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UPANISHADS DU RENONCEMENT

ParamaHamsa Parivrajaka Upanishad

Upanishad de l'ascète devenu Cygne suprême


Traduite et annotée par M. Buttex
D'après la version anglaise du Prof. A. A. Ramanathan
Publiée par The Theosophical Publishing House, Madras

Notes préliminaires : PARIVRAJAKA : moine errant, renonçant, ascète. Cf. sannyasin.

             PARAM(A)HAMSA : « Cygne suprême » - épithète attribuée aux divinités majeures, mais aussi à de grands sages, ou à tout être ayant atteint à la plus haute réalisation spirituelle. Dans le contexte des Upanishads et des enseignements postérieurs de l'Advaita Vedanta, ce terme désigne l'Atman, le Brahman, et le Soi pleinement réalisé. L'image du cygne (ou oie sauvage, Anser Indicus) fut choisie du fait que cet oiseau a la capacité de séparer le lait de l'eau, ce qui en fait un symbole tout trouvé de celui qui a séparé l'irréel du Réel, l'obscurité de la Lumière, et la mortalité de l'Immortalité, s'étant dans sa propre personne séparé de tout ce qui n'est pas la Divinité suprême, et ayant totalement fusionné avec elle, devenant ainsi une incarnation vivante de la Divinité manifestée au sein de l'humanité. C'est aussi la catégorie supérieure de renonçants (sannyasin), devenus adeptes (ParamaHamsa) – planant haut au-dessus du monde ordinaire, se dirigeant droit vers le but : la libération en Brahman.

 

Om ! Ô Dieux, puissions-nous entendre de nos propres oreilles ce qui est propice;
Puissions-nous voir de nos propres yeux ce qui est propice,
Ô Vous, dignes de vénération !
Puissions-nous jouir de notre vie jusqu'au terme alloué par les Dieux,
Leur adressant des louanges, avec notre corps bien ferme sur ses membres !
Qu'Indra le glorieux nous bénisse !
Que Surya (le Soleil) omniscient nous bénisse !
Que Garuda, le tonnerre qui foudroie le mal, nous bénisse !
Que Brihaspati nous octroie le bien-être !


Om ! Que la Paix soit en moi !
Que la Paix gagne mon environnement !
Que la Paix soit en les forces qui agissent sur moi !

 

             1. Un jour, le dieu Brahma s'approcha de son père, AdiNarayana (1), l'Être suprême, lui présenta ses hommages et Lui demanda : « Seigneur, de Ta bouche nous avons entendu les directives concernant les castes et les diverses étapes de vie (2), nous les connaissons et les comprenons. Maintenant je désire connaître les caractéristiques du moine mendiant ParamaHamsa. Qui est habilité au renoncement ? Qu'est ce qui caractérise un moine mendiant ? Qui est un ParamaHamsa ? En quoi est-il un mendiant ? Je te prie de m'exposer clairement tout ceci. »

1 Adi : 1) le premier, le primordial; 2) première causalité suprême, qui a engendré les 12 nidanas.
Narayana : « Reposant sur les eaux », est l'aspect de Vishnu endormi, lors d'une résorption de l'univers (pralaya) en son état informel, l'Océan causal. Les restes de la manifestation se sont coagulés pour former le serpent Shesa, qui sert de couche au dieu, devenu « le Seigneur du Non-manifesté ». Dans d'autres contextes, en tant que nom de Brahma, Narayana signifie « Demeure du Savoir ».
2 Ashrama : « étape de l’existence » - L'individu évolue et mûrit en 4 étapes majeures : 1) brahmachari « l'étudiant », de l'enfance jusqu'à la fin des études, soit de 12 à 24 ans; 2) grihastha « le maître de maison », l'homme marié, qui a établi son propre foyer et doit subvenir aux besoins de sa famille, soit de 24 à 48 ans; 3) vanaprastha « l'habitant des forêts », l'homme mûr, ayant établi ses enfants, qui se dépouille progressivement de son identité sociale pour se consacrer à l'étude spirituelle, soit de 48 à 72 ans; 4) sannyasin « le renonçant », à partir de 72 ans, qui abandonne définitivement la vie sociale, et se consacre entièrement à la vie spirituelle.
Les étapes 1 et 2 sont incontournables, les étapes 3 et 4 ne sont pas « obligatoires » mais fortement conseillées car reflétant au mieux l'ordre naturel universel (cf. dharma). Enfin, les étapes 1 et 2 constituent le pravritti marga, « le chemin qui tourne en se rapprochant », le chemin d'extériorisation de soi, par la double force du désir et de l'ambition; les étapes 3 et 4 constituent le nivritti marga, « chemin qui tourne en s’éloignant », le chemin d'intériorisation de soi, par la double force de l'introspection et du renoncement.

              Le Seigneur AdiNarayana lui répondit ceci : « Est habilité au renoncement l'homme avisé qui s'est attelé à la tâche ardue d'étudier les enseignements sacrés auprès d'un instructeur fiable; qui a compris que c'est au prix de gros efforts que l'on récolte la félicité en ce monde et dans le suivant; qui a compris la nécessité de repousser comme des impuretés les trois désirs principaux (richesses, épouse et progéniture), les trois imprégnations antérieures (1), le sens de l'ego (2) et l'égoïsme; qui a accompli sa période d'études et de célibat (brahmachari), indispensable pour suivre la voie qui mènera un jour à la libération, et qui s'est ensuite établi comme maître de maison (grihastha); qui, à la fin de cette étape de maître de maison, a opté pour la “vie en forêt” (vanaprastha); après quoi, il peut renoncer à la vie dans le monde (sannyasin). Ou alors, il peut renoncer à partir de l'une ou l'autre de ces trois étapes. Ou encore, qu'il soit ou non lié par des vœux, qu'il ait achevé ou non son cursus d'étudiant célibataire, qu'il ait cessé ou non d'entretenir un feu sacré [sur l'autel domestique – NdT], ou qu'il n'en possède pas – le jour même où l'enchantement du monde cesse pour lui, il peut prendre la voie du renoncement. Pour celui qui est insatisfait de toutes les affaires du monde, qu'il soit étudiant célibataire, maître de maison ou ermite des forêts, il lui suffit d'avoir l'assentiment de qui de droit (père ou mère, ou épouse, ou parents proches), sinon l'assentiment d'un condisciple ou d'un voisin.

1 Vasana : 1) acte de parfumer; 2) imprégnation; une sensation antérieure, devenue souvenir subconscient, qui peut susciter à l'occasion une vague impression, une émotion par association énigmatique (cf. “l'inquiétante étrangeté” ou le sentiment de “déjà-vécu”, chez Freud); 3) en mathématique, preuve, démonstration.
Un vasana est un faisceau ou agrégat de samskaras de caractère similaire. Ces samskaras sont les imprégnations que les désirs antérieurs (y compris dans des incarnations précédentes) ont laissé dans le mental, et qui agissent comme des réminiscences inconscientes, des pulsions innées. Au plan pratique, il est assez ardu de distinguer entre vasanas et samskaras, ils se chevauchent et s'interpénètrent constamment ! On distingue 3 types d'imprégnations innées : - loka vasana, qui infléchissent la renaissance dans tel ou tel monde; - shastra vasana, qui infléchissent l'attirance pour tel ou tel enseignement; - deha vasana, qui déterminent la préférence pour tel ou tel type de corps physique. Un vasana constitué donne un trait de caractère qui modèle inconsciemment les désirs et les habitudes, fournit les motivations et structure les tendances du comportement spontané.
En résumé, les empreintes-samskaras s'agglomèrent en complexes-vasanas qui structurent la psyché subconsciente et s'expriment en vrittis, ou idéations et états d'âme fluctuants.
2 Ahamkara (ou Aham Kriti) « le faiseur de Moi » : 1) le sens de l’ego, le sentiment du moi, l’ipséité; 2) le sens de séparativité égoïste qui fait que chaque être se pense comme une entité personnelle et indépendante.


             2. Certains spécialistes des codes de conduite prescrivent un sacrifice à Prajapati (1) pour le deux fois né (2) avant qu'il n'adopte le renoncement. Mais cette prescription n'est pas obligatoire. Il devra accomplir le sacrifice à Agni, le dieu du Feu. Car Agni représente l'énergie vitale, Prana (3). Ceci lui assurera un surcroît de force vitale. Puis il accomplira le sacrifice Traidhataviya (4), dont la divinité tutélaire est Indra. Par ce sacrifice, les trois fluides vitaux en lui, à savoir Sattva (la semence), Rajas (le sang) et Tamas (les humeurs sombres), sont renforcés, comme durcis au feu. Ayant accompli les offrandes sacrificielles selon les règles, il inhalera le feu sacré, tout en récitant le mantra suivant :
              “Ô Agni, Ta source est l'énergie vitale; Tu nais au moment le plus propice, Tu développes Ta splendeur lumineuse. Tu connais l'Être suprême, origine absolue de tout ! Puisses-Tu retourner te fondre au sein de Prana, source de Ta splendeur ! Puisses-Tu augmenter notre richesse de la Connaissance transcendante !”
              En récitant cet autre mantra, il inhalera le feu :
              “Voici la source du feu, c'est l'énergie vitale. Ô Agni, puisses-Tu retourner vers Prana, puisses-Tu retourner à Ta source ! Svaha ! Salutations !”

1 Prajapati : « le Seigneur des créatures, le Progéniteur » - épithète divine, notamment de Brahma, le Créateur, mais aussi de Shiva. Prajapati représente Virat, la moitié mâle de Brahma, le Créateur; il est le cosmos, mais aussi, en tant que démiurge, le maître de la faculté de reproduction chez les vivants. Au pl., les prajapatyah sont les progéniteurs des créatures, au temps des origines.
2 Dvija: “deux fois né” - membre d'une des 3 castes supérieures, qui a reçu le cordon sacré (yajnopavita) lors de la cérémonie d'initiation et d'investiture (upanayana). Cf. Samskara.
3 Prana : 1) souffle, respiration, vent; 2) principe de vie, vitalité, énergie, force. L’énergie vitale sous-jacente à toute la manifestation cosmique, individuelle et collective; cette énergie remplit 5 fonctions : - prana : l’appropriation, l'ascension (inspiration); - apana : l’expulsion, la descente (expiration); - vyana : la distribution et la circulation (rétention du souffle); - udana : l’émission de sons; l'assimilation des énergies matérielles en énergies subtiles; le processus de désintégration à la mort physique; - samana : l’assimilation des énergies subtiles transformées par udana (digestion et métabolisme de la nourriture).
4 Traidhataviya : sacrifice aux trois dhatus (les éléments originels), dont le dieu tutélaire est Indra, dieu védique de la foudre et des phénomènes atmosphériques. Il existe 5 dhatus, parfois 6, et il s'agit probablement ici des trois premiers éléments : Akasha (l'éther-espace), Anila (l'air), Tejas (le feu).

              Le deux fois né se procurera le feu sacré venant de l'autel domestique d'un brahmane érudit en Véda, et il en inhalera l'énergie à la façon décrite ci-dessus. S'il est affligé par la maladie ou n'a pas pu se procurer de feu sacré, il offrira ses oblations par l'eau. Car l'eau est sous la tutelle de toutes les divinités. En prononçant le mantra “J'offre cette oblation à toutes les divinités. Svaha ! Salutations !”, il tendra l'oblation et, en saisissant une petite portion préalablement mélangée à du ghee (beurre clarifié), il l'avalera, à son grand bénéfice.
Pour le Kshatriya (1) ou tout membre des autres castes non habilitées au renoncement, la règle est de rechercher la libération par la voie du courage : ainsi par l'affrontement de la mort sur le champ de bataille, ou par le jeûne prolongé jusqu'à la mort par inanition, ou par l'eau en s'immergeant totalement sans plus en ressortir, ou par le feu en entrant dans un bûcher, ou par l'épuisement en prenant le départ pour le grand voyage jusqu'au bout de ses forces. Pour celui qui est affligé d'une maladie grave, il est possible de pratiquer le renoncement par la pensée ou par la parole (en récitant des mantras). Telles sont les diverses voies du renoncement.

1 Kshatriya : le guerrier, l'homme politique, sur lequel repose la sécurité et la stabilité de l'État; membre de la 2ème caste (varna).


             3. Toute personne en bonne santé, qui désire adopter la voie du renoncement et se trouve dans une étape de vie adéquate, devra s'engager en son for intérieur par une affirmation cérémonieuse de foi et de fidélité (1), et accomplir le sacrifice universel, Viraja Homa (2), qui le dépouillera de ses obligations karmiques. Il inhalera le feu rituel afin qu'il demeure symboliquement dans son être. Il transmettra à son fils sa compétence au plan des affaires et de la vie dans le monde, ses connaissances en Véda, ainsi que les quatorze moyens d'action (3) sous son contrôle. S'il n'a pas de fils, il en fera la transmission à un disciple. S'il n'a pas de disciple, il en fera la transmission à son propre Atman (4). Puis il méditera sur Brahman comme étant identique à son Soi, en prononçant “Je suis Brahman (Aham Brahmasmi), Je suis le sacrifice”. La Mère des Védas, fondement de l'état de brahmane, incarnation de l'essence du Savoir, il devra L'évoquer dans l'eau sacrificielle, tout en psalmodiant trois proclamations rituelles “Om bhur bhuvah svah” (5), puis il évoquera ces proclamations dans les trois lettres A, U, M du Pranava Om (6). Il avalera une gorgée de cette eau sacrificielle, avec recueillement, et procédera à la coupe de sa touffe sacrificielle (7), cassera d'un coup sec son cordon sacré (8), jettera son vêtement à terre ou au fil de l'eau. Nu, il récitera de nouveau trois proclamations rituelles “Om bhur bhuvah svah”, avant de méditer sur la forme de son être; puis, de nouveau il récitera mentalement ou à voix haute le Pranava et les proclamations rituelles, en les séparant : “Om bhur ! Svaha !” “Om bhuvah ! Svaha !” “Om svah ! Svaha !” Enfin, il proclamera trois fois – à voix basse, à voix claire, puis à voix forte – la triple formule : “J'ai renoncé ! J'ai renoncé ! J'ai renoncé !”, méditera avec concentration sur le Pranava Om, puis lèvera sa main en déclarant “Que tous les êtres soient libérés de toute peur face à moi ! Svaha !” Alors, il prendra la route vers le nord, en méditant sur le sens des grandes formules (9) telles que “AHAM BRAHMASMI”, “TAT TVAM ASI”, et il s'avancera nu. C'est cela, entrer en renoncement.

1 Shraddha : 1) foi, confiance, dévotion, loyauté; 2) l'une des 6 vertus cardinales (satsampad) : foi sans faille en les Écritures (Shastras), en son Guru, en les anciens, et dévotion à leurs prescriptions morales qui ont pour but de nous mener à l'Atman et à la libération. Seul celui qui possède pleinement la vertu de Shraddha parviendra à réaliser Jnana, la connaissance intime de la Réalité spirituelle, mais il doit ne jamais douter de la valeur de l'enseignement.
2 Viraja Homa : « Homa (sacrifice) universel » - Offrande par le feu à Viraj, l'Être Cosmique, juste avant de prendre les vœux de renonçant (sannyasa), accompagnée de la requête suivante : que tous les êtres vivants que l'on rencontrera dorénavant nous fasse grâce des obligations karmiques que nous pourrions avoir envers eux, ce qui serait favorable à une liquidation rapide du karma en cours (prarabdha).
3 Karana : cause, raison; instrument, moyen.
Les moyens de connaissance et d'action (cf. indriyas), les instruments des sens internes et externes. La cause potentielle non-manifestée qui, en temps voulu, cristallise et produit un effet matériel visible; durant une période de dissolution cosmique (pralaya), la cause matérielle de la manifestation universelle, c-à-d. l'énergie cosmique, repliée sur elle-même, en état de suspens, simplement virtuelle.
4 Atman : « âme, principe de vie, esprit » - le Soi, le principe spirituel universel et immuable, qui est le substrat des individualités vivantes. L'Atman est le Soi éternel et universel, l’Âme suprême, l’Absolu, Brahman.
5 Vyahriti : « énonciation, proclamation » - Paroles prononcées rituellement; proclamation du nom des 7 mondes (lokas), ou du mantra “Om bhur bhuvah svah”, représentant respectivement la Terre, l'Atmosphère (ou monde intermédiaire) et les Cieux.
6 Pranava : « bourdonnement » - Le Son primordial, la syllabe mystique Om. On peut le percevoir comme un son bourdonnant, grésillant ou électrique, associé à notre propre système nerveux. Le méditant apprend à transmuter ce son intérieur en lumière subtile. Le Pranava est aussi connu comme son du nada-nadi shakti. Cf. nada, Om.
7 Shikha : « aigrette, toupet, crête » - 1) “touffe sacrificielle” qui est réservée lors de la tonsure du crâne, lors de l'initiation brahmanique; 2) selon la physiologie yoguique, le shikha est l'espace compris entre le brahmarandhra (orifice sur la fontanelle du crâne) et le dvadashanta, chakra situé 12 doigts au-dessus.
8 Yajnopavita : le cordon sacré, marque distinctive des brahmanes (qui se consacrent exclusivement à l'étude des Védas) et des ascètes (sannyasin), est donné lors d'une cérémonie d'initiation qui marque l'entrée dans la voie vers Brahman.
9 Mahavakyas : 1) grandes maximes védiques; quatre d'entre elles contiennent l'essence de la sagesse des Védas. Ce sont : « TAT TVAM ASI » (Toi aussi, tu es Cela); « AYAM ATMA BRAHMA » (Ce Soi est Brahman); « PRAJNANAM BRAHMA » (La conscience est Brahman), and « AHAM BRAHMASMI » (Je suis Brahman); 2) « La grande connaissance »; idée-force; aphorisme tiré des Écritures.

              Toute personne non habilitée à cette voie solennelle du renoncement devra tout d'abord réciter sa prière ususelle de maître de maison, suivie de cette invocation, qu'il fera précéder du Pranava Om : “Que tous les êtres soient libérés de toute peur face à moi ! Ojas, force lumineuse (1), accompagne-moi et protège-moi ! Tu es le foudre (vajra) d'Indra, qui tua le démon Vritra. Donne-moi ta bénédiction, détourne de moi toute négativité ! ” Cela accompli, il se munira du bâton de bambou et du bol, revêtira la ceinture, le pagne à nouer sur les reins et l'écharpe ochre décolorée. Il ira trouver un Maître fiable, se prosternera, et de sa bouche il recevra la transmission du Mahavykya “TAT TVAM ASI” (Toi aussi, tu es Cela) précédé du Pranava. Il adoptera pour vêtement le pagne rapiécé ou celui en écorce, ou encore la peau de daim; il évitera de faire ses ablutions au milieu de la foule des ghats le long des rivières, de monter des escaliers, de mendier sa nourriture auprès de la même maison. Il se baignera aux trois périodes prescrites, écoutera des exposés du Védanta, pratiquera le Pranava Om; il se maintiendra fermement sur la voie qui mène à Brahman, fusionnant son désir le plus lancinant avec l'Atman; se libérant du sens de l'ego, il s'établira dans le Soi; il abandonnera toute passion, colère, gourmandise, illusion, ivresse, rivalité, fierté mal placée, orgueil, égoïsme, intolérance, arrogance, désir, haine, jubilation, impétuosité, sens de la possession, etc., et les remplacera par la sagesse et le détachement; se détournant de l'argent et des femmes, conservant un esprit purifié, il approfondira les vérités enseignées par les Upanishads; il surveillera, avec une vigilance toute particulière, sa chasteté, sa non-possession, son innocuité totale et son honnêteté; maîtrisant ses sens, il ne sera affecté par rien qui provienne de l'intérieur ou de l'extérieur; il mendiera de quoi survivre, à la manière de la vache inoffensive, sans considération de caste, mais en excluant ceux qui sont réprouvés ou déchus.
              Voilà celui que l'on estime digne de parvenir à Brahman. Il restera serein face à la chance ou la malchance dans sa mendicité, en tout temps; il se nourrira comme l'abeille, butinant de maison en maison, avec ses mains comme assiette; il ne doit pas engraisser, mais au contraire devenir mince. Il se sentira devenir Brahman. À chaque localité, il ira présenter son hommage à l'instructeur spirituel local. Il lui faudra, bien ferme dans son corps et son maintien, pérégriner en solitaire durant les huit mois sans pluies, sans prendre un compagnon de route.

1 Ojas : 1) force, vitalité, éclat, splendeur; 2) forme la plus haute de l’énergie chez l’être humain.

              Lorsqu'il aura atteint à un détachement suffisant, il pourra devenir un ascète Kutichaka, Bahudhaka, Hamsa ou ParamaHamsa (1). Récitant les mantras de circonstance, il jettera dans les eaux d'une rivière sa ceinture, son pagne, son bâton et son bol, et poursuivra sa route entièrement nu. Il séjournera une nuit dans un village, trois nuits dans un lieu saint, cinq nuits dans une cité, et sept nuits dans le kshettar (2) d'un centre de pèlerinage. Il sera sans domicile fixe, mais résidera dans son mental stabilisé; il n'ira pas rechercher la chaleur des foyers, il sera libéré des émotions; il rejettera les rituels comme les non-rituels; il recevra la quantité d'aumônes de nourriture suffisante à sa subsistance, sans plus se soucier qu'une vache du trop ou du trop peu; aux points d'eau, ses mains seront son bol, et un coin libre, à l'écart du va-et-vient, sera sa couche nocturne. Il abandonnera toute notion de gain ou de perte, il ne s'intéressera qu'à déraciner en lui les bonnes actions autant que les mauvaises; il dormira à même le sol, ne se rasera plus, et ne sera plus tenu de se fixer à un endroit durant les quatre mois de mousson; profondément immergé dans la méditation, il éprouvera de l'aversion pour les biens matériels, les femmes et la vie des cités; sous l'apparence d'un insensé, il jouira d'un esprit parfaitement sain, allant dépouillé des signes distinctifs [du sannyasin] et indépendant de tout code de conduite spécifique; il ne rêvera plus, jour et nuit seront en continuité pour lui, sa conscience n'étant que pure attention au sentier de la méditation sur Brahman, qui se déroule au sein du Pranava Om, outil d'investigation du Soi absolu. Cet être qui a abandonné son corps pour prendre refuge dans le renoncement, c'est lui le Cygne suprême, le moine mendiant ParamaHamsa. »

1 Kutichaka : « qui a chassé l'erreur » - premier stade de la vie d'ascète, de moine errant. Les trois autres stages sont Bahudhaka (qui a chassé la diversité), Hamsa (Cygne) et ParamaHamsa (Cygne suprême).
2 Kshettar : lieu d’accueil pour les pèlerins.


             4. Le dieu Brahma demanda alors : « Seigneur, qu'est le Pranava en Brahman ? » Le Seigneur AdiNarayana répondit : « Le Pranava en Brahman est composé de seize syllabes (1), et se réfracte sur quatre niveaux dans chacun des quatre états de conscience (2).
              L'état de veille se subdivise en veille vigilante (jagrat-jagrat), veille subtile (jagrat-svapna), veille causale (jagrat-sushsupti) et veille transcendante (jagrat-turiya).
              Le rêve se subdivise en rêve vigilant (svapna-jagrat), rêve subtil (svapna-svapna), rêve causal (svapna-sushupti) et rêve transcendant (svapna-turiya).
              Le sommeil profond se subdivise en sommeil vigilant (sushupti-jagrat), sommeil subtil (sushupti-svapna), sommeil causal (sushupti-sushupti) et sommeil transcendant (sushupti-turiya).
              La conscience transcendante se subdivise en transcendantal vigilant (turiya-jagrat), transcendantal subtil (turiya-svapna), transcendantal causal (turiya-sushupti) et transcendantal absolu (turiya-turiya).

              [L'Upanishad envisage maintenant l'omniprésence et l'individualisation par fragmentation du Soi universel, qui dans ce processus apparaît comme une quaternité : Vishva (Totalité universelle), Taijasa (Luminosité), Prajna (Sagesse Toute-connaissante) et Turiya (Transcendance absolue). Là aussi, chaque membre est une quaternité. On a donc une quaternité de quaternités, soit les seize unités du Pranava en Brahman - NdT]
              Dans l'état de veille du Soi omniprésent et individualisé (Vyashti - 3), on trouve une quaternité en Vishva, la Totalité (4), à savoir la Totalité absolue (Vishva-Vishva), la Totalité lumineuse (Vishva-Taijasa), la Totalité toute-connaissante (Vishva-Prajna) et la Totalité transcendante (Vishva-Turiya).
              Dans l'état de rêve du Soi omniprésent et individualisé, on trouve une quaternité en Taijasa, la Luminosité (5), à savoir la Luminosité universelle (Taijasa-Vishva), la Luminosité absolue (Taijasa-Taijasa), la Luminosité toute-éclairante (Taijasa-Prajna) et la Luminosité transcendante (Taijasa-Turiya).
              Dans l'état de sommeil profond du Soi omniprésent et individualisé, on trouve une quaternité en Prajna, la Sagesse (6), à savoir la Sagesse universelle (Prajna-Vishva), la Sagesse lumineuse (Prajna-Taijasa), la Sagesse absolue (Prajna-Prajna) et la Sagesse transcendante (Prajna-Turiya).
              Dans l'état de conscience transcendante du Soi omniprésent et individualisé, on trouve une quaternité en Turiya, la Transcendance (2), à savoir la Transcendance universelle (Turiya-Vishva), la Transcendance lumineuse (Turiya-Taijasa), la Transcendance toute-connaissante (Turiya-Prajna) et la Transcendance absolue (Turiya-Turiya).
              Ce sont là, dans leur ordre respectif, les seize états du Soi universel.

              [Enfin l'Upanishad envisage les seize unités sonores du Pranava en Brahman - NdT]
              Dans la lettre A du Om, il y a l'état de veille en la Totalité universelle (Jagrat-Vishva);
              dans la lettre U, il y a l'état de veille en la Luminosité (Jagrat-Taijasa);
              dans la lettre M, il y a l'état de veille en la Sagesse (Jagrat-Prajna);
              dans la demi-lune (7), il y a l'état de veille en la Transcendance (Jagrat-Turiya);
              dans le bindu (8), il y a le rêve en la Totalité universelle (Svapna-Vishva);
              dans le nada (9), il y a le rêve en la Luminosité (Svapna-Taijasa);
              dans le son qui est le Temps (Kala), il y a le rêve en la Sagesse (Svapna-Prajna);
              dans le son qui est par-delà le Temps (Kalatita), il y a le rêve en la Transcendance (Svapna-Turiya);
              dans le son qui est la paix (Shanti), il y a le sommeil profond en la Totalité universelle (Sushupta-Vishva);
              dans le son qui est par-delà la paix (Shantyatita), il y a le sommeil profond en la Luminosité (Sushupta-Taijasa);
              dans le son qui est l'absorption extatique (Unmani -10), il y a le sommeil profond en la Sagesse (Sushupta-Prajna);
              dans le son qui est la fixité extatique (Manomani -11), il y a le sommeil profond en la Transcendance (Sushupta-Turiya);
              dans le son qui est la forteresse du Soi (Puri), il y a la conscience transcendante en la Totalité universelle (Turiya-Vishva);
              dans le son qui est le Verbe subtil de Brahma (Madhyama -12), il y a la conscience transcendante en la Luminosité (Turiya-Taijasa);
              dans le son qui est la Vision (Pashyanti -12), il y a la conscience transcendante en la Sagesse (Turiya-Prajna),
              dans le son qui est le Suprême (Para -12), il y a la conscience transcendante en son absolu (Turiya-Turiya).

              Les quatre niveaux de l'état de veille, Jagrat, sont évoqués par la lettre A, les quatre niveaux de l'état de rêve, Svapna, sont évoqués par la lettre U, les quatre niveaux de l'état de sommeil profond, Sushupti, sont évoqués par la lettre M, les quatre niveaux de la conscience transcendante, Turiya, sont évoqués par la demi-lune, Ardha-Matra.
              Tel est le Pranava de Brahman. C'est par lui que Le vénèrent les Cygnes suprêmes (ParamaHamsa), les Transcendants absolus (Turiyatita) et les fous de Félicité (Avadhuta13). Par lui Brahman est illuminé. Telle est la libération dans l'état désincarné (Videha-mukti14). »

1 Matra: 1) très petite unité de temps (seconde), également unité phonétique; 2) les lettres de l'alphabet, et leur prononciation, également unité syllabique et/ou graphique.
2 Les 3 états de conscience usuels : veille (jagrat –la conscience se meut sur le plan physique), rêve (svapna – la conscience se meut sur le plan subtil) et sommeil profond (sushupti – la conscience s'est retirée dans le corps causal); par la pratique spirituelle, se développe Turiya, “le quatrième”, état transcendantal qui, à la fois combine et outrepasse veille, rêve et sommeil profond, et constitue le substrat de ces 3 états. C'est donc un état d'unité avec la Divinité, état de pure conscience transcendante, caractéristique du samadhi absolu.
3 Vyashti : objet individuel, partie d'un tout; division, dispersion, éparpillement; multiplicité.
4 Vishva : « tout, la totalité, l'univers » - l'Esprit de l'univers manifesté, la Totalité universelle.
5 Taijasa : « le Lumineux, l'Igné » - le Soi qui est le support du corps subtil manifesté dans l'état de rêve, svapna, ou la conscience subtile du jiva lorsqu'il rêve.
6 Prajna : 1) jugement et intelligence; 2) la sagesse, en tant qu'intelligence toute-inclusive; par extension, le Soi (Atman) tel qu'expérimenté dans le sommeil profond (sushupti); 3) la maîtrise de la Sagesse et de la Connaissance.
7 Ardha-Matra : 1) demi-syllabe ou demi-mètre; 2) au-dessus du Om, est cette demi-lune qui représente le son « mmmmmm... » de l'Om à 3 ou 4 unités phonétiques (matras), psalmodié longuement et résonant encore plus longuement dans les corps subtils.
8 Bindu : C'est le point situé à l'extrémité supérieure de la syllabe Om, où il symbolise Turiya, le quatrième état, ouvert par la vibration sonore (nada) qui prolonge le chant du Om. On peut aussi le considérer comme le point-semence qui a donné naissance à l'Omkara subtil dont on fait l'expérience dans la méditation.
9 Nada : « le son, la vibration sonore; le ton (échelle musicale) » - Le son mystique intérieur, entendu durant la méditation; le son primordial, la première vibration dont a émané la Création; la manifestation première de l'Absolu non-manifesté; Cf. Omkara, ShabdaBrahman. Parfois utilisé comme synonyme de Om, tel qu'expérimenté intérieurement durant la méditation. Cf. Glossaire pour plus ample information.
10 Unmani : « au-delà du penseur » (de ut-manas) - 1) état de totale absorption dans l'Esprit suprême, synonyme de samadhi, l’état de conscience le plus élevé selon le Raja Yoga; 2) exciter, mettre hors de soi.
11 Manomani : mano-manas : « fixité du penseur » - synonyme de samadhi.
12 ShabdaBrahman : le Verbe de Brahman, le Son primordial, le Pranava Om de Brahman.
Le Shabda présente quatre niveaux de perfection, accessibles en fonction de l'épanouissement spirituel du méditant, et correspondant aux quatre niveaux d'existence ainsi qu'aux quatre états de conscience : 1) Vaikhari, « parole articulée », représente la conscience au plan physique, ou jagrat, l'état de veille; 2) Madhyama, « moyen, intermédiaire », représente la conscience au plan mental, ou svapna, l'état de rêve; 3) Pashyanti, « la vision », représente la conscience au plan intellectuel, ou sushupti, l'état de sommeil profond; 4) Para, « suprême » représente la conscience transcendante, ou turiya, l'état transcendantal.
13 Avadhuta : « écarté, rejeté, balayé par le vent » - une catégorie de renonçants, définitivement immergés dans la suprême Félicité, totalement oublieux du monde. Cf. sannyasin.
14 Videha Mukti : la libération désincarnée, où l'on perd conscience de son corps, qui peut être obtenue tout en restant vivant, ou post mortem ; s’oppose à jivan mukti, la libération où l'on garde conscience de son corps, ou obtenue de son vivant, ante mortem.


             5. « Seigneur, comment est-il, celui qui est dépouillé de la touffe et du cordon sacrés et qui a abandonné toutes les activités du monde ? De quelle façon est-il uniquement dévoué à l'absorption en Brahman ? En quoi est-il un Brahmane ? » demanda le dieu Brahma. Le seigneur Vishnu (AdiNarayana) lui répondit : « Enfant ! Celui qui est parvenu à la connaissance de l'Atman non-duel, possède l'authentique cordon sacré. Son absorption méditative est l'authentique touffe sacrificielle. Cette activité (la méditation) est en soi la possession de l'anneau purificateur d'herbe sacrée (pavitra). Il est celui qui accomplit tous les actes, il est le Brahmane, il est profondément absorbé en Brahman, il est l'être de lumière (deva), il est le sage, il pratique la pénitence, il est le plus noble, il est supérieur à tous : sache-le, il est Moi. En ce monde, bien rares sont les moines mendiants devenus Cygnes suprêmes. S'il en est un, il est à jamais pur, seul il est le Purusha (1) que glorifient les Védas. Celui qui est devenu un grand être garde son esprit posé sur Moi. Et Moi aussi, Je demeure en lui. Il est à jamais comblé. Il est libéré des opposés, chaud et froid, bonheur et malheur, honneur et déshonneur. Il s'accommode de l'insulte et de la colère d'autrui. Il est libéré des six infirmités humaines (faim et soif, chagrin et illusion, vieillesse et mort) comme des six changements physiques (naissance, existence, croissance, transformation, déclin, mort). Sa liberté n'est pas bornée par la vieillesse, ou son contraire, la jeunesse. En dehors du Soi, il ne voit rien. Vêtu d'espace [c.-à-d. nu], il ne salue personne, ne prononce plus ni Svaha [formule de salutation aux dieux] ni Svadha [formule de libation aux ancêtres], ni ne prend congé des dieux puisqu'il ne les invoque plus; au-delà du blâme comme de la louange, il ne se sert plus des mantras ni des rituels, il ne médite sur aucun des dieux, mais uniquement sur la Divinité suprême; n'ayant plus aucun but ni absence de but, ayant cessé toute activité, il reste fermement établi en la Conscience suprême, qui est Existence-Conscience-Félicité absolues (2); purement conscient de la Félicité suprême de l'Un, il est en méditation perpétuelle sur le Pranava de Brahman. Il est Brahman, uniquement et purement; il est parvenu à la plénitude de son être. Tel est le moine mendiant devenu Cygne suprême, ParamaHamsa. »

1 Purusha : « homme, mâle, personne; héros; humanité » - 1) Le Principe psychique universel; s’oppose à Prakriti dans le système dualiste du Samkhya. Esprit et Matière, respectivement, mais aussi principes mâle et femelle, Purusha est la pure Conscience non-manifestée, par opposition à Prakriti, la nature naturante, l'énergie de la manifestation à travers laquelle les univers se déploient. 2) le véritable Moi, l'âme qui réside dans le corps physique; 3) la Conscience suprême, substrat de toutes les opérations de la substance, Prakriti. Il est alors synonyme d'Être Suprême, d'Âme Suprême ou universelle; Adi Purusha est la Personne-archétype, Parama Purusha est l'Être suprême, et Purushottama est le meilleur parmi les Purushas.
Par extension, notamment dans les Upanishads, Purusha se réfère à Brahman en tant qu'Homme Cosmique, « possédant mille têtes, mille yeux, mille jambes, incluant la Terre dans son corps, se diffusant dans toutes les directions, à l'intérieur de l'animé comme de l'inanimé » dit aussi le Rig Véda.
2 SAT CHIT ANANDA : Existence-Conscience-Félicité absolues, la triple caractéristique de la Réalité absolue, Brahman; terme traduisant la nature du Nirguna Brahman (le Brahman sans attribut), adopté par la Shruti et considéré comme concept essentiel et ultime par la philosophie Advaita.

              Ainsi s'achève l'Upanishad.

 

Om ! Ô Dieux, puissions-nous entendre de nos propres oreilles ce qui est propice;
Puissions-nous voir de nos propres yeux ce qui est propice,
Ô Vous, dignes de vénération !
Puissions-nous jouir de notre vie jusqu'au terme alloué par les Dieux,
Leur adressant des louanges, avec notre corps bien ferme sur ses membres !
Qu'Indra le glorieux nous bénisse !
Que Surya (le Soleil) omniscient nous bénisse !
Que Garuda, le tonnerre qui foudroie le mal, nous bénisse !
Que Brihaspati nous octroie le bien-être !


Om ! Que la Paix soit en moi !
Que la Paix gagne mon environnement !
Que la Paix soit en les forces qui agissent sur moi !

 

Ici se termine la ParamaHamsa Parivrajakopanishad, appartenant à l'Atharva Véda.

 

 

                                                                                                                                                                                                
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