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PRALAYA, l'au-delà du Temps


De l'extinction individuelle (Moksha et Nirvana)
à l'extinction universelle (Pralaya)

 

               La logique du temps est diamétralement opposée entre l'Occident et l'Occident, à tel point que toute dialectique entre les deux schémas touche vite à ses limites. Occidentaux, nous baignons dans un schéma linéaire du temps : Alpha et Oméga, sur le versant religieux, Big Bang et spéculations inabouties sur la fin éventuelle de l'univers, sur le versant scientifique. Les Orientaux ont toujours affirmé une conception cyclique du temps, lequel est régulièrement rétracté, puis de nouveau déployé, à l'image de tous les cycles naturels, à l'échelle des humains comme à celle du système solaire qui, dans la figuration hindoue de l'univers, représente le cosmos (à la différence que leur représentation inclut non seulement le plan physique, comme dans notre vision scientifique, mais d'autres plans subtils et spirituels). Signalons que la notion de cosmos, tel que nous le considérons à notre époque avec toutes les données récoltées par l'investigation astronomique, ne figure nulle part dans la représentation hindoue de l'univers.
               Une particularité saisissante du schéma temporel non-linéaire, donc cyclique, est la possibilité, pour l'être humain et les êtres soumis comme lui au processus d'évolution spirituelle, de pouvoir à tout moment accéder au point de dissolution, qui n'est pas une valeur mathématique inscrite à la fin d'un déroulement linéaire. Ce point de dissolution est présent à n'importe quel degré de la circonférence du cercle de l'espace-temps, du fait qu'il y a toujours co-existence du non-manifesté et du manifesté, du plan de la Divinité absolue et des sept mondes manifestés. Si le terme Pralaya est moins souvent utilisé en ce sens, il désigne néanmoins aussi cette extinction (ou laya) des chaînes karmiques, mais le terme moksha (libération) prévaut dans l'hindouisme, tandis que le terme nirvana (qui signifie en fait extinction, extase étant un sens dérivé) prévaut dans la terminologie bouddhiste.

[Pralaya = dissolution, évanouissement, destruction]

               Dans le schéma cosmogonique et spirituel, on trouve quatre types de pralaya :

  • le Naimittika Pralaya, à l'échelle du système solaire : la nuit de Brahma est un pralaya occasionnel.
  • le Prakritika Pralaya, à l'échelle de l'univers : la mort de Brahma est un pralaya de la matière primordiale, Prakriti.
  • l'Atyantika Pralaya : une dissolution qui s'installe à tout jamais, éternelle.
  • le Nitya Pralaya : une dissolution perpétuelle.

    Nous les verrons plus bas, au chapitre 4 du Skandha XII du Bhagavata Purana.

               Voyons tout d'abord le pralaya du jiva (l'âme individuelle incarnée) qui est devenu un jivanmukta, un libéré-vivant, en atteignant à moksha, la libération, qui l'extrait dès lors du samsara, la ronde des renaissances et des morts (laquelle est une reprise, à l'octave inférieure, des cycles manifestes du temps).
               Si les Upanishads insistent sur les techniques permettant de parvenir à Moksha, la Libération, elles donnent cependant peu de renseignements sur l'au-delà du temps pour les âmes réalisées. Or, cet au-delà existe, il actualise un certain état d'être, caractérisé par une conscience, bien qu'en dehors du temps, et certains passages des Puranas décrivent les activités qui sont possibles aux âmes ayant accompli le pralaya de leur karma individuel. Voici donc une expansion de la perspective spirituelle, telle que nous la concevons habituellement, ainsi qu'une description détaillée de la mort active et volontaire des âmes pleinement réalisées.

 

Moksha, le Pralaya du Jiva (l'âme individuelle) :

Extrait du Bhagavata Purana
(Traduit et annoté en anglais par le Prof. Ganesh V. Tagare, M.A., Ph.D.
Motilal Barnasidass Publishers, Delhi, 1976, 1999)

Skandha II, chapitre 2 – Libération par le sentier du Yoga:
libération instantanée et libération graduelle

Shuka dit au roi Parikshit :
               2/15. Ô roi bien-aimé, quand l'ascète (du Bhakti Yoga) désire quitter ce monde, il doit adopter une posture stable et confortable, maîtriser ses souffles vitaux, sans être lié par des considérations de temps ou de période annuelle (ainsi, le solstice d'été, Uttarayana, etc.), ni de lieu (ainsi, un lieu saint sur les rives du Gange, etc.).
               16. Ayant maîtrisé son esprit au moyen d'un intellect purifié, il doit s'absorber dans son Soi supérieur en tant que souverain du champ de la nature, Kshetrajna, et faire fusionner celui-ci avec l'Âme suprême, Atman ou Brahman. Il doit dès lors cesser toute activité, et demeurer dans cette quiétude et cette paix.
               17. Car le Temps, qui domine même les dieux, est impuissant dans cet état suprême; à plus forte raison, les dieux qui régentent les trois mondes, sont-ils encore plus impuissants que le Temps, dans cet état suprême. Là, dans ce séjour suprême, c'est l'absence des trois attributs de la matière (Sattva, Rajas et Tamas) à partir desquels cet univers fut créé. Il n'y a là ni sens de l'ego (ahamkara) ni principe de Mahat, l'Intelligence cosmique, ni Prakriti, la substance primordiale.
               18. Ceux qui, ayant réalisé que tout ce qui est autre que l'Âme suprême n'a pas d'existence réelle, désirent quitter le monde de l'irréalité et qui, évitant l'erreur qu'est l'identification du Soi au corps, étreignent étroitement les pieds du Seigneur, de tout leur cœur, et ne déversent leur affection en nul autre que Lui, ceux-là considèrent que le séjour de Vishnu est la réalisation la plus haute qui soit.
               19. Le sage épris de méditation qui est intimement convaincu de son identité à Brahman et qui a consumé tous ses attachements en s'aidant des pouvoirs d'intuition que lui ont donnés l'étude des Écritures, meurt de la façon suivante. Il doit comprimer sa zone périnéale et faire s'élever son souffle de vie vers les six chakras décrits dans les traités de Yoga, et s'élever ainsi au-dessus de la vulnérabilité du corps physique.
               20. Il doit saisir le souffle vital qui se tient dans la région du nombril (le Manipura chakra) et l'élever jusqu'au cœur (l'Anahata chakra). Puis il doit localiser le souffle ascendant Udana (qui s'élève depuis la gorge et pénètre dans la tête), le saisir et le mener vers le Vishuddha chakra (qui se trouve un peu en dessous de la gorge). Tout en continuant de contrôler son mental, avec grande concentration et retenue des sens, le yogi doit mener lentement son souffle de vie à la racine de son palais.
               21. De ce centre, il doit faire s'élever son souffle de vie jusqu'à l'Ajna chakra, entre les sourcils, et tout en faisant cesser l'activité des sept passages du souffle (yeux, oreilles, narines et bouche) et celle de la fonction du désir, il doit demeurer ainsi durant un demi-muhurta (soit 24 minutes). Puis, le regard totalement fixe, il doit pénétrer dans la couronne crânienne (le Brahmarandhra) en abandonnant son corps et fusionner instantanément avec Brahman.
               22. Ô roi ! S'il désire aller au séjour du dieu Brahma, ou vers les séjours où s'ébattent et se divertissent les êtres célestes, ou parcourir le cosmos entier avec les huit pouvoirs yoguiques qu'il a auparavant développés, il doit emporter avec lui son mental et les organes subtils des sens.
               23. On dit que les maîtres du yoga qui ont placé leur corps subtil (linga sharira) dans le mental en tant que Vayu (l'élément air), possèdent la faculté de se déplacer instantanément n'importe où à l'intérieur ou en dehors des trois mondes. Ceux qui suivent la voie de l'action désintéressée (Karma Yoga) n'atteignent pas, par leurs mérites accumulés, à un tel pouvoir, contrairement à ceux qui sont engagés dans la dévotion, l'ascèse, le yoga et la méditation.
               24. En traversant l'espace céleste, le yogi [qui vient d'abandonner son corps physique] se dirige d'abord vers le centre du Feu divin, Vaishvanara*. Par le passage de la Sushumna nadi (qui s'étend bien au-delà du corps subtil), il emprunte le sentier lumineux de Brahman, où il se révèle totalement libéré de toute impureté et de tout attachement. Encore au-dessus, se trouve le chakra stellaire appartenant à Hari-Vishnu. Ô roi ! Le yogin se dirige alors vers ce centre appelé Shaishumara.

* Vaishvanara : « le principe de changement et de déclin dans l'univers » - épithète d'Agni, en tant que « Celui-qui-pénètre-tout », en rapportant la science qui explique tout l'occulte. Il est alors le Dieu de la Science, la puissance d'Illumination, intérieure comme extérieure; Vaishvanara-Agni est aussi à comprendre comme l'étincelle qui allume le bûcher de la destruction cosmique.
Ce type de feu est supposé recouvrir tout l'univers. Il est présent dans les êtres vivants sous la forme du feu digestif. Dans l'univers, il produit chaleur et lumière, et troisièmement, il est le médium qu'utilisent les Sages pour aller dans le séjour des dieux, des mânes et de Brahman.
On suppose que les sages qui abandonnent leur corps mortel en passant par la Pingala nadi, du côté droit du corps, vont vers le séjour divin en suivant le sentier nommé Devayana (sentier des dieux). Ceux qui partent par l'Ida nadi, du côté gauche du corps, vont vers le séjour des ancêtres (Pitris), et ceux qui partent par la Sushumna nadi, au centre du corps, vont vers le séjour de Brahman.

               25. Après avoir traversé le chakra stellaire de Vishnu, appelé Shaishumara, qui est tel le nombril de l'univers (servant de support aux étoiles, etc.), il se dirige seul, dans un corps atomique d'une extrême pureté, vers le lieu où séjournent les connaisseurs de Brahman, qui jouissent là d'une longévité d'un kalpa.
               26. Puis, à la fin du kalpa, voyant l'univers consumé par les flammes déversées par la gueule du serpent de l'Infinité, Shesa, ces yogis connaisseurs de Brahman se dirigent vers le séjour du Parameshthin*, où les grands Siddhas demeurent dans leurs véhicules célestes durant une période de deux parardhas.

* Paramesthin : 1) le Souverain suprême, la Volonté suprême; 2) le séjour de Paramesthin est celui où les grands siddhas (ascètes accomplis, parvenus à la sainteté parfaite) demeurent dans leur véhicule céleste durant une période de deux parardhas, soit 200.000 milliards d'années.
Ce pralaya semblerait plutôt être le Mahapralaya, succédant à une vie de Brahma, et non le pralaya de la fin d'un kalpa, extinction partielle d'une nuit de Brahma. De plus, il semblerait ici qu'il y ait rupture de continuité temporelle entre l'évolution cyclique du monde et les êtres parvenus par leurs propres efforts à la libération ultime.

               27. Il n'y a là ni souffrance, ni vieillissement, ni mort, ni affliction, ni peur, mais il y a un souci constant, par pure compassion, à la vue des séries infinies de renaissances, avec leurs misères sans fin, qui affligent ceux qui ignorent toujours ce sentier de libération.

 

               Pour la suite de l'évolution de ces yogis, une synthèse des données éparses dans ce Purana livre les éléments suivants :
Il y trois évolutions différentes pour ceux qui ont atteint au Brahma Loka. Selon l'excellence de leurs mérites, certains détiendront des postes à responsabilité au plan cosmique lors du prochain kalpa. D'autres demeurent dans le Brahma Loka jusqu'à la dissolution cosmique, c-à-d. de Brahmanda, l'Œuf cosmique (Mahapralaya, à la mort de Brahma). Les fidèles du Seigneur peuvent à volonté accomplir une percée à travers le cosmos (ou Œuf de Brahma) pour atteindre au plan trans-cosmique de Vishnu. Les shlokas qui suivent ceux traduits ci-dessus indiquent la façon de procéder.


Divisions spatiales du cosmos

               Le cosmos consiste en 7 Patalas (régions inférieures) et 7 Lokas (mondes), formant ainsi l'univers (Bhuvana) à quatorze plans, qui s'étend sur un diamètre sur plus de 50 crores de Yojanas (1 Yojana = env. 15 kilomètres, ce qui donne un diamètre universel de 750 millions de km). L'entourant, une couche de terre, celle qui n'a pas été utilisée dans la formation planétaire, s'étend sur un crore de yojanas (soit 150 millions de km), ou sur un diamètre égal à celui de l'univers intérieur (750 millions de km). La seconde couche est d'eau, dix fois plus large que celle de terre, la troisième couche est de feu, la quatrième d'air, la cinquième d'éther (Akasha), la sixième de conscience individualisée (Ahamkara), la septième de mental cosmique (Mahat), chacune dix fois plus large que la précédente. La huitième et dernière couche est celle de Prakriti, la matière primordiale, qui s'est déployée universellement (toutes les couches internes ont donc émané d'elle).

               Le yogi va donc accomplir une percée à travers toutes ces couches. Son corps subtil (Linga sharira), en passant par la couche de terre, devient terre; en passant par la couche d'eau, il devient eau, etc. Il passe en s'y fondant totalement les couches successives, jusqu'à la couche d'Akasha, symbole prééminent de l'âme parfaite. Puis il va passer par les essences subtiles des cinq sens (Tanmatras) et s'y identifier totalement. Il passe ensuite à Prana, le souffle de vie qui gère l'activité des organes des sens, et devient tout action. Il a donc traversé toutes les couches régissant le plan physique (Sthula) et le plan subtil (Sukshuma), et il atteint maintenant la sixième couche, celle du Mutable, le tattva du sens de l'ego, Ahamkara, qui fonctionne par absorption des Tanmatras (essences subtiles) et des Indriyas (sens de perception et d'action). De là, il passe à Mahat Tattva (l'Intelligence cosmique), puis à Pradhana (ou Avyakta, le Non-manifesté), où les trois gunas sont en état d'équilibre parfait. Il se fond totalement en la félicité ultime de Pradhana et, tous ses véhicules ayant été dissous, il entre dans l'Atman trans-cosmique, qui est Paix et Félicité.

 

Les quatre Pralayas (cosmiques et spirituels) :

Extrait du Bhagavata Purana

Skandha XII, chapitre 4 – Le quadruple Pralaya

Shri Shuka dit :
               1. Les divisions du Temps commencent avec son unité la plus infime, le Paramanu, et s'achèvent avec la période constituant la durée de vie du dieu Brahma (divisée en 2 Parardhas de 50 années de Brahma); je te les ai déjà décrites, ô roi. La durée des 4 Yugas, je t'en ai aussi parlé. Écoute bien maintenant, je vais te décrire les durées du Kalpa (période couvrant la ronde de la création et du maintien du monde créé) et du Laya (période de dissolution) de l'univers.
               2. La période qui couvre 1'000 révolutions de yugas (Krita, Treta, Dvapara et Kali) est connue comme étant un jour dans la vie de Brahma. On la nomme également kalpa, période au cours de laquelle 14 Manus règnent successivement sur le monde, ô roi protecteur des hommes.
               3. À l'issue de cette période, suit une période de même longueur où le monde est dissous
(Pralaya = dissolution, évanouissement, destruction), qui est connue comme étant une nuit dans la vie de Brahma. Car à la fin du kalpa, les trois mondes sont prêts pour la dissolution, et ils sont effectivement détruits.
               4. Cette destruction est qualifiée d'occasionnelle, Naimittika Pralaya, en ce sens qu'elle est occasionnée par le sommeil du dieu Brahma. Durant cette période, le Seigneur Narayana, le Créateur de l'univers, reprend tout l'univers en son sein et s'endort sur la couche que lui font les anneaux du serpent Ananta (ou Shesa). Et le dieu Brahma fait de même.

[Shuka va maintenant décrire le Prakritika Pralaya]

               5. Quand la période de 2 Parardhas, durée de vie du dieu suprême Brahma, touche à sa fin, les sept émanations de Prakriti, qui sont les principes de l'univers (Mahat ou l'Intelligence cosmique, Ahamkara ou l'Ego cosmique, et les 5 Tanmatras ou essences subtiles des sens), sont voués à la dissolution; ils sont repris dans le sein de Prakriti, la matière primordiale, aussi cette destruction est-elle qualifiée de matérielle, Prakritika Pralaya.
               6. Ô roi ! C'est cela que l'on appelle la destruction de Prakritri, la matière primordiale. Car dans ce Pralaya, l'univers (Brahmanda, l'Œuf cosmique), qui est produit par les causes énumérées ci-dessus comme les sept émanations de Prakriti, se trouve finalement détruit, parce que le moment a sonné de la destruction de ces causes.
               7. À ce moment, le dieu des pluies ne verse plus aucune averse ou pluie sur la Terre pendant un siècle. La Terre, stérile, ne porte plus aucune céréale et les vivants, tourmentés par la faim, fondent les uns sur les autres et s'entredévorent.
               8. Ainsi harassées par l'Esprit du Temps, les créatures vivantes périssent les unes après les autres. Le terrible Soleil de la fin du monde (appelé Samvartika), aux rayons férocement torrides, fait s'évaporer toute l'eau des mers, toutes les humeurs des corps et toute l'humidité du sol, jusqu'aux eaux souterraines, et n'en redonne pas même une goutte.
               9. Alors le feu destructeur du cosmos, qui émane des milliers de gueules de Sankarshana (le serpent Shesa), fait rage et calcine dans une lumière aveuglante les régions souterraines qui étaient déjà tombées en état de désolation.
               10. L'Œuf de l'univers s'embrase violemment depuis le haut, puis le bas, et de tous côtés, assailli par les flammes ardentes vomies par les gueules de Sankarshana, et les rayons solaires implacables s'embrasent également, se consumant avec la rapidité d'une bouse de vache desséchée.
               11. Des tempêtes d'une grande violence se lèvent alors sur les cendres de l'univers et font
rage pendant un millier d'années, l'espace céleste est envahi de particules poussiéreuses et recouvert de fumées gigantesques.
               12. Puis ce sont des hordes de nuées aux couleurs variées qui sillonnent l'espace avec le fracas d'innombrables coups de tonnerre, tout en déversant des pluies torrentielles durant un autre millier d'années d'années.
               13. Ensuite, l'univers intérieur de l'Œuf cosmique se liquéfie totalement et devient une unique étendue d'eaux. Quand les eaux cosmiques ont déversé leur déluge sur l'univers et que tout est submergé, l'eau absorbe l'odeur – qui est la propriété de l'élément terre.
               14. Quand la terre a perdu sa propriété essentielle, l'odeur, elle se désintègre et cesse d'exister. Le feu absorbe alors la fluidité de l'eau, et les eaux, ayant perdu leur propriété essentielle de fluidité, cessent d'exister.
               15. Les vents se mettent alors à absorber formes et couleurs, qui sont la propriété de l'élément feu. Puis l'éther (Akasha) absorbe la qualité tactile - qui est la propriété de l'élément air, et l'air et les vents cessent d'exister.
               16. L'air pénètre au sein de l'éther et y est absorbé. Bhutadi*, l'ego-conscience de type tamasique (inertie, obscurité), absorbe le son – qui est la propriété de l'espace, et l'élément air-espace se dissout dans ce qui fut et n'est plus (Bhutadi).

* Bhutadi : l'ego du guna Tamas, inertie et obscurité; également dimension métaphysique et méta-temporelle : ce qui fut et n'est plus, une fois le pralaya (résorption de la manifestation) installé.

               17. Cher roi Parikshit ! Le type rajasique de l'ego-conscience (Ahamkara) absorbe tous les organes des sens et Vaikarika (le langage), le type sattvique de l'ego-conscience fait de même avec les divinités tutélaires des sens. Le principe appelé Mahat (l'Intelligence cosmique) avale l'ahamkara, l'ego-conscience, et le guna Sattva, aidé des deux autres, absorbe l'Intelligence cosmique.
               18. La Prakriti non-manifestée, Pradhana, stimulée par la force de l'Esprit du Temps, absorbe les trois attributs primordiaux, Sattva, Raja et Tamas, et les maintient en parfait équilibre.
               19. Pradhana n'est pas assujetti aux divers types de modification (tels que naissance, croissance, dégradation et mort) produites par les divisions du temps. Il est sans commencement ni fin, il est non-manifesté, éternel, il est la cause à l'origine de tout, mais il n'est pas sujet au déclin.
               20. Dans cet état de la matière primordiale, il n'existe ni parole, ni mental, ni modes d'être ni attributs (gunas), ni principes premiers, tel que Mahat, l'Intelligence cosmique. Il n'y a pas de place pour que se déploient le souffle de vie (Prana), l'intellect, les perceptions et les sens, ou leurs divinités tutélaires. Il n'existe aucune structure ni aucune forme qui pourrait ressembler à un monde.
               21. C'est un état où il n'y a ni rêve, ni veille, ni sommeil. Il n'y a ni espace céleste ou akasha, ni eau, ni terre, ni air, ni feu, ni soleil. Cela ressemble dans une certaine mesure au sommeil profond, ou à la vacuité en soi. Mais c'est en réalité bien au-delà de toute représentation intellectuelle ou imaginaire. Les Védas déclarent que cet état de non-manifesté est la racine originelle de l'univers.
               22. Quand les pouvoirs du Purusha et de la Prakriti non-manifestée sont subjugués par le Temps et se trouvent inévitablement et intégralement absorbés par leur substrat originel, c'est alors ce que l'on nomme le Prakritika Pralaya, la dissolution dans le sein de Prakriti ou matière primordiale.*

* Les puissances virtuelles (Shaktis) sont produites par l'évolution de Prakriti, lors de la création. Lorsque celle-ci retourne à son état indifférencié et redevient un attribut inséparable de Paramatman, l'Âme suprême, il se produit effectivement la dissolution de Prakriti, la matière primordiale.


[Shuka va maintenant décrire l'Atyantika Pralaya]

               23. La connaissance (Jnana) ou la conscience sont le substrat de la raison ou intellect (buddhi), des organes des sens (indriyas) et des objets captés par eux (artha). C'est par l'entremise de ces trois facultés que la connaissance peut s'allumer et rayonner. Cependant tout ce qui est doté d'un commencement et d'une fin est irréel en vérité, car tout cela exige une conscience pour le percevoir et le faire ainsi exister, et en tant que tel, tout cela est non-différencié de sa cause (la conscience qui perçoit).
               24. La lumière, l'œil, la couleur et la forme ne sont pas différents du principe de Tejas, le feu, en tant qu'ils sont tous des modifications de Tejas, qui est à la fois lumière et feu. De façon similaire, l'intellect, les sens (et leurs organes) et les objets des sens ne sont pas différents et séparés de Brahman. Mais celui-ci, Brahman, est absolument distinct d'eux, en tant que Brahman existe toujours et semblablement, quand la triade intellect-sens-objets a cessé d'exister.
               25. On dit que les états que l'on appelle veille, rêve et sommeil profond sont en fait des états de buddhi, l'intellect. La pluralité que l'on attribue à l'âme (ainsi Vishva, Taijasa et Prajna, les entités qui régissent veille, rêve et sommeil) est purement et simplement de la Maya (illusion).
               26. De la même façon que les nuages apparaissent dans le ciel puis disparaissent, cet univers qui est constitué de parties diverses et possède un commencement et une fin, apparaît et disparaît sur le substrat fondamental qu'est Brahman.
               27. Dans tous les objets constitués de parts, seules sont réputées réelles les parts qui en constituent la cause, tout comme les fils qui vont tisser une étoffe existent visiblement, même si l'étoffe n'est pas encore tissée et donc n'existe pas.
               28. Tout ce qui est perçu comme cause ou effet est en réalité une illusion, en tant que la relation causale est mutuellement interdépendante*. Tout ce qui possède commencement et fin est irréel.

* Tout principe et ses modifications sont interdépendants et indiquent la même réalité, dans son état subtil et son état grossier. Aussi distinguer un effet ou un produit d'un principe général et de ses caractéristiques, n'est qu'un malentendu.

               29. L'effet que l'on appelle Prapancha*, l'univers phénoménal, bien qu'il soit une réalité visible pour nous, ne peut être expliqué que comme dépendant totalement du pur Soi, le Pratyagatman**. S'il était réel, ne serait-ce qu'au plus infime degré, il serait identique au Soi conscient et à l'Intelligence absolue, et donc identique à l'Atman.

* Prapancha : 1) expansion, manifestation; diversité, abondance, densité; 2) forme, manifestation, phénomène apparent; 3) expansion de l'univers, monde visible.
** Pratyagatman : l'Atman qui ne se révèle qu'à la vision intérieure; le Soi, le résident interne; épithète de Brahman.

               30. Satya, la Réalité (ou Vérité absolue, qui n'a ni différenciation ni division), ne manifeste aucune diversité. C'est l'existence réelle, l'unique, sans second ni différenciation. Celui qui croit que les différences sont réelles, est un ignorant. La diversité apparente est due aux conditionnements adventices*, de la même façon que l'espace enclos dans la jarre et l'espace infini du ciel, bien qu'ils soient un, apparaissent différents à cause de la séparativité conditionnée par la jarre; ou que le soleil apparaît autre que son reflet sur un plan d'eau; ou que le souffle vital qui circule dans le corps apparaît autre que l'air qui emplit l'espace extérieur.

* Upadhi : 1) postulat; attribut; apparence trompeuse; contingences de l'existence dans le monde; 2) Attribut, ou association, qui constitue une limitation adventice, qui est surimposée sur le Brahman sans forme et sans attribut. C'est la limitation ou plutôt le conditionnement adventice par quoi l’Atman s’identifie avec telle ou telle partie de l’individualité humaine; la voie spirituelle, sadhana, a pour but de réduire à néant le jeu des fausses identifications.

               31. De même qu'à l'or sont attribués divers noms en fonction des formes qu'on lui donne, de même au Seigneur qui est au-delà des perceptions sensorielles, sont attribués divers noms par les personnes assujetties à l'illusion de l'ego (Ahamkara), à la fois dans le langage courant et dans la terminologie des Védas.
               32. De même qu'un nuage, créé par le soleil (dont les rayons font s'évaporer l'eau) et rendu visible par la lumière solaire, devient une obscurcissement qui empêche l'œil (qui est aussi un attribut de la lumière solaire) de voir le soleil, de même l'ego (Ahamkara), qui a évolué à partir de Brahman et est illuminé par Brahman, fonctionne comme une obstruction pour l'âme individuelle (jiva, qui est aussi une partie de Brahman) et devient une entrave qui l'empêche de voir Brahman.
               33. Quand le nuage né du soleil est dispersé, l'œil peut voir le soleil. De la même façon, quand l'ahamkara, l'ego qui fonctionne comme conditionnement adventice et comme entrave (et obscurcit la réalisation de Brahman), est détruit au moyen de l'investigation dans la nature véritable de l'âme (Atman), alors l'individu réalise que son âme est Brahman lui-même.
               34. Quand l'enchaînement de l'âme, qui va de pair avec l'ego (lequel est un produit de Maya, la grande Illusion, et constitue une entrave à la réalisation du Soi), est tranché par l'épée de la connaissance spirituelle, il s'ensuit la libération qui s'installe à tout jamais. C'est cela que l'on appelle l'Atyantika Pralaya, la dissolution éternelle.


[Shuka va maintenant parler du Nitya Pralaya]

               35. Certaines personnes, qui ont une connaissance plus profonde basée sur une perception plus subtile des choses, affirment que la création et la dissolution se produisent continuellement, et que cela vaut pour tous les êtres, depuis le dieu Brahma jusqu'aux êtres infimes.
               36. Les entités sujettes au changement, tels les corps vivants (ce peut être aussi bien un ruisseau que la flamme d'une lampe), sont rapidement détériorées et emportées par la force inexorable du Temps, qui s'écoule à flots. Cette séquence continuelle de modifications est reliée aux causes éternelles à l'œuvre derrière la création et la destruction du manifesté.
               37. Ce qui est facilement observable à l'échelle humaine, ce sont seulement les étapes très grandes, telles qu'enfance, jeunesse, vieillesse, etc. Mais les états modifiés du corps, qui se succèdent avec rapidité et de façon continue, sont effectués par l'Esprit du Temps (qui est une autre forme de la Divinité souveraine, et qui n'a ni commencement ni fin), et ne sont pas distinctement perceptibles à tout instant; mais ils sont aussi réguliers que la course, minute par minute, des luminaires dans le ciel, et également au-dela de notre capacité d'observation directe.

               38. Ainsi, nous avons vu les quatre types de Pralaya : le perpétuel (Nitya), l'occasionnel, qui dépend de certaines conditions (Naimittika), celui qui touche à Prakriti, la matière primordiale (Prakritika), et l'éternel ou ultime (Atyantika). Tel est le cours du Temps.

 

© M. Buttex, 2009 - http://www.les-108-upanishads.ch/

 
 

                                                                                                                                                                                                
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