de l'esprit que cet état est atteint. IV.29-38. Toutes les misères, les rêves vains, l'insupportable souffrance psychique, se perdent dans l'oubli chez les êtres dont l'esprit est apaisé, comme l'obscurité se perd dans la lumière solaire. Toute créature s'apaise et devient calme auprès d'une personne sereine, de même que les enfants, malicieux ou dociles, s'apaisent spontanément auprès de leur mère.
IV.39-43. La personne sage doit réfléchir sur le sentier qui la mène à la libération, à tout moment, à la manière des traités (shastras - cf. II.14-37), en respectant leurs conseils quant aux convenances de lieu, d'attitude et de fréquentation, et ce jusqu'à ce qu'elle soit parvenue à une constante tranquillité d'esprit. Celui qui a établi son repos au stade du quatrième état, Turiya (1), et s'est totalement affranchi de l'océan de la vie mondaine, qu'il soit en vie ou non, qu'il soit maître de maison ou ermite, ne cultive plus aucune intention en faisant ou ne faisant pas telle ou telle chose, n'entretient aucune illusion, qu'elle soit nommée Véda et Smriti (2); il demeure dans sa condition immaculée (vierge de tout remous émotif ou mental - NdT), semblable à l'océan que ne baratte nulle montagne (3), il est en état de transcendance absolue.
IV.44-49. Le cosmos visible, avec ses objets mobiles et immobiles, se désagrège au loin, tel un rêve à l'abord de la phase de sommeil profond. Les sages, pour des raisons pratiques, attribuèrent des dénominations à l'Être suprême : ainsi Rita Atma (1), Parabrahman (2), la Vérité (3), etc. Tout comme les bracelets et autres bijoux ne sont rien de plus que des mots avec diverses significations, mais ne se différencient en rien de l'or, ainsi cette illusion magique du cosmos a été déployée dans l'espace par l'Être suprême. 1 Rita (Atma) : « Vérité et Conscience » - La Droiture, la Vérité de l'être divin qui régule l'œuvre divine, le dynamisme parfaitement réglé qui anime le monde, et qui – dans l'être humain – se révèle comme « conscience de la vérité ». Rita est un concept védique fondamental, désignant l'ordre sacré, la loi cosmique dans l'être humain, et la loi morale (dharma) qui anime sa conscience. IV.50-57. Le cosmos est projeté à travers la conscience par l'Être suprême qui s'engendra lui-même et naquit de lui-même. Aussi le cosmos que nous voyons est-il mental par nature. Il n'existe pas de conscience réelle; elle est uniquement l'illumination subite des objets du monde. Connais désormais le mental comme le faiseur d'idéations. Comprends donc que là où il y a idéation, il y a le mental. Le mental et l'idéation ne diffèrent jamais – lorsque la masse des idéations s'éteint peu à peu, seule demeure la nature immaculée de l'esprit.
IV.58-63. Ô grand sage, parmi les trois types d'éther (akasha), à savoir le mental, le spirituel et le physique, sache que l'éther spirituel est le plus subtil. Quand la perception passe d'un monde à un autre, l'intervalle [c-à-d. l'entremonde] est connu comme région spirituelle. Lorsque le méditant atteint en un instant le stade où toutes les idéations sont rejetées, alors il est sûr de parvenir à l'état de paix absolue.
IV.64-69. Nidagha, sache-le, ce monde n'est qu'illusion, c'est Airavata (1) en rut que l'on a confiné dans le coin d'une graine de moutarde ! C'est un moustique qui se bat contre des troupeaux de lions à l'intérieur d'un atome ! C'est le mont Méru mis à l'intérieur d'un lotus qui est recraché par une abeille !
IV.70-72. Il n'a plus aucune crainte, à aucun sujet que ce soit, celui qui connaît la nature du Soi, laquelle est Félicité sans pareille, laquelle est sans attributs, masse compacte de Vérité et de Conscience (cf. Sat-Chit-Ananda, II.1-11). Cela (1), le Soi, est au-delà de l'infiniment lointain, plus grand que l'infiniment grand, d'une extrême brillance, éternel par nature, sage, Cela est l'Ancien des Jours (2), vénéré par toutes les divinités. En règle générale, la sentence « Je suis Brahman » (3) opère pour la libération de ceux qui sont avancés sur le sentier, tandis que les concepts « non mien » et « mien » opèrent dans le sens de la libération et de la servitude, respectivement.
IV.73-75. La Création universelle est l'œuvre de l'Être divin, qui commence par projeter sa vision, pour terminer au moment où Il fait son entrée dans la forme du Jiva (1), d'Ishvara (2), etc... qu'Il habitera depuis la période de création jusqu'à la période de dissolution. Quant à la nature de la vie dans le monde (animé et inanimé), elle est la projection du Jiva, depuis son éveil à la conscience jusqu'à son émancipation finale.
IV.76-82. Seul celui qui considère toutes choses en relation avec la Conscience (Chit) est le connaisseur à proprement parler, aussi bien de Shiva, de Vishnu que de Brahma. Sans la grâce d'un précepteur compétent, il est difficile de lâcher prise face aux objets du monde, de percevoir la vérité et de réaliser l'état de pureté absolue. Cet état de pureté absolue est réalisé de façon naturelle dans le cas d'un yogi qui a accumulé du pouvoir personnel tout en ayant renoncé à l'activité dans le monde.
IV.83-87. Dévoue-toi à Samvid, la Connaissance (1), avec une attention pointue, en abandonnant toute attitude non-spirituelle et sans te laisser affecter par l'état du monde. Dans un désert, toute l'eau des mirages n'est qu'illusion – seul le désert est réel; de façon similaire, les trois mondes en entier ne sont rien de plus que de la conscience (2).
IV.88-106. Je vais te dire quels sont les moyens de guérir les affections mentales – c'est en renonçant à tout objet qui nous attire que l'on atteint à la libération. Aie de la pitié pour ce ver qu'est l'homme incapable d'accomplir ce renoncement, bien qu'il soit d'une extrême efficacité et qu'il ne dépende que de nous.
IV.107-115. Toute nouvelle tendance mentale qui s'élève d'impulsions préalables (samskara - cf. II.38-41), quelle qu'elle soit, il est avisé de l'éviter, de ne pas l'intégrer à la conscience, et ainsi il y aura réduction progressive de l'ignorance. Abandonne la tendance à la différenciation, de même que l'instinct vers la jouissance du monde; en cumulant l'abandon des tendances positives comme négatives, tu connaîtras la félicité sans projection mentale. IV.116-121. Le Seigneur suprême est le principe conscient ineffable, présent en tout lieu, dénué de toute misère mentale. Ce cosmos tout entier est Brahman, éternellement conscient, sans déclin. Tout le reste, à savoir les projections mentales, n'existe pas en réalité. IV.122-125. Ainsi cette pensée, dont la force karmique fut la cause, peut être détruite par la résolution. Le mental est fortement assujetti par la résolution « Je ne suis pas Brahman », et il est libéré par la résolution inverse « Je suis Brahman »; il est assujetti par les concepts concomitants à la pensée « Je suis ... (telles et telles caractéristiques)..., assujetti à la souffrance, et je possède ces mains, ces pieds, etc. », tandis qu'il est libéré par la conviction accompagnant la pensée « Je ne suis pas misérable, je ne suis pas ce corps, l'âme ne peut être assujettie. » On est libéré dès que l'ignorance s'éteint, par la conviction intérieure : « Je ne suis pas la chair, ni les os; je suis au-delà du corps. » IV.126-131. Cette ignorance est due à l'imagination, laquelle conçoit le non-esprit comme étant l'esprit. Au prix d'un grand effort, avec une résolution extrême, abandonne loin de toi tous les désirs et connais la félicité sans imagination.
Adhyaya V - Chapitre V
[Rihbu à Nidagha, poursuivant son enseignement :] V.8-20. La vie éveillée à l'état latent [de “germe”, dit l'Upanishad - NdT], la veille simple, la grande veille, etc, soit la septuple illusion fondamentale... Lorsque ces sept conditions se combinent entre elles, elles manifestent une grande diversité; écoute donc ce que je vais t'enseigner. V.21-35. Connaître les sept étapes de la connaissance, permet de ne pas se laisser submerger dans le bourbier des illusions. De nombreuses écoles parlent diversement des étapes du Yoga, mais seules les explications suivantes me semblent acceptables : quant à la libération, elle suit ces sept étapes.
V.36-40. Nidagha, ceux qui ont atteint à cette septième étape, trouvent leur jouissance en l'esprit – ils ne se noient plus dans les plaisirs et les peines. Ils agissent – ou n'agissent pas – uniquement à bon escient et au minimum. Ils accomplissent des actes découlant de leur passé ou suscités par leurs proches actuels, tels des dormeurs qui émergent d'un sommeil sans rêve. V.41. Ceux qui ont accompli la traversée de l'océan des illusions, se sont hissés à une position éminente. V.42-43. Les moyens de pacifier le mental sont rassemblés sous le terme de “Yoga”. Il est réputé posséder sept étapes, qui mènent au statut de Brahman. V.44. Là, en cet état, il n'y a aucun sentiment de “toi” et “moi”, aucune identité propre ni altérité, pas plus que de perception d'existence ou de non-existence. V.45. Tout y est paisible, sans besoin d'aucun soutien, vibrant dans l'akasha du cœur (cf. III.16-26), éternel, empli de félicité, dénué de souffrance ou d'illusion, de nom et de relation de cause à effet. V.46. Ni existant, ni non-existant, ni entre les deux, ni la négation de ces trois alternatives; hors d'atteinte de la pensée et de la parole, plus plein que la plénitude, plus joyeux que la joie. V.47. Au-delà de la perception du monde, là où les limites de l'espoir apparaissent vastes comme l'horizon toujours repoussé, il n'existe rien que ce soit en dehors de la Connaissance pure. V.48. Le corps entre en existence seulement à partir du moment où il existe une relation entre celui qui perçoit, ce qui est perçu et la faculté sensorielle qui les connecte, tandis que cet état de libération est dénué d'une telle relation de triade (triputi, cf. II.63-69). V.49. Entre les mouvements du mental qui va d'un objet à l'autre, se trouve l'essence non qualifiée de l'intellect supérieur, buddhi (1). Celui-ci est une perception immatérielle, un reflet sans support; toujours, à tout moment, identifie-toi à Cela (Tat, cf. IV.70-72).
V.50. Ton essence éternelle est dénuée d'états similaires à la veille, au rêve et au sommeil profond, ou de qualités telles que l'intellect ou l'inertie mentale; à tout moment identifie-toi à Cela. V-51. Exclusion faite de ce cœur de pierre qu'est l'inertie, à tout moment identifie-toi à Cela qui se trouve au-delà de la pensée. Rejetant au loin le fardeau du mental, tu découvres que tu es Cela qui est; en Cela, demeure établi. V.52. Tout d'abord, le mental fut formé à partir du principe premier, le Soi suprême; c'est par ce mental que fut déployé cet univers, avec ses multitudes de détails. Hommes sages ! La vacuité, avec son nom fascinant, brille en se détachant du néant, tout comme le bleu se détache du ciel ! V.53. L'intellect sera dissous en même temps que s'estompent les constructions mentales, mais la nuée des images cosmiques restera sans se dissoudre. L'Esprit universel, un, infini, non-né, immaculé et pur, brille au sein de cette nuée, semblable à un ciel d'automne sans nuages. V.54. Sur ce ciel a surgi un tableau, sans auteur ni support matériel. Il n'est perçu par personne; ainsi de notre propre expérience du Soi, sans le support du sommeil ou du rêve. V.55. Dans le Soi conscient qui est le témoin universel, transparent et indiscutable, se reflètent comme dans un miroir tous les mondes, sans manifestation de volonté, quelle qu'elle soit. V.56. Pour guérir l'esprit de son inconstance, qui provient de son agitation perpétuelle, médite en réfléchissant délibérément sur le fait que Brahman, l'unique, est le ciel de l'Esprit, le Soi sans divisions qu'est le cosmos. V.57. Un immense rocher, couvert de veines principales et de multiples lignes secondaires : apprends à considérer ainsi Brahman, l'unique, avec les trois mondes (triloka, cf. III.16-26) superposés sur Lui. V.58. C'est maintenant un fait notoire que ce monde n'a pas été créé comme problématique, puisqu'il n'existe pas de seconde entité créatrice qui pourrait causer un conflit. Et ce monde aux mille séductions, on comprend qu'il puisse être considéré comme une merveille. V-59. Aussi longtemps agité que j'aie pu être, je suis maintenant paisible; il n'est rien d'autre que le pur Esprit. Mets de côté tous tes doutes, rejette tout esprit d'étonnement et regarde ! V.60(a). Répudie toute construction mentale et le principe de non-réflexion se dévoilera comme ayant le plus haut statut. V.60(b). Les sages, après avoir liquidé leurs tendances négatives, ont atteint à l'infinitude... V.61(a). ...ces sages, dont l'esprit est vaste et paisible, et qui se sont hissés au-dessus du mental. V.61(b)-62. Celui qui a éclairci au moyen de la raison la nature ultime des choses selon le Védanta (cf. IV.1-24), dont les modifications d'esprit induites par les objets du monde ont cessé, qui a abandonné tout raisonnement, qui a répudié le domaine objectif comme dénué de valeur mais s'est emparé de cela seul qui possède une valeur éternelle, celui-là possède un esprit conforme à l'éternelle Réalité. V.63-66. Lorsque le réseau d'impressions empiriques profondément ancrées dans les strates de la conscience est déchiré comme l'est le filet de l'oiseleur sous les dents d'un rat, lorsque sous l'effet du détachement et de la neutralité le nœud du cœur (cf. V.76-82) se rompt, notre nature de Brahman devient claire comme le cristal, en vertu de la Connaissance expérimentale, semblable à de l'eau boueuse traitée avec de la poudre de Kataka (1). On fait alors l'expérience du Témoin éternel; notre contemplation ne capte plus le registre de l'inerte, du non-Soi. Toujours de son vivant, on s'éveille à la Vérité suprême, celle-là même qui – seule – doit être réalisée. On a totalement laissé tomber les us et coutumes du monde, disparues avec les illusions sous un épais linceul d'oubli; de plus, en raison d'un détachement porté à maturité et à un degré éminent, on cesse de se délecter, pas même un tant soit peu, des nourritures terrestres, et même des prétendus délices, qui se sont révélés éventés et fades.
V.67. Comme l'0iseau s'échappe de sa cage, des illusions se libère d'un vigoureux coup d'aile l'esprit dépouillé d'attachements, de faiblesses, de notions opposées et d'artifices de l'intellect. V.68. L'esprit qui est empli de la Vérité diffuse son éclat à la façon d'une pleine lune, il vainc toutes les mesquineries engendrées par la perplexité et chasse tous les dilemmes engendrés par les curiosités oisives. V.69. « Ni moi ni personne n'existons ici; je suis uniquement Brahman, et Brahman est la Paix » — c'est ce que perçoit celui qui contemple l'articulation entre l'être et le néant. V.70. De même que la conscience entre indifféremment en contact avec tout objet, quel que soit le sens concerné, et cela au gré des circonstances, de même l'homme qui maîtrise fermement son intellect, regarde avec une égale indifférence le cours des événements ou des actes à accomplir au quotidien. V.71. L'expérience vivante qui s'est transformée en connaissance, s'avère seule satisfaisante. Le voleur que l'on reconnaît et avec qui on se lie d'amitié, n'est plus un voleur mais se révèle être un ami. V.72. De même qu'un déplacement imprévu vers un village lointain, une fois qu'il a été accompli, est considéré sans allégresse par les voyageurs, de même la splendeur de la félicité (ananda, cf. II.1-11) qui leur a été échue en partage est considérée à sa juste valeur par les Connaisseurs de Brahman. V.73. Même une légère diversion du mental bien contrôlé est considérée comme amplement suffisante; aucune élaboration à son propos n'est à rechercher [pour la maîtriser, par exemple, ou pour la clarifier ! NdT], une telle élaboration étant source d'afflictions futures. V.74. Tel roi, tout juste libéré de captivité, se réjouit à l'idée de manger, ne serait-ce qu'une bouchée ! Tel autre roi, qui n'a pas été attaqué et jouit toujours de toute sa liberté, se soucie à peine de son royaume, aussi vaste soit-il ! V.75. Immobilise tes bras en les emboîtant l'un dans l'autre, pose de même une rangée de dents sur l'autre, replie tes jambes l'une sur l'autre, et attelle-toi à la tâche de conquérir ton mental. V.76. Dans cet océan de la vie dans la matière, il n'y a aucune porte de sortie, si ce n'est dans la victoire sur le mental. Dans ce vaste empire des enfers, on ne rencontre que des habitants (dont nous-mêmes) et des adversaires (les organes des sens) durs à soumettre, qui montent des éléphants non apprivoisés (les actes négatifs) et sont armés de flèches de longue portée (les désirs irrésistibles). V.77. Dans le cas d'un aspirant dont le vigoureux sens de l'ego s'est atténuée et qui a vaincu ses ennemis, les organes sensoriels, on voit que les impressions latentes (samskara - cf. II.38-41) qui étaient résolument tournées vers les plaisirs, se fanent, tels des lotus en hiver. V.78. Tels des feux follets, les impressions latentes font des cabrioles, et ce tant que le mental demeure invaincu, en conséquence d'une culture insuffisante de la Vérité non-duelle. V.79. Chez les hommes de discrimination, le mental, à mon avis, est un serviteur docile qui accomplit ce qui est voulu; c'est aussi un ministre, car il est prouvé que c'est lui qui est cause de tous ces bénéfices; et c'est un chef de troupes loyal, car c'est lui qui régule les assauts des organes sensoriels. V.80. L'esprit du sage, à mon avis, est une épouse aimante, car il veille à faire plaisir; c'est aussi un parent et protecteur, car il veille à la sécurité, et un ami car il rassemble les meilleurs arguments pour mieux convaincre. V.81. L'esprit de paternité, lorsqu'il procède d'une bonne étude du point de vue des traités (shastras - cf. II.14-37) et est pratiqué à la lumière de son jugement personnel, en vient à s'abolir de lui-même dès lors qu'il produit la perfection suprême. V.82. En soi extrêmement pervers et égoïste invétéré au départ, une fois qu'il s'est bien éveillé, s'est maîtrisé et s'est purifié, le mental dévoile le joyau de l'esprit qui resplendit dans la grotte du cœur, attisé par ses propres vertus. V.84. C'est en venant totalement à bout des sens ennemis, en recourant à la souveraine discrimination et en contemplant la Vérité à la lumière de l'intellect, que tu traverseras l'océan de l'existence dans la matière. V.85. Le sage sait que l'inquiétude, en soi, regorge de souffrances sans fin; il sait aussi que l'insouciance est la demeure de joies multiples, aussi bien ici-bas que dans l'au-delà. V.86. Liée par les cordes des impressions latentes (samskara - cf. II.38-41), ce monde tourne autour du soleil, constituant le support de la vie dans la matière. Lorsqu'elles se manifestent, ces impressions causent bien des tourments; lorsqu'elles sont oblitérées, elles contribuent puissamment au bien-être. V.87. Même si l'on est très intelligent, possédant une culture vaste et très poussée, de bonne naissance et placé à un poste éminent, on est ligoté par des désirs irrésistibles, comme un lion par une chaîne. V.88. S'il recourt à un effort personnel intense, avec persévérance et en se conformant inébranlablement au code de conduite des Shastras, qui donc ne pourrait pas gagner la perfection ? V.89. « Je suis cet univers dans sa totalité; Je suis le suprême Soi qui jamais ne cesse d'être. Rien n'existe en dehors de Moi. » — Cette vision est le mode initial d'affirmation du Soi en tant que Conscience suprême. V.90. « Je transcende tout; Je suis plus subtil que la pointe d'un cheveu. » — Telle est, ô Brahmane, le second et salutaire mode d'affirmation du Soi. V.91. Cette affirmation, salutaire dans son mode d'action, favorise la libération et non la servitude. Observe attentivement le cas de ceux qui se sont libérés de leur vivant, les jivanmukta. V.92. La conviction de n'être pas plus qu'un agglomérat de parties, telles des mains, des pieds, etc., voilà le troisième mode d'affirmation du Soi – il est matériel et étriqué. V.93. La racine de cet arbre du mal qu'est la vie dans la matière, est diabolique et il faut y renoncer. Épris de cette vie, l'homme du monde chute rapidement encore plus bas. V.94. Écartant résolument ce mode vicieux d'affirmation du Soi, au moment opportun et en vertu de son mode d'affirmation salutaire (cf. V.90), on obtient la libération et la paix. V.95. Il faut recourir aux deux premiers modes d'affirmation du Soi, non mondains; quant au troisième mode, le mondain, cause de souffrance, il faut y renoncer. V.96. Il faut ensuite écarter même les deux premiers et l'on devient ainsi libre de tout mode d'affirmation du Soi, entamant ainsi l'ascension vers le statut de liberté transcendante. V.98. L'esprit intemporel du Connaisseur n'est ni de félicité, ni sans félicité; ni inconstant, ni immobile. Il n'est ni existant, ni non-existant. Il n'occupe pas non plus la position du mental parmi toutes ces antinomies – c'est ce que maintient le sage. V.99. Du fait de son extrême subtilité, l'akasha (cf. II.1-11) n'est pas perçu objectivement, lorsqu'il est illuminé par l'Esprit (1); de même, l'Atman indivis ne peut être observé, bien qu'il perçoive tout.
V.100. À l'Atman impérissable, libre de toutes les chimères et au-dessus de toutes les nomenclatures, il a néanmoins été assigné certaines désignations, telles que le Soi, l'Esprit, etc. V.101-102. Aussi transparent que la centième partie d'une particule d'éther (akasha), non composé, manifeste pour les Connaisseurs, toujours conscient de l'unique Soi de tout ce qui est pur dans la vie dans la matière, cet Esprit jamais ne se couche ni ne se lève; jamais Il ne s'élève ni ne s'abaisse; jamais Il ne disparaît ni ne réapparaît; Il n'est ni présent ni absent. V.103. Cet Esprit possède un mode de perfection bien à lui, incontestable et sans appui d'aucune sorte. V.104. Au tout début, purifie ton disciple par la quête de l'excellence, par exemple dans la tranquillité d'esprit, dans la retenue des organes sensoriels, etc. Par la suite, communique-lui ton enseignement, à savoir que ce monde tout entier est Brahman, c'est à dire le Soi dans sa pureté absolue. V.105. Celui qui par malheur enseigne à un ignorant ou à un disciple semi-éveillé que « tout ceci est Brahman », le fera en fait plonger dans une série d'enfers sans fin. V-106. Mais un disciple dont l'intellect a été bien éveillé, dont le désir de jouissances dérivées d'objets a été bien éteint et qui est libre de toute attente préconçue, se retrouve débarrassé de toutes les impuretés nées de l'ignorance fondamentale; le maître avisé est en droit de lui prodiguer son enseignement. V.107. Comme un rayonnement là où se trouve la lumière, comme du jour là où se trouve le soleil, comme un parfum là où se trouve une fleur, ainsi il est un monde là où se trouve l'Esprit. V.108. Quand le point de vue de la Connaissance a été épuré, quand l'aube de l'éveil se lève sur un vaste horizon, alors ce même monde cesse de paraître réel. V.109. Établi en toi-même, tu réaliseras avec justesse la force et la faiblesse du flot de mes paroles – oui, tu le réaliseras par le mode supérieur de nescience, qui éperonne l'ardeur à dépasser la sphère du petit soi. V.110. Par ce mode supérieur de nescience, est acquise la connaissance qui consume toutes les erreurs, ô Brahmane ! Un projectile en met un autre hors d'action; un défaut détruit son opposé. V.111. Un poison peut être neutralisé par un autre; un ennemi peut en détruire un autre. Telle est la merveilleuse énigme des éléments qui se plaisent à la destruction de leur semblable ! V.112. Le sens réel de cette énigme ne peut être perçu. Tandis qu'on la scrute, elle cesse d'être – si on l'observe avec la flamme de l'imagination, qui contient la certitude qu'en vérité, rien de tout cela n'existe. V.113. Celui qui chérit la pensée, secondée par l'imagination créatrice et libératrice, que tout ceci est l'esprit, l'Atman (cf. V.99), et que la perception d'une différence constitue la nescience, celui-là doit renoncer à cette nescience de toutes les manières possible. V.114. Ô sage ! Cet état ultime, que l'on dit immortel, en vérité on ne le gagne pas ! Ô deux fois né ! Ne spécule pas sur l'origine de cette nescience. V.115. Mais spécule plutôt sur la manière de la détruire. Une fois cette nescience dissipée et détruite, tu connaîtras alors cet état de renonciation ultime. V.116. Cet état de plénitude intégrale inclut la connaissance de l'origine de Maya (1) et des moyens qui l'ont fait disparaître. En conséquence, évertue-toi à traiter avec les remèdes adéquats ce domaine de maux qu'est le royaume de Maya.
V.117-118(a). Cela afin qu'elle ne puisse plus t'assujettir aux affres d'une renaissance, etc. L'océan de l'Esprit lance ses vagues de lumière en ton propre Soi, avec la splendeur de ses vibrations internes. Médite avec assurance et sans l'ombre d'un seul doute, dans l'intime de ta conscience, sur Cela (Tat, cf. IV.70-72) qui est homogène et infini. V.118(b). Le pouvoir de l'Esprit, au sein de l'océan de l'Esprit, est un état légèrement agité de ce dernier. V.119. Telle la vague de l'océan, ce pur pouvoir de l'Esprit lance son éclat là-même où il se trouve, tout comme le vent souffle automatiquement dans l'espace du ciel. V.120. De façon analogue, le Soi lui-même, par Son propre pouvoir, acquiert la mobilité. Et cette Divinité omnipotente lance des éclairs durant un moment. V.121. Les potentiels de cette Divinité en espace, temps et action, ne sont augmentés en aucune façon que ce soit; car Elle est majestueusement établie en Son infinitude, pleinement consciente de Sa nature essentielle. V.122. Au-delà de toute compréhension, Elle fait naître à l'existence une forme finie. Quand cette Divinité, suprême enchanteresse, a fait naître cette forme finie, d'autres idées, points de vue, noms, nombres, etc., viennent à sa suite. V.123-124(a). Le soi individuel (jiva), le « Connaisseur du champ », telle est la désignation de cette forme qu'a prise l'Esprit, ô Brahmane (cf III.16-26); c'est là la base de l'espace, du temps et de l'action, et c'est là que s'enracinent les constructions mentales ultérieures. V.124(b). Et lui, le « Connaisseur du champ », ensemence la conscience avec les impressions latentes (samskaras, cf. II.38-41), et de nouveau assume le sens de l'ego (ahamkara, cf. III.16-26). V.125. Le mental, entaché par le fort sens de l'ego en tant que déterminant d'identité, est ce qu'on nomme l'intellect, lequel, imaginant des formes et des relations entre elles, devient la base des cogitations. V.126. Sous la profusion des images qui le traversent, l'esprit est graduellement transmué en conscience sensorielle liée aux organes. Le sage estime que le corps, incluant les membres locomoteurs, n'est en réalité que l'agrégat des sens. V.127. C'est ainsi, en vérité, par étapes successives que descend le Jiva, tiré par les cordes de ses imaginations et impressions, enveloppé par une multitude de souffrances. V.128. Ainsi l'Esprit au pouvoir infini a dégénéré en égoïsme dense, et c'est volontairement qu'il s'est enrobé de ses entraves, telle la chenille à soie dans son cocon. V.129. Et, tel un lion enchaîné, il devient totalement dépendant de cette entrave qu'est le filet de ses propres imaginations, tissé par rien d'autre. V.130. Parfois il opère en tant qu'esprit, parfois en tant qu'intellect; parfois en tant que connaissance, parfois en tant qu'action. Parfois il est égoïsme, parfois il est confondu avec l'objet de sa pensée. V.131. Parfois on le nomme Prakriti (cf. II.1-11), et parfois il est considéré comme Maya (cf. V.116). Parfois, il est désigné sous l'étiquette « imperfection », et d'autre fois on en parle comme de « l'action ». V.132. Parfois on proclame qu'il est une entrave, parfois il est pris en compte comme « octuple vers » (1). Parfois on le nomme ignorance (2), parfois on l'identifie au désir (3).
V.133. C'est à l'intérieur de lui-même, tel le figuier et ses graines, qu'il porte cette sphère de l'expérience empirique dans sa totalité, laquelle façonne les liens que sont ses désirs... oui, en vérité le Jiva est un arbre aux fruits stériles ! V.134-135(a). Ô Brahmane ! Cet éléphant enlisé dans un marais, c'est l'esprit que consument les flammes des soucis, qu'écrase le python de la rage, que ballottent les vagues de l'océan des désirs, et qui est oublieux de son géniteur grandiose : va le secourir ! V.135(b)-136. Ainsi les êtres humains (Jivas) sont des étapes sur l'échelle de l'Esprit, ils s'y sont établis en projetant à l'existence leur sphère individuelle. Leurs formes, sur des millénaires et des éternités, leur ont été assignées par Brahma. Innombrables sont les Jivas qui naquirent dans le passé, et maintenant encore ils surgissent de tous côtés. V.137. D'autres encore seront portés par la vague de vie, myriade de gouttelettes jaillissant de la cascade ! Certains en sont à leur première naissance, d'autres ont eu des naissances par centaines. V.138. D'autres ont déjà eu des naissances incalculables. Pour d'autres encore, il n'y aura que deux ou trois naissances supplémentaires. Pour d'autres, ils se sont réincarnés dans les règnes sous-humains ou sur-humains, tels les prestigieux Gandharvas (1), ou les maîtres de la Connaissance, ou encore les puissants Nagas (2).
V.139. Parmi les êtres conscients, quelques Jivas sont identifiés au Soleil, à la Lune et au Seigneur des eaux, Varuna (1); d'autres, à Shiva, Vishnu et Brahma. D'autres encore se divisent eux-mêmes en castes : Brahmanas, Kshatriyas, Vaishyas, Shudras.
V.140. D'autres encore sont identifiés aux plantes, aux herbes, aux arbres, ainsi qu'à leurs fruits et à leurs racines, ou encore aux insectes ailés. Et d'autres encore sont identifiés à ces arbres : Kadamba, Jambira, Sama, Tala et Tamala. V.141. Ou à ces montagnes : Mahendra, Malaya, Sahya, Mandara et Meru; ou encore aux océans d'eau salée, de lait, de ghee (beurre clarifié) et de jus de canne à sucre. V.142. Mais aussi aux vastes horizons des quartiers de l'espace, et aux rivières aux flot rapide; ou à ces créatures qui s'ébattent bien au-dessus de la terre pour certains, et pour d'autres descendent en piqué et remontent tout aussitôt. V.143-144(a). Frappés sans cesse par la mort, comme s'ils étaient des balles entre les mains de joueurs agiles, ces Jivas sont terrassés par la mort dans cet assaut sempiternel. Après avoir enduré des milliers d'incarnations, ceux qui ne sont pas des sages accomplis en dépit d'un degré certain de discrimination, tombent de nouveau dans les remous de la vie dans le monde. V.144(b)-145. Le principe du Soi, l'Atman (cf. V.99), ne comporte aucune détermination d'espace, de temps, etc.; mais en vertu de Son pouvoir créatif, c'est par jeu qu'il assume un corps manifesté dans l'espace et le temps. Bien qu'Il possède la faculté innée de manifester un large éventail de créatures diversifiées, Il demeure néanmoins le Seigneur et Créateur suprême, même s'il devient l'esprit manifesté, lequel est instable et enclin à la construction suivie de dissolution. V.146-148(a). À l'origine, en un instant, le pouvoir constructeur du Mental universel (1) façonne l'image de l'espace transparent (akasha - cf. II.1-11), apte à recéler, en tant que sa propre essence, la semence du son. Puis, gagnant progressivement en densité par le procédé des vibrations, le Mental fait surgir les vibrations de l'air, apte à recéler la semence du toucher.
V.148(b)-149(a). À partir de ces deux, espace et air, qui sont les bases du son et du toucher, c'est par des frictions intenses et répétées que le feu est engendré. V.149(b)-150. Puis, enrichi par ces trois (espace, air, feu) qui incluent une forme rudimentaire, le Mental procède à l'élaboration de la notion de liquide, et il devient instantanément conscient de la fraîcheur caractéristique de l'eau pure, ce qui est suivi tout aussitôt par la perception de l'eau. V.151. Ainsi enrichi de tels attributs, le Mental enchaîne tout de suite en méditant sur les rudiments du concept d'odeur, d'où il s'ensuit la perception de l'élément terre. V.152. Ensuite ce corps esquissé par les éléments rudimentaires [dans les variations associatives auxquelles ils procèdent – NdT], se dépouille de son extrême subtilité lorsqu'il capte dans l'espace céleste un éclair qui semble une étincelle de feu. V.153. Unie à l'élément de l'égoïsme et au germe du mental individuel, cette abeille dans le lotus du cœur subtil est désormais dénommé le Puryashtaka (1).
V.154. En fonction de l'intensité du désir qui l'étreint, et en visualisant une incarnation resplendissante, l'esprit revêt progressivement de la matière grossière, tout comme le fruit de l'arbre sacré Bilva durant sa maturation. V.155. Cette splendeur lumineuse dans le ciel, brillant comme l'or liquide dans le creuset, assume ensuite une forme dont les contours sont définis en vertu de sa nature inhérente [héritée de son karma accumulé antérieurement et parvenu à maturité – NdT]. V.156. Vers le haut pointe la tête, vers le bas les pieds. Des flancs partent les bras, et au milieu l'abdomen, avec ses diverses fonctions. V.157(a). Avec le temps, le corps héberge l'esprit qui l'anime peu à peu, puis il atteint son développement complet, sans défaut. V.157(b)-158(a). De façon semblable, le divin Brahma, ancêtre auguste de tout l'univers, S'est établi dans les manifestations de l'intelligence, de la pureté, de la force, de l'énergie, de toutes les formes de connaissance et de seigneurie. V.158(b)-160(a). Contemplant Son propre corps, tout en séduction et en prééminence, le bienheureux Seigneur, dont la riche gamme de perceptions embrasse les trois dimensions du temps dans leur intégralité, se demanda ce qui ferait en premier son apparition dans cet espace suprême, dont l'essence est le pur Esprit, dont les limites ne sont nulle part. V.160(b). Ainsi spéculait Brahma, dont la vision était aussi impeccable que celle de Shiva. V.161. Par pans entiers, Il contemplait les ordres révolus de manifestations cosmiques précédentes. Puis Il se les remémora plus à fond, et les examina dans l'ordre déterminé par la totalité de leurs attributs respectifs. V.162. Puis, dans un esprit ludique et par pure imagination, Il façonna une grande variété d'êtres vivants, chacun ayant son schéma unique et personnel de fonctionnement – et la totalité de ces êtres emplit, plus ou moins, une ville céleste. V.163. Afin de leur procurer non seulement le bonheur mais la libération, afin qu'ils puissent développer la droiture, l'amour et le bien-être matériel, Il édifia les codes et traités (Shastras - cf. II.14-37) en abondance et en variété infinies. V.164. Du fait que l'existence de l'univers a été fondée sur un projet initial qui se manifesta tout d'abord sous la forme de Brahma, cet univers ne dure que le temps que dure Brahma lui-même; avec Sa destruction, c'est aussi l'univers qui périt. V.165. Ô meilleur des Brahmanes, en réalité il n'est rien, nulle part, à nul moment, qui naisse ou qui meure. La totalité du visible est irréel, ni existant, ni non existant. V.166. Abandonne le vain théâtre de la vie dans la matière, c'est la fosse aux serpents que sont les désirs. Conscient de cette irréalité, réduis-les tous à leur trame essentielle, sur leur propre terrain. V.167. Vis-à-vis de « la cité céleste », ornée de joyaux ou non, quels que soient les attributs qui la constituent (la nescience, l'instinct de procréation, et.), quelle est la logique derrière les plaisirs et les souffrances qui y sont vécus (1)?
V.168. C'est la peine – et non le sens de la satisfaction – qui est dans l'ordre régulier des choses en ce qui concerne les biens matériels et la vie conjugale, dans la partie ascendante de la vie. Qui peut développer un sens de la sécurité en ce domaine, alors que la nescience et l'illusion fondamentale s'enracinent de plus en plus fermement ? V.169. Quant aux expériences agréables de la vie dans la matière, dans leur abondance elles causent l'attachement de l'insensé à cette existence, tandis qu'elle sont à la source de la froideur objective qui caractérise l'homme sage. V.170. Aussi, Nidagha, avec ton degré d'éveil face à la Vérité, dois-tu cultiver l'indifférence face à tout ce qui a pu disparaître dans les activités qui faisaient ta vie, et accepter sereinement tout ce qui peut se présenter spontanément. V.171. Ce qui signale un homme de discrimination, c'est son indifférence spontanée dans les situations qui ne rencontrent pas l'assentiment ni une réponse chaleureuse de la part de ceux qui les partagent avec lui. V.172. Capable de reconnaître le juste milieu entre le réel et l'irréel, et même d'y recourir à volonté, tu ne dois ni t'accrocher au domaine objectif, externe ou interne, ni le fuir. V.173. L'intellect d'un homme sage et toujours actif, libéré de l'attachement comme de l'aversion, demeure sans tache, semblable à la feuille du lotus que ne peut mouiller l'eau de l'étang. V.174. Ô sage deux-fois né, si l'éclat et le mirage des objets ne charment pas ton cœur, et si tu as bien saisi ce qui est absolument à connaître, alors tu as traversé l'océan de l'existence empirique, de la vie dans la matière. V.175. Afin de gagner le statut de prééminence, il te faut séparer, au moyen de la sagesse suprême, le fonctionnement propre de ton esprit avec toutes les impressions latentes (samskara - cf. II.38-41), comme tu le fais d'une odeur suave et de la fleur qui la dégage. V.176. L'homme de discrimination supérieure qui monte à bord du radeau de la Sagesse, traverse cet océan de la vie empirique alimenté par les eaux des impressions latentes. V.177. Quant à ces hommes qui connaissent ce monde et tout autant ce qui est au-delà, ils se conforment à tous les usages. Ils ne fuient ni ne recherchent en rien les voies du monde. V-178. Un véritable bourgeonnement de constructions mentales découle de la propension de l'Esprit à produire des objets connaissables – ce même Esprit qui est infini, qui est la Vérité de l'Atman, qui est l'Être universel. V.179. Ce bourgeonnement se dessine d'abord en touches légères, puis graduellement emplit l'espace mental, se développant en esprit individuel; c'est ensuite qu'il produit l'inertie, comme un formation nuageuse. V.180. Imaginant des objets et les voyant comme autres que le Soi, l'Esprit est pour ainsi dire transformé en un processus constructif, tout comme la graine est transformée en jeune pousse. V.181. La construction mentale est indéniablement un procédé qui consiste à juxtaposer et fusionner des constituants divers; elle entre automatiquement en action et croît rapidement en direction de la souffrance, jamais de l'allégresse. V.182. Ne t'adonne pas à la construction mentale; demeure en équilibre sur le juste milieu, sans t'attarder sur le versant positif de l'existence. Et persévère dans l'arrêt des constructions mentales. C'est ainsi qu'on ne poursuit plus jamais la piste de telle ou telle construction. V.183. Il suffit de la simple absence d'imagination, et le procédé de construction mentale diminue automatiquement. Un acte de construction en cristallise un autre. L'esprit s'enrichit à ses propres dépens, ô sage ! V.184. Le pouvoir de répudier la construction mentale réside dans le Soi. Une fois ceci accompli, qu'est-ce qui s'avérerait difficile ? Tout comme est vide le ciel, est vide le cosmos tout entier. V.185. Sage Brahmane ! Tout comme la balle sur le grain ou le vert-de-gris sur le cuivre sont ôtés au prix d'un petit effort, de même les impuretés mentales de l'homme sont réversibles. V.186. Tout comme le grain de paddy [riz pas encore décortiqué - NdT], l'impureté native du Jiva peut elle aussi être évacuée dans une large mesure. Il n'y a aucun doute à ce propos. En conséquence, mène ton combat vers la libération ! »
Adhyaya VI - Chapitre VI [Suite et fin de l'enseignement de Rihbu à Nidagha :] VI.1. Abandonne le mirage séduisant à l'impact profond, qui est tissé par ton imagination face à la vie empirique, et demeure ce que tu es en réalité, ô toi, sans souillure ! Comme en te jouant, parcours le monde. VI.2. En s'imprégnant avec une détermination incisive de la pensée « En tout contexte, je suis un non-acteur », il ne demeure plus que la perception de l'identité unique, que l'on nomme l'immortalité suprême. VI.3. En regard de toutes les souffrances élaborées uniquement par notre conviction d'être l'auteur de notre vie, il ne reste au final qu'une identité unique, lorsque nos constructions mentales se raréfient. VI.4. Cette unique identité, équanimité parmi toutes les humeurs et émotions, est l'état en lequel s'enracine la Vérité. Lorsqu'il s'y est ancré profondément, l'esprit ne connaît plus de renaissance. VI.5. Ô sage ! Renonce aux concepts d'acteur et de non-acteur sous toutes leurs formes, abolis le mental, et demeure ce que tu es en réalité; sois inébranlable. VI.6-7. Fermement établi en l'ultime équilibre, abandonne jusqu'à la tendance même à la renonciation. Abandonne toute chose ainsi que ses causes – la dichotomie entre l'Esprit et le mental individuel, la lumière et les ténèbres, etc., les impressions latentes et ce qui les engendre, aussi bien que les vibrations des souffles vitaux – et sois toi-même, semblable à l'espace céleste, avec un intellect parfaitement immobilisé. VI.8. Celui qui, après avoir totalement essuyé du miroir de son esprit les rangées amassées de ses impressions latentes, demeure libre de tout souci, c'est lui, l'être libéré, c'est la Divinité suprême. VI.9. J'ai contemplé tout ce qui valait la peine d'être vu; jouet de l'illusion, j'ai déambulé dans les dix directions de l'espace. Pour l'ignorant qui erre, de raisonnement en raisonnement, dans les régions de l'existence empirique, celle-ci finit par se rétrécir aux dimensions d'un sabot de vache. VI.10. Dans le corps avec son intérieur et son extérieur, ses zones supérieure et inférieure, dans les régions intermédiaires, ici et là, se trouve le Soi; il n'est pas un seul monde qui ne soit le Soi, de part en part. VI.11. Il n'est rien en lequel je ne me trouve pas; il n'est rien qui ne soit pas Tat, Cela (cf. IV.70-72), de part en part. Que désirer de plus ? Toute chose est essentiellement Être et Esprit, imprégnée de Cela. VI.12. Tout ceci est Brahman, indéniablement; toute cette réalité qui a été déployée, est le Soi. Je suis un et celui-là est un autre – abandonne d'urgence cette illusion, ô sans souillure ! VI.13. Il est absolument impossible que les objets surimposés puissent se trouver également en Brahman, l'éternel, le déployé, l'indivis. En Lui, il n'est ni chagrin, ni illusion, ni vieillesse, ni mort suivie de renaissance. VI.14. En réalité, ce qui se trouve ici est uniquement Cela, Tat. Sois calme en toutes circonstances, fais l'expérience des choses comme elles se présentent et n'entretiens aucun désir, quel qu'il soit. VI.15(a). Sans rien rejeter, sans rien t'approprier, sois calme en toutes circonstances. VI.15(b)-16. Ô grande âme ! Des connaissances sans défaut volent prestement vers celui qui se trouve dans sa dernière incarnation, tout comme des perles à l'éclat pur se logent dans les meilleures bambous. Cet exemple est donné avec l'intention de s'adapter au mieux à ceux qui développent l'impartialité (1).
VI.17. La certitude qu'il s'agit de cette connaissance sans défaut, qui s'accompagne de joie, provient du contact intime entre celui qui perçoit et l'objet perçu. Nous méditons comme il convient sur ce Soi, tout de stabilité, qui est manifeste dans la vérité de notre propre soi et qui est à la source de cette joie qui accompagne la connaissance innée. VI.18. Abandonnant la perception du voyant et de l'objet vu, en même temps que nous nous détachons de nos impressions latentes (samskara - cf. II.38-41), nous méditons comme il convient sur ce Soi qui se manifeste tout d'abord en tant que perception. VI.19. Nous méditons comme il convient sur le Soi éternel, l'illumination de toutes les lumières, qui occupe le juste milieu entre "exister" et "ne pas exister". VI.20. En se débarrassant du Seigneur qui trône dans le lotus du cœur, certains se mettent à courir après une autre divinité : en fait, ils partent à la chasse au trésor après avoir rejeté le joyau Kaushtubha (1) déjà en leur possession !
VI.21. De même qu'Indra frappe les pics montagneux de ses coups de foudre, de même doit-on frapper avec le bâton de la discrimination ces adversaires qui ont pris la forme des organes des sens, tant actifs que passifs. VI.22. Dans ce mauvais rêve que l'on visionne dans la nuit de la vie dans la matière, dans cette illusion vide qu'est le corps, tout ce qui est expérimenté comme faux-semblant, projeté par la vie empirique, ne peut être qu'impur. VI.23. Dans l'enfance, on est stupéfait par l'ignorance; dans la jeunesse, on est vaincu par une femme. Pour le restant de son temps, on est inquiété par son épouse. Que peut-on accomplir en tant qu'homme de moyenne capacité ? VI.24. Mais la suite a de quoi faire hurler : L'irréalité chevauche sur les vagues de l'existence; la laideur sur celles des jolies choses; la peine sur celle des plaisirs. Y a-t-il une seule entité à laquelle on puisse se raccrocher ? VI.25. Ils trépassent eux aussi, ces hommes si importants que, du moindre cillement de leurs paupières, ils décident de la prospérité ou du désastre du monde. En regard, que représente un humble citoyen comme moi ? VI.26. Cette vie empirique de l'être humain se trouve, dit-on, à la limite où commence la souffrance [des mondes inférieurs, traditionnellement dénommés “enfers” - NdT]. Dès lors que le corps s'y est profondément incarné, comment le plaisir peut-il devenir une victoire définitivement acquise ? VI.27. Je suis éveillé ! Je suis éveillé ! Le voici, cet infâme voleur qui a empoisonné ma vie, le mental ! Je vais le détruire : trop longtemps, j'ai supporté ses attaques. VI.28. Ne sois pas déprimé. Ne cherche pas à saisir, c'est ce qui est justement à éviter. Abandonne l'idée de rejet autant que de saisie, enracine-toi profondément dans ce qui n'est ni à saisir ni à rejeter, et demeure intégralement ferme. VI.29-30. Le Connaisseur, qui s'est délesté de toute chose susceptible de rejet ou de saisie, possède, tout en étant dépouillé d'impressions latentes, les attributs suivantes : libération du désir et de la peur, de l'impulsion et de l'action; éternité, égalité, sagesse, douceur, certitude, fermeté, amabilité, contentement, charité, voix douce et posée. VI.31-32. De la pointe acérée de ton intelligence pénétrante, déchire le filet que jettent les désirs irrésistibles, telle une pêcheuse, dans les eaux de la vie transmigratoire – un filet tissé par les cordelettes des innombrables pensées, et disperse-les de même que les forts vents éparpillent le vaste filet de nuages. Puis demeure établi dans ce vaste espace, tel l'immuable Brahman. VI.33. Fends le mental avec le mental lui-même, comme on fend un tronc avec une hache. Puis atteins au statut de sainteté, sans tarder, et demeures-y fermement. VI.34. Debout ou en mouvement, dormant ou marchant, demeurant à un endroit, t'élevant dans les hauteurs ou retombant bas, mais toujours empreint de la certitude intérieure que tout cela est profondément irréel, évite tout attachement. VI.35. Si tu entretiens la moindre dépendance vis-à-vis du monde des objets, alors tu possèdes encore un mental qui t'enchaîne. Si au contraire tu rejettes ce monde des objets, tu n'es pas possédé par ton mental : tu es libéré. VI.36. « Ni moi ni ceci, ne sommes réels » - pénétré de cette vérité, demeure absolument immuable, durant les intervalles de conscience subjective ou objective. VI.37. Débarrassé de ce qui jouit et de ce dont il jouit, fixé dans le moyen terme entre l'objet et celui qui en jouit, adonne-toi toujours à la contemplation de ton propre Soi, qui est pure conscience. VI.38. Demeurant dans la saveur de l'Unique, sois empli du Soi suprême; ressaisis-toi de temps à autre, en recourant à ce qui est sans support. VI.39. Ceux qui sont entravés par des cordes physiques, on peut les libérer; mais nul ne peut être libéré par personne, qui est entre les griffes de l'insatiable avidité. Aussi, Nidagha, dois-tu te débarrasser de toute envie tenace, en reniant toutes les constructions mentales, quelles qu'elles soient. VI.40. Taille ton chemin à travers cet insatiable avidité qui est tout autant nuisible qu'innée, à la pointe de l'épée de l'abnégation, et poste-toi dans la zone limitrophe du présent et du futur, où tu dissiperas entièrement et immédiatement toute crainte, quelle qu'elle soit. VI.41-43. Rejette la conviction invétérée « Je suis la vie même de ces objets, et ces objets sont ma vie même ! » ou « Sans tout ceci je ne serais rien, et tout ceci ne serait rien sans moi », mais réfléchis plutôt en ces termes : « Je n'appartiens à aucun objet que ce soit, et aucun objet ne m'appartient ». Ainsi, l'intellect gagne en quiétude et les actions nécessaires sont accomplies dans l'esprit qu'il s'agit d'un simple jeu plaisant. Les impressions latentes, chez un tel agent actif, demeurent non accueillies. Et cette renonciation, ô Brahmane (cf III.16-26), est à ce point prônée qu'elle vaut l'apprentissage de la méditation profonde ! VI.44. En celle-ci, l'équilibre parfait de l'intellect entraîne une oblitération totale des impressions latentes. Et on juge celle-ci accomplie, dès lors que son acquisition a pour conséquence le renoncement allant jusqu'au corps, dans une perte totale du sens de possession. VI.45. Oui, on l'appelle libéré-vivant, Jivanmukta, celui qui continue de vivre après avoir abandonné jusqu'au dernier des objets concevables, en conséquence du fait qu'il a, comme en se jouant, renoncé à toutes les impressions latentes d'identité personnelle. VI.46. Ayant renoncé à toutes les constructions mentales sans fondements, ainsi qu'aux impressions latentes, celui qui a ainsi conquis la quiétude d'esprit est bien le meilleur parmi les Connaisseurs de Brahman; oui, il est le libéré ! Son renoncement est si entier qu'il ne peut qu'être déduit par autrui. VI.47-48. Deux types de disciples intrépides, indifférents aux plaisirs et aux souffrances qui se présentent dans le cours normal de toute vie, sont parvenus au stade de Brahman – le renonçant, de type passif, et le yogin, de type actif, qui sont l'un et l'autre auto-disciplinés et sereins. Ô Seigneur des sages ! Car en vérité ils ne luttent ni pour obtenir ni pour rejeter la moindre pensée parmi la masse des modifications mentales internes. VI.49-50(a). Il est appelé à juste titre Jivanmukta celui qui vit comme dans un sommeil sans rêves, qui n'est ni exalté ni déprimé par les émotions courantes – joie, intolérance, crainte, colère, convoitise, impuissance – et qui est dégagé de toute préoccupation sur aucun objet que ce soit. VI.50(b). L'insatiable avidité qu'engendrent les impressions latentes dirigées vers les objets extérieurs, est réputée maintenue en servitude. VI.51-52(a). La même avidité, dégagée des impressions latentes liées aux objets, est réputée libérée. Sache-le, le désir qui culmine dans la prière fervente « Que ceci soit mien ! », est une chaîne puissante qui pérennise souffrance, renaissance et peur. VI.52(b)-53(a). L'homme magnanime renonce au désir en soi, qui enchaîne aux objets tant abstraits que matériels, et il gagne ainsi l'état sublime. VI.53(b)-54(a). Puis il dépasse l'étape de l'attachement aux concepts de servitude et libération, de plaisir et de souffrance, de réel et d'irréel, et il demeure absolument inébranlable, tel l'océan étale, sans ride ni vague. VI.54(b). Ô homme de bien ! Quatre certitudes sont possibles à l'être humain. VI.55. « Engendré par mes père et mère, je suis mon corps – de la tête aux pieds. » Cette certitude, ô Brahmane, résulte de la simple observation des soucis qu'entraîne la servitude ! VI.56. Les hommes de bien possèdent une deuxième sorte de certitude qui favorise la libération : « Je me trouve au-delà de tous les objets et de tous les êtres, et je suis plus subtil que la pointe d'un cheveu. » VI-57. Ô le meilleur des Brahmanes, une troisième sorte de certitude favorise la libération, à ce qu'on affirme : « Ce monde matériel et cet univers indestructible ne sont, dans leur totalité, rien d'autre que moi-même ! » VI.58. Il y aussi une quatrième sorte de certitude, qui entraîne la libération, consistant en l'assertion suivante : « Moi et le monde entier sommes vides, et semblables au ciel, en permanence. » VI.59. Voici ce qu'on ajoute : la première sorte de certitude résulte de cette inextinguible avidité qui n'apporte que servitude. Ceux qui possèdent les trois autres sortes sont désintéressés, extrêmement purs et gagnent la libération dans leur vie actuelle. Leurs désirs ont été totalement purifiés. VI.60. Le sage à la grande âme, le Mahatma (1), dont l'esprit est saisi de la certitude « Je suis la totalité », ne renaîtra plus jamais ni ne connaîtra de nouveau le goût de la souffrance.
VI.61. Brahman a été identifié à la vacuité, d'où surgirent Prakriti, Maya, ainsi que la Conscience. On l'a également décrit comme étant « Shiva, le pur Esprit, le Seigneur, l'Éternel et le Soi. » VI.62. Là, en Brahman, s'épanouit le Pouvoir non-duel, qui est le Soi suprême de part en part; comme en se jouant, Il projette l'univers et le construit au moyen d'éléments issus autant de la dualité que de la non-dualité. VI.63. Celui qui recourt à l'état de vacuité au-delà de tous les objets, qui est imprégné de part en part de l'Esprit qui est perfection, qui n'est ni agité, ni content de soi – celui-là ne connaît plus aucune souffrance dans cette vie dans la matière . VI.64. Celui qui accomplit l'action qui convient selon ce qui échoit, regardant du même œil ami ou ennemi, libéré de ses goûts comme de ses dégoûts – celui-là n'est jamais pris de tristesse ni d'espoir. VI.65. Celui qui prononce les paroles qui font plaisir à tous, qui s'exprime agréablement quand on s'adresse à lui, qui est au courant des pensées de tous ceux qui l'entourent – celui-là ne connaît jamais la souffrance de la vie dans la matière. VI.66. Aie recours à la vision primordiale de la Réalité, qui se signale par la renonciation à tout objet et par une ferme assise en le Soi, et parcours sans crainte le monde, comme un authentique Jivanmukta. VI.67. Bannis intérieurement tous les désirs et, libéré de tout attachement, débarrassé de toute impression latente, mais extérieurement te conformant aux schémas établis de conduite, parcours sans crainte le monde. VI.68. Extérieurement semblable à l'activité enjouée, mais, au fond de ton cœur, libre de tout enthousiasme; apparemment l'auteur de tes actes, mais en réalité un non-auteur – parcours le monde, avec une compréhension épurée. VI.69. Ayant renoncé à tout égoïsme, ayant conservé toutes les apparences de la raison, brillant d'un éclat céleste, sans aucune souillure – parcours le monde, avec une compréhension épurée. VI.70. L'esprit élevé, la conduite claire, conforme aux normes établies, dégagé de toute obsession, menant en apparence la vie usuelle dans la matière, ... VI.71. ... recourant à l'esprit intérieur de renonciation, cet homme agit apparemment pour accomplir quelque but. Seul un homme mesquin fera une discrimination, affirmant que l'un est un esprit-frère, l'autre un étranger. VI.72-73(a). Pour tous ceux qui vivent en grandes âmes, l'humanité entière ne constitue qu'une seule famille. Réfugie-toi en cet état de liberté vis à vis de toutes les considérations du monde, par-delà la vieillesse et la mort, là où toutes les constructions mentales sont taries, où nul attachement ne peut trouver un point d'ancrage. VI.73(b). Cet état est celui de Brahman, d'une pureté absolue, au-delà de l'inextinguible avidité comme de la souffrance. VI.74(a). Ainsi équipé, on parcourt librement la terre sans être abattu par les crises qui peuvent survenir. VI.74(b)-75. À l'aide du détachement, excelle en magnanimité (cf. Mahatma, VI.60), élève ton esprit par tes propres efforts, et persévère afin de jouir du fruit de la libération en Brahman. VI.76-77(a). Alors, l'esprit est vidé de toute convoitise et semble un lac aux eaux pures sous le ciel d'automne. VI.77(b). La servitude est façonnée par la conscience en fonction des objets qui l'animent; une fois libérée de ceux-ci, la conscience voit la libération succéder à la servitude. VI.78. « La Conscience, ou Esprit, n'est jamais en soi un objet; tout est le Soi » – telle est l'essence de toutes les doctrines affiliées au Védanta. Recourant à cette doctrine sûre, pose sur le monde un regard maîtrisé par l'intellect discriminateur, et libre. VI.79. Tu parviendras à coup sûr au Soi et à son statut de félicité (ananda, cf. II.1-11), si tu maintiens la pensée : « Je suis l'Atman (l'Esprit), ces mondes sont l'Atman, les points cardinaux mènent tous à l'Atman, et toutes ces créatures appartenant à la manifestation sont l'Atman ! » VI.80-81. « Je suis la Gloire (1), vierge du moindre objet ou perception, intégralement pure, éternellement manifestée, libre de toutes les apparences, celle du voyant comme celle du témoin; Je suis l'Esprit, indépendant de tous les objets; Je suis la lumière en son essence et dans la plénitude de son orbe; il n'est rien que Je doive connaître, car Je suis la Connaissance, pure et absolue. »
VI.82. Roi parmi les sages ! C'est avec toutes tes constructions mentales démantelées, avec tous tes désirs ardents abolis, que tu dois pénétrer dans l'état de certitude afin de t'établir à demeure dans le Soi. VI.83. Tout Brahmane en quête de la Vérité, qui étudie longuement cette Grande Upanishad, deviendra un érudit versé dans les Védas. S'il n'était pas un initié, il en deviendra un; il sera purifié par le feu, l'air, le soleil, la lune, la Vérité, et par tous les autres agents de purification. Il sera connu de tous les dieux; il sera propre, comme s'il s'était baigné dans toutes les eaux sacrées. Il demeurera dans les pensées de tous les dieux. Il sera considéré comme ayant accompli tous les sacrifices. C'est à lui que reviendront les fruits que procurent les soixante mille récitations de la Gayatri (cf. V.132), et les lacks (1) de répétitions de l'Itihasa (2), des Puranas et du Shri Rudra, au surplus des dizaines de milliers de répétitions de l'Omkara (3). Sa présence bénira des files d'êtres humains, aussi loin que portent les regards; également, il pourra bénir sept générations, dans le passé comme dans le futur. C'est ce que déclare Celui qui est né de l'Œuf d'or (4). « Par la répétition des paroles sacrées, on aborde à l'immortalité. »
Telle est la Grande Upanishad.
Ici se termine la Mahopanishad, appartenant au Sama Véda.
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