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UPANISHADS DU YOGA

Nada-Bindu Upanishad

Upanishad de la Semence des sons

 

Traduite et annotée par M. Buttex
D'après la version anglaise de K. Narayanasvami Aiyar

 

Notes préliminaires - NADA : « le son, la vibration sonore; le ton (échelle musicale) » - À l'état séminal, le Verbe de Brahman (shabdabrahman) vibre sous une forme tripartite : bindu, nada et kala. Ces trois sons mystiques sont synthétisés par le son transcendant, également appelé le Son inaudible ou Paranada, qui est la vibration de l'éternité avant la création de l'univers. Cette vibration extraordinairement pure du Paranada émane d'un champ subtil qui échappe aux régions plus denses où commence de vibrer l'esprit humain dans son registre supérieur. Ce Paranada, en descendant vers les registres plus denses de la Manifestation, devient le Pranava, le Aum, et dans un registre encore plus bas, se transforme en nada, qui n'est pas un son unique mais un groupe de modulations sonores.
             Durant la méditation, on capte ce groupe de modulations sonores sur le versant interne du système nerveux, on le nomme alors nada-nadi shakti « le courant énergétique de sons subtils », que l'on entend ou sent vibrer à travers la tête et/ou le long de la colonne vertébrale comme un bourdonnement, équivalent au son du tampura, au vol planant d'un essaim d'abeilles, au bourdon dans le chant grégorien ou à la basse continue dans la musique ancienne. La concentration sur le son intérieur (qui est toujours une pluralité longuement modulée) en tant que pratique de contemplation (dhyana) se développe en trois degrés : nada upasana, « contemplation par le son », nada anusandhana « culture du son intérieur », et nada yoga « union par le son ».

             BINDU : « goutte, point, cellule germinative » - C'est le point situé à l'extrémité supérieure de la lettre Om, où il symbolise Turiya, le quatrième état, ouvert par la vibration sonore (nada) qui prolonge le chant du Om. On peut aussi le considérer comme le point-semence qui a donné naissance à l'Omkara subtil dont on fait l'expérience durant la méditation.

 

Om ! Que mon discours reflète et s'accorde à mon esprit;
Que mon esprit reflète mon discours.
Ô l'Unique, irradiant Ta propre splendeur, révèle-Toi à moi.
Que tous deux, discours et esprit, vous me transmettiez le Véda.
Que tout ce que j'ai entendu ne quitte jamais mon esprit.
Je réunirai et comblerai la différence entre le jour
Et la nuit, grâce à cette étude.
Je prononcerai ce qui est verbalement véridique;
Je prononcerai ce qui est mentalement véridique.
Puisse ce Brahman me protéger;
Puisse-t-Il protéger celui qui parle et enseigne, puisse-t-Il me protéger;
Puisse-t-Il protéger celui qui parle – Puisse-t-Il protéger celui qui parle.

Om ! Que la Paix soit en moi !
Que la Paix gagne mon environnement !
Que la Paix soit en les forces qui agissent sur moi !

 

 

 

             1. Si la syllabe sacrée Om est un oiseau, c'est un cygne. La lettre ‘A’ est son aile droite, la lettre ‘U’ comme ‘Upanishad’ est son aile gauche; la lettre ‘M’ est sa queue; et l'Ardha Matra (1) est censé représenter sa tête.

1 Ardha Matra : demi-mètre, unité de versification, et lettre composant une syllabe. En forme de coupe, l'Ardha Matra est la vibration prolongée du Om, qui ouvre la conscience à Turiya, l'état unitif avec le Soi, lequel est représenté par le point Bindu.
Le Om est simultanément une syllabe (=représentation graphique, dont les constituants sont 3 matras-lettres (A,U,M) + ½ matra-lettre+bindu) et un mantra (=psalmodie sur 3 sons (A,U,M) ou sur 4 sons (A,U,M,mmmmm...). Dans quelques shlokas suivants, les matras seront évoqués tantôt en tant que graphies, ou en tant que sons-vibrations, voire en tant qu'états mentaux. Le contexte n'est pas très clair, et une certaine ambiguïté flotte autour de ces symboles !

             2. Rajas et Tamas (1) sont ses pieds, depuis les griffes jusqu'à l'échine; Sattva (1) est son corps; le Dharma (2) est censé briller dans son œil droit, l'Adharma dans son œil gauche.

1 Gunas : Les 3 qualités ou modes d'être inhérents à l'univers phénoménal, à savoir Sattva, ou la qualité du bien, de lumière et calme; Rajas, ou la qualité d'activité, passion et agitation; Tamas, ou la qualité de ténèbres, inertie et illusion.
2 Dharma : Dérivé de la racine « dhri » = porter, soutenir, maintenir, dharma signifie religion, loi, mérite moral, rectitude, bonnes œuvres, code de conduite; ce qui est conforme à l’ordre, à la loi, au devoir, à la justice, dans leur plus haute acception. Cette notion, très large et complexe, est fondamentale à la pensée hindoue.
Adharma : (opposé ou négatif de dharma) – Pensées, paroles ou actes qui transgressent la Loi divine. L'iniquité, l'irréligion, le démérite.

             3. Le Bhuloka (1) se trouve dans ses pieds; le Bhuvarloka, dans ses genoux; le Suvarloka, dans ses reins; et le Maharloka, dans son nombril (sic!).

1 Loka : monde, plan d'existence et de conscience. La cosmologie hindoue en compte 14, dont 7 plans inférieurs ou infernaux qui concernent très peu les pratiquants spirituels.
Les 7 Mondes (saptaloka) se déroulent comment suit :
1) Satyaloka : Plan de la Réalité Absolue, aussi appelé Brahmaloka, correspondant au sahasrara chakra.
2) Tapoloka : Plan de l'Austérité (tapas), correspondant à l'ajna chakra.
3) Janaloka : Plan de la Créativité, correspondant au vishudda chakra.
4) Maharloka : Plan de la Grandeur Divine, aussi appelé Devaloka, monde des esprits angéliques, correspondant à l'anahata chakra.
5) Svarloka : Plan Céleste, correspondant au manipura chakra.
6a) Bhuvarloka : Plan du Mental Supérieur, correspondant au svadhistana chakra, et incluant le Pitri Loka, monde des ancêtres.
6b) Pretraloka : Monde des Défunts liés à la vie dans les 3 mondes (la vie terrestre), également inclus dans le Bhuloka, dont il est une réplique astrale.
7) Bhuloka : Plan de la Terre, correspondant au muladhara chakra.

             4. Dans son cœur se trouve le Janaloka; le Tapoloka, dans sa gorge, et le Satyaloka, au centre de son front, entre les sourcils (re-sic! Cet oiseau a décidément tout de l'anatomie humaine!)

             5(a). Il y a le Matra (ou Mantra) qui se trouve au-delà du Sahasrara aux mille pétales (le chakra coronal), et c'est lui qu'il faut maintenant expliquer.

             5(b)-6(a). Un adepte du Yoga qui chevauche le Cygne (1) n'est plus affecté par les influences karmiques, et les effets de dix crores (2) d'actes négatifs sont éradiqués.

1 Chevaucher le Cygne (le Om), c'est bien sûr pratiquer la contemplation sur le son intérieur, dans l'un de ses 3 degrés : cf. notes préliminaires.
2. Chiffre plus symbolique qu'arithmétique, un crore représente une dizaine de millions, ou un milliard.

             6(b)-7. Le premier Matra (ou Mantra) possède Agni comme Devata (divinité tutélaire); le second, Vayu; le troisième est resplendissant à l'égal de la sphère du Soleil; quant au dernier, l'Ardha Matra (cf. shloka 1), le sage sait qu'il appartient à Varuna, la divinité tutélaire des océans et des fleuves.

             8. Chacun de ces Matras possède trois parties (Kalas), dont l'ensemble s'appelle l'Omkara (1). Il faut les connaître au moyen de Dharana (2), en se concentrant sur les 12 Kalas, qui sont les variations des quatre Matras de base en trois Svaras ou intonations particulières.

1 Omkara : 1) le nom sacré Om, le Verbe, appelé aussi pranava; 2) la vibration primordiale.
Om est le nom de la Divinité suprême, et ce son est sacré entre tous, autant pour les hindouistes que pour les bouddhistes. La syllabe sacrée symbolise l’Absolu ou Brahman, résumant tout ce que l’homme peut concevoir à son sujet. Le Om est un mystère occulte, en tant que symbole tout-puissant de l'univers : comme le mot latin omne, le mot sanscrit Aum signifie « tout » et exprime les concepts d’omniscience, d’omniprésence et d’omnipotence sous sa forme pleine, Aum.
Utilisé comme mantra, Om est la syllabe mystique par excellence, et on la trouve en début et en fin de tout écrit sacré, où elle a une puissance d'affirmation analogue à “Oui, en vérité...”.
2 Dharana : concentration et totale attention du mental sur un point de son choix; 6ème stade du Raja Yoga.

             9-11. Le premier Matra est appelé Ghoshini, “à la riche sonorité”; le second, Vidyunmali (ou Vidyunmatra), “couronné par l'éclair”; le troisième, Patangini, “plaisir de l'envol”; le quatrième, Vayuvegini, “à la célérité du vent”; le cinquième, Namadheya, “qui a un nom”; le sixième, Aindri, “sacré pour Indra”; le septième, Vaishnavi, “de Vishnu”; le huitième, Sankari, “de Shankara (Shiva), le Dispensateur de félicité”; le neuvième, Mahati, “le grand”; le dixième, Dhriti (Dhruva), “fermement établi”; le onzième, Nari (Mauni), “le silencieux”; et le douzième, Brahmi, “de Brahma”.

             12. S'il se trouve qu'un méditant meure en pleine contemplation sur le premier Matra, il renaît alors comme empereur dans le Bharata varsha, le continent indien.

             13. Si c'est sur le second Matra, il sera dans sa prochaine vie un illustre Yaksha, génie des trésors souterrains; si c'est sur le troisième, il sera un Vidyadhara, un porteur de Sagesse; et si c'est sur le quatrième, il sera un Gandharva, un musicien céleste.

             14. S'il se trouve qu'il meure en pleine contemplation sur le cinquième Matra, l'Ardha-Matra (cf. shloka 1), il se réincarnera sur le monde lunaire, en tant que divinité réputée et glorifiée.

             15. Si c'est sur le sixième, il ira se fondre dans l'union à Indra; si c'est sur le septième, il atteindra le trône de Vishnu; si c'est sur le huitième, ce sera le trône de Rudra, le Seigneur de toutes les créatures.

             16. Si c'est sur le neuvième, il ira se réincarner dans le monde des Devas, le Maharloka (cf. shloka 3); si c'est sur le dixième, dans le monde de la Pensée créatrice, le Janaloka; si c'est sur le onzième, dans le monde abstrait de la Causalité, le Tapoloka; et enfin, si c'est sur le douzième, il atteindra au monde de la Réalité éternelle, le Brahmaloka.

             17. Cela qui se trouve au-delà de ces mondes, le ParaBrahman (1), hors d'atteinte de tous ces Matras, le Pur, l'Omniprésent, hors de portée des Kalas (les 12 variations – cf. shloka 8-9), l'à jamais Resplendissant à la source de tous les astres lumineux (jyotish) (2) – c'est Cela qu'il faut connaître.

1 ParaBrahman : L’Esprit (Brahman) suprême.
2 Jyotish : 1) lumière astrale; 2) astrologie; 3) lumière éblouissante, rayonnement divin; 4) “la lumière dans la tête”, rayonnant du sahasrara chakra.

             18. Quand la conscience s'émancipe des organes des sens et du mental (1) ainsi que des gunas (cf. shloka 2) et s'absorbe dans la contemplation, n'ayant plus d'existence séparée, plus d'activité mentale, l'assistance d'un guru devient nécessaire pour guider le disciple vers de nouveaux champs de conscience.

1 Antahkarana : « Anta = point ultime, limite finale - karana = organe des sens, instrument ou moyen d’action » - L'organe interne, doué de sens et de conscience, qui constitue l'ego individuel et possède 4 fonctions différentes, répondant chacune à un des termes suivants : buddhi, l'intellect; ahamkara, l'ego; manas, le mental instinctif, qui sont la triple expression de chitta, la conscience. Il est quintuple quand on lui adjoint chaitanya, la conscience supérieure.

             19. Pour le disciple chez qui la contemplation est devenue un engagement constant, qui s'y trouve totalement absorbé, il est alors bon de s'émanciper peu à peu de ses besoins corporels, de ses liens familiaux, et de suivre les préceptes du Yoga, évitant pour cela les contacts superflus avec la vie dans le monde.

             20. Quant à celui qui s'est émancipé des liens du karma et de l'existence en tant qu'entité individuelle distincte (jiva) (1), qui est ainsi devenu pure existence, il jouit de la Félicité suprême, il a atteint à l'état d'union avec Brahman, dans le plan du Brahmaloka (cf. shloka 3).

1 Jiva : L’individualité vivante, l’âme individuelle, dans son état de non-réalisation de son identité avec Brahman. Jivatman : Le Soi éternel, l’Atman qui réside en un jiva, le Témoin de la buddhi.

             21. Ô toi qui es intelligent, utilise ta vie à la connaissance de cette suprême Félicité, qui te permettra de subir l'intégralité de ton prarabdha karma (1) avec dignité, sans te plaindre.

1 Prarabdha karma : adj. signifiant « qui vient à maturité »; le prarabdha karma est le karma auquel nous devons notre corps physique actuel ainsi que nos données psychiques, et les grandes lignes de notre destinée. C'est donc, tout au long de notre vie, la partie du karma accumulé des vies antérieures qui manifeste ses fruits dans le présent, et qu’on ne peut éluder.

             22-23(a). Car, même après l'éveil de l'Atma-Jnana (1), le prarabdha karma continue son cours; mais il n'est plus ressenti (comme une donnée qui s'imposerait avec force dans la conscience, quoiqu'il continue de se dérouler – NdT) après l'aube de Tattva-Jnana (2), car le corps et toutes les notions dérivées sont apparus comme Asat (3), telles les choses entr'aperçues en rêve qui s'estompent puis disparaissent au réveil.

1 Atma Jnana : Connaissance spirituelle du Soi, l’Âme supérieure émanée de l’Esprit suprême, qui détermine la véritable sagesse, fondée sur la claire discrimination entre le Réel et l'irréel.
2 Tattva Jnana : Connaissance du Réel (par opposition à l'irréalité de Maya), en tant que la Vérité de Brahman (Sat-Chit-Ananda), laquelle fonde la certitude que la libération a été atteinte.
3 Asat : inexistant; irréel.

             23(b)-24. Cette portion du karma qui a été engendrée à partir de vies antérieures et que l'on nomme prarabdha, n'affecte plus le Tattva-Jnani, celui qui a atteint à la connaissance de la Vérité absolue, car il n'est plus de renaissance pour lui. Tout comme le corps que nous utilisons en rêve, son corps physique n'est pas réel.

             25(a). Mais alors, pourrait-on se demander, comment peut-il y avoir renaissance d'une chose qui n'est qu'illusoire ? Et comment une chose peut-elle posséder l'existence, alors même qu'aucune naissance n'y a présidé ?

             25(b)-26(a). De même que l'argile est la cause matérielle du pot que voici, de même, nous enseigne le Védanta, c'est l'Ajnana, la nescience fondamentale (1), qui est la cause matérielle de cet univers. Alors, dès lors qu'a cessé l'Ajnana, où donc est passé le cosmos ?

1 Ajnana : Ignorance; c'est le terme technique utilisé pour toute activité de la conscience qui ne relève pas de la connaissance de l'unité de l'Âme et du Brahman. Nescience.
Cette ignorance fondamentale est l'attribut premier et essentiel de Maya, la Grande Illusion, Shakti de Brahman se manifestant en tant qu’univers phénoménal.

             26(b)-27. Tout comme – sous le coup de l'illusion – on prend une corde pour un serpent, ainsi l'ignorant – sous le coup de son ignorance de Satya, la Vérité éternelle (1) – voit le monde autour de lui comme “existant pour de vrai”. Dès lors qu'on a reconnu qu'il s'agit d'un morceau de corde, l'idée illusoire du serpent s'évanouit.

1 Satya : « vérité » - 1) véracité, sincérité; 2) vérité ontologique (ce qui est – cf. rita); la Vérité éternelle.

             28-29(a). Ainsi, pour qui connaît ce substrat d'Éternité sous-jacent à la totalité universelle, l'univers est désormais synonyme de vacuité. Or, son propre corps fait partie de ce monde : où donc situerait-il son prarabdha karma ? En conséquence, on accepte ce terme “prarabdha karma” uniquement comme moyen d'éclairer les ignorants.

             29(b)-30. Puis, avec le temps, comme son prarabdha karma s'est épuisé, le yogi qui entend le son résultant de l'union du Pranava Om (cf. shloka 8) et de Brahman en tant que splendeur radieuse de l'absolue Plénitude, Cela qui possède et prodigue tout le bien, – ce yogi se met à briller de lui-même comme le soleil à l'éclaircie d'un ciel nuageux.

             31. Assis dans la posture Siddhasana (1) et pratiquant le mudra (2) de Vishnu, le disciple yogi doit entendre le son intérieur résonner en permanence dans l'oreille droite.

1 Siddhasana : « posture parfaite », une des postures de méditation dans le Hatha Yoga. Cf. Yoga Dipika, ill. 84: posture assise, jambes croisées à hauteur des chevilles, corps en repos, dos bien droit et l'esprit en éveil et alerte. Asana recommandé pour le pranayama et la méditation.
2 Mudra : 1) sceau; 2) une posture qui scelle hermétiquement; 3) position des mains faisant partie des exercices de Hatha Yoga et de méditation.

             32. Le son qu'il étudie ainsi le rend insensible à tous les sons extérieurs. Surmontant progressivement tous les obstacles, il entre en état de Turiya (1) dans les quinze jours qui suivent.

1 Turiya : «  le quatrième » - état transcendantal qui, à la fois combine et outrepasse veille, rêve et sommeil profond (jagrat, svapna et sushupti) et constitue le substrat de ces 3 états. C'est donc un état d'unité avec la Divinité, état qui se trouve au-delà des trois états de veille, sommeil profond et rêve, caractéristique du samadhi absolu.

             33. Dans les débuts de sa pratique, il entend à maintes reprises des sons forts. Ceux-ci s'allègent graduellement, montant la gamme et devenant de plus en plus subtils.

             34. Les sons sont d'abord ceux de l'océan, des nuages, de la timbale (percussion musicale) et des cataractes; dans l'étape intermédiaire, ceux du Mardala (instrument musical), de cloches et du cor.

             35. Dans l'étape finale, ceux des cloches tintinnabulantes, de la flûte, du Vina (instrument musical de la famille du luth) et des abeilles bourdonnantes. C'est ainsi qu'il entend des sons s'échelonnant sur une échelle ascendante de subtilité.

             36. Arrivé à l'étape où la grande timbale commence à se faire entendre, il doit s'évertuer à distinguer des sonorités de plus en plus subtiles, et elles exclusivement.

             37. Il peut faire basculer sa concentration des sons grossiers (1) aux sons subtils, et vice versa, mais il ne doit pas laisser son esprit se distraire vers les sons physiques environnants.

1 Ce sont les sons intérieurs forts, évoqués au shloka 33-34, lesquels peuvent être parfois très discordants, et désagréables, évoquant la déchirure du tissu éthérique. Ce sont les particules les plus grossières des tissus éthériques, devenues inutiles et entravantes, qui sont détruites. Prudence, patience et ferveur accrues sont alors requises.

             38. La conscience qui s'est habituée à se concentrer sur tel ou tel son intérieur, s'y fixe fermement et se laisse aisément absorber en lui.

             39. Devenant insensible aux impressions extérieures, la conscience s'unit au son aussi intimement que l'eau versée dans le lait, et devient rapidement absorbée en Chidakasha (1), l'espace éthéré où prédomine la pure conscience (2).

1 Chidakasha : substance subtile du mental.
2 Chit : a) l’Intelligence, la Conscience ou la Connaissance, absolue; la Conscience universelle; b) l’Âme, l’esprit, le principe de vie dans le jiva.

             40. Devenu indifférent à tous les objets, le yogi qui a contrôlé ses passions doit, au moyen d'une pratique continuelle, concentrer son attention sur le son qui détruit toute pensée.

             41. Ayant abandonné toutes pensées et s'étant libéré de toute activité, le yogi doit concentrer en permanence son attention sur ce son; alors, son mental tout entier (chitta) (1) devient absorbé en lui.

1 Chitta : Pensée. Étoffe ou matière mentale, substance inerte qui est la base et le réceptacle des perceptions et de la mémoire. Ici, c'est le mental compris dans son sens le plus étendu : a) contenu mental; b) substance de la pensée, de l’esprit.

             42-43(a). Tout comme l'abeille qui butine le suc des fleurs ne se soucie pas de leur odeur, ainsi le mental (chitta) qui est toujours absorbé par le son intérieur ne se languit plus des objets des sens, et semble captivé par la douce fragrance de Nada, le son, au point d'en avoir abandonné sa nature versatile.

             43(b)-44(a). Le serpent Chitta, captivé par l'écoute de Nada, se laisse totalement absorber par lui et, perdant conscience de toute autre donnée, se concentre exclusivement sur lui.

             44(b)-45(a). Nada, le son, est utilisé comme on le ferait d'un aiguillon pour maîtriser l'éléphant pris d'ivresse – à savoir Chitta, le mental qui sillonne de part en part ce jardin des délices que sont les objets des sens.

             45(b)-46(a). Il est utilisé comme on le fait d'un piège pour capturer le daim – à savoir Chitta. Il est aussi figuré tel un rivage face aux vagues de l'océan de Chitta.

             46(b)-47(a). Nada, le son, qui procède du Pranava Om , participe de par sa nature à la rayonnante splendeur de Brahman (1); la conscience est susceptible de s'absorber entièrement en lui; tel est le siège suprême de Vishnu (cf. shlokas 15 et 31).

1 Rappel de la note préliminaire : “Cette vibration extraordinairement pure du Paranada émane d'un champ subtil qui échappe aux régions plus denses où commence de vibrer l'esprit humain dans son registre supérieur. Ce Paranada, en descendant vers les registres plus denses de la Manifestation, devient le Pranava, le Aum, et dans un registre encore plus bas, se transforme en nada, qui n'est pas un son unique mais un groupe de modulations sonores.”

             47(b)-48(a). Le son existe pour la conscience, jusqu'à ce qu'apparaisse la volonté comme conception créatrice dans l'Akasha (Akasha-Sankalpa) (1). Au-delà de cette étape, se trouve le Parabrahman (cf. shloka 17) de pur silence (sans son, ashabda), autrement dit le Paramatman (2).

1 Akasha : « espace, éther » - Le milieu spirituel dans lequel la manifestation se déploie. Principe de la matière ultra-subtile qui est le substrat de l’univers. C'est l'un des cinq éléments-racines, à partir des multiples combinaisons desquels toute la Création a opéré. Cf. bhuta et les 36 tattvas.
Sankalpa : volonté, pensée conceptuelle.
2 Paramatman ou Paratman : Le Soi suprême; synonyme de ParaBrahman, l’Esprit ou l'Être suprême.

             48(b). Manas, le mental instinctif (1), est coexistant au son et cesse là où cesse celui-ci; là où a cessé le son, se trouve l'état nommé Unmani de Manas, dans lequel l'être se tient au-dessus de toute conscience via le mental.

1 Manas : le mental, l'esprit individuel, caractérisé par le doute/l'ignorance (faculté mentale de délibération), et dont le fonctionnement est purement instinctif; c'est l'une des 4 fonctions de l’organe interne (antahkarana), lequel comprend également buddhi, ahamkara ou ahamkriti, et chitta.
2 Unmani : « au-delà du penseur » - état de totale absorption dans l'Esprit suprême, synonyme de samadhi, l’état de conscience le plus élevé selon le Raja Yoga.

             49(a). Le dernier son a été absorbé dans l'Akshara (1), l'Indestructible, et l'état de pur silence (sans son, ashabda) est le trône du Suprême.

1 Akshara : « immobile, immuable » - 1) L'Immobile, l'Immuable, attributs de l'Être suprême; 2) les syllabes.

             49(b)-50(a). Le mental qui, de pair avec le travail sur l'énergie vitale et le souffle (pranayama), a vu ses liens karmiques détruits peu à peu par la concentration perpétuelle sur Nada, le son, est absorbé dans l'Unique, le Pur. Il n'y a aucun doute à ce sujet.

             50(b)-51(a). D'innombrables myriades de Nadas et bien plus de Bindus (1) – tous sont absorbés par le Pranava qui mène à Brahman.

1 Bindu : cf. note préliminaire. Ici, c'est la plénitude silencieuse où mène la vibration finale prolongée du Om, qui est désignée.

             51(b)-52a). Affranchi de tous les états comme de toutes les pensées, aussi subtiles soient-elles, le yogi demeure tel un cadavre. Il est un libéré, Mukta. Il n'y a aucun doute à ce sujet.

             52(b). Après cela, à aucun moment il ne sera susceptible d'entendre de nouveau les sons de la conque ou ceux du Dundubhi (grande timbale).

             53. Le corps de celui qui est en état d'Unmani, la totale absorption (cf. shloka 48b), est aussi peu sensible qu'un morceau de bois, il ne ressent ni chaleur ni froid, ni joie ni souffrance.

             54. La conscience globale (Chitta) (1) du yogi qui a abandonné les différenciations telles qu'une réputation bonne ou mauvaise, se tient en Samadhi (2), bien au-dessus des trois états du mental (3).

1 Chitta : cf. shlokas de 41 à 46(a).
2 Samadhi : état d’union avec le Dieu personnel (Ishvara) ou d’absorption dans le Dieu impersonnel (Atman ou Brahman), accompagné d‘un sentiment de joie et de paix indicibles. C'est la 8ème et dernière étape du Yoga. On distingue 2 degrés de samadhi: - le savikalpa samadhi, où l’aspirant conserve le sentiment de dualité; - le nirvikalpa samadhi, où toute différenciation est exclue.
3 Turiya : cf. shloka 32.

             55. Désormais libéré de la nécessité d'alterner veille et sommeil – avec et sans rêves, il est parvenu à sa nature authentique.

             56. Quand la vision spirituelle est fixée fermement, sans reposer sur aucun objet, quand la respiration (Prana) s'amenuise et demeure quasi imperceptible, sans aucun effort de la part du yogi, et quand la conscience globale (Chitta) reste pleinement vigilante, sans aucun objet en guise de support, alors le yogi a pris la forme de la résonance intérieure du Pranava qui est Brahman.

             Tel est l'enseignement secret.

 

Om ! Que mon discours reflète et s'accorde à mon esprit;
Que mon esprit reflète mon discours.
Ô l'Unique, irradiant Ta propre splendeur, révèle-Toi à moi.
Que tous deux, discours et esprit, vous me transmettiez le Véda.
Que tout ce que j'ai entendu ne quitte jamais mon esprit.
Je réunirai et comblerai la différence entre le jour
Et la nuit, grâce à cette étude.
Je prononcerai ce qui est verbalement véridique;
Je prononcerai ce qui est mentalement véridique.
Puisse ce Brahman me protéger;
Puisse-t-Il protéger celui qui parle et enseigne, puisse-t-Il me protéger;
Puisse-t-Il protéger celui qui parle – Puisse-t-Il protéger celui qui parle.

Om ! Que la Paix soit en moi !
Que la Paix gagne mon environnement !
Que la Paix soit en les forces qui agissent sur moi !

 

Ici se termine la Nadabindopanishad, appartenant au Rig Véda.

 

 

                                                                                                                                                                                                
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