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Glacier du Trient, Valais – Crédit Y. Buttex, 2008
UPANISHADS DU RENONCEMENT
ParaBrahman Upanishad
Upanishad de Brahman le Suprême
Traduite et annotée par M. Buttex
D'après la version anglaise du Prof. A. A. Ramanathan
Publiée par The Theosophical Publishing House, Madras
Om ! Ô Dieux, puissions-nous entendre de nos propres oreilles ce qui est propice;
Puissions-nous voir de nos propres yeux ce qui est propice,
Ô Vous, dignes de vénération !
Puissions-nous jouir de notre vie jusqu'au terme alloué par les Dieux,
Leur adressant des louanges, avec notre corps bien ferme sur ses membres !
Qu'Indra le glorieux nous bénisse !
Que Surya (le Soleil) omniscient nous bénisse !
Que Garuda, le tonnerre qui foudroie le mal, nous bénisse !
Que Brihaspati nous octroie le bien-être !
Om ! Que la Paix soit en moi !
Que la Paix gagne mon environnement !
Que la Paix soit en les forces qui agissent sur moi !
1. Un jour, Shaunaka, maître de maison de bonne réputation, alla trouver le très renommé sage Pippalada, de la famille des Angiras, et l'approchant en bonne et due forme, lui demanda : « Toutes les choses créées étaient sûrement préexistantes dans l'éther divin de l'Hiranyagarbha (1), le cœur de Brahman. Mais comment le Progéniteur put-Il les créer à partir de Sa propre substance, et les modeler en espèces si diverses ? Explique-moi quelle est cette science gigantesque et mystérieuse ? »
Pippalada lui répondit : « L'excellentissime savoir de Brahman, qui n'appartient qu'à lui seul, je vais te l'exposer dans sa forme véridique. Il brille, ce savoir, de mille feux dans le monde transcendant de Brahman, lequel se trouve au-delà de Rajas (le dynamisme passionnel) et des autres gunas (2); il est entier (sans parties ni divisions), pur, indestructible, et c'est lui qui soutient le pouvoir des sens et des souffles vitaux. Brahman est le créateur de cet essaim d'abeilles qu'Il façonna en âmes individuelles, tout en restreignant leur vision extérieure. Celui qui demeure dans le monde de son Soi, s'abstenant de toute action mondaine [qui vit donc comme un ascète – NdT], réalise l'union à Brahman. Néanmoins, en tant qu'agent d'actions antérieures, il continue de cueillir les fruits de ses naissances et morts répétées, comme l'agriculteur récolte ce qu'il a semé. Qui connaît la nature véritable de l'action continue d'agir, mais sans attachement au fruit de ses actes. L'action libre mène à la libération : tel est le secret de l'action, dont la possession permet à l'ascète de continuer à agir [sans plus accumuler de karma - NdT]. Car qui donc, possédant la discrimination, jetterait de nouveau le filet de l'action intéressée sur l'Unique, Brahman – ce qui Le voilerait de nouveau ? L'action sans motif, purement désintéressée, ne l'entraînera pas en arrière dans la vie mondaine; non, elle ne l'entraînera plus en arrière.
1 Hiranyagarbha (hiranya = or; garbha = embryon, œuf) : 1) « l’Œuf d’or », corps subtil de l'univers dans la période cosmogonique; 2) Brahma, en tant qu'Être cosmique et Progéniteur (Prajapati); 3) la manifestation considéré sous son aspect subtil; équivalent de sutratma. Cf. Ishvara et Virat.
2 Gunas : Qualités, attributs ou caractéristiques de l’énergie universelle, au nombre de 3, dont la combinaison crée les divers éléments d’où procède la nature multiforme. On les considère souvent en rapport à Prakriti, la substance cosmique et la nature issue de celle-ci, dont ils sont les 3 ingrédients de base, utilisés pour constituer les éléments de l'univers phénoménal, et qui déterminent leurs qualités et modes d'être : illuminant (Sattva), activant (Rajas) et entravant (Tamas). Ces 3 qualités ou modes d'être sont inhérents à l'univers phénoménal, et déterminent les caractéristiques propres à chaque créature (animée ou inanimée) : Sattva, ou la qualité du bien, de lumière, pureté et calme; Rajas, ou la qualité d'activité, convoitise, passion et agitation; Tamas, ou la qualité de ténèbres, inertie, illusion et ignorance.
2. Quatre divinités président aux souffles vitaux : Vishva, Viraj, Jyotir et Turiya (1). Divinités et souffles vitaux résident dans quatre nadis (2) principales. Les deux premiers s'activent en Rama et Arama, les nadis de la jouissance et du plaisir, puis se fatiguent de l'état de veille et de rêve, et se reposent dans le sommeil profond; comme le faucon, fatigué de voler dans le ciel, retourne à son aire, ainsi la personne douée de parole, le Jiva (3), après être demeuré dans cet état de veille et puis dans l'autre, le rêve, va se reposer dans le sommeil profond. Le Soi demeure alors dans le fourreau d'or transcendant, qui est l'akasha du cœur (4), et du fait de son immortalité, il demeure actif dans trois des nadis (Rama, etc.). Le premier des quatre quartiers de conscience est la veille, caractérisé par avidya, l'ignorance; le Soi demeure dans son état originel de Brahman lorsqu'il est dans les trois autres quartiers [rêve, sommeil profond, et état transcendant de Turiya - NdT ]. Dans ces trois autres quartiers, le Jiva atteint sa nature authentique, et c'est en s'y conformant qu'il atteint à la libération. Aussi la personne douée de parole (le Jiva dans le quartier de veille) et l'autre personne (le Brahman aux trois quartiers de rêve, sommeil et transcendance) sont-elles considérés comme différentes, et c'est cette confusion qui garde le Jiva captif (dans le monde de l'ignorance).
1 Vishva : « tout, la totalité, l'univers » - l'Esprit de l'univers manifesté, la Totalité universelle.
Viraj ou Virat : la Puissance créatrice ou Nourriture divine; le corps de la Totalité, l'Être Cosmique, le Macrocosme. La Totalité, forme cosmique du Soi, est cause du monde matériel; l'Esprit universel omniprésent prend la forme de l'Univers, il est le Voyant et le Créateur des formes matérielles. Cf. Ishvara, Hiranyagarbha : ces 3 termes désignent les divers états de la Manifestation (cause et effets compris); l’univers, le Macrocosme.
Jyotish ou Jyotir : 1) lumière astrale : étoile, corps céleste, clair de lune; 2) astrologie; 3) lumière éblouissante, rayonnement divin, équivalent du Saint-Esprit chrétien; 4) “la lumière dans la tête”, rayonnant du sahasrara chakra; la lumière spirituelle, qui est Harmonie et Sagesse et s'accompagne de félicité.
Turiya : « le quatrième » - état transcendantal qui, à la fois combine et outrepasse veille, rêve et sommeil profond (jagrat, svapna et sushupti) et constitue le substrat de ces 3 états. C'est donc un état d'unité avec la Divinité, état de pure conscience, qui transcende les trois états de veille, sommeil profond et rêve, et qui est caractéristique du samadhi absolu.
2 Nadis : Canaux fluidiques, par lesquels le prana circule dans le corps subtil. Ils sont à celui-ci ce que sont les nerfs et les vaisseaux sanguins au corps physique. Sont également appelés nadis les conduits ou canaux qui transportent l’air, l’eau, le sang, les substances nutritives et autres à travers tout le corps. Ils véhiculent les énergies cosmique, vitale, séminale et autres, aussi bien que les sensations, la conscience et l’aura spirituelle.
3 Jiva : L’individualité incarnée, l’âme individuelle, dans son état de non-réalisation de son identité avec Brahman.
4 Akasha : « qui n'est pas visible » - L'espace, l'éther, le ciel cosmique. Le milieu spirituel dans lequel la manifestation se déploie. Principe de la matière ultra-subtile qui est le substrat de l’univers, qui sous-tend, soutient et pénètre tout. C'est le plus subtil des cinq éléments-racines, dont la vibration donne naissance au son (shabda), puis à la parole et à l'audition; c'est à partir de ses multiples combinaisons avec les autres éléments-racines que toute la Création a opéré, en utilisant ce véhicule de la Vie et du Son primordial qu'est l'éther; cf. bhuta et les 36 tattvas.
Cœur, Grotte du cœur : Selon la physiologie yoguique, l'atome-germe de la conscience est situé dans le chakra du cœur, l'anahata. Cf. Hridaya, dahara.
Même s'il demeure dans le fourreau d'or transcendant, qui est l'akasha du cœur, le Jiva expérimente à nouveau les quartiers de veille, etc., du fait de son ignorance, avidya. De même que Devadatta (5), s'il est tiré de son sommeil par un coup de bâton, ne se rendort pas immédiatement, de même le Jiva qui acquiert de la sagesse en étudiant le Védanta ne se laisse plus illusionner par les trois états (veille, etc.), et il n'est plus influencé par les actes qu'il peut accomplir – bons ou mauvais – pas même par les actes de charité non obligatoires. Il est (re)devenu semblable au jeune enfant qui, sans désirs spécifiques, ressent une joie intense devant tout ce qui se présente à lui. Tout comme, après s'être fatigué des états de veille et de rêve, le Jiva, l'être lumineux, plonge avec joie dans le sommeil profond, de même il fait l'expérience de la félicité lorsqu'il réalise son identité avec Brahman le Suprême, la Lumière radieuse qui allume le rayonnement des luminaires, dont le Soleil. C'est ainsi que la conscience, chitta (6), se fond en Brahman, réalise son identité avec l'Âme suprême, Paramatman (7) et connaît la félicité. La couleur pure [c'est-à-dire l'état de non-différenciation] se manifeste par la grâce d'Ishvara, le dieu suprême (8). De nouveau, par le même sentier du rêve mais cette fois dans le quatrième état (turiya-svapna), Il donne le repos au Soi. Tout comme une chenille se déplace par mouvements progressifs, le Jiva se déplace de l'état de veille en turiya vers l'état de rêve en turiya; car ce désir de progresser alors que l'on est en turiya est engendré par la grâce d'Ishvara, le dieu suprême. C'est ainsi que le Jiva connaît l'extase, en entrant dans le Savikalpa et le Nirvikalpa Samadhi, l'état de méditation profonde, avec et sans différenciation (9).
5 Devadatta : prénom très répandu en Inde, l’équivalent de Pierre ou Paul; littéralement, « Dieudonné ».
6 Chitta : Pensée. Étoffe ou matière mentale, substance inerte qui est la base et le réceptacle des perceptions et de la mémoire. 1) Le mental compris dans son sens le plus étendu: a) contenu mental; b) substance de la pensée, de l’esprit; 2) une des 4 fonctions de l’organe intérieur, l’antahkarana, soit la faculté d‘attention, de sélection et de rejet; 3) le réceptacle de tous les souvenirs et de toutes les tendances, qui apparaît comme l’ego (ahamkara) qui établit le moi; la conscience, l'esprit.
7 Paramatman ou Paratman : le Soi suprême; synonyme de ParaBrahman, l'Être suprême.
8 Ishvara : « Dieu ou Seigneur suprême » - Dieu personnel; aspect relatif et formel de Brahman, par opposition à son caractère d’Absolu, hors de la manifestation. C'est alors l'aspect personnifié, anthropomorphique du Saguna Brahman. Ishvara est le Pouvoir suprême, le Maître du manifesté et du non-manifesté, le Régent cosmique, et il possède les pouvoirs d'omnipotence, d'omniprésence et d'omniscience. Cf. Bhagavan.
9 Samadhi : état d’union avec le Dieu personnel (Ishvara) ou d’absorption dans le Dieu impersonnel (Atman ou Brahman), la conscience étant extraordinairement vigoureuse, avec une certitude d'omniscience, s'accompagnant d‘un sentiment de joie et de paix indicibles. C'est la 8ème et dernière étape du Yoga; l'esprit s'identifie avec l'objet médité : méditant et objet de méditation, penseur et pensée fusionnent dans cette absorption extatique de l'esprit. On distingue 2 degrés de samadhi: - le savikalpa samadhi, où l’aspirant conserve le sentiment de dualité; - le nirvikalpa samadhi, où toute différenciation est exclue. On distingue également entre Samprajñata samadhi et Asamprajñata samadhi.
La jonction de la conscience individuelle et de la conscience suprême est rejetée, en tant que comportant encore une trace de différenciation. Quand la non-différenciation, et uniquement elle, est réalisée, c'est là le Suprême, et rien d'autre n'existe en vérité. Lorsque l'étude et la méditation des Écritures n'entraînent pas la réalisation du Soi suprême, l'Atman, il est alors conseillé de recourir au Yoga, avec ses huit membres (10); aussi sûrement que la tige de plantain, si on la frotte régulièrement, produit une floraison, ce Yoga mènera à la perfection. Cela qui demeure, à la source d'Ishvara (8), à la source des Védas, est perpétuellement en éveil là [dans cette perfection de l'Atman]. Par-delà le bien et le mal, l'ascète réalisé ne prend plus l'empreinte karmique des actions bonnes ou mauvaises, même accidentelles. Car cet Être de pure Lumière étend Sa protection sur les divinités, y compris sur Brahma, le Créateur; Il est le régulateur interne de la pure Conscience sans attachements, Il est le Purusha (11), le Hamsa (12) du Pranava Om (13), Brahman le Suprême. Il n'est pas le souffle vital principal, Prana (14). Le Pranava est le Soi du Jiva, l'Atman. Le Jiva, parvenu à cet état d'Atman, demeure en tant que l'Être primordial, de pure Lumière. Celui qui connaît ainsi la nature véritable du Pranava, comment pourrait-il établir une différence entre le Jiva et Brahman ? Il réalise que le Jiva est Brahman, et uniquement Brahman.
10 Ashtamga : les 8 membres communs à tous les Yogas. Selon le Hatha Yoga Pradipika :
I - Yama : 1) Ahimsa : abstention de toute violence contre toute créature vivante: 2) Satyam : sincérité; 3) Asteyam : abstention de prendre ou convoiter le bien d’autrui; 4) Brahmacharya : chasteté, physique, en esprit et en parole; 5) Kshama : patience, longanimité. (Selon Patanjali, le point 5 est Aparigrapha : non-thésaurisation, non-possession de biens autres que vitaux); 6) Dhriti : fermeté d’âme, dans le bonheur comme dans le malheur; 7) Daya : pitié, bonté; 8) Arjavam : simplicité; 9) Mitahara : modération et réglementation de la nourriture; 10) Shaucham : pureté du corps et du mental.
II - Niyama : 1) Tapas : austérités, purification; 2) Santosha : satisfaction de ce qui nous échoit; 3) Astikyan : foi en le Véda; 4) Dana : charité, à la mesure de ce que l’on possède; 5) Ishvara pujanam : accomplissement des rites quotidiens; 6) Svadhyaya : étude des Écritures; 7) Hri : modestie; 8) Mati : mental correctement dirigé; 9) Japa : répétition d’un mantra; 10) Vrata : observances religieuses.
III - Asanas : les postures du Hatha Yoga.
IV - Pranayama : exercices respiratoires.
V - Prathyahara : rétraction des organes de perception sensoriels, et fixation du mental sur la recherche de l’Atman.
VI - Dharana : fixation de la conscience sur un objet de méditation, en vue de développer une forte concentration du mental.
VII - Dhyana : contemplation sur Hari (forme de l’Être suprême).
VIII - Samadhi (méditation profonde) : union avec le Dieu personnel (Ishvara) ou absorption dans le Dieu impersonnel (Brahman).
11 Purusha : Le Principe psychique universel; s’oppose à Prakriti dans le système dualiste du Samkhya. Esprit et Matière, respectivement, mais aussi principes mâle et femelle, Purusha est la pure Conscience non-manifestée, par opposition à Prakriti, la nature naturante, l'énergie de la manifestation à travers laquelle les univers se déploient. Par extension, notamment dans les Upanishads, Purusha se réfère à Brahman en tant qu'Homme Cosmique, « possédant mille têtes, mille yeux, mille jambes, incluant la Terre dans son corps, se diffusant dans toutes les directions, à l'intérieur de l'animé comme de l'inanimé » dit aussi le Rig Véda.
12 Hamsa : « l'oiseau migrateur » - l'oie sauvage, ou le cygne, symbole de l'âme individuelle tout comme de l'Âme suprême. Le Hamsa mantra se réfère au léger sifflement émis lors de l'inspiration et de l'expiration. HAMSA(H) (« Je suis Lui, l’Esprit universel ») est donc la prière inconsciente qui accompagne tout être vivant, même à son insu, tout au long de sa vie. Cf. So’ham, Ajapa Mantra.
13 Pranava : « bourdonnement » - Le Son primordial, la syllabe mystique Om. On peut le percevoir comme un son bourdonnant, grésillant ou électrique, associé à notre propre système nerveux. Le méditant apprend à transmuter ce son intérieur en lumière subtile. Le Pranava est aussi connu comme son du nada-nadi shakti. Cf. nada, Om.
14 Prana : 1) souffle, respiration, vent; 2) principe de vie, vitalité, énergie, force. L’énergie vitale sous-jacente à toute la manifestation cosmique, individuelle et collective; cette énergie remplit 5 fonctions : - prana : l’appropriation, l'ascension (inspiration); - apana : l’expulsion, la descente (expiration); - vyana : la distribution et la circulation (rétention du souffle); - udana : l’émission de sons; l'assimilation des énergies matérielles en énergies subtiles; le processus de désintégration à la mort physique; - samana : l’assimilation des énergies subtiles transformées par udana (digestion et métabolisme de la nourriture).
3. Pour qui est parvenu à ce degré de réalisation, c'est la réalité – en tant que sagesse accomplie – qui constitue la touffe sacrificielle et le cordon sacré (1) intériorisés. Au brahmane qui désire la libération est accordé l'état où la touffe et le cordon sont intériorisés. Le port de la touffe et du cordon visibles de l'extérieur est nécessaire au maître de maison qui se livre à des rituels. La caractéristique du cordon sacré intérieur n'est pas clairement visible, comme l'est le cordon extérieur; elle consiste en l'union à la réalité intérieure, purement spirituelle.
1 Shikha : « aigrette, toupet, crête » - 1) “touffe sacrificielle” qui est réservée lors de la tonsure du crâne, lors de l'initiation brahmanique; 2) selon la physiologie yoguique, le shikha est l'espace compris entre le brahmarandhra (orifice sur la fontanelle du crâne) et le dvadashanta, chakra situé 12 doigts au-dessus.
2 Yajnopavita : le cordon sacré, marque distinctive des brahmanes (qui se consacrent exclusivement à l'étude des Védas) et des ascètes (sannyasin), est donné lors d'une cérémonie d'initiation qui marque l'entrée dans la voie vers Brahman.
4. L'ignorance (1) n'est ni existante (du fait que sa cause n'est pas visible), ni non-existante (du fait que son effet est visible en tant que monde phénoménal), ni à la fois existante et non-existante (du fait que ces deux options sont incompatibles).
L'ignorance n'est pas différente de Brahman (du fait qu'elle n'a pas d'existence indépendante), ni non-différente (du fait qu'elle est non-substantielle), ni à la fois différente et non-différente (du fait que c'est là une impossibilité).
L'ignorance n'est pas constituée de diverses parties (du fait qu'il n'y a pas de parties différentes dans sa cause), elle n'est pas non plus sans parties (du fait que son effet est visiblement constitué de diverses parties), et elle n'est pas non plus une combinaison des deux.
Ainsi donc l'ignorance est insoluble. Mais elle est rejetée lors de la réalisation de l'unicité de Brahman et de l'Atman, car c'est elle qui crée et entretient l'illusion. Voilà ce qu'il faut en comprendre.
1 Avidya : 1) l’Ignorance primordiale; la nescience; 2) l’ignorance par méconnaissance de la Réalité, qui fait prendre l'illusion et l'impermanence pour la vérité et la permanence.
5. Rien d'autre n'existe en vérité que Brahman dans les quartiers de conscience, qui sont cinq lorsqu'on inclut Turiyatita (1). Il existe quatre endroits où réaliser l'union du Jiva intérieur et de Brahman, ce sont les quatre quartiers de conscience dans le corps : l'œil, la gorge, le cœur et le sommet de la tête, correspondant respectivement à veille, rêve, sommeil profond et état transcendantal; mais aussi aux quatre feux sacrificiels, Ahavaniya (feu de l'aire sacrificielle), Garhapatya (feu du foyer domestique), Dakshina (part du sacrificateur) et Sabhya (feu sacrificiel royal), en lesquels réside l'Atman. Brahma est le dieu tutélaire de l'état de veille, Vishnu celui du rêve, Rudra celui du sommeil profond; quant au quatrième état, le transcendantal, il consiste en la pure Conscience, il est l'Impérissable. C'est pourquoi l'on considère que ces quatre quartiers de conscience sont couverts par l'empan de quatre pouces [soit 7.6 centimètres] et, de même que le cordon sacré est tissé d'un fil mesurant quatre-vingt seize fois quatre pouces [soit 730 centimètres, divisés en 6 brins égaux tressés ensemble, donnant un cordon d'env. 121 cm], de même le BrahmaSutra (2) intérieur consiste en quatre-vingt seize tattvas, ou catégories de l'être (3). Comme le cordon sacré est tressé de trois double fils, ainsi le BrahmaSutra du plan intérieur consiste en trente-deux catégories en chacun des trois gunas (cf. shloka 1).
1 Turiyatita : au-delà du quatrième état de Turiya. État de suprême félicité.
Les quatre autres quartiers de conscience sont, comme vu au shloka 2, la veille, le rêve, le sommeil profond, et Turiya, le quatrième état, transcendantal.
2 Sutratman ou Brahmasutra: Métaphore brahmanique, représentant le fil qui relie Brahma aux mondes créés, et le sutra symbolise alors la Cause de la manifestation. Synonyme de Hiranyagarbha, l’Être sous son aspect subtil, le Mental cosmique.
3 Tattva : la Vérité vraie, l'ipséité, la Réalité ontologique. Cf. diagramme « Les 36 Tattvas, ou catégories d'être ». La notion de tattva désigne, selon le cas, 1) le principe premier, authentique; 2) un élément ou substance primordiale; 3) la nature réelle de l’Âme humaine ou du monde matériel; 4) l’Esprit suprême universel qui pénètre tout, la Réalité absolue.
La triade divine (Brahma, Vishnu et Shiva), purifiée par la Sagesse, doit être contemplée en relation à chacun de ses trois dieux. On connaît alors les neuf Brahmans, dotés des neuf attributs. Ces neuf Brahmans, décomposés en trois dieux ayant chacun trois attributs, doivent être identifiés au chiffre trois du Soleil, de la Lune et du Feu [les trois luminaires]. Le premier et le dernier de la triade doivent être déplacés trois fois à la place centrale, en les considérant successivement comme Brahma, Vishnu et Maheshvara (1). Le premier et le dernier doivent être noués ensemble, et l'on réalise ainsi le nœud de la non-dualité dans le nœud de la conscience (2). Alors celui-ci, qui s'étend de l'ombilic au Brahmarandhra (3), qui est relié séparément à vingt-sept des tattvas (4) et qui est composé des trois gunas, apparaît comme une unité, même s'il possède les caractéristiques de la triade divine. Il faut visualiser le BrahmaSutra du plan intérieur comme descendant depuis l'épaule gauche jusqu'à la hanche droite. Quant au nouage du premier et du dernier de la triade, on doit le comprendre comme reposant sur une trame unique. Les objets fabriqués à partir d'argile sont considérés comme réels, mais c'est une convention purement verbale, reposant sur l'ignorance (avidya); le concept de transformation n'est qu'un simple mot; la vérité est qu'il n'y a là que de l'argile. Tout comme il n'est pas de pot sans argile, seule la cause première, à savoir Brahman, est réelle.
1 Maheshvara : “Le Seigneur Suprême”, épithète de Shiva.
2 Granthi : « noeud; jointure, articulation » - nœud de vêtement; glande, ou chakra en anatomie. Selon la physiologie yoguique et le Kundalini Yoga, il y a 3 noeuds qui sont tissés par l'illusion de la Maya et font un obstacle puissant au progrès spirituel et à la réalisation : ce sont l'ignorance fondamentale, avidya (et son corollaire immédiat, ahamkara, le sens de l'ego et de la séparativité), lesquels entraînent le désir de ce qui est extérieur à l'ego, kama, et l'activité déployée afin de combler ses désirs, karma. Avidya, kama et karma : ignorance, désir et action... telle est la triple citadelle (tripura) d'or, d'argent et de fer, qui tient l'âme incarnée en servitude, prisonnière du samsara. Respectivement dénommés Brahma-granthi, Vishnu-granthi et Rudra-granthi, ces noeuds se trouvent dans les chakras suivants : muladhara, manipura et ajna, respectivement. Le Om est chanté trois fois pour faire vibrer ces 3 granthis successivement, ce qui affine leur structure atomique, jusqu'à ce qu'enfin ils cèdent sous la poussée de kundalini.
3 Brahmarandhra : « ouverture de Brahman » - orifice (randhra) au sommet de la tête, par lequel l’Âme est censée quitter le corps au moment de la mort, du moins pour un être ayant atteint la Libération. C'est, au niveau du corps astral, le centre du Sahasrara chakra, le lotus aux mille pétales, qui fonctionne comme un portail entre le monde supérieur de l'Absolu Brahman et le monde astral et manasique du disciple.
4 Voir le diagramme « Les 36 Tattvas, ou catégories d'être » : ces 27 tattvas, qui sont les composants du corps du Jiva, sont les 24 Ashuddha Tattvas (de 13 à 36), plus ceux de la créativité intellectuelle, de la connaissance et de l'attachement par le désir (de 9 à 11).
Avec les deux syllabes du Hamsa mantra (1), on doit développer la conviction de la présence intérieure de la touffe sacrificielle et du cordon sacré. Le statut de brahmane [dans son sens premier, de “chercheur de Brahman”] implique de méditer sur Brahman. Le statut d'ascète se signale par l'absence de touffe et de cordon extérieurs. C'est donc le maître de maison qui porte une touffe visible, pour se conformer aux rites, et un cordon sacré, pour acquérir la sagesse. Le statut d'aspirant à Brahman est donc signalé par cette touffe faite de cheveux et ce cordon sacré fait de fils de coton. Le BrahmaSutra est unique; il devient quatre par multiplication, donnant ainsi Vishva, Viraj, Jyotir et Turiya (cf. shloka 2). Les vingt-quatre tattvas (cf. note 4 ci-dessus) en sont les fils. Les neuf tattvas (2) constituent Brahman l'Unique et le Transcendant, mais tracent de nombreuses voies (ainsi, le Samkhya, le Yoga...) en raison des différences d'approche. La libération est une, semblable pour tous, qu'ils soient Brahma ou les autres dieux, sages divins ou êtres humains. Brahman est Un, et unique. Le statut de brahmane est un, et unique. Les castes, les étapes de la vie et leurs devoirs inhérents divergent les uns des autres. Et pour l'ascète aspirant au salut, le fondement de la touffe et du cordon, c'est le Pranava Om (cf. 2, n.13), et uniquement lui. Le Hamsa est la touffe, le Pranava est le cordon sacré, et Nada, le son inaudible (3), est le lien qui les unit. Telle est la loi sacrée, le dharma (4), et pas autrement. Et pourquoi ? Parce que le Pranava, le Hamsa et Nada constituent le triple fil qui est ancré dans la conscience, au chakra du cœur. Sache-le, c'est cela, le triple Brahman. L'ascète qui l'a réalisé abandonne donc la touffe et le cordon sacré visibles pour le monde.
1 Ajapa Mantra : prière répétée inconsciemment. Toute créature vivante répète inconsciemment à chaque respiration la prière « So’ham » (Sah = So = Lui [l’Esprit universel, Brahman] aham = je suis) avec chaque inspiration, et avec chaque expiration la prière « Hamsah » (aham = je suis - Sah = Lui [l’Esprit universel, Brahman] ).
2 Voir le diagramme « Les 36 Tattvas, ou catégories d'être » : ces 9 tattvas, qui sont les 9 Brahmans dotés des neuf attributs, sont les 5 Shuddha Tattvas et les 3 premiers Shuddha -Ashuddha Tattvas (de 1 à 8), plus le dernier de cette catégorie, le Purusha Tattva.
3 Nada : « le son, la vibration sonore; le ton (échelle musicale) » - Le son mystique intérieur, entendu durant la méditation; le son primordial, la première vibration dont a émané la Création; la manifestation première de l'Absolu non-manifesté; Cf. Omkara, Shabdabrahman. Parfois utilisé comme synonyme de Om, tel qu'expérimenté intérieurement durant la méditation. (Cf. Glossaire, pour plus ample information)
4 Dharma : Dérivé de la racine « dhri » = porter, soutenir, maintenir, dharma signifie religion, loi, mérite moral, rectitude, bonnes œuvres, code de conduite; ce qui est conforme à l’ordre, à la loi, au devoir, à la justice, dans leur plus haute acception. Cette notion, très large et complexe, est fondamentale à la pensée hindoue.
Dans le langage courant, dharma signifie droiture, vertu et religion, se résumant en la voie qui sera propice à l'évolution spirituelle maximale dans cette incarnation; c'est l'un des 4 buts de la vie humaine, les 3 autres buts étant Kama (les plaisirs des sens), Artha (l'acquisition de biens matériels) et Moksha (la libération), ce dernier étant considéré comme le plus noble, mais impliquant l'accomplissement préalable de dharma.
6. Après avoir fait raser sa touffe de cheveux, l'ascète se dépouillera aussi du cordon sacré extérieur. Son cordon sacré sera dorénavant Brahman le Transcendant, qui est impérissable.
7. Afin d'éviter une renaissance, il aspirera continuellement à la libération. Le Sutra (1) est ainsi nommé car il représente la libération et constitue l'état suprême.
1 Cf. BrahmaSutra, shloka 5 : fil qui relie Brahma aux mondes créés, le sutra symbolise la Cause de la manifestation.
8. Celui-là seul connaît le Sutra, qui est devenu un aspirant à la libération (1), un moine mendiant. Il est le connaisseur du Véda, sa conduite est impeccable. Il est le brahmane qui a la Connaissance, et par sa présence il sanctifie les convives qui sont assis sur la même rangée que lui aux repas.
1 Mumukshu : l’aspirant qui désire atteindre la délivrance (moksha). Opp. Bubukshu.
9. Le yogi qui est un authentique connaisseur du Yoga, qui est un brahmane et un ascète, portera ce Sutra par la vertu duquel tout ce monde phénoménal est assemblé en une unité, tout comme les pierres précieuses sont assemblées en collier par un fil.
10. Un brahmane qui a la Connaissance, qui se consacre intensément au Yoga et à la sagesse spirituelle, rejettera le cordon sacré extérieur. Celui-là seul qui porte ce Sutra qu'est la dévotion exclusive à Brahman parviendra au salut. Il n'est plus aucune impureté, pas même dans le fait de se nourrir des restes d'autrui, dès lors que l'on possède ce Sutra.
11. Ceux-là qui sont munis du cordon sacré qu'est la sagesse spirituelle et possèdent le Sutra intérieur, sont les connaisseurs du Sutra qui rattache le monde créé [à Brahman], et ce sont eux les authentiques porteurs du cordon sacré.
12. Leur touffe et leur cordon sacré consistent en Jnana, la sagesse spirituelle (1), et c'est en Jnana qu'ils sont établis; pour eux, seul Jnana a la valeur du Suprême, aussi dit-on que cette sagesse spirituelle a un pouvoir sanctifiant.
1 Jnana : « connaissance, sagesse » - Connaissance véritable de la nature propre de l'être, par expérience directe de son identité avec Brahman, sur laquelle se fonde la notion de Sagesse, laquelle distingue entre le Réel et l'irréel. C'est aussi, dans un sens plus large, la Connaissance sacrée dérivée de la méditation sur les vérités les plus hautes de la religion et de la philosophie, qui apporte à l’homme la compréhension de sa nature véritable.
13. Le sage accompli, celui dont la touffe consiste en Jnana, semblable à la flamme s'élevant du feu, et en nulle autre, est réputé être le possesseur de la touffe véritable; ce ne sont en aucun cas ceux qui portent une certaine masse de cheveux.
14. Ceux qui sont plongés dans les activités du monde, que ce soient les rituels prescrits par les Védas ou les actions de la vie profane, ne sont brahmanes que par le nom, et se remplissent le ventre grâce à ce titre. Ils se dirigent vers les souffrances et cueilleront renaissance après renaissance.
15. Le cordon sacré extérieur, même s'il pend de l'épaule gauche jusqu'à la hanche droite, va dans un sens contraire à la libération. L'aspirant avisé devra chercher à posséder la connaissance authentique, celle qui s'enracine dans la conscience, et dont les fils sont les Tattvas, les catégories véritables (cf. shloka 5, n. 4), allant de l'ombilic au sommet du crâne, là où s'ouvre le Brahmarandhra (même shloka).
16. Ce cordon sacré prescrit par l'usage rituel est tissé de fils de coton, il est bon pour les autres. Mais celui dont la touffe est la sagesse, de même que le cordon sacré, possède les caractéristiques du brahmane authentique; les autres n'en possèdent aucune.
17. Ce cordon sacré de la sagesse spirituelle est la panacée suprême. Le sage qui le porte atteint à la libération.
18. Un brahmane qui a la Connaissance est habilité à prendre les vœux de renoncement lorsqu'il possède le cordon sacré intérieur et extérieur; mais celui qui ne possède encore que l'extérieur n'y est pas habilité.
19. C'est donc en mobilisant toutes ses ressources que l'ascète doit aspirer à la libération. Rejetant le cordon extérieur, il doit porter – en son être profond – le cordon intérieur.
20. Sans plus un regard pour le monde phénoménal, les touffes et cordons sacrés extérieurs, l'ascète doit s'en tenir à la touffe et au cordon sacré sous leur forme de Pranava Om et de Hamsa; ainsi équipé, qu'il aille vers la libération ! »
Ainsi parla le sage Shaunaka.
Ici s'achève l'Upanishad.
Om ! Ô Dieux, puissions-nous entendre de nos propres oreilles ce qui est propice;
Puissions-nous voir de nos propres yeux ce qui est propice,
Ô Vous, dignes de vénération !
Puissions-nous jouir de notre vie jusqu'au terme alloué par les Dieux,
Leur adressant des louanges, avec notre corps bien ferme sur ses membres !
Qu'Indra le glorieux nous bénisse !
Que Surya (le Soleil) omniscient nous bénisse !
Que Garuda, le tonnerre qui foudroie le mal, nous bénisse !
Que Brihaspati nous octroie le bien-être !
Om ! Que la Paix soit en moi !
Que la Paix gagne mon environnement !
Que la Paix soit en les forces qui agissent sur moi !
Ici se termine la Parabrahmopanishad, appartenant à l'Atharva Véda.

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