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Devi aux quatre bras, au-dessus de Shiva prosterné UPANISHADS DE SHAKTI
Annapurna Upanishad Upanishad d'Annapurna, la Dispensatrice des nourritures
Note préliminaire : ANNAPURNA : « Abondante en nourriture (anna) » - Épithète de la Grande Déesse (Shakti), figurée comme déesse de la Nourriture et de l'Abondance. Épouse de Shiva, elle est une autre incarnation de Parvati, la fille des montagnes. Elle est la déesse des moissons et de la cuisine, mais aussi celle qui donne des aumônes aux pauvres, la généreuse Pourvoyeuse (purna). Dans la statuaire traditionnelle, elle tient d'une main un bol empli de nourriture, de l'autre une cuillère qu'elle tend à ses fidèles. Elle nourrit son époux Shiva dans le crâne humain que celui-ci affectionne en guise de bol.
Om ! Ô Dieux, puissions-nous entendre de nos propres oreilles ce qui est propice; Om ! Que la Paix soit en moi !
CHAPITRE I I-1-2. Le roi des yogis, Nidagha, se prosterna de tout son long aux pieds de Ribhu, ce Connaisseur de Brahman particulièrement prééminent. Après s'être relevé, l'ascète s'enquit respectueusement : « Enseigne-moi la vérité sur le Soi (1): quelle sorte d'adoration as-tu pratiquée, ô Brahmane (2), pour avoir atteint ce stade de réalisation ? »
I-3-4. « Oui, enseigne-moi cette science auguste qui accorde la souveraineté dans l'empire des émancipés. » « Tu as fait la bonne démarche, Nidagha ! Écoute donc la science éternelle, dont seule la connaissance t'assurera la libération de ton vivant (1). Logée dans le Om qui enveloppe la Racine des phénomènes, Brahman, soutenant la syllabe “Aim” qui symbolise la félicité éternelle, ...
I-5-7. ... la syllabe “Hrim” qui symbolise l'émancipation totale du sans-support, la syllabe “Sauh” qui symbolise la renommée aux multiples ruisseaux, la syllabe “Srim” qui symbolise le gouvernement du monde, la syllabe “Klim” qui symbolise MahaLakshmi (1), extrême beauté qui suscite le désir immédiat, voici la divine Annapurna, qui procure l'épanouissement à l'humanité. C'est Elle que j'implore, au moyen de la célèbre incantation aux 27 syllabes, quintessence que cultivent des foules de femmes ascètes, ...
I-8. ... “Aim, Hrim, Sauh, Srim, Klim, Aum namo bhagavatyannapurne mamabhilashitam annam dehi Svaha”, « Salutations à Toi, ô divine Annapurna, garantis-moi la nourriture que je désire ! » — C'est cette formule-même que mon père m'a enseigné et depuis je n'ai jamais dévié de cette discipline et, tout en persistant dans l'accomplissement de mes devoirs selon ma naissance et mon statut, je me suis acquitté avec ferveur de la pratique quotidienne de cette incantation. I-9. Bien des jours se passèrent ainsi, lorsqu'un jour apparut devant moi Annapurna, avec ses yeux immenses et son visage semblable au lotus, qui s'éclairait d'un sourire radieux. I-10. À sa vue, je me prosternai, face au sol, puis me relevai en joignant les mains. « C'est bien, mon enfant, tu as bien agi; demande-moi une faveur, tu l'auras immédiatement. » I-11. Ô Nidagha, le meilleur des sages ! Aveuglé par l'éclat des yeux immenses de la Déesse, je parlai ainsi : « Ô Fille des montagnes, puisse la vérité du Soi illuminer mon esprit ! » I-12. « Ainsi soit-il ! » Sur ces mots, elle disparut à l'instant même. Puis, comme je revenais à la perception du monde phénoménal dans toute sa variété, l'inspiration surgit en moi. I-13. L'illusion s'avère quintuple en son essence (1), et je vais tout de suite te l'exposer. C'est en raison de la première illusion que le Jiva (2) et la Divinité apparaissent sous des formes différentes.
I-14. En raison de la seconde illusion, l'attribut “auteur de ses actes” se met à caractériser le Soi et semble réel. La troisième illusion consiste à estimer que le Jiva est interdépendant des trois corps dont il dispose [durant ses incarnations, cf. shariras et koshas - NdT]. I-15. La quatrième illusion présume que la cause du monde, la Divinité, est une réalité mutable. La cinquième illusion assigne une réalité au monde, et le distingue résolument de la cause qui l'a engendré. [À l'instant même que je perçus la nature de la quintuple illusion,] dans mon esprit ce fut une illumination, accompagnée de la cessation instantanée de cette quintuple illusion I-16. Depuis cet instant-même, ma conscience s'est spontanément assimilée à Brahman. Ô Nidagha, puisses-tu acquérir ainsi la connaissance de la Réalité ! » I-17. Avec humilité et respect, Nidagha demanda de nouveau à Ribhu : « À moi qui place ma confiance en toi, confie cette science de Brahman, qui n'a pas sa pareille ! » I-18. Satisfait, Ribhu enchaîna : « Soit ! Je vais te confier la connaissance de la Réalité, ô toi qui es sans souillures. Possède un puissant pouvoir d'action, une ardente capacité de jouissance, ainsi qu'une grande réalisation du renoncement ! Oui, lorsque tu auras investigué de cette façon la réalité de ta propre nature, tu seras comblé. I-19. « Je suis Brahman, pour toujours et à jamais manifesté, pur, premier, sans fin; il n'est nulle place pour la moindre récréation avec quoi que ce soit d'autre. » Adopte cette résolution, purifie-toi de toutes tes négativités (1), et tu obtiendras la paix permanente du Nirvana (2), non sans avoir au préalable purifié et pacifié tous les mouvements de ton esprit.
I-20. Sache-le, aucune des choses vues ici-bas ne se retrouve là-bas; ici, tout est illusion, de la même eau que les « cités célestes » et les « oasis du désert ». I-21. Par ailleurs, ce qui n'est visible nulle part, bien qu'existant, n'est pas donné à la conscience comme objet; au-delà de la portée du sixième sens qu'est le mental, tu dois, ô sage, t'identifier à Cela, Tat (1).
I-22. Saisis bien : je suis Cela, qui est l'Esprit indestructible, infini, qui est le Soi de toute chose, intégral, saturé d'existence, abondant et indivis. I-23. Du fait de la contemplation de l'absolue vacuité, lorsque décroît l'activité mentale, il en résulte l'état d'existence-en-général (satta-samanya) (1), de Cela dont l'essence est la conscience sans attributs.
I-24. À coup sûr, dès lors que la conscience, Chit (1), subsiste tout en étant dénuée de la moindre nuance objective, s'instaure alors cette Existence-en-général, d'une transparence extrême, qui ressemble au non-être.
I-25. Pour le Soi qui est libéré, qu'il soit encore incarné ou désincarné, il se produit certainement cette perception ultime que l'on connaît comme l'état au-delà du quatrième (1).
I-26. Ô toi sans souillures, cela se produit dans le cas d'un Connaisseur, aussi bien lorsqu'il s'est relevé de sa séance de concentration (samadhi) (1) que lorsqu'il y est pleinement absorbé; mais, engendré par la prise de conscience supérieure, cela ne peut se produire chez l'ignorant (2).
I-27. Tous les vacillements de la flamme de sa conscience entre les divers niveaux, états, facultés, etc., se sont évanouis depuis longtemps, son visage s'est englouti dans la magnifique lumière de la félicité de Brahman : le sage atteint à cet état béni, par la seule grâce de la vraie Connaissance. I-28. Le calme intérieur et le repos profond qui se dégagent de celui qui perçoit cette multitude de gunas (1) comme étant le non-Soi, sont réputés être la Concentration du samadhi.
I-29. L'esprit ferme et stabilisé est vide d'impressions latentes (samskaras) (1); le même état d'esprit est aussi la contemplation. Le même état est aussi l'Unicité. Par ailleurs, il n'est rien d'autre qu'une perpétuelle quiétude.
I-30. L'esprit dont les impressions latentes sont atténuées atteindra forcément l'état suprême, dit-on. L'étape suivante, l'esprit dénué de toute impression latente, est celle de non-auteur des actes. I-31. D'un autre côté, le statut imaginaire d'auteur de ses actes se profile lorsque l'esprit est empli d'impressions latentes; c'est ce qui cause toutes les souffrances; en conséquence, il faut absolument atténuer ces imprégnations latentes. I-32. Lorsque l'impression imaginaire d'unité avec tous les objets est chassée du mental et que celui-ci reste constamment en état d'introversion, toutes les choses se résolvent en un espace vide, celui de la vacuité (1).
I-33. De même que la foule qui s'agite sur un marché est tout comme inexistante pour un observateur qui ne serait en rien relié à elle, de même aux yeux du Connaisseur un village est comme un ermitage forestier. I-34. S'étant retiré dans son intériorité, le Connaisseur, qu'il soit endormi ou éveillé, qu'il marche ou lise, considère une ville, la pleine campagne ou un village comme ne différant en rien d'un ermitage forestier. I-35. Une fois que le calme intérieur a été conquis, le monde est également calme. De même, pour ceux qui sont desséchés par leurs soifs secrètes, le monde est un feu brûlant. I-36. Chez tout être qui n'est pas libéré, ce qui se trouve en son propre intérieur est projeté sur l'extérieur. I-37. Mais l'amant du Soi intérieur, même s'il utilise les organes d'action (1) pour continuer à vivre, demeure non affecté par la joie ou le chagrin; on dit qu'il est en état de concentration mentale.
I-38. Celui qui, tout naturellement et non par crainte, considère tout être comme identique à son propre Soi et les possessions d'autrui comme sans plus de valeur que des mottes de terre, est le seul à posséder la vision juste. I-39. Que la mort survienne maintenant ou à la fin des cycles temporels, il demeure sans tache, tel de l'or tombé dans un bourbier. I-40. En ton for intérieur, considère les points suivants : « Qui suis-je ? » « D'où et comment a surgi tout ceci ? » « Quels sont les secrets qui président à la mort et à la naissance ? » De telles investigations te seront d'un grand bénéfice. I-41. Une fois que, grâce à ces investigations, tu auras compris ta nature réelle, ton mental perdra sa tournure discursive et tranquillement il gagnera l'état de quiétude. I-42. Ô Brahmane, ton esprit, guéri de son agitation fébrile, ne plongera plus dans les activités du monde, pas plus qu'un éléphant ne peut plonger dans l'ornière creusée par le sabot d'une vache. I-43. Mais un esprit mesquin, ô Brahmane, plonge vraiment dans n'importe quelle petite affaire, tout comme un moustique plonge dans la mare qu'est pour lui l'eau amassée dans l'ornière creusée par le sabot d'une vache. I-44. Ô le meilleur des ascètes, c'est dans la mesure où la renonciation aux objets s'accomplit avec facilité et de plein gré, que seul subsiste le Soi suprême (l'Atman, cf. shloka I-1), avec sa lumière transcendante. I-45. Tant qu'il reste des objets auxquels il est dur de renoncer, le Soi n'est pas acquis. Car c'est ce qui reste après la totale renonciation au monde des objets dans toute sa diversité, que l'0n appelle le Soi. I-46. Aussi, afin de réaliser le Soi, dois-tu renoncer à tout, absolument tout ! Après t'être débarrassé de tous tes objets, assimile-toi progressivement à ce rien qui reste. I-47. Dans le monde ambiant, quel que soit l'objet que l'on considère, il ne s'agit que d'un processus vibratoire de la Conscience, et non d'une entité permanente. I-48. Ô Brahmane, par la concentration du samadhi (cf. shloka I-26), le sage témoigne d'une compréhension supérieure, concentrée au point d'atteindre la transcendance, la paix de l'éternité, et qui prend conscience des choses telles qu'elles sont réellement. I-49. Le terme “concentration” ou samadhi traduit l'état de stabilité inébranlable du Soi, comparable à celui d'une montagne : sans agitation, sans égocentrisme, sans aucun rapport avec les couples d'opposés, tel est le Soi. I-50. Ô Brahmane, ce terme “concentration”ou samadhi traduit le flot de l'esprit mené jusqu'à la perfection, qui coule sûrement, sans aucun choix ni but. I-51. Les meilleurs parmi les connaisseurs des Védas, les grandes âmes, gagnent cette perception stable du quatrième état (Turiya, cf. shloka I-25), qui prend forme exclusivement à partir de la lumière de l'Esprit. I-52. Celle-ci se loge au cœur de toutes choses et ne diffère pas vraiment du sommeil profond, où subsistent l'esprit et l'ego. I-53. Lorsque l'esprit a vaincu le mental, cet état suprême de Félicité divine s'ensuit inéluctablement. I-54. Puis vient l'oblitération de tous les désirs pour tels ou tels objets; puis c'est l'aube nouvelle d'une lumière splendide, où tout s'annonce propice et superbe; enfin, dans le cas des meilleurs parmi les meilleurs, sous l'emprise de l'équanimité, se produit la transformation ineffable de la conscience en la substance même du Soi. I-55. L'expérience directe Le révèle comme la Divinité de toutes les divinités, et le Soi de tous les sois : à la fois mouvante et immobile, cette réalité totale et infinie du Soi demeure dans la conscience de celui qui a parcouru une évolution rapide, toute de quiétude vis-à-vis du monde extérieur. I-56. La conscience qui n'est attachée par aucun lien, qui est stabilisée et contrôlée, ne se distingue pas avec évidence dans les circonstances du monde; quant à celle qui est encore attachée, même si elle a été de longue date assujettie à une discipline austère, elle n'en reste pas moins liée, en état de servitude. I-57. L'homme qui ne s'accroche plus à des points d'ancrage intérieurs, et dont l'esprit s'éternise dans la félicité de Brahman, peut agir ou ne pas agir sur le plan extérieur : en aucun cas, il ne sera susceptible d'être soit l'auteur de l'acte, ni celui qui en fait l'expérience.
CHAPITRE II II-1. Nidagha demanda : « À quoi ressemble l'attachement ? Quelle sorte d'attachement mène à la servitude humaine ? Et quelle sorte est réputée avoir un effet libérateur ? Et comment vaincre l'attachement ? » II-2. Ribhu lui répondit : « L'imagination, qui ignore totalement qu'il y a une distinction entre le corps et le Soi incarné, et qui engendre la foi exclusive en le corps et le monde matériel – voilà la source de l'attachement qui asservit. II-3. Tout ceci est le Soi (l'Atman, cf. shloka I-1), aussi que chercher ici et qu'éviter ? Telle est la position de non-attachement qu'entretient le libéré-vivant, Jivanmukta (1).
II-4. Je n'existe pas; nul, autre que moi, n'existe non plus; ni ceci, ni un autre, ni le non-autre n'existent. Telle est l'attitude de ce qu'on nomme le non-attachement, avec l'affirmation continuelle : « Je suis Brahman » (1).
II-5. Il n'approuve pas l'inactivité; pourtant, il ne se cramponne pas à des activités. C'est lui, le renonçant, il regarde tout avec une superbe égalité d'humeur. C'est lui que l'on appelle le non-attaché. II-6. Celui qui renonce aux fruits de tous ses actes, sur le plan intérieur également, et pas seulement sur le plan concret – celui-là est un adepte, il est non-attaché. II-7. Les imaginations et toute la gamme des activités qui en découlent sont abolies [“guéries”, dit l'Upanishad – NdT] ici-même, en cette vie, par le refus de céder à l'imagination; ainsi développe-t-on un esprit sain. II-8-9. L'esprit qui ne s'accroche pas aux actes, ni aux pensées, ni aux choses, qui ne se livre pas à des vagabondages dans les trois temps ni à des supputations sur le proche avenir, mais qui repose en toute quiétude dans la Conscience absolue (Chit, cf. shloka I-24) et uniquement en elle, ne trouvant aucun plaisir nulle part ailleurs, pas même lorsqu'il se tourne vers quelques objets, cet esprit-là trouve ses délices en le Soi. II-10. Qu'il soit en train d'accomplir ou non l'une quelconque de toutes les activités de la vie dans la matière, agissant comme non-agissant, son occupation véritable est de prendre ses délices en le Soi. II-11. Et même, s'il abandonne aussi cet élément objectif (prendre ses délices en le Soi) pour demeurer uniquement en tant que Conscience suprême absolument stable, le Jiva pleinement apaisé demeure en le Soi, telle une gemme rayonnante. II-12. L'état de quiétude du mental qui a été dompté, libéré de toutes ses références objectives, c'est cela que l'on nomme le sommeil profond éveillé. II-13. Cet état de sommeil profond éveillé, ô Nidagha, que l'on ne développe pleinement que par la pratique, est nommé le Quatrième (Turiya, cf. shloka I-25) par les meilleurs des connaisseurs de la Vérité II-14. C'est par ce quatrième état que l'on atteint à l'immortalité, puis on parvient à un calme total, à mi-chemin entre le délice et le non-délice, dont la nature demeure néanmoins celle de la félicité (1), invariablement.
II-15. S'étant ainsi élevé au-dessus de toutes les valeurs relatives, telles la non- félicité et la suprême félicité, le yogi, qui se tient maintenant hors du temps, atteint à l'état au-delà du quatrième, qui est réputé être la libération finale. II-16. Tous les liens qui obligent à la renaissance ont été dénoués et toute les mesquines vanités de Tamas (1) ont été dissoutes; le grand sage demeure dans l'être de félicité du Soi suprême, tel un cristal de sel immergé dans l'eau [prêt à se dissoudre en elle, dans une unité indissociable – NdT].
II-17. Cela (Tat, cf. shloka I-21) qui est la réalité sise au-delà de la preuve empirique et expérimentale, néanmoins présente et sous-jacente aux perceptions des opposés dans les divers plans de la matière et de la conscience, cela est l'essence de la Réalité suprême. Brahman, à ce qu'on dit, est cela. II-18(a). La servitude fait partie intégrante de l'objet; aussitôt cet aspect supprimé, la libération se produit, à ce qu'on dit. II-18(b)-19. Baignant dans cette expérience que rien ne peut contrarier, ayant opéré la discrimination requise entre la substance et la perception, demeure ainsi; car c'est ainsi que l'on atteint à la paix du sommeil profond. Et de cette paix, se développe le Quatrième état; aussi, immobilise ton regard intérieur sur Cela, Tat. II-20. Le Soi n'est ni subtil, ni grossier; ni manifeste, ni occulté; ni spirituel, ni matériel; ni non-être, ni être. II-21. Cette monade, non-duelle, impérissable, qui est devenue objet, terrain où évolue le mental et les organes sensoriels, n'est ni une identité “Je” ni une altérité, ni unité ni multiplicité. II-22. Cette joie réelle que l'on trouve dans la mise en abîme de la relation objet-perception, c'est bien cela l'état transcendental; aussi n'est-il en lui-même rien du tout, pour ainsi dire. II-23. On ne trouve pas la libération au sommet du ciel; ni dans un monde inférieur (1); ni même sur terre. L'extinction du mental dans lequel tous les désirs sèchent sur pied, voilà qui est réputé être la libération.
II-24. En entretenant la pensée « Que j'obtienne la libération ! », le mental surgit, [pleinement actif - NdT]; et l'asservissement à la vie dans le monde est forte dès lors que le mental est agité de pensées, quelles qu'elles soient. II-25. Le simple fait de ne pas purifier son esprit réduit notre condition à une transmigration sans fin; au contraire, le simple fait de le purifier entraîne, dit-on, la libération. II-26. Que représentent l'asservissement et la libération en regard du Soi qui transcende toutes choses et qui, omnipénétrant, imprègne toutes formes ? Réfléchis-y en toute liberté. II-27. Aimant l'Esprit, planant au-dessus de tous les espoirs, tout de plénitude, la pensée sanctifiée, il a gagné le stade de l'incomparable quiétude, et ne cherche plus rien ici-bas. II-28. On l'appelle un Jivanmukta, un libéré de son vivant, celui qui vit sans aucune attache, se tenant dans l'Être pur qui est le substrat de la vie universelle, l'Esprit dont on ne peut douter, et qui est le Soi. II-29. Il n'éprouve pas de curiosité avide pour ce qui est encore à venir; il ne mise pas sur le présent; il ne cultive pas le souvenir du passé; et pourtant, il accomplit tout ce qui est à faire. II-30. Jamais il ne s'attache, même à ceux qui s'accrochent à lui; il est dévoué à ceux qui sont des adeptes, et sévère, si l'on peut dire, pour ceux qui sont durs. II-31. Enfant parmi les enfants; adulte parmi les adultes; intrépide parmi les intrépides; juvénile parmi les jeunes gens; mélancolique parmi les mélancoliques; II-32. Résolu, ressentant un bien-être constant, ayant des manières raffinées, des paroles vertueuses, avisé, simple et doux; jamais enclin à l'auto-apitoiement; II-33-34. Grâce à la discipline, au moment où cesse la pulsation des fonctions vitales, le mental est totalement dissous, seule reste la félicité impersonnelle, le Nirvana (cf. shloka I-19), face auquel tous les discours descriptifs tournent court (rebroussent chemin, dit l'Upanishad – NdT). Soutenu par l'oblitération de toutes les constructions mentales de l'individu, cet état s'installe, qui est celui de Brahman. II-35. Voici le Soi suprême dont l'essence est la Lumière de la Conscience sans commencement ni fin; aux yeux du sage, cette lumineuse certitude est la connaissance authentique. II-36. Cette plénitude qui provient de la certitude que « le monde entier est le Soi, et uniquement Lui », voilà la mesure adéquate de la réalisation du Soi, universellement valable. II-37. Tout est le Soi, et uniquement Lui; que représentent donc les états étiquetés être et non-être ? Vers où se sont-ils envolés ? Où sont passées ces notions d'asservissement et de libération ? Rien ne se distingue, si ce n'est Brahman, et uniquement Lui. II-38. Tout est le Un, le suprême, le céleste. Qu'est la libération ? Qu'est l'asservissement ? Ceci est l'immense Brahman, établi dans toute Sa puissance, ayant déployé Sa forme, et la dualité est abolie, reléguée dans les lointains; aussi, sois toi-même, ton Soi et uniquement le Soi. II-39. Lorsque les formes d'un animal de cheptel, d'un rocher et d'une pièce d'étoffe sont vues correctement, il n'y pas même l'ombre d'une différence; en vérité, où sont-elles ces fameuses différences, fondées sur l'imagination ? II-40. Sois toujours Cela, Tat, cette essence impérissable et sereine, qui était déjà là au début des temps et sera toujours là à la fin des temps, comme elle était présente à ta naissance et le sera toujours à ta propre mort. II-41. Sous les différenciations du mental, qui distingue entre dualité et non-dualité, illusionné par les concepts de vieillesse et de mort, c'est le Soi et lui seul qui brille tout au long de ces phases de manifestation, tout comme c'est l'océan qui étincelle sous les formes de ses vagues. II-42. Quelle jouissance, quels fruits désirés, pourraient le détourner de sa contemplation, celui qui s'y est établi fermement, maintenant sa pensée en union constante au pur Soi qui abat l'arbre aux dangers, en union constante à la suprême félicité ? II-43. Les plaisirs intellectuels sont les ennemis désignés de celui qui utilise intensivement son mental; mais ils ne peuvent l'émouvoir en aucune façon, celui qui est établi fermement en le Soi, tout comme une douce brise ne peut agiter une colline. II-44. « La pluralité existe à travers les diverses fantaisies de l'imagination, mais non dans la Réalité, du moins au plan intérieur, de même qu'on ne trouve rien que de l'eau dans un lac. » Si un homme est empli de cette seule certitude, alors on dit qu'il est libéré. Il est celui qui a perçu le Réel.
CHAPITRE III III-1. Nidagha demanda : « Quelle est la nature de Videhamukti, la libération hors du corps ? Quel sage célèbre l'a possédée ? À l'aide de quel yoga a-t-il atteint cet état suprême ? » III-2. Ribhu lui répondit : « Dans la région de Sumeru (1), le célèbre sage Mandavya devint libéré de son vivant en s'aidant de la vérité selon l'enseignement de Kaundinya.
III-3. Lorsqu'il eut atteint l'état de Jivanmukti, la libération de son vivant, ce connaisseur prééminent de Brahman, ce grand sage, prit la décision – une fois pour toutes – d'abstraire tous ses organes sensoriels de tout contact avec leurs objets respectifs. III-4. Il s'assit dans la posture du lotus, maintint ses yeux mi-clos, et évita soigneusement et sans hâte tout contact avec les objets du plan intérieur comme du plan extérieur. III-5. Puis, recourant à son mental exempt de toute négativité, il réfléchit au degré de stabilité qu'avait atteint son esprit : « C'est clair, même quand je l'abstrais, cet esprit – le mien ! - est effroyablement dissipé. » III-6. Il folâtre, d'un bout d'étoffe à un pot et de celui-ci à une grosse carriole ! Oui, cet esprit folâtre parmi les objets comme un singe sautille d'un arbre à l'autre. III-7. Les cinq ouvertures sensorielles (jnanendriyas. cf. shloka I-37), à savoir les yeux, les oreilles, le nez, la langue et la peau, je les surveille de près, d'un esprit vigilant. III-8. Ô vous, organes des sens ! Abandonnez donc peu à peu votre état de perpétuelle agitation. Me voici, Moi, le Soi spirituel d'essence divine, le témoin universel ! III-9. C'est en tant que Soi omniscient que j'ai élucidé la nature de la vue et des autres organes de perception, et je suis entré dans la paix et dans une sécurité profonde. La félicité m'a délivré de tout souci ou crainte. III-10. Sans nulle interruption, je repose au sein de mon Soi, en Turiya, l'état transcendental (cf. shloka I-25); mes souffles vitaux (1), ces extensions du Soi, se sont tous apaisés, dans l'ordre adéquat.
III-11. Ce que devient un feu qui a lancé des multitudes de flammes, une fois que son combustible s'est épuisé – c'est ce que je suis; il a flamboyé de mille feux, il est maintenant éteint – oui, le feu qui flambait a vraiment trouvé son extinction. III-12. Ayant été purifié de part en part, je persévère dans l'égalité d'humeur, prenant un égal plaisir en toutes circonstances, de la façon dont les choses se présentent. Je suis pleinement éveillé, et néanmoins profondément endormi; et bien que je dorme d'un sommeil sans rêve, je suis néanmoins totalement éveillé. III-13-14. Prenant refuge dans le quatrième état, Turiya, je demeure à l'intérieur de mon corps en mode de stabilité, après que j'aie abandonné, en même temps que le long chapelet de sons qui culminent en Om (1), tous les objets dans les trois mondes qui furent façonnés par l'imagination.
III-15. Tel l'oiseau qui, pour s'envoler à travers le ciel, s'extirpe du filet dans lequel il s'était empêtré, le grand sage se débarrasse de toute identification avec les organes sensoriels; puis il perd conscience de ses membres, devenus des appendices illusoires. III-16. Il a gagné ce savoir qui est celui de l'enfant nouveau-né; et, comme si l'air devait à son tour renoncer à son pouvoir vibratoire, il en a terminé avec cette tendance compulsive de la conscience à s'attacher aux objets. III-17. Il a atteint ensuite à cet état de la Conscience que rien ne peut qualifier – état d'Être pur et simple – ayant pris refuge, pour ainsi dire, dans l'état du sommeil sans rêves, il est demeuré immuable, telle une montagne. III-18. Il a gagné la stabilité du sommeil sans rêves, et il est parvenu au quatrième état, Turiya (cf. shloka I-25); il est passé par-delà la félicité, et pourtant il demeure en béatitude; il est devenu à la fois être et non-être. III-19. C'est alors qu'il devient Cela, Tat (cf. shloka I-21), qui est au-delà de l'atteinte même des mots, qui est le néant (1) des partisans de la vacuité (2) et le Brahman des connaisseurs de Brahman...
III-20. ... Cela, qui est la Connaissance (1) pure et sans défauts des Jnanin (2), le Purusha (3) des Sankhyas (4) et l'Ishvara (5) des yogis; ...
III-21. ... Cela, qui est le dieu Shiva des Shivagamas (1), qui est le Temps (2) de ceux qui affirment le Temps comme seul principe premier, qui est la doctrine finale, commune à tous les Shastras (3), et qui est aussi le consensus spontané que tous les êtres partagent au fond de leur cœur; ...
III-22. ... Cela, qui est la Totalité, la Réalité omnipénétrante, la Vérité. Oui, il* est devenu Cela, Tat, le son qui n'a jamais été prononcé, le sans-mouvement, ce qui illumine même les lumières; ...
III-23. ... le Principe dont la seule preuve est l'expérience que l'on peut en avoir – ainsi il demeure, en tant que Cela, Tat. III-24. Cela qui est non-né, immortel, sans commencement, qui est l'état originel et immaculé, un et indivis – ainsi il demeure, en tant que Cela, Tat, dans un état plus subtil que celui de l'espace céleste (1). En l'espace d'un instant, il est devenu la Divinité révérée. »
CHAPITRE IV IV-1. « Le Jivanmukta possède-t-il des caractéristiques telles que le pouvoir de téléportation [voler dans l'espace, dit l'Upanishad – NdT], etc. ? Dans l'affirmative, ô grand sage *, cette caractéristique ne se présente pas chez l'homme parfait, tel que nous venons de le décrire.
IV-2. En effet, ô Brahmane, un non-connaisseur du Soi, toujours captif [de Maya - cf. infra, shloka IV-33], obtient les pouvoirs de téléportation, etc.(1), en s'aidant des vertus de certaines substances spécifiques, de certaines incantations, pratiques et rites aux moments opportuns.
IV-3. Mais cela ne concerne en rien le connaisseur du Soi. Celui qui trouve son contentement en son propre Soi, ne rêve jamais des magies attachées à la nescience (avidya, cf. shloka I-26). IV-4. Quels qu'ils soient, tous les objets présents dans le monde sont réputés être de même étoffe que la nescience. Comment le grand yogi, qui a dissipé toute nescience, pourrait-il tomber dans leur illusion ? IV-5. Qu'il soit un saint personnage ou un homme de petite compréhension, quiconque convoite le groupe des pouvoirs yoguiques (siddhis) les obtiendra l'un après l'autre, au moyen d'un programme de pratiques, dont le rôle est décisif pour leur acquisition. IV-6. Substances, incantations, pratiques et rites aux moments opportuns, produisent les pouvoirs yoguiques, indéniablement. Aucun d'eux ne hissera jamais un homme à la stature de la Divinité ! IV-7. C'est uniquement sous l'aiguillon d'un vif désir qu'un homme travaillera pour acquérir des pouvoirs miraculeux. L'homme parfait, lui, du fait qu'il ne recherche rien, ne peut entretenir le moindre désir, quel qu'il soit. IV-8. Quand tous les désirs se sont taris, ô sage, le Soi est gagné. Comment pourrait-il désirer des pouvoirs miraculeux, le sage qui a maîtrisé le mental ? IV-9. Le libéré de son vivant, Jivanmukta, ne ressentirait aucune surprise si le soleil se mettait à rayonner une lumière froide, la lune des rayons brûlants et le feu lancer des flammes vers le bas. IV-10. Le monde en son entier est surimposé à la Réalité suprême, la Base, de même que le serpent est surimposé à la corde (1). Quant aux merveilles surimposées aux réalités, elles n'éveillent aucune curiosité chez le Jivanmukta.
IV-11. Oui, vraiment, ceux qui ont appris ce qu'il faut savoir et tranché tous les attachements, dont le mental est bien développé, dont les nœuds du cœur (1) ont aussi été tranchés, ceux-là sont libérés, bien que vivant dans leur corps.
IV-12. Comme mort, son esprit n'est ému ni par la joie ni par le chagrin, et rien ne peut l'arracher brusquement de son équanimité, pas plus que les souffles d'air ne peuvent remuer une montagne puissante. IV-13. Quasi mort est l'esprit qui reste impassible, indifférent au danger, au manque de ressources, à l'enthousiasme, à l'hilarité, à l'ennui, ou à un grande allégresse. IV-14. La destruction du mental est double, la déterminée et l'indéterminée (1). Chez le Jivanmukta, elle est déterminée; chez le Videhamukta, le libéré hors de son corps, elle est indéterminée.
IV-15. Le mental, par sa simple présence, incline vers la souffrance; avec sa destruction, la joie passe au premier plan de la conscience. En conséquence, mets en veilleuse le mental existant et mets en œuvre sa destruction. IV-16. La nature du mental, sache-le, ô sans péché, est folie ! Dès lors qu'a péri cette folle nature, l'essence authentique de l'esprit, à savoir le non-mental, se dévoile. IV-17. L'esprit du Jivanmukta, libéré de son vivant, manifeste des qualités telles que l'amabilité, etc., et il est riche d'impulsions nobles; il ne se réincarnera plus. IV-18. Cette destruction du mental chez le Jivanmukta est déterminée; mais, Nidagha, la libération hors du corps, Videhamukta, est accompagnée d'une destruction du mental indéterminée. IV-19. Le Videhamukta est celui qui a réalisé le Soi un et indivis; son esprit, même s'il fut habité de toutes les qualités d'excellence, est désormais dissout. IV-20-21. Dans ce statut suprêmement saint, immaculé, de la libération hors du corps, caractérisé par le non-mental, dans cet état de destruction indéterminée du mental, rien, absolument rien ne demeure, ni les qualités ni leur absence; ni la gloire ni son absence; rien au monde ne demeure, quoi que puisse être ce rien. IV-22. Ni aurore, ni crépuscule; ni joie, ni colère; ni lumière, ni obscurité; ni crépuscule, ni jour, ni nuit; ni être, ni néant, ni moyen terme ne caractérisent le statut de libération hors du corps. IV-23. C'est un statut de vaste espace qui est associé à ceux qui sont passés par-delà l'intellect et les pompes de la vie dans le monde, d'espace vaste comme le ciel, comme le royaume des vents. IV-24. C'est là que les grands Jivanmuktas, dont les corps sont déjà d'éther subtil, deviennent désincarnés, passant à l'étape de libération hors du corps; toutes leurs souffrances sont guéries; ils sont devenus immatériels, totalement paisibles, immobilisés en pleine félicité, loin des attributs d'activité passionnée et d'inertie ignorante (Rajas et Tamas, cf. shloka I-28). C'est là que se dissolvent les derniers reliquats de ce qui fut leur conscience. IV-25. Ô grand sage Nidagha, débarrasse ton esprit de toutes ses tendances latentes (1), puis concentre-le avec force, et dépasse toute construction mentale.
IV-26. Cette Lumière qui brille de son propre feu, éternellement, et qui illumine l'univers... elle seule est le témoin de ce monde, le Soi qui est en tous, l'Un absolument pur. IV-27. En tant qu'Intelligence, c'est la base d'où sont émanés tous les êtres vivants. Ce Brahman non-duel, caractérisé par la vérité, la connaissance et la félicité, c'est Lui l'objet de toute instruction. IV-28-29. Le sage est parvenu au terme de sa tâche dès lors qu'il a réalisé « Je suis Brahman » (Aham Brahmasmi, cf. shloka II-4); car Brahman est la base universelle, Il est non-duel, suprême, éternel, Il est de l'essence de Sat-Chit-Ananda, Existence-Conscience-Félicité absolues (1), au-delà de la portée de la parole et du mental.
IV-30. Là, en Brahman, ne scintille ni lune ni soleil, ne souffle aucun vent, ne se tient aucun dieu. Seule déploie Sa luminosité cette Entité suprême qui est l'Être, spontanément pure, dénuée de guna rajas (1).
IV-31. Le nœud du cœur s'est fendu (cf. shloka IV-11); tous les doutes sont tranchés net. Toute ses propensions à l'action diminuent lorsque Celui-ci, qui est à la fois ici-présent et bien au-delà, se manifeste à la vue du sage. IV-32. Dans ce corps, résident deux oiseaux, répondant aux noms de Jiva (1) et de Seigneur, qui y vivent ensemble. Des deux, c'est le Jiva qui se nourrit du fruit de l'action, mais non l'auguste Seigneur.
IV-33. Solitaire en sa qualité de Témoin, vierge de toute participation, l'auguste Seigneur étincelle de Sa propre lumière. C'est à travers l'écran de Maya (1) que fut projetée la distinction entre eux deux. Car l'Esprit est autre que Ses formes créées; mais comme jamais Il ne diminue, l'Esprit n'est en rien différent de tout le créé (2).
IV-34. Du fait que l'unité de l'Esprit ne peut se dévoiler qu'au moyen du raisonnement et de la connaissance adéquats, une fois que cette unité a été saisie dans sa totalité, il n'est plus de souffrance, et il n'est plus d'illusions. IV-35. Possédant la certitude suivante : « Je suis la base de l'univers tout entier, Je suis l'infrangible Vérité et Connaissance », le sage a acquis la capacité de dissoudre toute souffrance. IV-36. Ceux dont les imperfections ont toutes été atténuées, réalisent tout en restant dans leur propre corps le Témoin universel, dont l'essence est l'Être qui irradie Sa propre luminosité; mais non ces autres qui sont restés sous l'emprise de Maya (cf. shloka IV-33). IV-37. Que le Brahmane éclairé, qui ne connaît dès lors que Lui seul, entreprenne d'établir la sagesse [en son esprit - NdT]; et, pour ce faire, qu'il ne se repose pas sur une multitude de vocables, qui ne sont là que pour masquer la lassitude verbale. IV-38. Une fois qu'il aura maîtrisé la connaissance de Brahman, qu'il vive la vie simple et innocente de l'enfant (1). Une fois qu'il aura maîtrisé à la fois la connaissance de Brahman et l'innocence de l'enfant, c'est alors que le sage entrera en possession du Soi.
IV-39. Sache que le corps d'éléments (1) est le germe de cette plante grimpante qu'est le samsara (2), la vie transmigratoire avec ses innombrables nouvelles pousses, positives et négatives, qui introduisent leurs potentialités latentes dans le corps [nouvellement incarné – NdT].
IV-40. De ce corps, le germe est le mental individuel, en conformité avec ses envies irrésistibles; c'est un fourreau contenant les humeurs, enclines tantôt à l'activité, tantôt au repos; et c'est une cassette renfermant la semence des souffrances. IV-41. L'arbre du mental naît de deux germes : la vibration du souffle vital (1) et l'imagination obstinée.
IV-42. Aussitôt que le souffle vital, mis en branle par les connexions nerveuses, s'est mis à vibrer, alors la conscience se transforme en une masse de sensations. IV-43. Cette conscience qui pénètre en tout, est éveillée par la vibration du souffle vital. Aussi est-il préférable de supprimer la relation de la conscience aux objets; la vibration du souffle vital n'en sera que moins pernicieuse dans ses conséquences. IV-44. Pour obtenir la paix du mental, les yogis compriment les souffles vitaux au moyen du pranayama, le contrôle du souffle (1), de la méditation, dhyana (2), et de pratiques dictées par la raison.
IV-45. Sache donc quelle est la cause suprême qui procure le fruit de la paix mentale : c'est bel et bien la dévotion joyeusement consentie de sa propre capacité cognitive au Soi, à travers le contrôle du souffle. IV-46. Les impressions latentes (1) consistent, dit-on, à se saisir d'un objet sous la pulsion d'une imagination fermement enracinée [au profond de la conscience – NdT], en dépit de toute considération de cause et d'effet.
IV-47. Le mental demeure tel qu'en lui-même, rejetant tout et n'imaginant rien, s'abstenant soit de choisir, soit de rejeter; ainsi se retrouve-t-il à l'état de non-né. IV-48. Continuellement libéré de ses impressions latentes, le mental, dès lors qu'il a cessé de cogiter, laisse advenir cette absence d'activité mentale dont le fruit est la quiétude suprême. IV-49. Quand aucun aspect du moindre objet qui soit au monde n'est imaginé, comment le mental pourrait-il naître dans le ciel vide du cœur (1) ?
IV-50. La conception de l'absence d'un objet est basée sur son non-être; l'absence d'activité mentale (le non-mental des shlokas IV-16 et IV-20-21) est établie en référence à l'objet en tant que tel. IV-51. Le mental qui se tient impassiblement en lui-même, à la suite du rejet intérieur de tous les objets, même s'il subit de légères modifications, est néanmoins considéré comme ayant pris la forme du non-être. IV-52. Oui, indéniablement on les considère comme des libérés vivants, Jivanmukta, ceux chez qui les impressions latentes n'ont pas été goûtées et sont devenues telles des graines desséchées, incapables de lancer de nouvelles pousses. IV-53. Leur esprit a acquis la nature de Sattva (1); ils sont passés au-delà du rivage le plus lointain de la connaissance; on les dit sans-mental. Avec la mort de leur corps, ils entrent dans l'état céleste.
IV-54. Du fait du rejet de tout objet, tant les vibrations des souffles vitaux que les impressions latentes s'étiolent rapidement, tel un arbre dont les racines ont été sectionnées. IV-55. À cette étape de la connaissance, quel que soit ce qui apparaît à la conscience, soit comme déjà expérimenté auparavant, soit comme tout à fait nouveau, cela doit être méticuleusement effacé de l'esprit par le disciple dont le jugement est sain. IV-56. La vaste vie transmigratoire du Samsara (cf. shloka IV-39) résulte de l'échec à oblitérer ces velléités d'activité mentale; au contraire, la libération est justement la réussite de leur oblitération. IV-57. Sois immatériel, spirituel, rejette tous les plaisirs et toutes les cogitations ! IV-58. La connaissance est en fonction des objets [qui occupent l'esprit – NdT]; celui qui ne possède aucune connaissance est dans la nescience, même s'il accomplit des centaines d'actes; on le dit sans inertie, néanmoins (1).
IV-59. On le dit libéré vivant, Jivanmukta, celui dont les émotions, telles une sphère cristalline, ne sont en rien affectées par les objets; il possède une connaissance d'ordre spirituel. IV-60. En raison de l'absence d'impressions latentes (vasanas – cf. shloka IV-46) dans le mental, lorsqu'aucune imagination ne se saisit de celui-ci, il demeure égal à lui-même, avec des contenus de conscience similaires à ceux de l'enfant ou du simplet. IV-61. À ce stade, le sage n'est plus affecté [par quelque mouvement mental que ce soit – NdT]; car il est branché sur la vaste et toute-compréhensive nescience, dans son mode objectif. IV-62. Par une intense concentration sur la vacuité objective (Asamprajñata samadhi, cf. shloka -26), et rejetant toute impression latente, il devient un avec Cela, Tat (cf. shloka I-21), lequel finit par se dissoudre dans l'Infini. IV-63. Il se tient debout, marche, touche, sent... néanmoins, le sage éveillé à la pleine intelligence, libre de tout attachement opiniâtre, se débarrasse des plaisirs fluctuants et des connaissances partielles; il demeure dans la paix. IV-64. Être tel un océan d'excellence, vaste et sans rivages... il traverse la mer des souffrances, car il est branché sur cette vision, même au milieu d'activités fâcheuses. IV-65. Dépouillé de toute particularité, l'Être pur et immaculé est une unique et vaste essence – et Cela, Tat, est la demeure de l'Existence immuable. IV-66. Rejette les distinctions telles que l'existence du temps, l'existence des instants, l'existence d'entités particulières, et sois purement et uniquement voué à l'Être absolu. IV-67. Contemple uniquement l'Être universel et sans qualifications, et avec Lui, sois omniprésent, en état de plénitude, de félicité suprême, et emplis tout l'espace ! IV-68. L'inconcevable statut immaculé, sans commencement ni fin, qui se déploie aux abords de l'Être universel, ne provient pas d'une cause. IV-69. Là, les certitudes cognitives se sont dissoutes depuis longtemps. Là, on demeure au-delà de toute possibilité d'être rejoint par les doutes. L'homme qui a atteint Cela, Tat, plus jamais ne reprend la voie des souffrances. IV-70. Cela, Tat, est la cause de la venue à l'existence de tous les êtres; mais en Soi, Cela ne provient d'aucune cause. Cela, Tat, est la quintessence rassemblant la totalité des essences; en vérité, il n'est rien qui soit plus quintessentiel que Tat. IV-71. Sur ce vaste miroir de l'Intelligence (1), toutes ces perceptions d'objets sont reflétées, comme les arbres des berges sur la surface du lac.
IV-72. Cela, Tat, est la pure et éblouissante vérité du Soi; quand il Le connaît, l'esprit est établi à demeure dans la paix. Après avoir, au moyen du savoir, gagné Son essence, on est véritablement libéré de toute peur du Samsara (cf. shloka IV-39). IV-73. Par l'application des remèdes que j'ai mentionnés plus haut au sujet des causes de souffrance, on atteint ce statut suprême. IV-74-75. Ô connaisseur de la Vérité ! Si par une résolution courageuse, tu coupes énergiquement court aux impressions latentes et parviens, à la seule force de ta volonté et ne serait-ce que pour un moment, à t'établir dans ce statut indestructible qui couronne les cimes de l'Être universel, eh bien sache qu'à ce moment-là, tu es parvenu à la réussite incontestable ! IV-76. Ou bien, si tu cultives avec diligence le statut de l'Être universel, tu y parviendras, à ce statut, au prix d'un effort un peu plus grand. IV-77. Nidagha, si tu te cantonnes à la méditation sur le principe de la connaissance, c'est au prix d'un effort encore plus grand que tu finiras par gagner ce statut des plus élevés. IV-78. Ou, si ton combat consiste à supprimer les impressions latentes, sache alors que, tant que le mental n'est pas dissout, ces impressions ne sont pas diminuées. IV-79. Et tant que ces impressions ne sont pas diminuées, le mental n'est pas apaisé; et tant que la connaissance de la vérité n'est pas acquise, d'où pourrait provenir la paix du mental ? IV-80. Oui, tant que le mental n'est pas apaisé, la Vérité ne peut être connue; et tant que la connaissance de la Vérité n'est pas acquise, d'où peut provenir la paix du mental ? IV-81-82. Connaissance de la Vérité, destruction du mental, diminution des impressions latentes – ces trois conditions d'éveil s'engendrent mutuellement; et c'est en cela qu'elles sont vraiment difficiles à accomplir. En conséquence, rejette le plus loin possible de toi le moindre désir du moindre plaisir, et cultive cette triade ! IV-83. Ô âme élevée ! Connaissance de la Vérité, destruction du mental, diminution des impressions latentes doivent être recherchées longuement et simultanément, car elles ont prouvé leur efficacité depuis bien longtemps. IV-84. Oui, par la culture adéquate de cette triade, les résidus coriaces des nœuds du cœur (cf. shloka IV-11) sont brisés sans laisser de résidus – tels que les fibres des tiges de lotus lorsqu'on les broie. IV-85. Les connaisseurs de la Vérité le savent, le contrôle du souffle (pranayama, cf. shloka IV-44) correspond à la diminution, par évitement, des impressions latentes; en conséquence, pratique également ce contrôle du souffle. IV-86. Par l'évitement des impressions latentes, le mental cesse d'opérer et cesse d'être; mais aussi par l'obstruction (1) volontaire des vibrations du souffle vital (prana, cf. shloka III-10); choisis l'une ou l'autre méthode, à ton goût.
IV-87. Par la pratique persévérante du pranayama, jointe à l'exercice de raisonnement logique selon les directives du maître, à la pratique des postures yoguiques et à l'observance de restrictions alimentaires, les vibrations du souffle vital sont obstruées à volonté. IV-88. En se comportant sans aucune trace d'attachement, en évitant de penser au fait de notre propre naissance et à la vie dans la matière qui en découle, et en percevant le déclin progressif de notre corps, on constate que les impressions latentes cessent d'opérer. IV-89. Les vibrations du souffle vital sont indéniablement les mêmes que celles du mental. Aussi l'homme avisé doit-il s'efforcer durement de devenir le maître de son souffle vital. IV-90. Sans une saine capacité de raisonnement, il est impossible de conquérir le mental. Il faut avoir recours à la connaissance pure tout en rejetant le moindre attachement, et persévérer. IV-91. Ô grande âme ! Tiens-toi uniquement en ton cœur (cf. shloka IV-49) et contemples-y, sans en dériver de conceptions intellectuelles, le statut de Connaissance sans objet, qui est immaculée, sans égale, et hors du champ du doute. Mais continue néanmoins d'agir, après avoir atteint à ce statut de la non-action au sein de la gloire flamboyante de la paix. IV-92. L'homme qui, s'aidant d'un raisonnement sain, ne serait-ce que dans une moindre mesure, a tranché vif son mental ratiocineur, a bel et bien atteint le but de sa vie.
CHAPITRE V V-1. On le dit mort, celui dont l'esprit n'est pas consacré à l'investigation, qu'il soit en mouvement ou immobile, éveillé ou assoupi. V-2. Sache-le, l'Esprit en soi est de la nature de la pure lumière et de la connaissance juste. Il est dénué de toute crainte, rien ne le dompte ni ne le déprime. V-3. Le connaisseur digère toute nourriture ingérée – fut-elle impure, guère saine, souillée par des traces de poison, bien cuisinée ou avariée -exactement comme si elle était douce et copieuse. V-4. Le sage le sait, la libération c'est le renoncement à tous les attachements; et ne plus jamais renaître en est la conséquence. Aussi, abandonne ton attachement aux objets et deviens un libéré-vivant, ô toi sans souillures ! V-5. L'attachement est défini comme étant les impressions impures qui causent des réactions telles que joie ou indignation, lorsque les objets recherchés sont présents ou absents. V-6. Mais elle est pure, l'impression latente animant les corps des libérés-vivants (Jivanmukta), elle ne les entraîne pas vers une renaissance et n'est pas entachée par l'allégresse ou la dépression. V-7. Ô Nidagha ! Les souffrances ne te dépriment pas; les joies ne t'enivrent pas. Abandonne donc la servitude des désirs, et demeure sans attaches. V-8. « Non déterminé par l'espace et le temps, au-delà des bornes de l'être et du néant, il n'existe que Brahman (1), l'Esprit pur et immortel, paisible et un; et il n'est rien d'autre. »
V-9. Entrenant une telle pensée, avec ton corps à la fois présent et absent, sois libéré, sois l'homme silencieux (1), équanime, dont l'esprit, épris de quiétude, trouve ses délices en le Soi.
V-10. Il n'existe ni mental, ni étoffe mentale; ni nescience ni Jiva (âme individuelle, cf. shloka I-13). Il n'est de manifeste que l'unique Brahman, et Lui seul, qui est tel l'océan, sans commencement ni fin. V-11. Les perceptions illusoires du mental continuent tant que le sens de l'ego (1) reste chevillé au corps physique; des objets sont pris par erreur pour le Soi, et le sens de possession, qui s'exprime par la conviction « ceci est mien », persiste.
V-12. Ô sage ! Les perceptions illusoires du mental s'évanouissent pour celui qui, au moyen de l'introversion, consume sur le plan intérieur, dans le feu de l'Esprit, cette herbe sèche qu'est le triple monde (1).
V-13. « Je suis le Soi, Il est l'Esprit. Je suis indivis. Je ne possède ni cause, ni effet. » Souviens-toi de l'immensité de ta forme infinie; grâce à ce souvenir, ne retombe pas dans la finitude (1).
V-14. Au moyen d'un mantra enseigné par la science spirituelle, contemple ton plan intérieur et vois la maladie mortelle de l'avidité se dissiper, telle la brume automnale. V-15. Du point de vue des sages, la meilleure forme de renonciation est celle qui consiste à affronter les impressions latentes (vasanas – cf. shloka IV-46) au moyen de la connaissance, produisant l'état de suprême solitude, semblable à l'Unicité qui caractérise l'Être universel, dans Sa pureté. V-16. Là où se trouvent des impressions latentes à l'état résiduel, il se produit en réalité un sommeil profond de la conscience; ce n'est pas cela qui mène à la perfection. Mais là où les impressions sont stérilisées [sans graines, dit l'Upanishad], se trouve le Quatrième état (Turiya, cf. shloka I-25), qui engendre la perfection. V-17. Ne serait-ce qu'un infime résidu d'impressions latentes, comme de feu, de dettes, de maladie et d'adversité, d'attachement, d'inimitié et de poison, nous affecte en s'opposant à notre libération. V-18. Avec des graines d'impressions latentes dûment consumées, en conformité à l'Être universel, avec ou sans corps physique, on ne partage plus le lot de la pénible condition humaine. V-19. La décision « Ceci n'est pas Brahman » résume la totalité de la nescience, dont l'extinction est corroborée par la décision opposée « Ceci est Brahman ». V-20. Brahman est l'Esprit, Brahman est le monde, Brahman est l'assemblée des êtres vivants, Brahman est moi-même, Brahman est l'adversaire de l'Esprit, Brahman est aussi l'allié et l'ami de l'Esprit. V-21. Une fois qu'il a réalisé que Brahman est tout, l'homme est Brahman, indéniablement ! Il fait alors l'expérience de cet Esprit omniprésent qui est paix. V-22. Lorsque le mental, qui guidait les sens non régénérés, cesse de fonctionner face à l'autre réalité immaculée, à la conscience omni-pénétrante qui demeure telle qu'en elle-même, alors c'est l'Intelligence de Brahman qui est le « Je suis ». V-23. Prends refuge en le Soi tout-intelligent, après avoir banni toutes les vaines spéculations, curiosités, et véhémences des sentiments. V-24. C'est ainsi que les êtres intelligents, dans la plénitude de leur savoir, dans leur équanimité, avec leur esprit libre de tout attachement, n'applaudissent ni ne condamnent ni la vie, ni la mort. V-25-26. Ô Brahmane, le souffle vital est doté d'un pouvoir de vibration sans fin, et il se meut en permanence. Dans ce corps, dans tous ses coins et recoins, le souffle ascendant (inspiration) se tient dans la partie supérieure; le souffle descendant (expiration), bien que similaire à l'ascendant, se tient dans la partie inférieure. V-27. Pour ton mieux-être, écoute donc quel est le meilleur des contrôles du souffle (pranayama, cf. shloka IV-44), qui est devenu automatique chez l'expert, qu'il soit éveillé ou endormi. V-28. Puraka (1), c'est le contact du corps avec les souffles ascendants, lesquels se déploient, à partir des narines, dans un empan de la largeur de douze doigts.
V-29. Apana, le souffle descendant, l'expiration, est la lune qui conserve le corps en état de bien-être, ô sage bien discipliné ! L'inspiration, souffle ascendant, est le soleil ou le feu qui donne au corps sa chaleur interne. V-30. Prends refuge dans cette identité spirituelle des souffles ascendants et descendants, qui réside dans les parages du point de jonction, là où le souffle ascendant fléchit et le souffle descendant se relève. V-31. Oui, saisis ce Principe spirituel, sans divisions, juste au moment où le souffle descendant s'est éteint et – l'espace d'un bref instant – le souffle ascendant n'a pas encore repris. V-32. Aie recours à ce Principe spirituel, sans divisions, à la pointe du nez, là où les souffles enchaînent leurs cycles, avant que le souffle descendant ne s'immobilise et tant que le souffle ascendant demeure immobile. V-33. Ces trois mondes (cf. shloka V-12) ne sont qu'une apparence, ni existants ni non-existants; renoncer, en conséquence de ce fait, à tout souci, et non troquer un souci pour un autre, est la connaissance juste, ainsi que l'affirme le sage. V-34. Noble Brahmane ! Même cette apparence-ci est distordue par le miroir du mental. Aussi, abandonne-la également, et défais-toi de toutes les apparences. V-35. Déracine cet effrayant démon qu'est le mental, préjudiciable à l'essence de la stabilité, et demeure ce que tu es; sois ferme. V-36.L'Esprit qui se trouve par delà toute cause et effet, et que l'on compare au ciel sans limites, il est nul objet qui soit capable d'entrer en confrontation avec Lui; Il demeure là où tous les processus mentaux touchent à leur fin. V-37. La satisfaction ressentie au moment du désir est causée par le désir en soi, et ne dure que jusqu'à l'instant où le mécontentement s'immisce; en conséquence, rejette résolument tout désir. V-38. Réduis le désir en non-désir absolu; fais cesser toutes les conceptions [qui attiseraient le désir – NdT]; laisse le mental virer en non-mental, et poursuis le processus de vivre sans attachement. V-39. Agissant par l'intermédiaire des organes sensoriels, libéré de la force des impulsions latentes, semblable au ciel étale, tu ne subirais aucune altération, dût-il se présenter un millier de dérangements. V-40. Conséquence de l'activité ou de l'inactivité du mental, la vie empirique fait ses débuts ou s'éteint. Par la suppression des impulsions latentes et par le contrôle du souffle vital, réduis ton mental à l'inactivité. V-41. Conséquence de l'activité ou de l'inactivité des souffles vitaux (prana, cf. shloka III-10), la vie empirique fait ses débuts ou s'éteint. Par des exercices répétés et de l'application, réduis ces souffles à l'inactivité. V-42. Conséquences des phases actives ou passives de l'ignorance, les activités font leurs débuts ou s'éteignent. Élimine vigoureusement l'ignorance en te trouvant un maître et en étudiant les instructions des Shastras (cf. shloka III-21). V-43. C'est par un simple frémissement de la connaissance non-objective ou par le blocage des souffles vitaux, que le mental est réduit en non-mental; car tel est le Statut suprême. V-44. Par la perception de Brahman, lorsque tu es infailliblement dirigé vers Lui, tu contemples cette Félicité authentique, car ton regard spirituel est empli par la vision que tout le connaissable est Brahman. V-45. Cela indéniablement est la Félicité authentique, sans nul artifice, à laquelle le mental ne peut parvenir; elle ne diminue ni n'augmente, n'apparaît ni ne disparaît. V-46. Le mental du connaisseur n'est plus ce qu'on appelle le mental, il est la Vérité de l'Esprit. Aussi, dans le Quatrième état (Turiya, cf. shloka I-25), même cet état est-il transcendé. V-47. Renonce à toutes tes constructions mentales, sois d'humeur égale, emplis de quiétude ton esprit, et deviens un sage, qui a épousé le Yoga du renoncement (1), qui possède et la connaissance et la liberté.
V-48. Le Brahman suprême est ce qui est conforme à l'absence totale d'idéation mentale. C'est ce qui demeure lorsque les activités mentales se sont complètement éteintes et que toutes les masses d'impulsions latentes (vasana, cf. shloka IV-46) ont été éradiquées. V-49. En se procurant la connaissance vraie, en pratiquant une concentration sans fléchissement, ceux qui deviennent illuminés par la sagesse des Upanishads sont les Sankhyas (cf. shloka III-20), les autres sont les yogis. V-50. Ceux-là sont les yogis, spécialisés en Yoga, que des pratiques ascétiques ont menés au repos volontaire des souffles vitaux, et qui sont parvenus à totalement surmonter toute souffrance, et se sont établis dans ce statut sans commencement ni fin. V-51. Mais ce que tous ceux-ci doivent encore gagner, est l'état sans origine ni mouvement, la contemplation du Réel, unique et sans changement, le contrôle des souffles vitaux, la diminution des pulsions mentales. V-52. Lorsque l'un d'eux est achevé, l'accomplissement des autres en est facilitée. Les souffles vitaux et les pulsions du mental sont des activités concomitantes. V-53. De même que le contenant et le contenu, ces activités disparaissent totalement dès lors que seul l'Un est présent. Par la destruction de leur mental personnel, ces adeptes produisent le meilleur des résultats, la libération. V-54. Si, demeurant au repos, tu rejettes tout ceci par le seul entendement, alors, dès que cesse le sens de l'ego (ahamkara, cf. shloka V-11), tu deviens en entier le Statut suprême. V-55. Il n'est qu'un seul Esprit suprême, c'est Lui que l'on nomme l'Être; Il est immaculé, sans défaut, d'une parfaite égalité, et totalement libre du sens de l'ego. V-56. Il a lancé sa Lumière resplendissante une fois pour toutes, Lui, le pur, l'à jamais manifesté, le toujours semblable. De nombreux vocables Le décrivent : ainsi Brahman, ou le Soi suprême, etc. V-57. Ô Nidagha, face à l'univers créé, je sais que « Je suis Cela », j'ai accompli ce qui devait l'être, je ne pense jamais ni au passé ni au futur. V-58. Je m'attache en entier à la vision qui est présente, ici et maintenant : « Ceci, je l'ai conquis aujourd'hui; et maintenant, je parachève cette chose de toute beauté. » V-59. En moi, ni louange, ni condamnation. Rien d'autre que le Soi, partout, absolument partout ! Le bénéfice acquis du bien ne me réjouit pas plus que cela; le mal, lorsqu'il m'échoit, ne me chagrine pas plus. V-60. Ô sage, les vagues de mon mental ont été intégralement immobilisées; mon esprit est libre de toute souffrance. Il est définitivement guéri de toute convoitise. Il est apaisé. Aussi ai-je une robuste santé, et rien ne m'entrave. V-61. « Celui-ci est un ami, celui-là un ennemi; ceci est mien, cela m'est étranger » - cette sorte de préjugés discriminatoires ne se produit plus en moi, ô Brahmane; et aucune affection particulière ne m'effleure. V-62. Débarrassé de toutes ses impressions latentes (vasanas – cf. shloka IV-46), l'esprit est libéré du vieillissement et de la mort. Le mental, avec ses impressions latentes inhérentes, constitue le savoir [au plan ordinaire de “la vie dans le monde” – NdT]. Ce qu'il s'agit de connaître, c'est bien l'esprit débarrassé de toutes ses impressions latentes. V-63. Quand le mental est rejeté, cette dualité fondamentale est dissoute de toutes parts; demeure alors l'Unique et suprême, dans Sa paix, pur et sans entraves. V-64. Le sans-fin, le non-né, le non-manifesté, le sans-âge, le paisible, le sans-défaillances, le non-duel, sans commencement ni fin, celui qui néanmoins est la première perception [du Mental Universel (cf. shloka IV-71) - NdT]. V-65. L'Un, vierge de commencement et de fin, intégralement esprit, pur, omnipénétrant, plus subtil que l'espace céleste (akasha, cf, shloka III-24); tu es ce Brahman, indéniablement. V-66. Sans détermination d'espace ni de temps, etc., superlativement pur, s'élevant à tout jamais, omniprésent, cette unique finalité de toutes les quêtes est le Tout-dans-le-Tout. Puisses-tu être ce pur Esprit ! V-67. « Tout est cet Un paisible, sans commencement ni milieu ni fin. Tout est non-né, à la fois Être et non-Être. » Pense ainsi, et sois heureux ! V-68. Je ne suis ni entravé ni libéré. Je suis en vérité Brahman, le sans entraves. Je suis vierge de toute dualité. Je suis Sat-Chit-Ananda, Existence-Conscience-Félicité absolues (cf. shloka IV-28-29). V-69. Maintiens au loin la multitude des objets, et sois en permanence dévoué à la quête du Soi, tenant avec sang-froid les rênes de ton mental. V-70. « Ceci est super ! Mais pas ça ! » Voilà bien le ressenti qui est la semence de tes prochaines difficultés. Quand de tels sentiments auront brûlé sur le bûcher de l'impartialité, où seront les occasions de souffrance? V-71. Tout d'abord, accrois ta sagesse en te familiarisant avec les Écritures (Shastras - cf. shloka III-21) et en recherchant la compagnie des sages. V-72. Brahman, le vrai, le réel et l'ultime, superlativement pur, éternel, sans commencement ni fin... c'est Lui, le remède à toutes les formes de vie transmigratoire (Samsara, cf. shloka IV-39). V-73. Car Il n'est ni en matière grossière ni en matière aérienne; ni tangible, ni visible; Il est sans saveur et sans odeur; inconnaissable, et sans pareil. V-74. Ô sage, qui te disciplines bien ! Pour parvenir à la libération, il te faut méditer sur le Soi incorporel qui est Brahman – Existence-Conscience-Félicité perpétuelles – avec la pensée « Je suis Cela ». V-75. La concentration est l'origine de la connaissance, au regard de l'unité du Suprême et du Jiva (l'âme individuelle, cf. shloka I-13). Le Soi, en vérité, est éternel, omniprésent, immuable et sans défaut. V-76. Le Soi est un, mais à travers Maya (cf. shloka IV-33). il se divise, bien que demeurant indivis en Son essence. En conséquence, seul existe dans l'absolu le non-duel; il n'existe ni vie empirique, ni multiplicité. V-77. Tout comme l'espace désigne l'espace intérieur à un pot aussi bien que le vaste espace, de même, en raison de l'illusion [due à Maya], le Soi est-il nommé Jiva et Ishvara (Seigneur suprême – cf. shloka III-20), se manifestant ainsi sous deux aspects. V-78. Quand l'Esprit omnipénétrant brille continuellement et sans interruption dans celui du yogi, alors celui-ci devient lui-même le Soi. V-79. Oui, en vérité, lorsque l'on contemple tous les êtres à travers le prisme de son propre Soi, et son propre Soi en tous les êtres, l'on est devenu Brahman. V-80. Dans l'état de concentration intense (samadhi, cf. shloka I-26), en harmonie avec le Suprême, nul être n'apparaît à notre regard contemplatif : c'est alors que l'on est le Solitaire, l'Unique. V-81. Le premier niveau de conscience, où le désir de libération voit le jour, est marqué par la pratique d'une discipline et par le détachement, conséquence d'une fréquentation intime des Écritures et de la compagnie des êtres consacrés à la recherche. V-82. Le second niveau est marqué par l'investigation; le troisième, par la contemplation, avec tous ses accessoires (1); le quatrième est le solvant qui dissout les impressions latentes (vasanas – cf. shloka IV-46).
V-83. Le cinquième est la transe extatique, et c'est un état purement cognitif. C'est la station du Jivanmukta, le libéré-vivant, qui est pour ainsi dire mi-éveillé, mi-assoupi. V-84. Le sixième est non-cognitif. C'est la station similaire au sommeil sans rêves, dont la nature est purement et intégralement félicité. V-85. Le septième niveau est marqué par l'égalité d'âme, une pureté totale et de la tendresse; c'est à n'en pas douter la libération sans attributs, le Quatrième état, tout de quiétude (Turiya, cf. shloka I-25). V-86. L'état qui transcende le Quatrième, à savoir le Nirvana (cf. shloka I-19) en son essence propre, est aussi le septième niveau pleinement développé jusqu'au point de transcendance; il n'est pas à la portée des mortels. V-87. Les trois premiers niveaux de conscience ne constituent que la vie éveillée; le quatrième est appelé état de rêve, dans lequel la réalité n'est malheureusement qu'une étoffe imaginaire. V-88. Le cinquième niveau, en tout point conforme à la félicité intégrale, est appelé sommeil profond. En contraste, le sixième est non cognitif (sans conscience, donc – NdT) et on l'appelle le Quatrième état, Turiya. V-89. L'excellentissime septième niveau de conscience est l'état au-delà du Quatrième, au-delà de la portée du mental et des concepts verbaux, et il est identique à l'Être qui brille de Sa propre lumière. V-90. Dès lors que – conséquence du retrait (1) des organes cognitifs (jnanendriyas. cf. shloka I-37) à l'intérieur de soi – plus aucun objet n'est perçu, on est libéré, indubitablement, par la puissance de cette identité unique et perpétuellement semblable à elle-même.
V-91. « Je ne meurs pas; pourtant, je ne suis pas vivant; la non-existence est prépondérante en moi, et ce moi n'est pas non plus existant. », « Je ne suis rien que l'Esprit »... pensant ainsi, le Jivanmukta pleinement éveillé ne connaît plus ni souffrance ni souci. V-92. « Je suis sans tache, je suis sans âge, sans attaches, toutes impressions latentes neutralisées. Je suis indivis, authentique Esprit immatériel »... pensant ainsi, il ne souffre plus. V-93. « Débarrassé du sens de l'ego, pur, éveillé, sans âge, immortel, je suis entré dans la paix, toutes les apparences se sont éteintes devant moi »... pensant ainsi, il ne souffre plus. V-94. « Je suis uni à Lui, qui demeure à la pointe des brins d'herbe, dans les cieux, dans le Soleil, dans chaque être humain, dans les montagnes, et même dans les divinités »... pensant ainsi, il ne souffre plus. V-95. Rejetant au loin toute construction mentale à propos des objets, s'élevant bien au-dessus de ceux-ci, repose-toi sur la pensée « Moi, le libéré, je suis le suprême Brahman, qui seul demeure. » V-96. Au-delà de la portée des concepts verbaux, débarrassé des aléas de la convoitise des biens matériels, pas même agité par l'arôme suave de la Félicité extrême, il trouve ses délices en le Soi, dans la solitude. V-97. Renonçant à tous les actes délibérés, toujours satisfait, indépendant, il ne prend l'empreinte ni du bien, ni du mal, ni de quoi que ce soit d'autre. V-98. Tout comme le miroir ne garde pas l'empreinte de ce qu'il réfléchit, le Connaisseur de Brahman, en son être intérieur, n'entre plus en contact avec les fruits de l'action. V-99. Se mouvant librement au milieu de la masse des gens ordinaires, il ne connaît ni souffrance lorsque son corps est mal traité, ni plaisir lorsqu'il lui est rendu hommage, pas plus que si ces situations s'adressaient à son reflet dans un miroir. V-100. Par delà la louange et le changement, ne reconnaissant aucun culte religieux ni leurs finalités, il se conforme cependant, tout en y restant indifférent, à tous les usages et à tous les codes. V-101. Il pourra abandonner son corps dans un lieu saint, voire même dans la hutte d'un mangeur de chien (1) : une fois que la Connaissance est acquise, on est devenu un jnanin (cf. shloka III-20), un Connaisseur de Brahman, libéré de toutes les impressions latentes liées à son karma (2).
V-102. La cause de la servitude humaine réside dans les constructions mentales; il suffit de les abandonner. La libération survient comme conséquence de l'absence de toute construction mentale; il suffit de pratiquer le renoncement avec intelligence. V-103. Au milieu d'objets qui entrent en contact avec tes organes sensoriels, sois vigilant, évite perpétuellement et systématiquement toute construction mentale à leur propos. V-104. Ne succombe pas aux objets ! Ne t'identifie pas non plus à tes organes sensoriels ! En renonçant à toute construction mentale, identifie-toi à ce qui reste. V-105. S'il est une chose, même moindre, qui continue de te plaire, tu es encore et toujours asservi à la vie dans la matière; si rien ne te plaît vraiment plus, alors indéniablement tu es libéré, ici et maintenant. V-106. Parmi la multitude incalculable d'objets, animés ou inanimés, depuis le simple brin d'herbe jusqu'aux corps vivants, qu'il n'y en ait aucun qui te procure du plaisir ! V-107. En l'absence du sens de l'ego comme de sa négation, ce qui demeure, à la fois existant et inexistant, et qui reste sans attachement, toujours égal à soi-même, pur, au superlatif de ce mot, et inébranlable – c'est cela qu'on désigne par le Quatrième état, Turiya. V-108. Cette identité inébranlable à soi-même, superlativement pure, cet état de quiétude du libéré-vivant, ce statut de spectateur de ce qui n'est pas la vie dans la matière, c'est cela, le Quatrième état, Turiya. V-109. Ce n'est ni la veille ni le rêve, car il n'est nulle place pour les constructions mentales. Ce n'est pas plus le sommeil profond, car nulle inertie ne concourt à cet état. V-110. Le monde, en sa nature propre, est dissous, et c'est ainsi que s'est levé le Quatrième état pour ceux qui ont conquis la paix et l'éveil comme il se doit; pour celui qui n'a pas encore atteint l'éveil, le monde demeure sans changement, en sa nature propre de multiplicité. V-111. Quand le sens de l'ego a cédé, que domine l'équanimité et que le mental est désintégré, s'ensuit alors le Quatrième état. V-112. La répudiation de l'objet et du multiple, telle est la doctrine des Écritures qui entraîne la rencontre avec l'Esprit. Il n'est ici ni nescience (avidya, cf. shloka I-26), ni Maya (cf. shloka IV-33); c'est Brahman, le serein, l'inépuisable. V-113. On est gagné à coup sûr par la sérénité du ciel dégagé de l'Esprit, connu en tant que Brahman, dont l'essence est quiétude et équanimité, en qui resplendissent tous les pouvoirs. V-114. Abandonne toute chose, unis-toi à cet immense silence, ô toi qui es sans souillures ! Plonge-toi dans le Nirvana (cf. shloka I-19), élève-toi au-dessus des ratiocinations, avec un esprit au mental dompté et à l'intellect mis en sourdine. V-115. Avec un esprit serein, installe-toi à demeure dans le Soi, tel un sourd-aveugle-muet, l'esprit orienté intérieurement, superlativement pur, débordant de sagesse. V-116. Ô deux fois né, accomplis les gestes quotidiens tout en restant en sommeil profond durant l'état de veille. Ayant intérieurement renoncé à tout, agis extérieurement en fonction des circonstances. V-117. L'existence du mental en soi seule est souffrance; l'abandon du mental en soi seul est félicité. Aussi, par la non-connaissance des objets ambiants, affine ta conscience dans l'espace céleste de l'Esprit. V-118. Constatant que le beau ou le laid demeurent à jamais, tels des rochers, inamovibles – de cette façon, par nos propres efforts, pouvons-nous nous rendre maîtres de notre vie dans la matière (1).
V-119. Ce qui fut occulté dans le Védanta (1), l'enseignement des époques révolues, ne devrait pas être communiqué à celui qui ne s'est pas encore établi dans la paix; non plus qu'à celui qui n'est ni un fils, ni un disciple.
V-120. Quiconque étudie cette Upanishad d'Annapurna sous la bénédiction de son instructeur spirituel, deviendra à coup sûr un Jivanmukta, un libéré-vivant, et par ses propres efforts il réalisera complètement Brahman. Telle est l'Upanishad.
Om ! Ô Dieux, puissions-nous entendre de nos propres oreilles ce qui est propice; Om ! Que la Paix soit en moi ! Ici se termine l'Annapurnopanishad, appartenant à l'Atharva Véda.
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