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Yogi – Illustration d'un manuel, XVIIIème siècle
.

UPANISHADS DU YOGA

Yoga Shikha Upanishad

Upanishad sur la pointe ultime du Yoga


Traduite et annotée par M. Buttex
1) D'après la version anglaise de P. R. Ramachander
2) D'après la version de Paul Deussen, reprise par les Prof. V.M. Bedekar et G.B. Palsule

 

Notes préliminaires : SHIKHA : « aigrette, toupet, crête » - 1) “touffe sacrificielle” qui est réservée lors de la tonsure du crâne, lors de l'initiation brahmanique; 2) selon la physiologie yoguique, le shikha est l'espace compris entre le brahmarandhra (orifice sur la fontanelle du crâne) et le dvadashanta, chakra situé 12 doigts au-dessus.
              Ici, Shikha fait référence à la pointe ultime de la réalisation yoguique, et présente une certaine analogie avec la pointe de la flamme dans le lotus du cœur (Anahata chakra), qui marque l'éveil de la conscience spirituelle, et dont le feu attise l'illumination (épanouissement du Sahasrara et du Dvadashanta chakra).

              La Yoga Shikha Upanishad n'a jamais fait l'objet de commentaires. De plus, il n'en existe aucune version qui soit réputée “authentique”, et j'ai eu la surprise d'en trouver trois, en tous points dissemblables : l'une très longue, avec de longs commentaires mélangés au texte initial, une autre très brève, de dix quatrains, et celle-ci, de longueur intermédiaire. Je donne donc cette traduction pour ce qu'elle est : la version intermédiaire, qui prévaut actuellement, et qui est la plus intéressante. Je la fais suivre de la version brève, de dix quatrains.

              Pour que les notes ne prennent pas trop de volume, je les ai allégées autant que possible. Vous référer au Glossaire, pour plus ample information.

 

Version 1


Om !
Puisse-t-Il nous protéger tous deux !
Puisse-t-Il nous nourrir tous deux !
Puissions-nous travailler conjointement avec une grande énergie,
Que notre étude soit vigoureuse et porte fruit;
Que nous ne nous disputions pas, et que nous ne haïssions personne.

Om ! Que la Paix soit en moi !
Que la Paix gagne mon environnement !
Que la Paix soit en les forces qui agissent sur moi !

 

Adhyaya I - Chapitre I

             1.1: « Tous les êtres vivants sont pris dans les filets de l'illusion. Ô Parameshvara, Seigneur suprême (1), ô Dieu des dieux, comment peuvent-ils atteindre au salut ? Je te prie de me l'enseigner. » À cette question que lui posa le Seigneur Brahma, le Seigneur suprême Parameshavara répondit ce qui suit :

1 Parameshvara : « Le Seigneur suprême; l'Âme Primordiale » - La notion d'Âme Primordiale, Paramapurusha, indique que Parameshvara est l'Âme originelle, incréée, créatrice de toutes les autres âmes. Les Écritures associent à Parameshvara bien d'autres aspects et épithètes, notamment celles dénotant les cinq actes démiurgiques : Sadashiva, le Révélateur; Maheshvara, l'Obscurcisseur; Brahma, le Créateur; Vishnu, le Protecteur; et Rudra, le Destructeur.

             1.2 : « Certains disent que la seule porte de sortie est Jnana, la connaissance (1). Mais pour obtenir des pouvoirs occultes, Jnana seul ne suffit pas. Comment Jnana pourrait-il mener à la libération en l'absence de Yoga ? Il est également vrai que le Yoga seul, sans Jnana, ne mènera pas plus à la libération. Aussi celui qui recherche le salut doit-il entreprendre à la fois l'étude de Jnana et la pratique du Yoga.

1 Jnana : « connaissance, sagesse » - Connaissance véritable de la nature propre de l'être, par expérience directe de son identité avec Brahman, sur laquelle se fonde la notion de Sagesse, laquelle distingue entre le Réel et l'irréel.

             1.3 : De même qu'une ficelle tient un oiseau captif, le mental de tous les êtres vivants est captif. Les enquêtes et les recherches intellectuelles n'affectent en rien les liens qui entravent leur mental. Aussi la seule façon d'obtenir la victoire sur ce mental est de maîtriser son souffle vital, Prana (1). Il n'est pas d'autre option pour maîtriser son souffle vital que le Yoga, et il n'est pas d'autres méthodes en dehors de celles révélées par les Siddhas (2).

1 Prana : 1) souffle, respiration, vent; 2) principe de vie, vitalité, énergie, force. L’énergie vitale sous-jacente à toute la manifestation cosmique, individuelle et collective; cette énergie remplit 5 fonctions : - prana : l’appropriation, l'ascension (inspiration); - apana : l’expulsion, la descente (expiration); - vyana : la distribution et la circulation (rétention du souffle); - udana : l’émission de sons; l'assimilation des énergies matérielles en énergies subtiles; le processus de désintégration à la mort physique; - samana : l’assimilation des énergies subtiles transformées par udana (digestion et métabolisme de la nourriture).
2 Siddha : Un être parfaitement accompli, un adepte, un voyant-prophète (cf. rishi). Un yogi accompli et parfait, possédant les siddhis ou pouvoirs paranormaux. Cf. note 11, plus bas.

             1.4 : Aussi vais-je t'enseigner la pointe ultime du Yoga. Elle surplombe toutes les connaissances acquises au moyen de Jnana. Assieds-toi dans la posture du lotus (Padmasana), ou dans toute autre posture d'assise, concentre-toi en fixant ton regard à la pointe de ton nez, détends tes mains et tes pieds, puis médite sur la syllabe sacrée Om en y consacrant toute ta pensée. Celui qui médite continuellement sur Parameshavara deviendra expert en Yoga, et Parameshavara lui apparaîtra.

             1.5 : Si l'on s'assied en posture de méditation et pratique continuellement, le Bindu (1) cessera de pendre vers le bas. Par l'immobilisation de l'inspiration (Puraka) et de l'expiration (Rechaka), le souffle doit être maintenu en suspens (Kumbhaka) durant un très long moment. On entendra alors divers types de sons. Le nectar (2) commencera à s'écouler depuis le chakra de la lune (3). Faim et soif cesseront. L'esprit se concentrera sur la félicité du ruissellement de nectar. Les quatre pas qui mènent à cette réalisation sont les Mantra, Laya, Hatha et Raja Yogas (4). Car le grand Yoga, qui est un en son essence, a été divisé en quatre parties, nommées ainsi.

1 Bindu : 1) goutte, petite particule, point; 2) la cellule germinative, symbole de la condition séminale. C'est le point situé à l'extrémité supérieure de la syllabe Om, où il symbolise Turiya, le quatrième état, ouvert par la vibration sonore (nada) qui prolonge le chant du Om. On peut aussi le considérer comme le point-semence qui a donné naissance à l'Omkara subtil dont on fait l'expérience dans la méditation. Parmi les centres subtils de la tête, le Bindu se situe entre le Soma Chakra, situé dans la partie supérieure du cerveau, et le Sahasrara chakra, aux 1000 pétales, au sommet du crâne.
2 Amrita : « absence de mort (mrita), immortalité » - Le nectar d’immortalité qui fut produit, selon le Mahabharata, lors du barattage de l'océan par les dieux et les anti-dieux (Suras et Asuras), ce qui est une métaphore du développement spirituel résultant du conflit fondamental entre notre double nature, supérieure et inférieure. Il existe un amrita spontané, engendré par la méditation profonde : c'est le nectar de félicité divine qui s'écoule à flots du sahasrara chakra (le coronal) durant le samadhi.
3 Soma : a) la Lune; b) l'élixir de béatitude et d'immortalité. Le long de la colonne vertébrale, la soma (ou Ida) nadi transporte l'énergie lunaire, tandis que dans le cerveau le soma chakra est le centre de transmutation de cette énergie dans tout l'organisme physique, subtil et psychique. Cf. Amrita.
4 Laya Yoga : « laya : absorption, dissolution » réalisation de l’union avec Brahman, l’Âme suprême universelle, par le moyen de la méditation perpétuelle, ou de l’adoration et de la dévotion.
Raja Yoga : la Voie royale, qui mène au Divin, celle de la méditation; inculque la maîtrise des forces intérieures par le moyen de diverses observances, et surtout de la méditation.
La réalisation de l’union avec Brahman, l’Esprit suprême universel, lorsque l’homme (jiva), après avoir abattu les ennemis de son esprit, en devient le maître. Les principaux ennemis sont : kama (passion), krodha (colère), lobha (cupidité), moha (illusion), mada (orgueil) et matsara (jalousie, envie). Le Yoga aux 8 piliers (ashtamga) de Patanjali montre la voie royale (raja marga) pour atteindre cet objectif.

              Le souffle sort en faisant entendre le son “ham” et entre en faisant “sa”, et tous les êtres chantent naturellement le mantra “Hamsa, Hamsa(5) en respirant. Mais, après instruction spéciale d'un maître, il est chanté dans la Sushumna nadi (6) à rebours : Hamsa chanté à l'envers devient Soham. Cette psalmodie du mantra “Soham, Soham" (Je suis Lui) constitue le Mantra Yoga.

5 Le Hamsa mantra se réfère au léger sifflement émis lors de l'inspiration et de l'expiration. HAMSA(H) (« Je suis Lui, l’Esprit universel ») est donc la prière inconsciente qui accompagne tout être vivant, même à son insu, tout au long de sa vie. Cf. So’ham, Ajapa Mantra et Ajapa Gayatri.
Ajapa Mantra : prière répétée inconsciemment. Toute créature vivante répète inconsciemment à chaque respiration la prière « So’ham »: Sah = So = Lui [l’Esprit universel, Brahman] avec chaque inspiration, et avec chaque expiration Ham (aham = je suis, Moi). Cf. Hamsa mantra, Ajapa Gayatri.
6 Sushumna Nadi : principal canal subtil qui longe la moelle épinière dans toute sa longueur. C’est par ce canal que s’élève la kundalini.

              Le soleil est la lettre “Ha”, et la lune, la lettre “Tha”. L'union du soleil et de la lune constitue le Hatha Yoga. Grâce à lui, l'ignorance, qui est cause de tous les défauts (7), est dissoute.

7 Dosha : 1) faute ou défaut, qualité nuisible; acte négatif, transgression, péché; 2) les 3 humeurs du corps (tridosha) : pitta, la bile, vayu, le souffle, et shlesman, le phlegme; désordre de ces humeurs (dhatu).

              Quand la fusion de l'individu (Jiva) et du Soi suprême, Paramatman (8), s'accomplit, le mental fond et s'évapore. Seul demeure l'air mobilisé par Prana, le souffle de vie. Cela constitue le Laya Yoga. Grâce à lui, survient le bonheur de baigner dans cette félicité céleste du pur Soi.

8 Paramatman : le Soi suprême, l'Âme universelle, par opposition au Jivatman, l'âme incarnée, le Soi individuel; synonyme de ParaBrahman, l'Être suprême.

              Au centre de la Yoni (9), il est un vaste temple où demeure le principe de la Déesse, laquelle est rouge comme une fleur d'hibiscus et libère le guna Rajas (10) dans tous les êtres. La fusion de ce Rajas et du principe masculin constitue le Raja Yoga. Grâce à lui, le yogi développe les pouvoirs occultes, tel Ahima (11).

9 Yoni : « source, origine; matrice, sexe féminin » - 1) Dans le tantrisme, le Shivalinga est le symbole du phallus, et son socle (ou pitha) est également appelé yoni. Cf. linga. Si le linga représente le non-manifesté, l'Absolu en tant que donnée statique, par contre la yoni représente le dynamisme, l'énergie créatrice de la Divinité, la matrice cosmique où toutes les formes qui constitueront l'univers sont élaborées et portées à la manifestation. 2) la yoni n'est pas exclusivement le sexe féminin; elle est aussi le périnée (yonisthana), et désigne également un centre subtil secondaire, limitrophe du muladhara chakra, le chakra-racine.
10 Rajas : le 2ème des 3 Gunas, le dynamisme passionnel; l'action, la passion, l'émotion. Cf. Glossaire, Gunas.
11 On dénombre 8 siddhis : 1) ahima: diminution; capacité de se rendre aussi petit qu'un atome, ou de vision à cette échelle; 2) mahima: grossissement; capacité de se rendre aussi grand qu'un cosmos, ou de vision à cette échelle; 3) laghima: extrême légèreté, lévitation; 4) prapti: omniprésence, dédoublement, capacité de se déplacer n'importe où à volonté; 5) prakamya: capacité d'obtenir tous ses désirs; 6) vashitva: contrôle sur les forces naturelles; 7) ishititva: suprématie sur les lois naturelles; 8) kama-avasayitva: complète satisfaction de ses volontés. Mais le siddhi suprême (parasiddhi) est la réalisation du Soi, Parashiva ou Brahman.

              Il faut bien comprendre que ces quatre types de Yoga ne sont en fait que des façons de fusionner les souffles Prana, Apana et Samana (cf. shloka 1.3).

             1.6 : Pour tous les êtres dotés d'un corps, celui-ci représente le temple de Shiva. Il recèle des pouvoirs latents. Une zone triangulaire, entre l'anus et le sexe, est appelée Muladhara (1); c'est l'endroit où vit Shiva en tant que force vitale, ainsi que sa Shakti suprême (ParaShakti) (2), nommée Kundalini (3). C'est aussi l'endroit où naît le souffle vital (Vayu), ainsi que la semence du feu subtil; le seul son qui provienne de là est le Hamsa, et là naît le mental (Manas). Cet endroit qui prodigue tout ce qui est demandé est appelé le Kamakhya pitha, le siège des désirs comblés (4).

1 Cf. Glossaire, Chakras.
2 Shakti : « puissance, pouvoir, énergie » - 1) Énergie créatrice représentant le pouvoir d'action de la conscience; 2) l’aspect féminin du Principe Cosmique, symbolisant sa puissance exécutive; 3) la Mère divine, considérée comme la force efficiente du Divin, déifiée comme l’épouse de Shiva. Cf. avriti ou avarana shakti et vikshepa shakti.
3 Kundalini (kundala = rouleau de corde; kundali(ni) = serpent femelle lové) - « la lovée » : l’énergie cosmique divine, résidant en chaque jiva, sous la forme d’un serpent enroulé sur lui-même, à la base de la colonne vertébrale dans le muladhara chakra. Cette énergie latente doit être éveillée, puis on doit la faire remonter le long de sushumna, canal principal de la colonne vertébrale, au travers des chakras, jusqu’au sahasrara, le lotus aux 1000 pétales situé dans la tête.
4 Kamakhya : « qui exauce les désirs «  - épithète de Durga.
Pitha: 1) siège, trône, chaise; 2) centre; socle; 3) lieu, place, endroit.

              Un peu plus haut que l'anus se trouve le Svadhisthana Chakra, avec ses six pétales. Vers le nombril se trouve le Manipura chakra, avec ses dix pétales. Dans la région du cœur se trouve l'Anahata chakra, avec ses douze pétales. Et, écoute-bien, Seigneur Brahma, on l'appelle le lieu du mont d'abondance (Purna Giri Pitha). Au creux de la gorge se trouve le Vishuddha chakra, avec ses seize pétales. Écoute, Seigneur des Seigneurs, c'est là le Jalandhara chakra (1). Entre les sourcils se trouve l'Ajna chakra, avec ses deux pétales. Au-dessus, se trouve le trône auguste (Maha Pitha) que l'on nomme Udana, l'envol (2).

1 Jalandhara : « qui porte l'eau » - nom d'un Asura (anti-dieu) né d'un éclair lancé par le troisième œil de Shiva sur l'océan.
Jalandhara Bandha : posture où le cou et la gorge sont pressés contre le menton placé dans le creux des clavicules au sommet de sternum.
2 Udana : le souffle (vayu) “qui s'élève”, l’émission de sons; l'assimilation des énergies matérielles en énergies subtiles; le processus de désintégration à la mort physique. Cf. Prana.

 

Adhyaya II - Chapitre II

              Ce monde fonctionne en vertu de ce pouvoir d'obnubilation qui est caractéristique des formes transcendantes de la Déesse : Maha Maya, Maha Lakshmi, Maha Devi et Maha Sarasvati. Ce pouvoir étincelle dans la forme minuscule du Bindu logé sur le trône. Le Bindu perce le trône et en émerge sous la forme du son, Nada (1). Nada se manifeste sous trois formes, macrocosmique, microcosmique et externe. La forme macrocosmique est à l'échelle de l'univers, elle est imprégnée par les cinq Brahmas (2). La forme microcosmique, qui s'élève de Nada avec ses trois Bijas-racines (3), est l'Embryon d'or, Hiranyagarbha (4). L'état suprême, Para, est la caractéristique éternelle de l'Existence-Conscience-Félicité absolues (5). Par le chant continuel de l'Atman mantra, le ParaTattva, l'Esprit universel (6) commence à scintiller. Pour le yogi qui est parvenu à immobiliser son mental, cet Esprit apparaît sous sa forme microcosmique, semblable à la flamme d'une lampe, le croissant de la lune, une étincelle de feu, un éclair, le scintillement des étoiles. Il n'est pas de mantra supérieur à Nada, pas de divinité supérieure à l'Atman, pas de dévotion supérieure à la méditation, et pas de plaisir supérieur à cette satisfaction.
              Mon fidèle, s'il a saisi le sens profond de ce qui précède, parviendra à la stabilité dans la félicité. Cette grande âme qui ressent une profonde dévotion pour la Divinité, ainsi qu'une égale dévotion pour son maître, comprendra spontanément tout ceci .

1 Nada : « le son, la vibration sonore; le ton (échelle musicale) » - Le son mystique intérieur, entendu durant la méditation; le son primordial, la première vibration dont a émané la Création; la manifestation première de l'Absolu non-manifesté; Cf. Omkara, Shabdabrahman. Parfois utilisé comme synonyme de Om, tel qu'expérimenté intérieurement durant la méditation.
2 Pancha Brahma : Ishana, Tat-Purusha, Aghora, Vamadeva et Sadyojata, lesquelles correspondent aux 5 éléments (bhuta), aux 5 organes de perception (jnanendriya), aux 5 organes d'action (karmendriya) et aux 4 parties de l'organe interne (antahkarana) + le Purusha... et bien sûr aux cinq pouvoirs ou activités cosmiques (panchakritya) du dieu aux cinq visages : à Brahma correspond Sadyojata (création), à Vishnu correspond Vamadeva (préservation), à Rudra correspond Aghora (résorption), à Maheshvara correspond Tat-Purusha (obscuration) et à Sadashiva correspond Ishana (révélation). Cf. diagramme PanchaBrahma. Cf. également Maha Nayarana Up., XVII-XXI.
3 Bija : semence, germe; source. Ce sont les trois lettres AUM, considérés ici comme semences sonores et comme racines de la création qui couve dans l'Embryon d'or.
4 Hiranyagarbha (hiranya = or; garbha = embryon, œuf) : 1) « l’Œuf d’or », corps subtil de l'univers dans la période cosmogonique; 2) Brahma, en tant qu'Être cosmique et Progéniteur (Prajapati); 3) la manifestation considéré sous son aspect subtil; équivalent de sutratma. Cf. Ishvara et Virat.
5 Sat Chit Ananda : « Existence-Conscience-Félicité absolues », la triple caractéristique de la Réalité absolue, Brahman; terme traduisant la nature du Nirguna Brahman (le Brahman sans attribut), adopté par la Shruti et considéré comme concept essentiel et ultime par la philosophie de l'Advaita Védanta.
6 ParaTattva : 1) au-delà des éléments ou substances primordiales (tattvas); 2) l’Esprit universel suprême qui est au-delà du monde matériel et qui pénètre tout l’univers.

 

Adhyaya III - Chapitre III

              Cet auguste Nada, à jamais vivant, est appelé le Verbe de Brahman, Shabda Brahman (1). Il est le pouvoir résidant dans le chakra-racine, Muladhara. Dans l'état suprême, Para est le fondement de son propre Soi, et a la forme du Bindu. Ce Nada émane de la suprême Shakti, comme le germe sort de la graine, et on le nomme Vision (Pashyanti). Les yogis qui sont capables de voir en utilisant la vision de Pashyanti Shakti, comprennent que le monde entier provient de là. Ce pouvoir émet un son semblable à la pluie, qui naît à partir du cœur. Et là, ô Seigneur des Seigneurs, on le nomme parole intermédiaire, Madhyama. On le nomme parole articulée, Vaikari, lorsqu'il fusionne avec le souffle de vie, Prana, en tant que forme sonore, se tenant alors au niveau de la gorge et des mâchoires. C'est lui qui produit toutes les lettres-sons de l'alphabet. De ces lettres, naissent des mots, qui engendrent des phrases, lesquelles ont donné naissance à tous les Védas et les mantras. La déesse Sarasvati (2) vit au cœur de l'intellect de tous les êtres. Lorsque, par la méditation, le pouvoir de la volonté propre se dissipe, il est possible d'atteindre à l'Esprit universel, ParaTattva.

1 Shabda Brahman : le Verbe de Brahman, le Son primordial, le Pranava Om de Brahman.
Le Shabda présente quatre niveaux de perfection, accessibles en fonction de l'épanouissement spirituel du méditant, et correspondant aux quatre niveaux d'existence ainsi qu'aux quatre états de conscience : 1) Vaikhari, « parole articulée », représente la conscience au plan physique, ou jagrat, l'état de veille; 2) Madhyama, « moyen, intermédiaire », représente la conscience au plan mental, ou svapna, l'état de rêve; 3) Pashyanti, « la vision », représente la conscience au plan intellectuel, ou sushupti, l'état de sommeil profond; 4) Para, « suprême » représente la conscience transcendante, ou turiya, l'état transcendantal. Cf. Glossaire, pour plus ample information.
2 Sarasvati : « flot » - 1) affluent du Gange; également symbole de la Sushumna nadi; 2) « le Flot », déesse de la parole et de la science, fille de Prajapati, le Progéniteur, épouse de Brahma. Elle est source de la Création par le verbe (Vac), tandis que Brahma est source de la Création par la forme. Elle est en conséquent la déesse de l'éloquence, de la sagesse, du savoir, mais aussi l'inventrice du langage et de l'écriture, mère de la poésie, des arts plastiques et, bien sûr, de la musique.Sous sa forme suprême, Maha-Saravasti, elle incarne le Pouvoir transcendant de la connaissance.

 

Adhyaya IV - Chapitre IV

             4.1: Du fait de son unicité, l'Esprit universel ne recèle aucune différenciation. Il vous faut comprendre que le fonctionnement mental des créatures s'apparente à l'illusion consistant à voir un serpent dans une corde. Si vous ne savez pas qu'il s'agit d'une corde, pendant un bref instant celle-ci vous semble être un serpent. L'intellect ordinaire fonctionne ainsi. Toute chose nous apparaît semblable au monde que nous connaissons. Il n'y pas de raison ou de fondement à ce que ce monde-ci soit différent de Brahman. Aussi le monde est-il Brahman et uniquement lui, et non quoi que ce soit de différent. Si vous comprenez ainsi l'Esprit universel, ParaTattva, pourquoi y aurait-il différenciation ?

             4.2: Il a été dit, dans la Taittiriya Upanishad, que la peur est le propre de la personne insensée qui établit une différence entre l'âme individuelle (Jivatma) et l'Âme suprême, Paramatman. Il a été dit que ce monde est là pour permettre l'expérimentation, cependant l'instant d'après ce monde s'est évanoui, tel un rêve. Il n'y a pas de conscience vigilante dans l'état de rêve, ni de rêve chez l'homme éveillé. Ni l'un ni l'autre ne sont présents dans l'état d'absorption unitive (laya). Et ce dernier ne se trouve en aucun des deux. Ces trois états sont donc des illusions créées par les trois attributs (1). Qui saisit cela se situe au-delà de toutes les différenciations et demeure à jamais [dans l'unicité absolue].

1 Gunas : Qualités, attributs ou caractéristiques de l’énergie universelle, au nombre de 3, dont la combinaison crée les divers éléments d’où procède la nature multiforme. Ces 3 qualités ou modes d'être sont inhérents à l'univers phénoménal, et déterminent les caractéristiques propres à chaque créature (animée ou inanimée) : Sattva, ou la qualité du bien, de lumière, pureté et calme; Rajas, ou la qualité d'activité, convoitise, passion et agitation; Tamas, ou la qualité de ténèbres, inertie, illusion et ignorance.
Ici, l'association doit être sous-entendue entre Rajas (activité) et Jagrat (veille), entre Tamas (illusion et ignorance) et Svapna (sommeil avec rêves), et entre Sattva (luminosité pure) et Sushupti (sommeil profond et béat).

             4.3 : L'activité de la conscience (1) commence avec les formes qui constituent le monde. Toutes ces formes sont Brahman. Il est vain de distinguer entre ce qui est l'Atman et ce qui n'est pas l'Atman, lorsque l'on discute avec des personnes sensées. L'insensé, lui, pense que le corps se rattache à une âme. La croyance commune que le pot est un mélange d'argile et d'eau est tributaire du mirage [de Maya, la Grande Illusionniste]*, et la croyance similaire que le corps est mélangé à l'âme provient du mental qui s'appuie sur l'ignorance fondamentale (Avidya).

1 Chaitanya: 1) Esprit, Conscience; 2) Conscience supérieure pleinement éveillée, Esprit suprême.
* C'est ici une variante de la célèbre parabole du pot d'argile et de l'akasha qu'il contient, qui illustre que l'illusion courante est de prendre des phénomènes transitoires pour des entités absolues, et de prendre la partie pour le tout. Cf. ParaBrahman Up., « 5. ... Les objets fabriqués à partir d'argile sont considérés comme réels, mais c'est une convention purement verbale, reposant sur l'ignorance (avidya); le concept de transformation n'est qu'un simple mot; la vérité est qu'il n'y a là que de l'argile. Tout comme il n'est pas de pot sans argile, seule la cause première, à savoir Brahman, est réelle. »

 

Adhyaya V - Chapitre V

              Le yogi qui a maîtrisé tous les enseignements du Yoga et qui a un contrôle complet de ses sens parvient à atteindre tout ce qu'il imagine. Le Maître (guru) est Brahman, il est Vishnu, ainsi que le Seigneur des Seigneurs, SadaShiva (1), et il n'est nul être qui surpasse le Maître dans les trois mondes (2). Il faut vouer une grande dévotion à Parameshvara (cf. 1.1), il est la grande Âme qui nous a délivré cette divine connaissance. Qui le vénère avec la dévotion requise atteindra pleinement le fruit de la Connaissance parfaite, Jnana. Ne prenez pas pour but les pouvoirs occultes, siddhis (cf. note 11, chap. I), car ils font vagabonder le mental [ils font obstacle au samadhi, l'immobilisation du mental en fusion unitive à Brahman – NdT]. Qui possède bien ce principe est celui qui atteindra à la libération. Il n'est aucun doute à ce sujet.

1 Sadashiva : « le Révélateur ou l'Éternellement Propice » - L'une des épithètes de Shiva en tant qu'Être Primordial, synonyme de Parameshvara (le Suprême Ishvara, la Divinité Suprême), manifestant son aspect de félicité et de prospérité éternelles. Cette épithète est utilisée par les Shivaïtes, en lieu et place de Brahman ou d'Atman. Les cinq aspects essentiels de Shiva sont : 1) SadaShiva, «le Révélateur »; 2) Maheshvara, « l'Obscur »; 3) Brahma, « le Créateur »; 4) Vishnu, « le Protecteur »; 5) Rudra, « le Destructeur ».
2 Triloka : « les trois mondes » - Ce sont les 3 premiers plans cosmiques : 1) Bhuloka : « monde de terre », le plan physique; 2) Antarloka ou Bhu(var)loka : « entre-deux mondes », le plan astral ou kama-manasique, correspondant aux plans astral, mental inférieur et supérieur, en ésotérisme; 3) Shivaloka ou S(u)valoka : « monde de Shiva », monde céleste où demeurent les dieux et les âmes hautement évoluées, correspondant au plan causal en ésotérisme.

 

Adhyaya VI - Chapitre VI

             6.1: Les trois mondes, Bhuh Loka, la Terre, Bhuvar Loka, le Ciel intermédiaire, et Suvar Loka, le Monde céleste, sont illuminés par Surya, le Soleil, Chandra, la Lune et Agni, le Feu, et sont représentés par les lettres AUM. Lorsque le mental vagabonde, il est pris dans la vie du monde, et lorsqu'il se stabilise, la libération s'ensuit. Ainsi, ô Brahma, nous devons utiliser notre intellect pour empêcher le mental de vagabonder. L'activité du mental provient des désirs (1). Quand ceux-ci sont détruits, le monde se dissipe. Il faut avec persévérance remédier à la dissipation du mental par les désirs. Dès lors qu'un homme surveille son mental au moyen de son mental et qu'il réalise qu'il est parvenu à l'immobiliser, il peut entreprendre de contempler l'Être suprême, ParaBrahman, qu'il est très difficile d'atteindre. C'est en devenant capable de voir son esprit au moyen de son esprit que le yogi parvient à la libération. Nous devons voir l'esprit au moyen de l'esprit et parvenir à une union (yoga) stable.

1 Les trois désirs primaires : richesses, épouse et progéniture.

             6.2: Comme le vent qui court d'un endroit à l'autre, le mental aussi vagabonde. Le mental est de la nature de la Lune, du Soleil, de Vayu, le vent, de la vue et de l'élément feu. Le Bindu, le Nada et le croissant de lune représentent les dieux Vishnu, Brahma et Ishvara. Par une pratique constante de Nada, les influences négatives se dissipent. Alors ce Nada fusionne avec le Bindu, puis s'identifie au mental. Il faut clairement viser à unifier Nada, Bindu et Chinta, la méditation (1). Le mental est lui-même le Bindu, le point originel, et c'est à partir de lui qu'il procéda à la création de l'univers. Semblable au lait produit par la vache, le Bindu* est produit par le mental.

1 Chinta : 1) pensée, réflexion; méditation; 2) préoccupation, souci.
* Sous le Sahasrara chakra, à l'arrière du cerveau, se trouve un centre subtil nommé Bindu Visarga, que l'on peut traduire par “le germe qui sécrète”, et qui libère régulièrement la sécrétion du nectar de félicité et d'immortalité ou amrita. Le Bindu est représenté symboliquement par Soma, la Lune, qui est aussi synonyme d'amrita. Ce filet de nectar coule depuis le bindu jusqu'au Lalana, chakra mineur qui est situé sur la voûte du palais, au-dessus du Vishuddha chakra, et fonctionne comme réservoir de ce nectar.
Voir la Yoga Chudamani Upanishad, qui traite de façon approfondie ce qui est ici effleuré. Le symbolisme polyvalent de ces termes (Lune, Soleil, Vayu, Nada, Bindu, etc.) rend hasardeuse toute tentative d'explication de cette suite d'aphorismes.

             6.3: Celui qui a bien développé les six chakras (jusqu'à l'Ajna, entre les sourcils) pénètre dans le monde de la félicité. Il lui faut pour cela contrôler les souffles vitaux dans le corps. Il s'agit de faire remonter le souffle (Vayu) vers les centres supérieurs. Il faut pratiquer Vayu (le contrôle dirigé du souffle), maîtriser le Bindu chakra et Chinta, la méditation. Une fois que le yogi est parvenu au samadhi par l'un de ces trois éléments, il ressent tout comme étant le nectar de félicité (amrita). De même que le feu contenu à l'intérieur du bois ne peut être extrait sans frotter ce bois à un autre morceau de bois, de même la lampe de la sagesse ne peut être allumée sans une pratique persévérante. Si l'on adopte son instructeur comme étant celui qui pilote le navire, et si l'on adopte son enseignement comme étant le navire sûr, il suffit d'une pratique constante pour traverser l'océan de cette naissance.

Tel est l'enseignement secret.

 

Om ! Puisse-t-Il nous protéger tous deux !
Puisse-t-Il nous nourrir tous deux !
Puissions-nous travailler conjointement avec une grande énergie,
Que notre étude soit vigoureuse et porte fruit;
Que nous ne nous disputions pas, et que nous ne haïssions personne.

Om ! Que la Paix soit en moi !
Que la Paix gagne mon environnement !
Que la Paix soit en les forces qui agissent sur moi !


Ici se termine la Yoga-Sikhopanishad, appartenant au Krishna Yajur Véda.

 

Version 2

              1. Je vais proclamer la pointe ultime du yoga,
                  Qui est la plus haute connaissance;
                  Celui qui médite sur cette parole sacrée (soit le Om, soit cette Upanishad)
                  N'aura jamais les membres agités de tremblements (lors de l'éveil de Kundalini ?).

              2. Choisissant la posture du lotus ou l'une de ses variantes,
                  Ou toute autre qui lui sera plus confortable,
                  Fixant son regard à la pointe du nez,
                  Pressant étroitement ensemble mains et pieds,

              3. Contrôlant son mental de tous côtés,
                  L'homme sensé méditera,
                  Sans discontinuer, sur la syllabe Om,
                  Faisant un autel à la Divinité suprême dans son cœur.

              4. Érigé sur un pilier (la colonne vertébrale), trois poteaux (les nadis Ida, Pingala, Sushumna),
                  Percé de neuf portes (les 9 ouvertures du corps) et habité par cinq dieux (les 5 sens),
                  Se trouve un temple – c'est le corps,
                  C'est en lui qu'il faut rechercher le Suprême.

              5. À l'intérieur resplendit un soleil,
                  Auréolé de rayons enflammés,
                  En son centre est un feu,
                  Qui se consume comme la mèche d'une lampe.

              6. Aussi menue que soit la pointe effilée de sa flamme,
                  Elle contient, dans toute sa majesté, la Divinité suprême.
                  S'il pratique avec persévérance son Yoga,
                  Le yogi pénétrera à l'intérieur du disque solaire,

              7. Puis, en zigzaguant, il entamera son ascension
                  À travers la porte étincelante de Sushumna;
                  Faisant sa percée à travers le dôme du cerveau,
                  Il parvient finalement au Suprême, et Le contemple.

              8. Cependant, pour l'inattentif et le paresseux,
                  Qui ne trouve pas sa route par la méditation,
                  Il est possible de pénétrer dans le lieu auguste,
                  S'il récite trois fois par jour

              9. Le pur discours que je viens de proclamer,
                  Moi qui ai suivi la route du Yoga,
                  Qui ai atteint ce qui était à connaître,
                  Le Dieu de grâce, le Suprême.

           10. Celui qui, après des milliers de naissances,
                  N'a toujours pas consumé la dette de son karma négatif,
                  Peut enfin contempler, grâce à ce Yoga,
                  La dissolution du Samsara, ici même.

 

 

                                                                                                                                                                                                
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